Le trajet Montpellier-Sète se fit dans un silence de plomb. L'incompréhension se mêlait à la tristesse et la situation professionnelle dans laquelle ils se trouvaient rendait la commandante irritable. Elle hurla contre un automobiliste ayant oublié son clignotant avant de tourner sur le pont. Elle l'apercevait déjà, cette grande bâtisse qu'elle avait investie pendant dix ans. La quitter avait été un défi et pourtant, à cet instant, elle n'avait aucune envie d'y remettre les pieds. Elle finit par garer le véhicule devant la grande porte cochère avant de prendre une grande respiration. Son adjoint la regarda dans un sourire de compassion et l'encouragea à y aller. D'un mimétisme inexpliqué, les deux portières s'ouvrirent et les deux policiers s'immiscèrent rapidement dans le bâtiment. Candice les présenta à l'accueil et grimpa rapidement à l'étage en direction de l'openspace où l'équipe était visiblement en train de discuter de l'enquête. Elle mit un pied dans la pièce en souriant avant de racler sa gorge.

« Salut…

- Oh ! Candice ! s'exclamèrent ses ex-collègues ravis de la revoir.

- Ça va ? demanda Mehdi en l'embrassant.

- J'aurais aimé vous retrouver dans d'autres circonstances mais bon…

- Ouais… répliquèrent-ils désolés. »

Elle acquiesça difficilement avant de délaisser ses collègues et tourner la tête vers son homologue, prenant le soin de la détailler brièvement. Elle était conforme aux photos trouvées sur internet quelques semaines plus tôt. Blonde, élancée, sportive… Et dans ses yeux, elle put lire de la surprise. Le commandant Vasseur ne s'attendait absolument pas à voir débarquer un bonbon rose et violet au milieu de son espace de travail. Plus encore, elle ne s'attendait pas à ce que le si rigide commissaire Dumas soit tombé amoureux de l'exubérance…

« Commandant Vasseur ! s'imposa-t-elle en lui tendant la main.

- Commandant Renoir… répondit-elle sur le même ton. Et j'vous présente mon adjoint, capitaine Rinsson.

Nathan les salua d'un hochement de tête, peu enclin à la discussion.

- Le commissaire est en réunion. Il m'a chargé du brief.

- Bien… Alors on vous écoute ! déclara Candice en déposant ses affaires sur le bureau de Val. »

Tous se tournèrent vers le plexiglas transparent, observant les quelques maigres éléments d'enquête dénichés par les agents sétois. Des photos de la scène de crime, une photo d'Émilie, quelques clichés de son appartement et l'adresse du Cubanos… Marquez rappela les éléments trouvés sur la scène de crime et leur investigation jusqu'à la boîte de nuit.

« Émilie était très libre… souligna Nathan. Elle adorait faire la fête et…

- Elle connaissait tous les bars du coin… compléta Candice en songeant à une de leur précédente discussion.

- Ils la connaissaient que de vue et ce soir-là, y avait un monde dingue. Mais y a rien de particulier qui les a marqué…

- Ce qui est surprenant qu'elle soit sortie dans une boîte du cap d'Agde mais qu'on la retrouve à Sète… souligna Candice perplexe.

- On sait même pas si elle est sortie toute seule, si elle a retrouvé des gens… Peut-être qu'elle a suivi un mec qu'elle avait rencontré là-bas…

- Y a des traces d'agression sexuelle ? demanda difficilement Nathan.

- Difficile à dire vu l'état du corps… On attend les résultats détaillés…

- De notre côté, on a essayé de regarder sur les réseaux mais on a rien trouvé…

- Nan ! Elle détestait tout ça… Elle aimait la réalité Émilie, elle voulait vivre la vraie vie… et rien d'autre…

- Est-ce que vous savez s'il y a quelqu'un à prévenir ? On a cherché son portable mais on l'a pas retrouvé…

- Ses parents sont morts dans un accident de voiture quand elle était très jeune et elle avait pas de famille… Elle est originaire de Nice… d'après ce qu'elle a pu me raconter. Mais elle était très secrète et parlait peu d'elle…

- Vous êtes allés chez elle ? demanda Candice en approchant les photos de l'intérieur de son domicile.

- Ouais… Mais rien de fou… C'est un petit appart' en banlieue de Montpellier. Déco minimaliste. Assez moderne… Rien de probant quoi…

- J'y suis déjà allé plusieurs fois et elle se foutait de la déco… Tant qu'elle avait de corps dormir…

- On va fouiller son bureau aussi… Et j'aimerais qu'on retourne chez elle ! imposa Candice en s'adressant à la commandante.

