Décembre 1974.
Il s'était écoulé six mois. Six mois dans cette nouvelle vie. Sa nouvelle vie de père. Caius n'était pas de ceux qui se laissaient impressionner, ni de ceux qui abandonnaient. Non. C'était lui qui faisait plier les autres. Sans foi, ni lois. Il usait de tous les moyens en sa possession pour que l'autre se soumette à sa volonté, à ses désirs et envies. Après tout, c'était ainsi que cela devait se passer: il avait des projets bien établis dans sa tête, dans son cerveau et son esprit sinueux. Et clairement, SES projets ne seraient pas contrecarrés par un sale gosse, merdeux et irrespectueux en prime.
Mais que s'était-il donc passé?
Comment cet adolescent insupportable pouvait-il être sa progéniture?
Lui-même avait bien failli se demander s'il n'avait pas fait erreur sur la personne. Mais non. Il n'y avait pas de doutes. Comme l'avait si bien dit Darell –avec un sourire ironique- «c'est ton portrait craché, Caius. C'est un être d'une insupportable arrogance.» Génial. Il n'empêche qu'il y avait un problème de fond. Un GROS problème. Fabian avait les yeux de sa sœur Johanna. Allez savoir pourquoi! Les Malefoy –tous les hommes sans exception, Malefoy de pure souche- avaient les yeux bleus clairs, presque transparents. Ce regard froid, profond, bien réputé et qui probablement faisait faire des cauchemars à beaucoup de monde. TOUS. Et lui, Fabian, avait hérité, on ne sait comment, des yeux verts –insoutenables yeux verts- de sa sœur et sa mère. Il était bien connu, depuis des temps lointains, que Caius ne supportait pas ce regard. C'était plus fort que lui, il lui renvoyait tout ce qu'il haïssait. Sa sœur, son tempérament rebelle, sa fuite lâche et immonde dans cette famille de dégénérés. C'était, désormais, une haine bien plus puissante encore: elle lui avait arraché son fils à la naissance et, cela se confirmait: Elle en avait fait un rebelle né.
Mais non, ça ne fonctionnait pas de cette façon.
Johanna s'était trompée: On ne s'opposait pas à Caius Malefoy. Comme l'avait si bien dit Darell «il fallait étouffer la rébellion dans l'œuf.» Et c'était ce qu'il allait faire. Dès aujourd'hui. Il n'avait pas prévu d'aller aussi loin, il avait pensé que les choses se tasseraient plus rapidement. C'était sans compter sur Fabian qui était, et de loin:
- Un sale menteur
- Un vrai rebelle et revendicateur en prime
- Un bagarreur de première classe
- Un grand arrogant
- Un véritable insolent
Ca, c'était le fils dont lui, Caius Malefoy, venait d'hériter, quatorze ans après. Et, après une énième dispute la veille au soir, il venait de se promettre que c'était terminé. Il s'était promis de gérer ses crises de violence, d'avancer avec prudence, de n'user que de la crainte, des menaces pour le remettre en place. Aujourd'hui, il voyait bien que ça ne suffisait pas. Tant pis pour lui. La fin justifie les moyens, disait-on, et Caius en avait des moyens à sa disposition. Des moyens terribles, certes, mais s'il fallait en arriver là pour parvenir à l'obéissance, il n'allait pas hésiter. L'indulgence, si on pouvait la considérer comme telle, était terminée. La patience, grand bien lui fasse, était derrière lui désormais. Oui, Caius Malefoy s'était réveillé avec ces diverses pensées en tête, en cette veille de Nouvel An. Il avait prévu de calmer les choses, cela faisait six mois qu'il avait récupéré Fabian. Il était temps d'étouffer cette impertinence.
Alors que les minutes s'étiraient doucement, Caius avait froncé les sourcils et ses yeux s'étaient posés sur la pendule magique qui trônait dans la salle à manger. Smoothie apparut alors près de lui, tête basse. La tension et l'énervement du sorcier se firent plus palpables encore.
- M… Maître. V… Votre fils n'est pas dans sa chambre…
- Pardon?
- Il… Euh… Il n'est pas là, Maître.
- Comment ça «il n'est pas là»?
Smoothie avait baissé la tête de plus belle et reculé de plusieurs pas précipités. Mais ce n'était pas lui la cible qu'il voulait atteindre. Là, en cet instant, à cette seconde précise, son fils avait bien des chances de ne pas être présent. Cela limitait pour une durée certaine sa mort prochaine. Caius ferma les yeux quelques secondes, serrant la table entre ses doigts puissants, son regard s'accrocha alors à celui de l'elfe, dans une question muette. Il n'eut même pas besoin de la poser, Smoothie avait anticipé. L'elfe de maison connaissait bien son monde.
- Je… J'ai cherché dans toutes les autres pièces, Maître. Il… n'est vraiment pas là.
Ce fut cette dernière phrase qui fit sauter la goupille. Si Fabian se croyait colérique, c'était parce qu'il ne connaissait pas encore véritablement son père. Et, parole de Malefoy, en ce jour il allait connaître Caius dans sa vraie version.
- Va me chercher Abraxas.
- Bien, maître.
