Chapitre 10 : Peurs obscures

Une fin d'après-midi, je mettais de l'ordre dans ma salle de classe que les cinquièmes années de Poufsouffle et de Serdaigle avaient réussi à totalement ravager. Je leur avais demandé de brasser un simple antidote et le cachot où je faisais cours était dans le même état que si j'y avais lâché deux douzaines de lutins de Cornouaille. J'avais enlevé 10 points aux Poufsouffle et 10 points aux Serdaigle, et j'avais mis à la porte tous ces incapables. J'aurais dû leur demander de nettoyer la salle, mais comme par miracle, étant donné l'ampleur des dégâts, personne n'était blessé, je n'avais pas voulu forcer le destin. Je procédais donc à la remise en état tout seul à grands coups de sortilèges quand Lupin s'encadra dans la porte.

Au-delà de l'agacement que me causait sa présence, je m'inquiétais de la raison qui l'amenait là. Connaissant par cœur les emplois du temps des serpentards de toutes les années, je calculai immédiatement qu'il venait d'avoir cours de Défense contre les Forces du Mal avec les deuxièmes années, ce qu'il me confirma :

« Severus, je viens d'avoir les gryffondors et les serpentards de deuxième année en cours. »

« Et ? » le pressai-je agacé et inquiet de ce qu'il semblait hésiter à poursuivre.

« Et je viens d'avoir un problème avec Albus Potter. » ajouta-t-il avant de s'interrompre à nouveau

« Mais qu'est-ce qui s'est passé avec Albus à la fin ? » grognai-je de plus en plus exaspéré « Si vous avez besoin d'une petite fiole de Veritaserum pour vous aider à accoucher, je dois avoir ce qu'il faut. »

« En fait, je n'ai pas bien compris ce qui s'est passé. » expliqua-t-il « J'ai récupéré un Epouvantard pour faire travailler les élèves sur le Riddikulus. J'ai mis les élèves en ligne devant l'armoire pour qu'ils s'y confrontent chacun leur tour. Tout se passait normalement pour une première séance de travail et il ne restait que deux élèves à passer avant Albus quand j'ai entendu une sonorité inhabituelle, du Fourchelang je suppose. En même temps, j'ai aperçu Albus qui pointait sa baguette sur l'armoire. Résultat, une armoire bouclée. Je n'ai jamais réussi à refaire sortir l'Epouvantard pour finir mon cours ! »

« Etes-vous sûr d'avoir bien entendu ? » demandai-je

« Oui, je suis parfaitement sûr de ce que j'ai entendu. Dois-je vous rappeler que je suis un loup-garou ? J'ai une meilleure ouïe que n'importe quel sorcier. C'est l'un des rares avantages de mon état. »

Ce qui en effet n'était pas faux.

« Qu'avez-vous fait du coup ? »

« J'ai demandé à Albus de rester à la fin du cours. Je l'ai interrogé ou plutôt j'ai tenté de l'interroger sur ce qu'il avait fait, car je n'en ai pas tiré le moindre mot ni pour s'expliquer, ni pour s'excuser. J'ai donc fini par retirer 10 points à Serpentard et je lui ai donné une retenue avec Rusard. Il a dit « d'accord » et il est parti ! » raconta-t-il avant de poursuivre « Ecoutez, Severus, je veux bien que ce soit une farce stupide … »

« Une farce stupide ! Vous le prenez pour un Maraudeur ? » m'insurgeai-je

« Je reconnais qu'il n'en a vraiment pas le profil, même si pour le coup, ça a amusé tout le monde de me voir incapable de rouvrir l'armoire. » admit-il « Quoi qu'il en soit je compte sur votre autorité pour résoudre ce problème. J'ai besoin de mon Epouvantard et de mon armoire ! Je l'attends dans mon bureau. »

Je terminai néanmoins de remettre en état mon cachot de cours. Le loup-garou pouvait bien attendre cinq minutes et moi j'avais besoin de prendre le temps de réfléchir. Depuis un mois, Albus avait un comportement et des notes irréprochables pour se garantir de pouvoir continuer à travailler avec moi l'Occlumencie et la Legilimencie. Comment pouvait-il remettre tout cela en cause pour refuser d'affronter un Epouvantard qui n'était susceptible de lui poser aucun problème ? Je n'y comprenais rien et ça m'inquiétait. Je devais cependant me garder de laisser mon inquiétude prendre le pas sur ma colère, histoire de lui passer le savon qu'il méritait !

