« On cherche quoi ? demanda le capitaine.

- Tout ce qui pourrait nous sembler intéressant… lâcha-t-elle laconiquement. Tu prends l'ordinateur et tu me trouves tout ce que tu peux sur elle. »

Nathan s'exécuta et ouvrit le rectangle rose pour fouiner dans le passé de la sœur d'Émilie. La blonde se plongea dans le dossier de Camille et se décida à nouer des liens entre les informations dénichées par son adjoint et celles retenues lors de ses lectures des comptes-rendus d'enquête. Rapidement, les pages du bloc-notes se noircirent d'encre, démontrant la vivacité d'esprit des deux collègues ainsi que leur complicité. Quelques éléments relevèrent de l'évidence et cette fois Candice en avait la preuve, la mort d'Émilie était liée à celle de sa sœur cadette. Fière d'elle, la blonde s'apprêtait à vanter leur talent lorsque son portable se mit à vibrer sur la table laissant afficher une photo d'Antoine. Elle jeta un œil discret à son collègue avant de s'en emparer pour le coller à son oreille.

« Oui Candice, t'es où là ? Ça fait plus d'une heure qu'on te cherche…

- Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Je croyais que mes méthodes n'étaient pas pertinentes.

Antoine rigola doucement.

- Quoi ?

- J'avais oublié à quel point tu pouvais être une tête de mule…

- Sympa…

- Allez sérieux ! Ça sert à rien de bosser chacun de son côté comme ça… On n'est pas dans une cour d'école là…

- C'est pas à moi qu'il faut dire ça ! C'est à ta chère commandante…

- Justement… C'est elle qu'est venue me voir…

Candice ricana en hochant négativement la tête.

- Bah voyons…

- Bon ! Écoute… D'accord, je comprends que pour toi ce ne soit pas facile de voir quelqu'un à ta place mais…

- Mais ça n'a rien à voir, Antoine ! Je ne tolère pas son comportement c'est tout.

- Oui bon… Vous revenez quand ?

- Pas tout de suite. J'ai rendez-vous avec le thérapeute d'Émilie.

- Ok… Tu me tiens au courant ! ordonna-t-il. À tout… à l'heure… souffla Antoine alors qu'elle lui avait raccroché au nez. »

La blonde reposa violemment son téléphone sur la table, signe d'agacement flagrant vis-à-vis de son homologue qui était venue jouer les pleureuses auprès de son commissaire. Nathan la fixa, un sourire en coin scotché aux lèvres.

« Alors ça y est, c'est la guerre ? demanda-t-il en rigolant doucement.

- Avec elle surtout ! Non mais ! T'as vu comment elle m'a parlé ?! s'indigna-t-elle.

- J'avoue que c'était déplacé…

- Puis t'inquiète qu'elle s'est empressée de venir chouiner dans ses jupons… pesta-t-elle.

- Est-ce vraiment étonnant… ?

- Pourquoi tu dis ça ?

- Bah… C'est un bon soldat quoi… Bien fidèle…

- Ah toi aussi t'as remarqué… Elle le colle !

- Bah je pense qu'elle l'aime bien oui… Mais ça a pas l'air réciproque quoi…

- Bah encore heureux ! s'offusqua-t-elle. Non mais… souffla-t-elle.

- Allez... T'inquiète pas...

- Non mais de toute façon... Qu'elle essaye de s'approcher... Elle va entendre du pays !

Nathan éclata de rire face à l'agacement de sa supérieure.

- Hum... Par contre… J'veux pas te presser mais tu vas être en retard là !

