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Arthur Bob Smith n'était pas particulièrement un homme heureux. Il ne demandait pas grand chose à la vie, et la vie ne lui en donnait pas plus. Peut-être qu'il aurait pu faire un effort, se développer une ambition, mais ce qu'il souhaitait par-dessus tout, c'était ne pas faire de vagues. Les vagues, c'était pour les autres gens. Celleux qui avaient ne serait-ce qu'un fragment d'importance dans la grande tapisserie de la vie, et il était convaincu depuis bien longtemps que ce n'était pas son cas. Mener une existence sans histoire était le meilleur moyen d'en mener une longue, du moins s'en était-il persuadé, et il essayait désespérément de se raccrocher à une conception de la vie qui n'était ni trop prenante, ni trop compliquée, ni trop dangereuse. Il s'imposait le strict minimum dans ses relations avec autrui, ne s'engageait jamais dans une direction ou une autre, et ses prises de décision allaient rarement au-delà de regarder à droite et à gauche avant de traverser, ou à choisir quelle marque de raviolis il allait manger pour son souper. Alors non, il n'était pas particulièrement un homme heureux, mais il était un homme en vie, ce qui lui semblait beaucoup plus important. Alors quand l'opportunité s'était présentée pour lui d'accepter un travail sans histoire parmi les gardiens de nuit du bâtiment qui abritait notamment la société de Baxter Stockman, il s'était pour une fois estimé plutôt chanceux. Il aimait travailler la nuit parce que ses journées n'étaient de toute façon pas très captivantes et parce qu'il dormait plutôt mal, et il ne croisait pas grand monde, ce qui diminuait d'autant plus les possibilités qu'il lui arrive quelque chose d'intéressant. Et pour quelqu'un comme Arthur Bob Smith, il n'y avait pas de malédiction plus terrifiante que quelque chose comme « et puissiez-vous mener une vie intéressante ! ». En ce qui le concernait, les vies intéressantes n'arrivaient qu'aux autres et il ne s'en portait pas plus mal.

Cette nuit, pourtant, il devait bien avouer qu'il regrette terriblement son choix de travail. Tout avait commencé quand l'assistante du département robotique qui avait été engagée quelque jours auparavant avait réussi à déjouer la sécurité des lieux en faisant entrer plusieurs personnes. Et puis le contingent de gardes d'élite envoyés par la firme plutôt secrète qui faisait affaire avec Stockman depuis peu s'était heurté aux ...et l'enfer s'était déchaîné. L'assistante qui n'en était pas une -Arthur s'en rendait bien compte, maintenant- semblait deviner à l'avance où chacune de ses cibles allait se trouver, ce qui la rendait absolument terrifiante. Au moins autant que la femme brune -celle qui avait accroché sur le dos ce qui ressemblait à un lance-missile- qui combattait méthodiquement à ses côtés. De plus, les deux femmes flirtaient sans vergogne au milieu de l'engagement, échangeant piques et sourires sans accorder la moindre importance à leurs victimes, comme si elles devenaient seules au monde à chaque fois qu'elles étaient dans la même pièce. En règle générale, Arthur désapprouvait le flirt, qu'il rangeait dans la même catégorie que les autres choses intéressantes et donc potentiellement dangereuses (comme le roller derby et la pêche aux canards).

Il y avait aussi l'homme au costume noir et à la chemise blanche, qui semblait doté d'une affinité quasiment surnaturelle pour viser les rotules des gens qu'il prenait dans sa ligne de mire. Il avançait sans un son, l'air concentré, et plus d'une fois il avait mis au tapis un garde qui s'était jeté sur lui au corps à corps sans même respirer un peu plus fort. Quand l'alarma avait retenti, il n'avait même pas réagi plus que ça, continuant lui aussi son avancée. La voix de Stockman s'était alors fait entendre dans les hauts-parleurs, invectivant ses adversaires et ricanant théâtralement lorsqu'il donna l'ordre de lâcher sur elleux ses nouvelles créations. Les robots auraient dû retourner la situation, Arthur en était à peu près convaincu, mais il était aussi en train de réaliser qu'il travaillait dans une société qui manufacturait des robots de combat. Tout cela, c'était un peu trop pour lui, et il fallait bien avouer que rien ne l'aurait préparé à la suite...