L'elfe disparut aussitôt dans un craquement sonore. Ce fut quelques minutes plus tard que Darell Parsons apparut, retenant visiblement avec grande peine un sourire moqueur. Caius se contenta de le foudroyer du regard, le regardant de haut en bas avec un air hargneux. Parsons leva les mains en signe de paix, même s'il était courageux, il n'aurait pas poussé le bouchon trop loin au vu de la rage de Caius. Il posa sa main sur l'épaule de l'homme mais ce dernier le repoussa brutalement. Niveau jauge de hargne: on était visiblement au maximum. Darell soupira doucement.
- Ne dis surtout pas que tu m'avais prévenu.
- Je n'ai rien dit.
- Je ne lis peut-être pas dans les pensées, mais je te connais par cœur, Darell. Répliqua froidement Caius.
Parsons ne jugea pas utile de répondre, Caius savait déjà qu'il avait pensé tout fort. Il n'était pas ici pour remuer le couteau dans la plaie, ce n'était pas son but ni son rôle d'ailleurs. Il avait été nommé parrain et ce n'était pas pour rien: Ils n'étaient pas trop de deux pour brider Fabian, pour le museler. Leurs yeux s'accrochèrent, il attendait que l'orage se calme, mais, visiblement, ce n'était pas pour aujourd'hui. Et pour être honnête: Darell n'aurait pour rien au monde pris la place du jeune Fabian Malefoy. Quand la tempête allait déferler, elle allait être violente et sûrement très longue. Brutale et féroce, insoutenable à supporter. Caius le fixa sans ciller.
- Tu sais où il est?
- Bien sûr.
- Dis-moi.
- Je te préviens, ça ne va pas te plaire.
- Le contraire m'aurait étonné. Ironisa Caius.
Pourtant, quand Darell lui indiqua le lieu, Caius finit par dégoupiller totalement. Ayant anticipé la chose, Darell avait transplané directement à sa suite, entraînant avec lui Abraxas qui venait d'arriver. La porte de la maison des Prewett sortit de ses gonds et sauta, explosant et laissant une fumée noire derrière elle. Des cris de panique retentirent dans la maisonnée. Ils n'avaient pas fait dans la douceur, pas pris de précaution, le message était clair: je viens récupérer ce qui est à moi. Molly s'était blottie contre Gideon, tremblante. Ce dernier foudroya les nouveaux venus du regard, les poings serrés. La violence qui suivit eut peine à être stoppée par Darell et Abraxas. Caius s'était avancé, avait giflé violemment Johanna et l'avait plaquée contre le mur, commençant lentement à l'étrangler d'une main. Elle se débattait comme elle le pouvait, utilisant toute la force qu'elle possédait.
- Va t-en Fabian! S'écria Johanna.
Fabian, pétrifié sur place– il ne s'attendait pas à ce déferlement de rage - s'éclipsa soudain en courant vers les escaliers. C'était sans compter Darell qui l'attrapa au vol et le ramena contre lui. Le jeune Malefoy s'était alors débattu de toutes ses forces, lui criant de le lâcher. En vain. Gideon tenta de l'aider, angoissé de la suite, c'était une scène impensable, invivable dans cette maison. La maison qui avait au contraire abrité les siens de toute violence. Abraxas éloigna son frère de Johanna, les reproches entre les deux premiers ne se calmèrent pas, loin de là. Une fois que Johanna eut repris son souffle, elle tenta de venir en aide à Fabian.
- Il est juste passé nous voir, tu ne peux pas débarquer comme ça dans ma maisonespèce de fou furieux !
- Il n'a pas le droit de vous voir! Siffla Caius. Et il le sait parfaitement bien!
- Arrêtez. Trancha soudainement Abraxas. Ca suffit! Vous n'êtes pas capables de vous gérer bon sang? C'est qui les adultes ici?
Fabian tremblait de tous ses membres, démuni et impuissant, paniqué, il avait l'impression d 'assister à une scène apocalyptique et ne pensait pas entraîner cette catastrophe.
- Je suis juste venu les voir un peu… Je…
- Silence. Ordonna froidement son père en posant un regard noir sur lui.
Sentant que Fabian était indigné et que son tempérament naturel le poussait à ouvrir la bouche, Darell exerça une pression ferme sur ses bras et tenta de le dissuader par ce seul geste. Ce n'était absolument pas le moment de répondre et provoquer davantage Caius. Abraxas regarda son frère et sa sœur, il tenait sa baguette, prêt à intervenir au moindre risque de bagarre. Alors qu'Abraxas tentait de désamorcer la situation en entamant la discussion, Caius s'empara avec brutalité du bras de son fils, lui arrachant une grimace et le traîna violemment vers la sortie. C'était sans compter sur l'intervention désespérée de Gideon qui eut –la très mauvaise idée- de se placer devant, pour bloquer le passage. Caius esquissa un sourire ironique.
- Tu crois m'empêcher de passer là?
- Non, je veux juste que vous vous calmiez avant de l'emmener.