L'heure du dîner était arrivée. Je remontais des cachots pour me diriger vers la Grande Salle. Il ne me fallut qu'un coup d'œil à la table des serpentards pour vérifier que le gamin n'était pas installé près de Scorpius et de Delphini. Je redescendis rapidement vers les cachots pour aller voir s'il se trouvait dans sa salle commune. S'il s'était permis d'aller chercher de quoi manger à la cuisine auprès des elfes pour pouvoir dîner tranquillement à l'abri des remontrances, il se trompait. Je le trouvais effectivement installé dans un fauteuil devant la cheminée dans la salle commune des serpentards – avec un soulagement que je m'efforçais de cacher – mais sans trace de la moindre nourriture autour de lui. Il affichait un air fermé des mauvais jours. Mon inquiétude repartit en flèche, même si je m'efforçais de rester d'humeur suffisamment exécrable pour le réprimander comme il le méritait.

« Albus ! Dans mon bureau, immédiatement ! » criai-je

Il me suivit, rentra dans mon bureau et s'assit sans avoir émis le moindre son. J'avais peu de doute sur le fait qu'il pourrait rester assis là jusqu'au petit matin sans dire un mot, si je ne prenais pas l'initiative de commencer à parler. Fichu caractère ! J'attaquai donc :

« Je viens de voir le professeur Lupin, qu'est-ce que tu as fabriqué avec son Epouvantard ? »

« Je ne lui ai rien fait. Il était dans l'armoire. J'ai juste bloqué la porte de l'armoire avec un sort en Fourchelang, le même que celui qui ferme la tombe du Grand Prêtre d'Apophis que nous avons visité en Egypte. » dit-il sans me regarder

Il n'expliquait rien. Mais au moins, il me parlait. Une chose est sûre, toute cela ne ressemblait pas à une farce.

« Mais tu m'expliques ce qui t'a pris de faire ça ? » râlai-je

« Je ne voulais pas l'affronter, c'est tout. » répondit-il

« Pas l'affronter ? Un simple Epouvantard ? Tu avais vraiment peur de ne pas réussir à le combattre ? » m'étonnai-je

« Mais non, ce n'est pas ça. » murmura-t-il

« C'est quoi alors ? » le pressai-je

« Je ne voulais pas le faire devant les autres. » finit-il par lâcher avant de m'interpeller à son tour « Vous voudriez vraiment montrer à tout le monde votre peur la plus intime ? »

Non, je ne le voudrais sûrement pas. Mais je choisis d'ignorer sa question directe, pour relativiser la chose :

« Tout ça n'a pas d'importance. Ce sont presque toujours des peurs stupides. La même année que ton père à Gryffondor, il y avait Neuville Londubat, et tu sais à quoi ressemblait l'Epouvantard devant lui ? A moi ! Eh bien, il est toujours vivant. Une preuve, s'il en est, que le ridicule ne tue pas ! »

« C'est pareil pour son fils. » m'informa-t-il avec l'ombre d'un sourire « Quand Xenophilius s'est présenté devant l'armoire, c'est vous qui en êtes sorti. Ça m'a fait un choc ! »

J'avais réussi à le dérider un peu. Je remerciais mentalement Xenophilius Londubat pour sa stupidité congénitale.

« Et comment Monsieur Londubat m'a-t-il transformé pour me ridiculiser et se débarrasser de l'Epouvantard ? » m'informai-je

« En rien, il est parti en pleurant ! Lup… Le Professeur Lupin lui a demandé de réfléchir à quelque chose qui vous rendrait ridicule pour la semaine prochaine. » répondit Albus

« J'ai hâte de savoir s'il va m'imaginer coiffé de son chaudron après qu'il l'ait fait exploser ou dans une robe à paillettes. » grommelai-je « Ou plutôt non, je préfère ne pas le savoir pour éviter la tentation de lui coller une retenue pour son impertinence ! »

J'attendis vainement une réaction de sa part. Je réattaquai donc après un instant de silence :

« A propos de retenue, tu ne m'as toujours pas expliqué, ce que tu as assez craint de voir sortir de l'armoire pour la verrouiller comme tu l'as fait. »

Il se leva et se mit à faire les cent pas en silence. Je finis par me poster sur son passage pour le prendre dans mes bras … avant de me souvenir que je n'aurais pas dû faire ça, puisque j'étais en train de le disputer. Ce gamin me transformait décidément en lamentable Poufsouffle. A la manière dont il se blottit dans mes bras, je décidais finalement que je n'avais pas eu complètement tort.

« Albus, il faut que tu me parles. » murmurai-je en le serrant contre moi. Il avait tellement grandi que sa tête atteignait mon épaule.

« Moi. » articula-t-il enfin, la tête enfouie dans mes robes

« Toi, quoi ? » demandai-je surpris

« Moi qui serais sorti de l'armoire. Enfin, un autre moi. » précisa-t-il toujours serré contre moi

Je me traitai mentalement de tous les synonymes d'imbécile pour n'avoir pas compris le problème plus tôt, pour n'avoir pas imaginé que sa peur de devenir un mage noir pouvait se traduire dans la forme que prendrait un Epouvantard face à lui.