- Euh… Ok… Mais y avait vraiment rien hein…

- Je préfère m'en assurer… ajouta-t-elle avant d'entendre un raclement de gorge depuis l'entrée de l'openspace. »

Appuyé contre le chambranle de la fausse porte d'entrée, Antoine venait d'oser signaler sa présence.

« Bonjour commandant ! lâcha-t-il froidement alors que son ex-compagne ne s'était toujours pas retournée. »

Surprise du ton si dur qu'il venait de prendre, ses coéquipiers le fixèrent. Et devant eux, la commandante cherchait inexorablement la force de l'affronter. Elle venait de l'entendre nommer son grade… Alors que quelques mois plus tôt, elle avait le privilège d'un « chaton », d'un « chérie », d'un « mon amour » parfois aussi… Et là, ce retour à cette appellation si distante lui faisait froid dans le dos. C'était comme un rappel que rien n'était plus comme avant et que cette situation était sa faute.

Elle ferma les yeux pour intérioriser et osa finalement combattre ses yeux verts.

« Commissaire ! acquiesça-t-elle sans enchantement. Euh… J'te présente Nathan !

- Le commissaire Perrin m'a chargé d'accompagner Candice. Le reste de l'équipe est resté sur Montpellier… déclara le capitaine en serrant la main d'Antoine.

- C'est ce qui était convenu oui. Élodie vous a briefé ? demanda-t-il sans amabilité.

- Oui ! D'ailleurs on allait y aller…

- Où ça ?

- Chez Émilie.

- Mais on a déjà perquisitionné là-bas, s'étonna-t-il.

- Je sais mais j'aimerais vérifier qu'on est pas passés à côté de quelque chose.

- Dis tout de suite qu'on fait mal notre boulot, tant que tu y es ! maugréa-t-il piquant.

- Mais me fais pas dire ce que j'ai pas dit, Antoine ! C'est juste qu'on la connaît un tout petit mieux que vous et que si y a un truc louche, on le remarquera. Tu sais bien comment je fonctionne non ?

- Oui bah justement…

- Pardon ? s'offusqua-t-elle. »

Médusés face à la joute verbale qui s'exprimait devant eux, les membres de l'équipe se regardaient, hésitant à intervenir. Ils savaient la situation entre les deux compliquée mais pas de là à imaginer des retrouvailles électriques et tumultueuses… Forcé par les regards insistants de Val, Mehdi se décida à intervenir avant que la conversation n'explose.

« J'vais les accompagner !

- Très bonne initiative Mehdi ! répondit Candice en toisant Antoine.

- Ok ! accepta-t-il. Avant que vous ne partiez, j'aimerais m'entretenir personnellement avec le commandant Renoir, s'il veut bien. »

Sans attendre, Antoine tourna les talons vers son bureau, laissant Candice agacée sur le pas de la porte. Sans un mot, elle s'empara de son sac et déserta la pièce, laissant le reste de l'équipe s'octroyer quelques commentaires…

« Bon bah ça c'est fait… déclara Mehdi désabusé.

- Ça va être tendu… lança Val dépitée.

- En même temps… S'ils sont pas en bons termes… Comment voulez-vous que ça se passe bien… rajouta la commandante en soufflant.

- Puis payent leurs caractères de merde… renchérit Ismaël avec agacement.

- C'est drôle… J'aurais jamais imaginé Antoine avec une femme comme ça… Le mec est psychorigide, tiré à quatre épingles et… elle a l'air tout sauf comme ça…

- Et pourtant… »

Outrée de son ton et de sa façon de parler, Candice pénétra à son tour dans le bureau de son ex, bien décidée à le provoquer.

« Vous vouliez me parler commissaire ? rentra-t-elle dans son jeu.

- Assieds-toi…

- J'ai pas le temps pour prendre le café là… Qu'est-ce que tu voulais ?

- Écoute Candice…

- Ah parce que tu te souviens de mon prénom ? Waouh ! s'emporta-t-elle en posant virulemment son sac sur une chaise.

- Je voulais qu'on discute… Fin' la situation est un peu délicate et…

- Ah bah je confirme oui ! Tu découvres le corps sans vie de ma collègue et tu prends même pas la peine de me prévenir…

- Je… J'savais pas comment réagir… bégaya-t-il.

- T'aurais pu me demander si ça allait aussi… Ah mais c'est vrai… C'est comme si j'existais plus pour toi… Pardon… ironisa-t-elle.