Caius Malefoy, à qui on ne disait certainement pas de se calmer, avait envoyé valser Gideon par terre avant de transplaner directement chez lui. Vu l'état d'énervement de leur camarade et frère, Abraxas et Darell n'attendirent pas une seule seconde pour le rejoindre. Etre énervé, ça pouvait arriver. Tuer son fils, c'était moyennement bon pour la réputation.Les paroles empoisonnées fusaient déjà, infernales et brutales. Darell observait la scène avec une distance mesurée, lui qui était fils unique, qui avait grandi dans un orphelinat, se disait que parfois ce n'était pas plus mal. La famille lui semblait être le terrain fertile des comportements les plus malsains: sous couvert d'amour, ou d'autorité, les pires horreurs étaient commises. Il retint une grimace quand le premier sort fusa. Fabian n'y était pas coutumier: ce soir il allait devoir encaisser.
- Espèce de… Commença Fabian avant de s'arrêter, horrifié lui-même par ce qu'il allait oser dire.
- Quoi? Tu allais dire quoi, là? Tonna Caius avec hargne.
- Tu n'es qu'une brute, tu n'as pas le DROIT de me toucher!
Darell et Abraxas firent, à quelque chose près, la même grimace. Ce gosse était inconscient mais le point positif, c'était qu'après cette soirée, il ne risquait pas de le rester. Caius était hors de lui et, quand c'était le cas, son cerveau n'était plus actif, la folie reprenait complètement le dessus. Il poussa violemment son fils contre le mur quelques mètres plus loin. Fabian, sous la puissance du choc, ferma les yeux avec force et grimaça. Son dos avait tout pris, et c'était douloureux.
- Je vais te recadrer, mon garçon. Tu vas comprendre chez qui tu es ici, et comment tu dois te comporter. Tu vas m'obéir, et y réfléchir à deux fois avant de t'enfuir de ma demeure.
- Je ne me suis PAS enfui, je suis juste... J'avais besoin de prendre l'air, personne n'est mort.
Parsons et Abraxas firent tous deux les gros yeux, se regardant d'un air surpris. Darell savait que les réponses de Fabian n'étaient rien comparées à ce qu'il pensait réellement dans sa tête, mais pour Caius, il était simplement inimaginable qu'un enfant réponde. Darell se concentra sur Fabian, laissant la violence éclater, se focalisant sur ses pensées. Avec surprise, il constatait que la rage était toute aussi puissante chez le fils que chez le père. Il avait la haine, il n'était pas prêt à se calmer, il voulait lutter et il ne souhaitait pas le moins du monde se soumettre à cette violence pourtant inouïe et brutale. Et, au contraire, plus elle déferlait, plus il semblait enragé. Abraxas commençait doucement à s'avancer, semblant réfléchir au meilleur moyen de stopper la tornade sans être emporté. Caius cognait, et Fabian repoussait, sans relâche, avec autant de rage et de violence. Il s'écoula du temps, de longues, très longues minutes, avant que le fils ne largue les amarres, ne lâche les larmes et ne se laisse glisser contre le mur du salon, tremblant. Caius ne le lâcha pas pour autant et s'accroupit face à lui, l'obligeant à relever le menton et le fixant droit dans les yeux. Les yeux verts se braquèrent sur les siens, pleins de larmes et surtout, de haine.
- Je ne veux pas que ce soit comme ça, mais tu l'as mérité, n'est-ce pas? Tu n'es pas un enfant respectueux.
Un insolent silence lui répondit. Caius secoua son fils et le foudroya du regard.
- Ne m'ignore pas où je recommence.
- Je ne l'ai pas mérité. J'étais énervé et je suis parti faire un tour, si pour ça tu deviens hystérique et violent, je ne vois pas en quoi tu es fier. Répliqua sèchement Fabian.
- Fabian. Ce qui vient de se dérouler, si tu continues sur ce ton, si tu poursuis sur cette lancée: ça arrivera tous les jours. J'ai pris sur moi pendant six mois, j'ai évité la colère, j'ai contourné la violence, mais si c'est ce que tu veux, si tu continues, on peut jouer, moi il n'y a aucun problème.
Darell le sentait, le voyait, Fabian serrait les dents. Si la force physique avait suivi, il aurait pu continuer des heures durant à répondre, des jours entiers même. La force mentale de cet enfant dépassait toutes les espérances: il le surprenait. À Abraxas aussi, visiblement. Ce dernier s'était avancé doucement derrière son frère.
- Caius.
Le père de Fabian leva sèchement une main, une seule, qui suffit à ramener un silence total. Autrement dit: à faire taire son frère. Ce fut la scène qui déclencha une nouvelle vague de violence ingérable: Fabian laissa échapper malgré lui un rire sarcastique.
- Vous êtes tous des moutons, un geste et il vous fait taire, comme des gros flippés!
Darell finit par s'interposer lorsque, quelques minutes plus tard, après de nouveaux sortilèges, Fabian s'enfuit en courant dans les escaliers pour échapper à la violence. C'était un signe distinctif d'abandon: La fuite de la victime. Et c'était uniquement pour ça qu'il s'était autorisé à intervenir. Il se plaça devant Caius et lui barra le passage, le repoussant doucement. Les yeux glacés se posèrent sur lui et, visiblement, il mourrait d'envie de lui jeter un sort également. Pour ce simple geste: le fait d'avoir osé se mettre sur son chemin.
- Ça suffit Caius.