- Merdeeeee ! Merci Nathan. À tout' »

Le capitaine observa sa supérieure quitter la brasserie en vitesse, s'autorisant un petit sourire. Ce qu'il pouvait avoir du mal à la suivre parfois… Mais, quoiqu'on dise… elle était brillante. Pourtant, dès que la blonde pénétrait dans cette salle d'attente, elle perdait toute fulgurance. Comme atrophié par l'ambiance solennelle du cabinet, son corps entier se nouait. Car certes il s'agissait d'un rendez-vous professionnel, mais au fond, Candice savait que le risque de déviance vers le personnel était grand. Alors la blonde réalisa quelques exercices de relaxation avant d'oser sonner à la porte. Le rouquin l'ouvrit rapidement, la saluant chaleureusement avant de la faire asseoir au bureau face à lui. Elle s'installa et prit les rênes de la discussion, espérant pouvoir cloisonner l'intime et l'apparent.

« Merci de me recevoir en urgence…

- Vu la situation… bafouilla-t-il en s'installant derrière son bureau.

- C'est vrai que j'aurais jamais pensé me retrouver face à vous dans le cadre de cette enquête…

- C'est son médecin traitant qui l'a orienté vers moi… Il soupçonnait clairement un symptôme dépressif…

- Alors qu'au boulot, elle donnait le change…

- Donc j'ai ressorti les notes d'entretien avec Émilie… Mais avec deux seules séances, je crains qu'il n'y ait pas grand-chose à en tirer...

- Tout peut-être utile…

- J'avais noté un léger trouble obsessionnel… Elle m'avait parlé de pensées qui venaient la hanter à la suite d'une de vos enquêtes.

- Une enquête ? Laquelle ?

- Il y a quelques mois, vous aviez affaire à un violeur récidiviste qui vous donnait du fil à retordre et… l'une de ses victimes s'appelaient Camille…

- Mais oui ! C'était l'affaire Borgio… Mais je… Je pensais pas que ça l'avait affecté comme ça…

- Elle a fait un transfert sur sa sœur.

- Elle vous a parlé d'elle ?

Il acquiesça durement.

- C'est de là que vient son trouble. Cette affaire l'a replongé au moment de son décès et elle a pris ça comme un combat personnel.

- Un combat… ?

- Elle voulait retrouver son meurtrier.

- Mais l'enquête de police a conclu un suicide…

- Oui… Mais pour elle, il y avait quelque chose derrière cet acte. Quelque chose de plus profond. Ses pensées la hantaient. Même la nuit. Elle souffrait d'insomnies. Elle me disait même, voir sa sœur le jour. Enfin, elle était au bord de l'implosion quoi…

- Et j'ai rien vu… balbutia-t-elle.

- Vous aviez sûrement d'autres préoccupations…

- Hum… Je peux récupérer vos notes ?

- Bien sûr ! Tenez…

- Merci ! sourit-elle sincèrement en y jetant un œil.

- J'ai également noté une déception amoureuse…

- Ah bon ?

- Oui… Son changement de comportement l'avait rendu irritable et son obsession a eu raison de son couple…

- Elle en a jamais parlé non plus.

- Un certain Grégoire me semble-t-il…

- Elle devait tellement être mal… murmura Candice en refermant le dossier.

- Et vous ? osa-t-il. Comment vous vous sentez vis-à-vis de toute cette histoire ?

Candice haussa les épaules.

- J'me sens coupable. J'aurais dû réagir et l'aider… Et au lieu de ça, je l'ai laissé se mettre dans de sales draps.

- Pourquoi ne vous a-t-elle pas parlé de tout ça, selon vous ?

- Je sais pas… Elle voulait sûrement gérer ça seule…

- Et… Elle vous connaissait… Et elle savait que vous vous en mêleriez et ne voulait probablement pas vous inquiéter.

- Mais peut-être qu'à cette heure-là, elle serait encore en vie…

- Qui sait ?

- Hum…

- Je vois qu'on a rendez-vous dans deux jours… Peut-être qu'on pourrait commencer à discuter maintenant.

- Discuter de ? demanda-t-elle faussement étonnée.