- Complique pas les choses Candice… Pour moi non plus c'est pas facile de te voir ici… De faire comme si de rien…

- Écoute, on a fait comme ça pendant des années… Alors tu sais… On est habitués maintenant…

- Oui bah justement…

- Justement quoi ? s'agaça-t-elle.

- J'ai pas envie que ça se passe comme y a quelques années…

- Pourtant, j'vois pas comment ça pourrait se passer autrement… Sur ce, tu m'excuseras mais j'ai du travail ! déclara-t-elle avant de claquer la porte.

- Merde… souffla-t-il dépité. »

D'un côté, Antoine était persuadé que les choses allaient se passer comme ça. Et là, plus encore, il subissait une Candice énervée, meurtrie et déçue. Un mélange explosif pour un tempérament de feu... L'ambiance s'annonçait électrique. Tout comme cette porte qui venait de claquer. Le commissaire souffla et passa ses mains sur son visage… Jurant contre lui-même et contre leur relation compliquée. Agacé, il finit par se lever et se posa à sa fenêtre, là où il aperçut sa blonde préférée débarquer sur le trottoir et rejoindre son adjoint qui l'attendait le sourire aux lèvres.

Bah voyons… marmonna-t-il la mine renfrognée en distinguant le brun déposer une main sur l'épaule de sa supérieure.

« Ça a été ? osa-t-il gêné en caressant son épaule.

- Ouais… souffla-t-elle. C'est un peu tendu mais… on va bosser… Ça évitera de penser à ça…

- T'as pas l'air rancunière en tout cas… s'étonna-t-il face à son sourire.

Candice haussa les épaules d'hésitation, songeant à son commissaire qu'elle aimait malgré tout.

- La situation est compliquée… justifia-t-elle.

- Il a pas l'air facile…

- D'apparence c'est un mur mais… quand tu apprends à le connaître… tu comprends que c'est qu'une façade… le rassura-t-elle en souriant.

- En parlant de façade… Il est beau gosse quand même… avoua le capitaine en rigolant.

Candice éclata de rire.

- Qu'est-ce que tu crois ?! répondit-elle fièrement.

- Ah ouais non… bégaya-t-il impressionné. Puis il est baraque hein !

- Mais oui ! confirma-t-elle. Pourquoi crois-tu que j'arrivais en retard tous les matins ? Quand t'es bien au chaud dans ses bras, t'as pas envie d'en sortir hein ! continua-t-elle hilare.

- J'avoue que ça fait rêver…

- Et encore… Tu l'as jamais vu torse nu… lança-t-elle mystérieuse. Tu vois… Torse nu… Affrontant les vagues pour revenir sur une plage de sable fin… Avant de passer sous une petite douche rafraichissante… avec les petites gouttes qui ruissellent sur son corps… hâlé, juste comme il faut pour faire ressortir ses jolis yeux verts… continua-t-elle rêveuse.

Nathan claqua des doigts pour la sortir de sa rêverie.

- Tu le fais exprès ?! s'indigna-t-il frustré.

- Bah quoi… T'es jaloux… ?

- Ça dépend… T'as des photos ?

- Ah non j'peux pas c'est super privé…

- Donc t'as des photos !

- Un album entier… mais… dossier sensible… bien gardé au fond de mon téléphone.

- Roooh ! pesta-t-il déçu. Et il a pas un frère par hasard ?

- Alors si… mais crois-moi… tu serais déçu… rien à voir avec lui…

- Je comprends pas pourquoi tu nous l'as pas présenté avant…

- Mais tu vois ! J'ai bien fait… Sinon tu lui aurais sauté dessus ! lança-t-elle avant d'ouvrir la portière de la voiture où Mehdi les attendait.

- J'aurais été un concurrent de taille…

- Vous parlez de quoi ? demanda Mehdi curieux.

- D'une course d'étalon… mentit Candice en riant avec son capitaine. »

Candice éclata de rire à nouveau sous les yeux ébahis d'Antoine qui n'avait pas quitté son perchoir. Ah, ce que ça avait l'air drôle ce que lui racontait son adjoint… Il avait l'impression de se revoir quelques années en arrière lorsqu'il était encore sous la supervision de la commandante. Et dieu sait qu'il en était déjà raide dingue de sa cheffe… Sauf que maintenant, ils ne bossaient plus ensemble et que c'était lui qui avait décidé de mettre un terme à leur relation. Mais en la voyant rigoler aux éclats devant cet homme, Antoine la regrettait presque cette décision… Il serra les mâchoires alors que les trois collègues disparaissaient peu à peu de son champ de vision et fulmina intérieurement. Décidément, elle s'annonçait longue cette cohabitation héraultaise…