- Il ne s'est pas excusé.
- Il ne le fera pas ce soir.
- Oh que si.
- Non. Trancha fermement Darell. Tu vas te détendre.Et je vais l'emmener. Je m'en occupe, je prends le relais. Ce soir, il ne vaut mieux pas que vous restiez sous le même toit.
- Je n'en ai pas fini avec lui. Cracha Caius avec haine.
Darell savait que si. Il entendait, dans son for intérieur, il sentait, dans sa propre chair, la crainte irrationnelle qui irradiait du jeune adolescent. C'était inévitable: l'adrénaline était redescendue, avec elle la colère aussi. Et, désormais, il ne restait plus que les blessures physiques et les émotions. Puissantes émotions. Fabian était un être doté d'une grande sensibilité. En lui, tout débordait. Darell reconnaissait ces êtres: Ils étaient les plus intéressants à ses yeux. Ils pouvaient réagir dans les extrêmes, la tristesse, la colère, la joie, la peur, tout était décuplé. En l'occurrence, il sentait que toutes les forces de Fabian étaient en train de l'abandonner. Lui qui n'avait pas tremblé, pas faibli depuis le début, était désormais pris comme d'une crise de panique à retardement. Tout son corps semblait convulser tant ses tremblements étaient violents. Le choc arrivait après coup. Les larmes n'allaient probablement pas tarder à venir. Et il était presque sûr, à l'instant, que si le jeune Malefoy devait parler, il le ferait en bégayant.
- Fabian. Descends. Viens avec moi. Dit Darell en le regardant.
Il était immobilisé en haut des escaliers et avait entouré son propre corps de ses bras, tremblant brutalement. Il secoua négativement la tête. En plus de ne pas vouloir partir avec lui, il ne souhaitait pas non plus descendre et risquer de passer devant son père. C'était compréhensible, mais ce n'était pas négociable. Darell haussa un sourcil et lui tendit son bras. Fabian avait serré les dents, à nouveau. Il savait bien qu'il ne l'appréciait pas, mais ce soir, le choix était limité: soit il venait chez lui se faire soigner. Soit, il rentrait chez Abraxas, ce qui l'obligerait à se ridiculiser devant Lucius. Soit, il restait auprès de son père. La dernière solution étant celle qui le séduisait le moins, et de loin. Fabian avança doucement, à contrecœur. Lorsqu'il se saisit de son bras, Darell put prendre la mesure de la violence de ses tremblements. Il était en état de choc, et, dormirait probablement de très longues heures demain. Jour du nouvel an. Il promettait d'être très joyeux. Parsons regarda son ami Caius et ferma doucement les yeux, lui adressant un signe de tête.
- Je te le ramène demain.
- Tu peux le garder. Siffla Caius, Je l'ai assez vu cet insolent.
Abraxas échangea un regard avec Darell. La violence verbale, le rejet, était pire encore que tout le reste. Ils l'avaient tous visiblement plus ou moins vécu ici. Caius ne s'en souvenait pas, ou bien, il l'avait blessé au point qu'il le répercute sur son fils. Parsons sentit l'émotion, palpable, et la pensée, sournoise, qui s'insinua dans la tête de son filleul. Une pensée qui, probablement après ce qui s'était déroulé ce soir là, ne le quitterait plus jamais «Pourquoi tu m'as récupéré si tu me hais tant?» Il n'aurait sûrement jamais de réponse à cette question: Caius ne s'abaisserait pas à y répondre. Elle était douloureuse, poignante. Mais il n'aurait pas de réponse. Il se construirait sur cette base, éviterait son père comme la peste. Bref, trêve de psychologie: Caius avait réussi à reproduire exactement la même situation familiale qu'il avait vécu jeune. Son fils le haïssait et le haïrait probablement jusqu'à la fin. Darell l'obligea tout de même à descendre les escaliers et passer devant son paternel. Alors que Caius fixait son fils avec une hargne non mesurée, Fabian ne posa même pas ses yeux sur lui. Il esquivait, et ça aussi, c'était une forme de capitulation. Et c'était tout ce que Darell voulait savoir: La capitulation de son filleul était avérée. Après quoi, Parsons transplana directement dans une de ses chambres d'amis. Abraxas le rejoignit aussitôt, lâchant un profond soupir. Ils aidèrent Fabian à s'allonger et s'installer. C'était comique: deux hommes qu'il détestait s'occupaient de lui.
- Il était comme ça avec maman et toi? Murmura soudain Fabian.
Scène incroyable: Les regards d'Abraxas et de son neveu s'accrochèrent. À ce jour, Darell ne les avaient jamais rien vu échanger d'autre que des phrases sournoises et violentes. Il vit distinctement Abraxas serrer les dents, probablement ne voulait-il pas en parler devant lui, l'alter égo de Caius Malefoy. Du moins, tout le monde le considérait comme tel.
- Je vais chercher de quoi le soigner.