Les lumières s'éteignirent en même temps que les alarmes lorsque les droïdes firent irruption dans les couloirs...et quatre silhouettes plutôt imposante les rejoignirent aussitôt, se mouvant parmi les ombres. D'un coup de lame, deux robots furent décapités, tandis qu'un troisième était saisi à bras le corps par un autre inconnu, qui le brisa en deux au-dessus de sa tête en poussant un cri de joie. Sans même regarder derrière-elle, la fausse assistant tira dans son dos, touchant en pleine tête une autre machine qui allait s'en prendre à quelqu'un de plutôt costaud qui maniant un long bâton dans la foulée, il pivota pour lancer son arme, qui fusa entre les deux femmes brunes pour venir empaler un autre attaquant contre le mur dans un grésillement d'étincelles. Un peu plus loin, une quatrième de ces nouvelles...personnes ? -Arthur n'était pas certain de comment les qualifier, elles étaient plutôt difficiles à observer dans l'obscurité mais son cerveau essayait désespérément de lui faire avouer qu'elle n'était pas aussi humaines qu'elles l'auraient dû- était en train de se propulser dans le couloir perché sur une chaise à roulettes, renversant plusieurs robots sur son passage en poussant un cri qui ressemblait à « Cowabunga ! ».

Ensemble, les sept personnes (Arthur était à peu près sûr qu'il s'agissait au moins toustes de personnes, d'une manière ou d'une autre) combattaient à la manière d'une machine bien huilée. Leur avancée dans les locaux était impitoyable, même si Arthur les observait de loin, reculant au fur et à mesure de leur avancée, se cachant entre les bureaux pour ne pas attirer leur attention. Tout ce qu'il voulait, c'était sortir d'ici, mais entre lui et la sortie il y avait ces...gens, et il préférait nettement qu'iels continuent à l'ignorer, même s'iels commençaient à être à cours de robots...

« Finch, nous sommes dans la salle de contrôle ! Root et moi, on va s'atteler aux programmes pendant que les autres s'occupent du reste, on ne serait pas contre un coup de main... » annonça quelqu'un, probablement dans une oreillette.

« Je crois que Stockman essaie de nous fausser compagnie... »

« Dites, est-ce que quelqu'un d'autre voit le robot géant contre le mur ? Non ? Parce que je crois qu'il est en train de s'en détacher. »

« C'est pour ça que j'ai amené Bessie... »

L'explosion qui en suivit fit trembler l'imprimante derrière laquelle Arthur s'était caché.

« Et Stockman ? »

« Le meilleur d'entre nous est sur le coup. »

Arthur vit débouler Baxter Stockman dans le couloir, et son patron passa à côté de lui sans même lui adresser un regard. Mais il n'allait pas très loin : bondissant par-dessus un bureau, un chien à l'air féroce lui coupa la sortie, le maintenant en respect tout en poussant des grondements sourds.

« Tous les programmes ont été détruits, je ne pense pas qu'iels pourront récupérer quoi que ce soit ! »

« On déposera Stockman à Fusco avant de partir. Quelque chose me dit qu'il préférera finir entre les barreaux plutôt que d'attendre que Decima le retrouve... »

« Cool ! Est-ce que quelqu'un a envie d'une nouvelle pizza ? Des combats pareils, ça ouvre toujours l'appétit ! »

« Mikey, on a mangé il y a deux heures... »

« Allez quoi, je suis sûr que John est avec moi, hein John ? »

« Je pourrais manger. »

Arthur Bob Smith attendit encore un long moment, jusqu'à ce qu'il n'entende plus aucun bruit. Il émergea de derrière sa cachette, parmi les débris de robots et le trou dans une des cloisons qui donnait sur le reste de la ville. Il resta quelques instants hébété, à contempler le champ de bataille, puis se jura qu'il allait s'employer à trouver un travail un peu moins stressant, comme contrôleur aérien, par exemple...