- De ce que vous voulez… »

Candice baissa la tête, hésitante. La proposition du psy était tentante… Après tout, ces deux derniers jours avaient été denses et chargés en émotions. Certes il y avait cette affaire mais il y avait aussi cette quête interne qu'elle s'était entêtée à mener. Et même s'il ne l'avouait pas, elle savait que la proposition de Froissart faisait directement écho à son ex-compagnon. La situation était étrange... Hors de ce cabinet, Candice faisait la forte. Mais dès qu'elle se retrouvait enfermée entre quatre murs avec ce spécialiste, elle perdait toute son assurance. Elle sentit ses yeux s'embuer et releva doucement la tête avant d'acquiescer.

« Depuis hier… J'ai l'impression que tout s'écroule… chuchota-t-elle.

- C'est-à-dire ?

- Tout le travail qu'on a fait ensemble… J'ai l'impression que tout s'est effondré…

- Qu'est-ce qui a changé ?

- Vous avez compris que je dois retravailler avec lui dans le cadre de la mort d'Émilie et… c'est pas facile.

- Je comprends. Vous vous étiez habituée à la distance. Et là vous revenez dans un lieu imbibé de vos souvenirs, de votre passé, de sa présence aussi…

- C'est ça… Et… Ça m'a fait prendre conscience que rien n'était plus comme avant… Et que peut-être… rien ne sera plus comme avant.

- Comment qualifieriez-vous vos retrouvailles ?

- Chaotiques ?

- Pourquoi ?

- On n'a pas pu s'empêcher de se prendre la tête… Comme d'habitude en fait… lâcha-t-elle fataliste.

- Comme d'habitude ? C'est-à-dire ?

- C'est simple, quand on est pas ensemble… On fait que s'engueuler… Faut toujours qu'on se jette des piques à la figure…

- Comment expliquez-vous ce comportement ?

Candice esquissa un sourire.

- Mon beau-fils appelle ça « l'amour vache » …

- Allez-y développez…

- Par exemple, ce matin… je l'ai entendu au téléphone appeler quelqu'un chérie… Forcément, je l'ai mal pris et… j'ai eu peur… Mais au lieu de le montrer… J'ai pas pu m'empêcher de le provoquer.

- La communication semble visiblement être un problème entre vous… Et, de facto, l'expression de vos sentiments également…

- Forcément… C'est pas simple de dire ce qu'on a sur le cœur… Surtout quand on est face à face…

- Bien. Alors admettons que vous l'ayez là maintenant, face à vous. Qu'est-ce que vous aimeriez lui dire ?

- Je sais pas je…

- C'est un exercice qu'on a jamais tenté mais qui peut s'avérer libérateur…

Elle acquiesça perplexe.

- Euh… Bah… J'aimerais lui dire que malgré tout je suis contente de retravailler avec lui… parce que notre duo me manque…

- Hum…

- Mais j'aimerais aussi lui dire que je le déteste !

- D'accord… s'étonna-t-il. Et pour quelle raison ?

- Parce que j'aime pas quand il me parle comme ça ! Parce que j'aime pas quand on s'engueule… et parce que je le déteste d'avoir refait sa vie ! finit-elle par lâcher avec énervement.

- Il a refait sa vie ?

- Bah ce matin je vous ai dit… Je l'ai entendu au téléphone… Il a appelé quelqu'un chérie… Ça me paraît clair non ?!

- Sans certitude, cela reste compliqué à affirmer…

- Tu parles… marmonna-t-elle dans ses moustaches.

- Est-ce que depuis le début de cette thérapie vous avez eu une discussion sérieuse tous les deux ?

- Non… Enfin… Une fois je lui ai dit que j'avais compris et que je travaillais sur mes problèmes… Mais je suis pas rentrée dans les détails…

- Et depuis… Vous ne pensez pas qu'il faudrait lui parler de ces détails… ?

- J'en sais rien… Je…

- Enfin je sais pas, c'est à vous de voir mais… vous m'expliquez que la situation est compliquée… peut-être que cela vous aiderait non ?

- Mais j'ai peur… avoua-t-elle.

- Peur de quoi ?