Il avait simplement trouvé une excuse bidon pour les laisser ensemble, il aurait pu le soigner à l'aide de ses mains. Depuis quand faisait-il attention aux sentiments des gens franchement? Il était heureux de ne pas être un «humain normal», c'était épuisant de ressentir tout ça. Il ne sut pas ce qui s'était dit ce soir là, entre oncle et neveu, mais ce qui était clair et visible, c'était que la tension palpable entre eux avait considérablement chutée et diminuée. Il ne savait pas si c'était positif ou non. À deux, ils nettoyèrent ses blessures, avec autant de douceur que possible: ils n'étaient pas vraiment coutumiers de ce genre de choses. Fabian semblait toujours mal à l'aise d'être auprès d'eux. Et Darell sentait qu'il retenait les larmes: il ne voulait pas s'abaisser à pleurer devant eux. Peut-être n'avait-il pas complètement abdiqué, finalement. Peut-être allait-il encore lutter, encore provoquer la rage de Caius. Abraxas le fixa attentivement.
- Maintenant, tu dors. Et demain, Fabian, fais ton possible pour qu'il n'y ait pas de vagues. C'est compris?
Un repas de Nouvel An dans ces conditions promettait d'être très agréable. Darell se retint de tout commentaire, et il regardaFabian acquiescer doucement. Ses yeux verts peinaient à rester ouverts. C'était l'heure de basculer dans un moment hors du temps, hors de la scène qui s'était déroulée ce soir, dans le manoir Malefoy. Peut-être qu'une bonne nuit adoucirait les émotions, d'un côté et de l'autre. Il se doutait que «de l'autre», c'est-à-dire du côté de Caius, la colère tournerait en boucle jusqu'à ce que quelques verres de whisky assomment suffisamment la violence des émotions. Du côté de Fabian, peut-être les larmes et la fatigue. Le contrecoup de l'angoisse emporterait cette tornade de violence qui s'était abattue sur lui ce soir. Parsons quitta la chambre sans un mot, suivit d'Abraxas qui ferma la porte et éteignit la lumière. Ils descendirent au salon et, toujours silencieusement, Darell servit deux whiskys, allumant la cheminée d'un geste de la main. Malefoy leva légèrement les yeux au ciel.
- Je t'en prie, dis-moi ce que tu as dans la tête. J'allais partir, Darell.
- Tu ne m'as jamais apprécié, n'est-ce pas?
Parsons n'attendait pas vraiment de réponse: il lisait dans les pensées, nul besoin ni de répondre ni d'essayer de mentir. Il haussa légèrement les épaules et tendit un des deux verres à Abraxas. Ce dernier s'en saisit, à contrecoeur cependant. Les deux hommes se fixèrent longuement, toujours sans se parler. Il était logique que le positionnement d'Abraxas envers lui soit catégorique. Après tout, Darell représentait le chaos tout autant que Caius. Et ce dernier n'avait eut de cesse de le semer dans la vie de son frère et sa sœur, à l'époque. Et encore aujourd'hui, si l'on pouvait dire. De façon moins présente, moins frontale, mais tout de même: Caius était un dictateur depuis son plus jeune âge et il le restait. Il le resterait, d'ailleurs. Abraxas but une longue gorgée, et cela sembla l'anesthésier légèrement, le détendre, ne serait-ce qu'un peu. Et c'était suffisant.
- Nous devrions discuter sérieusement de Fabian, tous les deux.
- En quoi devrais-je me préoccuper de lui, Darell? J'ai ma famille, j'ai mon fils.
- Ne prends pas cet air détaché, Abraxas. Ca ne marche pas.
- Vous avez l'air de croire, l'un comme l'autre dans votre petit monde que les personnes autour de vous sont là uniquement pour vous obéir au doigt et à l'œil. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. Je ne te dois rien, Darell. Rien du tout.
- Pas à moi, non.
Abraxas lui adressa un sourire ironique, il semblait se demander où il voulait en venir. La vérité était que Darell avait un temps d'avance sur tout le petit monde qui l'entourait, de par son pouvoir: il captait tout. Et de par son projet: il connaissait certaines choses avant qu'elles ne se déroulent. C'était ainsi. Et aujourd'hui, il devait prendre certaines dispositions. Pour leur projet et pour Fabian, d'abord.
- Fabian est un copié collé de Johanna, Abraxas. Là, dans l'immédiat, et avec ce qui s'est passé, il va se tempérer, mais ça ne durera pas. Tu le sais, n'est-ce pas?
- Cela ne fait que six mois… Il a besoin de s'adapter…
- Tu te mens à toi-même, Abraxas. Au fond de toi, tu sais qu'il est pareil, et tu sais que c'est très dangereux pour lui. Je te le confirme: il ne changera pas.
- Et donc, qu'est-ce que tu attends de moi? Parce que c'est bien de ça dont il s'agit, non?
Contre toute attente, Darell adressa un vrai sourire à Abraxas. Il le fixa sans ciller et s'avança, il vida son verre d'un trait et lui tendit sa main libre, attendant qu'il la serre.
- Tu ne peux pas me faire ça. Dit froidement Abraxas. Je déteste ça! Tu ne peux pas utiliser SA méthode pour m'obliger à contractualiser un engagement que je n'ai pas pris!