- De sa réaction… Imaginez je lui avoue tout et finalement, il m'annonce qu'il a tourné la page…

- Donc vous préférez rester dans le déni ?

- C'est moins douloureux…

- La torture de l'esprit est également un supplice, Candice…

Elle baissa la tête, inévitablement perturbée par ses remises en question.

- De toute façon je suis incapable d'exprimer mes sentiments… souffla-t-elle les yeux humides. Dès fois, j'aimerais lui dire que je l'aime, que je suis heureuse avec lui mais… j'y arrive pas… Le dire aux autres c'est beaucoup plus simple que le dire à lui.

- Et lui ? Comment se comporte-t-il sur ce sujet ?

- C'est le contraire… Il a toujours été plutôt démonstratif…

- Démonstratif ou... expressif ? Les deux sont à distinguer...

- Démonstratif oui, surtout quand on est entre nous. Mais avec la famille ou les amis, il est beaucoup plus pudique... Ça me fait rire d'ailleurs... Quand je le vois tout gêné dès que je lui prends la main à côté de nos amis...

- Et vous, ça ne vous dérange pas ?

- Bah non... Mais comme il travaille avec et qu'en plus c'est le chef... Ça doit le refroidir un peu...

- Hum... Et avec les mots ?

- Oui... acquiesça-t-elle. Il est très romantique alors... j'ai souvent le droit aux déclarations, aux mots mignons, aux compliments... Il m'a même écrit un petit carnet une fois...

- Un carnet ?

- Oui... confirma-t-elle en souriant. Il m'avait écrit ce qu'il avait envie de faire avec moi...

- Et comment l'avez-vous ressenti ?

- Bah... J'étais super attendrie... Et je me suis rendu compte que... que c'était pour ce genre de choses que je l'aimais...

- Et vous lui avez dit ?

- Non... J'ai pas réussi... C'est pour ça qu'il me reproche de ne pas être expressive…

- Alors qu'est-ce qui vous freine, si vous avez l'assurance de la réciprocité de vos sentiments ?

- J'en sais rien… Je… Le seul autre homme à qui j'ai réussi à le dire facilement c'était le père de mes enfants… Et je crois que je l'exprimais d'une façon assez libre jusqu'au jour où j'ai découvert le pot aux roses… Je me suis sentie tellement humiliée… J'étais là, à lui clamer mon amour et lui… par derrière… Enfin bref… Après, je me suis jurée de ne plus jamais autant m'exposer…

- Donc nous revenons sur ce problème de confiance… en vous certes, mais aussi en lui…

- J'ai l'impression de tourner en rond… souffla-t-elle désespérée. Ça fait presque deux mois et j'ai l'impression de ne pas avancer… J'm'en sortirai jamais en fait… lâcha-t-elle honteuse.

- Au contraire, vous avancez doucement…

- Ah bon ? Vous trouvez ?

- Oui… acquiesça-t-il. C'est juste que la situation vous rend légèrement fataliste…

- Alors qu'est-ce que je fais ? souffla-t-elle à nouveau.

- Candice… Je vous ai déjà prévenu que le chemin risquait d'être long… Cette nouvelle situation vient remuer tout le travail qu'on avait commencé, c'est normal… Mais il ne faut pas baisser les bras maintenant… Alors, les effets sont présents mais se heurtent à un changement…

- Lequel ?

- Sa présence… Jusqu'à maintenant, la distance vous permettait de faire le vide mais maintenant c'est plus possible. Et vous le savez tout autant que moi… Une discussion sérieuse s'impose…

- Hum… acquiesça-t-elle songeuse.

- Mais attention ! la prévint-il avec autorité. On ne sombre pas dans les extrêmes !

- C'est ça le problème avec nous… C'est soit on se tire dans les pattes… Soit on tombe dans les bras l'un de l'autre… Y a jamais de juste milieu…

- Eh bien là, il va falloir faire un effort et se montrer clair.

- Vous avez raison… Mais ça va pas être facile…

- On se revoit en fin de semaine alors ?

- Oui ! »

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