- Je te demande, à toi Abraxas, de protéger Fabian. De faire tout ton possible pour être un repère, un pilier, un soutien. Je ne te demande pas de t'entendre avec lui à merveille, ni d'être un oncle adorable, affectueux, ce n'est pas toi. Et je le sais. Mais il va y avoir des moments difficiles, et ni son père ni moi, son parrain, n'auront la capacité d'être auprès de lui, d'être des supports sur lesquels s'appuyer. Même si je ne suis pas un être aimant, ni normal en quoi que ce soit, Fabian est mon filleul. Je dois m'assurer qu'il aura un allié, même si c'est moi qui deviens son cauchemar. Et il n'y a personne qui soit meilleur que toi pour ça.
Malefoy avait légèrement pâli, et c'était compréhensible. La demande était étrange: Mais Darell se connaissait, et il connaissait Caius, à la perfection. Leur projet passait avant tout. Avant même le bien être de Fabian. Ce dernier n'allait pas suivre, il ne resterait pas longtemps dans le cadre bien établi et défini, ce serait plus fort que lui. Caius ne comprendrait pas, voudrait le modeler, peu importe le prix. Et Darell, lui, se savait dangereux quand ses projets ne suivaient pas leur cours. Il était nécessaire que Fabian ait un repère dans la nuit noire, dans le chaos le plus total. Un modèle exemplaire sur lequel se reposer. Abraxas Malefoy connaissait les ténèbres: il y avait grandi. Il était la meilleure personne pour ce rôle, même si, aujourd'hui, le lien entre Fabian et lui semblait peu développé.
- Pourquoi tu voudrais me confier le «bien être» de Fabian? Ca ne te ressemble pas.
- Je prends mon rôle à cœur, Abraxas. Mais on ne contrecarre pas mes projets. Ce projet que j'ai avec ton frère, je le porte depuis quinze ans. Et bien plus encore. C'est Fabian qui va tenter de s'y opposer. Et ni ton frère ni moi ne le permettront. Alors, s'il te plaît, tu nous connais l'un comme l'autre, je te demande d'être ce repère.
Abraxas avait perdu le peu de couleurs qui lui restait, il connaissait la rage de son frère, il imaginait la sienne. Et il compatissait d'avance avec son neveu. Il ne lui demanda pas comment il savait tout ça, c'est ce qui était bien avec Abraxas: Il portait en lui une lueur et une loyauté intacte. Une foi inébranlable. Il croyait toujours en l'autre, malgré tout. Sa main s'accrocha à la sienne avec une force et une ferveur puissantes et il acquiesça doucement.
[…]
Février 1975.
Deux mois après cette tornade, un nouvel orage assombrit l'horizon de Fabian et de la famille Prewett. L'horizon de nombreuses personnes. Johanna Prewett, née Malefoy et son jeune beau frère Nathanaël avait péri dans une attaque. Les attaques de Mangemorts dans les familles de traîtres à leur sang se faisaient de plus en plus nombreuses. Ce soir là, pourtant, elle avait une toute autre signification, les Prewett le savaient. En effet, Johanna était en vacances, auprès de ses enfants, à son propre domicile. Nathanaël était venu, comme à son habitude, amuser la galerie. Dans la famille Prewett il était l'âme restée enfant, un peu comme l'adulte qui a refusé de grandir et d'accepter la dureté du monde. Il s'amusait avec son neveu et sa nièce, comme avec Fabian auparavant, tel un jeune adolescent. Il était la joie incarnée, toujours souriant, de bonne humeur, à faire des blagues et à détendre l'atmosphère. Il faisait une bataille de farine avec Gideon et Molly –à la base, ils avaient décidé de faire des crêpes- lorsque la première explosion avait secoué la maison. Le feu avait jailli de tous les côtés, les avaient encerclé de toutes parts. Les cris des deux adolescents avaient résonné, ils avaient été terrifiés, à juste titre. Leur maison semblait s'effondrer. Nathanaël avait eu le très bon réflexe de les pousser dans un placard et il avait eu le temps, quelques rapides secondes, de les pétrifier pour qu'ils ne se fassent pas repérer. Le premier homme vêtu de noir était apparu, ainsi que deux autres de chaque côté. Instantanément, Nathanaël Prewett avait su que c'était son dernier jour sur terre. Il avait croisé les yeux verts de Johanna et, les larmes qui lui faisaient face s'éclairèrent d'un sourire tremblant. Elle aussi savait. 20 ans qu'ils avaient fui les drames respectifs de leurs vies: leurs familles. 20 ans qu'ils avaient grandi ensemble, avec Anton et Jared, pour le meilleur et pour le pire. 20 ans d'amour, de joies, de force qu'ils s'étaient tous les quatre données mutuellement. Il n'aurait refait l'histoire pour rien au monde, et il savait qu'elle non plus. Ils allaient se battre ensemble, jusqu'à la mort. Que les autres soient trois ou quinze n'aurait rien changé à cela.
Ils étaient des Prewett, ils mourraient pour leurs idées s'il le fallait. Jusqu'au bout. Et ensemble.
Les sortilèges avaient fusé de toutes parts, et cette bataille fut l'une des plus réputées de l'histoire de la sorcellerie. Les puissances s'égalaient, la rage persistait des deux côtés. Pour les «Mangemorts», c'était personnel, pour Nathanaël et Johanna, tout autant. C'était la lutte pour la liberté de penser, d'être qui on souhaitait être, sans chaînes, sans limites. Sous les yeux surpris des Mangemorts, Johanna avait fait apparaître une cascade déchaînée, elle avait enveloppé deux d'entre eux à l'intérieur, tentant de les piéger, des les noyer. De ses deux mains, elle éteignit le feu qui avait pris sur les murs de sa maison. Ses yeux s'étaient braqués sur leurs assaillants et elle les avait foudroyés du regard.
- Pas la maison de mes enfants!
L'un d'entre eux avait ricané et, de nouveau, le feu avait jailli. Cependant, contre toute attente, il disparut aussitôt. Un air moqueur s'était emparé des yeux de Johanna.
- Les éléments ne seront jamais contre moi, pauvre idiot.
- On va voir qui sera «idiot» à la fin!
Nathanaël commençait à faiblir, il avait songé que Johanna aurait pu transplaner avec les enfants, il s'était déconcentré, et un sortilège doloris l'avait touché de plein fouet. Ce fut le début d'une longue série, car, désarmé, il était désormais impuissant. Il ne pouvait plus que subir et tenter de résister le plus longtemps possible. Johanna désarma l'un de leurs assaillant et l'avait emprisonné contre le mur, elle tenta de récupérer la baguette de Nathanaël, c'était sans compter qu'elle fut violemment balancée contre la bibliothèque. Le choc lui coupa le souffle, elle serra sa baguette dans sa main et se releva juste à temps, se retrouvant plaquée brutalement contre le mur. Ses yeux verts s'accrochèrent à deux yeux bleus glace. Elle tenta de se dégager, se débattant violemment et cracha au visage de l'homme qui lui faisait face.
- Tu ne pourras jamais changer les choses, même si tu me tues.
Face à elle, le mangemort devint un grand loup noir. Johanna n'eut pas le temps de s'échapper qu'il l'attaquait brutalement, mordant violemment sa chair, partout où il pouvait l'atteindre. Nathanaël attrapa brutalement la cheville de son tortionnaire et le tira de toutes ses forces, le faisait trébucher et tomber, il se mit à califourchon sur lui et lui arracha sa baguette des mains. Il le foudroya d'un sortilège vert. Il n'y avait plus de demi-mesure: il fallait employer les grands moyens et s'abaisser au niveau des autres, autrement dit, devenir des tueurs. Il se redressa et s'engagea dans un combat acharné avec le mangemort restant, il tenta, d'un sortilège de blesser le loup, entaillant profondément son dos. Le loup grogna férocement et se tourna vers lui, se détournant de sa cible. Peut-être que ça n'avait pas été la meilleure idée de sa vie, finalement. Johanna avait les poings serrés, elle tremblait et gémissait de douleur, un trou béant dans la poitrine. Nathanaël inspira un grand coup.
- Allez, montre ce que tu sais faire. Naty, c'est ça?
Le jeune Prewett foudroya l'homme du regard et se tourna vers le loup.
- Tu as ramené ton psychopatheavec toi ?
Le loup lui sauta dessus pendant qu'au même moment, le «psychopathe» jetait un sortilège doloris. Nathanaël lâcha un puissant cri et tenta de se libérer. C'était pourtant peine perdue. Il tomba vite à genoux, puis au sol, tremblant. Le loup redevint homme. Les jolis yeux de Nathanaël s'accrochèrent aux yeux bleus glace qui lui faisaient face. Le regard était d'une profondeur sans égale, et ce jour là, comme souvent, il ressemblait à un véritable gouffre, un monde de ténèbres s'y reflétait à l'intérieur. C'est sur cette dernière image que les yeux du jeune Nathanaël Prewett s'éteignirent pour toujours. Il suffit de quelques secondes, d'un dernier regard glacé aux yeux verts, vides également de toute vie, pour que les deux hommes disparaissent, laissant sur place le corps de leur camarade.
Ce jour-là, qui fut l'un des plus horribles dans la vie de Fabian, il était en vacances, et chez son oncle Abraxas. Il sut que quelque chose de grave était arrivé lorsqu'il aperçut son oncle Jared dans le salon des Malefoy. Il avait regardé Abraxas, sa femme puis Jared et sa gorge s'était nouée.
- Fabian. Avait murmuré Jared.
- Je ne veux pas savoir. Avait répliqué sèchement le jeune adolescent, les yeux brillants de larmes.
Il secouait négativement la tête sans arrêt, dans un refus total de la situation, avant même d'en connaître l'ampleur. Il voulait se boucher les oreilles pour ne pas entendre, et par-dessus tout, il voulait hurler. Jared ferma les yeux quelques secondes, et ravala les larmes qui menaçaient de le submerger. Il s'approcha doucement, comme s'il faisait face à un animal blessé. Son neveu refusait même de le regarder, c'était trop. Avant même de savoir, c'était trop, la souffrance était déjà là.
- Mon Fabi, regarde moi s'il te plaît. Je dois te le dire… C'est ta mère, ta mère et Naty.
Le hurlement avait transpercé les murs, et, bien que personne n'en ait rien dit, les cœurs de tous ceux qui étaient présents. Même les plus froids. Jared l'avait serré, avec force, l'avait entouré de ses bras, même si Fabian se débattait avec hargne. La colère, la rage, le chagrin. Tout l'avait emporté d'un seul coup dans un océan de douleur. Il hurlait, il pleurait, et il refusait la tendresse, il repoussait Jared avec une force, une violence démesurée. Pourtant, Abraxas le voyait, ses jambes tremblaient tellement qu'elles peinaient à le porter. Il était ivre de tristesse. Vidé de chagrin, brisé en mille morceaux. Il finit par se blottir dans un coin du salon, contre le mur, comme s'il voulait se fondre à l'intérieur, en larmes, secoué de spasmes. La douleur était telle qu'il ne parvenait plus à respirer correctement. L'air ne passait plus, le chagrin prenait toute la place dans son corps, dans son être tout entier. Jared essuya rageusement une larme qui lui avait échappé. Il s'accroupit en face de lui, prudemment, sans bouger.
- Fabi, tu veux venir avec moi?
Ses yeux verts ravagés de larmes s'étaient alors posés sur Abraxas. Ce dernier avait serré les dents. Les yeux qui lui faisaient face, c'était ceux de sa sœur. C'étaient les mêmes. Celle qu'il venait de perdre, celle avec qui il avait partagé probablement les pires années de sa vie, mais aussi les meilleures parce qu'elle était toujours là, à ses côtés. Sa femme Lilianne avait prit sa main avec une douceur infinie. Les yeux verts dans cet état de désarroi ce n'était pas vivable, ce n'était pas tolérable. Pas pour lui. Pas aujourd'hui.
- Je reviendrai te chercher. Répondit difficilement Abraxas.
- Demain? Avait alors demandé Fabian d'une voix tremblante. Je peux… Je peux dormir avec mon frère et ma sœur?
Abraxas laissa échapper une grimace malgré lui. Bien sûr que non, il n'avait pas le droit d'accorder cette requête. C'était évident. Caius ne voulait plus qu'il ait seulement un lien avec sa famille d'adoption. Pourtant, ses yeux s'étaient accrochés à ceux de son neveu, et il avait doucement acquiescé. Il le paierait sûrement si cela s'apprenait, mais là, il ne pouvait pas faire autrement. Sa femme enlaça Fabian avec tendresse, avec amour. Le lien, entre eux, était déjà puissant et dépassait sa compréhension. Lui avait du mal à se lier au gamin. Lucius, n'en parlons pas.
Pourtant, à cet instant, les yeux verts s'accrochèrent aux yeux glace, et cet échange était rempli de non dits. Fabian le remerciait, il lui était profondément reconnaissant.
Et surtout, il n'oublierait pas. Même si rien n'était simple entre eux, il n'oublierait pas. Jamais.
Pensées croisées - Fabian.
J'ignore souvent comment te cerner. C'est un jour blanc, un jour noir. Je ne peux jamais prévoir, anticiper tes humeurs. J'essaie de ne plus déclencher ta rage, tes accès de violence, je tente de ne pas franchir la limite. Elle est si mince cette barrière. J'apprends à la connaître. Souvent, ton regard change. Il n'y a plus la moindre lueur, c'est le gouffre, le vide. L'instant d'une seconde avant qu'il ne bascule dans la noirceur la plus totale. Je m'y suis confronté souvent, elle m'a englouti. C'est trop difficile de remonter à la surface après ça. Je me noie, je reste au fond durant des jours, je suis vide, j'erre, à la fois vivant et pourtant mort à l'intérieur. De ton côté, tu laisses le silence perdurer, comme si tu cherchais à me renvoyer mon impuissance, mon insignifiance. Combien de fois t'aies-je demandé «pourquoi tu m'as récupéré si tu me hais autant?» Tu ne supportes pas cette question. Pourtant, tu n'as jamais donné de réponse concrète. N'importe quel père aurait rebondi, indigné «je ne te déteste pas!». Tu ne l'as jamais dit. Jamais. Tu as répondu par la colère, par l'arrogance. Pourquoi Caius Malefoy s'abaisserait à répondre aux questions de son fils? Tu ne réponds jamais aux interrogations. C'est toi qui les pose. Toujours. Caius questionne et les autres répondent. Caius exige et le reste du monde s'active. Caius dispose et les petites gens implosent. C'est nouveau pour moi. J'essaie tant bien que mal de m'adapter à ce monde de conventions, d'apparence, de superflu. Mais je n'ai pas grandi ainsi. J'ai appris à être dans la démonstration, dans l'affection. Je me suis construis en ayant le droit à la parole, en sachant que mon avis comptait. Ici, tu ne me le demandes jamais. Sinon, c'est seulement pour t'assurer qu'il s'aligne au tien, ou que je n'ose pas le donner. Mais ça, ce n'est pas moi. Alors, tantôt je brave la tornade et elle m'emporte. Tantôt je m'incline et elle gronde, féroce, mais passe sans faire trop de dégâts. C'est tout ce que je peux faire. Plonger dans la danse et la laisser me guider. Parfois, la mélodie est légèrement plus calme, d'autres fois elle n'est qu'un brouhaha incessant. Et ni toi ni moi ne parvenons à faire un pas vers l'autre.