« Nous en avons déjà parlé, Albus, je croyais que nous avions résolu cette question, que tu étais d'accord sur le fait que tu ne deviendrais pas un mage noir quels que soient tes pouvoirs, puisque tu n'en as pas envie. » avançai-je

« C'est vrai. C'est ce que je pense quand je réfléchis. Mais justement, la peur c'est quand on ne réfléchit pas ! » répliqua-t-il

« Je pense qu'on peut avoir peur même quand on réfléchit, mais ce n'est pas la question pour le moment. L'urgence, c'est de retourner voir le Professeur Lupin et de libérer son Epouvantard. Il faut que tu l'affrontes, Albus. Réfléchir ne permet pas toujours d'éviter la peur, mais se cacher ne sert jamais à rien. » tranchai-je

« D'accord, mais je voudrais que vous veniez avec moi pour voir le Professeur Lupin et après je voudrais pouvoir affronter l'Epouvantard tout seul. » me pria-t-il

Ce qui pour le coup m'arrangeait plutôt, sachant que je n'étais vraiment pas prêt à lui montrer ce que l'Epouvantard deviendrait face à moi. J'acceptais donc sous réserve que Lupin soit d'accord aussi.

Albus affichait une mine sombre en remontant des cachots en ma compagnie pour se rendre chez Lupin. Il ne voyait même pas les regards plein de commisération que lui lançaient les élèves qui sortaient de la Grande Salle. Tous étaient persuadés que c'était moi qui l'avait mis dans un état pareil, ma réputation de Terreur des cachots était bien gardée ! C'est peu de dire qu'ils auraient été surpris en le voyant se coller à mes robes, autant que sa fierté le lui permettait, en rentrant dans le bureau de Lupin. Bien que mieux informé, le loup-garou n'en semblait pas moins étonné aussi.

« Monsieur Potter, auriez-vous quelque chose à me dire ? » interrogea-t-il voyant que le gamin ne savait par où commencer

« Je suis désolé, Professeur Lupin, d'avoir enfermé votre Epouvantard dans l'armoire. » balbutia Albus

« J'accepte vos excuses, Monsieur Potter, à condition évidemment que vous alliez le libérer ! » assura Lupin

« Est-ce que je peux vous demander le droit d'y aller seul ? » demanda le gamin d'une voix mal assurée en jetant un coup d'œil à la porte qui séparait le bureau du professeur de Défense contre les Forces du Mal de sa salle de classe

« Vous êtes conscient que l'Epouvantard va sortir de l'armoire quand vous allez la débloquer, Albus. » remarqua Lupin

« Oui, je vais me débrouiller. » assura le gamin

« Je ne voudrais pas perdre mon Epouvantard, ce n'est pas si facile d'en trouver un … » commença le loup-garou

« Vous pourriez indiquer à Albus comment faire pour le récupérer et le ré-enfermer dans l'armoire avec votre sortilège habituel. » proposai-je avant de lui laisser le temps de refuser

« Ce n'est pas si simple. » s'amusa Lupin avant d'indiquer très vite, trop vite croyait-il, au gamin comment faire

Dix minutes plus tard, les portes de tous les meubles du bureau de Lupin s'ouvraient et se fermaient au rythme des sortilèges d'Albus.

« Ça va aller, ça va aller. » murmurait Albus tellement stressé par ce qui l'attendait dans la pièce d'à côté qu'il était totalement inconscient de la surprise avec lequel son professeur de Défense contre les Forces du Mal le considérait alors que, pour une fois, il utilisait de sa magie sans précaution devant lui.

« Est-ce que je pourrais faire plusieurs essais ? » demanda-t-il juste avant de passer dans la salle de classe

« Autant que vous voudrez. » accepta Lupin

Albus prit une grande inspiration comme s'il allait plonger dans l'eau avant de passer dans la pièce d'à côté.

« Severus, est-ce vous savez ce qu'Albus Potter va voir sortir du placard ? » me demanda Lupin après quelques instants

« Oui. » admis-je

« C'est donc pour lui cacher ce que deviendrait l'Epouvantard devant vous que vous n'avez pas insisté pour l'accompagner. » affirma-t-il

J'ouvris la bouche pour protester, mais je la refermais sans avoir rien dit. Il n'avait pas tort.

« Quelque chose qui le concerne lui, n'est-ce pas ? Vous avez tellement peur qu'il lui arrive quoi que ce soit, que c'est ce que vous verriez face l'Epouvantard. » poursuivit-il

Je me mis à marcher dans le bureau pour qu'il arrête de me dévisager.

Dans la pièce d'à côté, les choses semblaient aller bon train, nous avions entendu deux « Riddikulus » suivis d'un claquement prouvant que l'Epouvantard avait été vaincu. Je ne voyais pas trop pourquoi Albus multipliait les expériences avec cette créature, mais je gageais qu'il me l'expliquerait plus tard.

« Tu aurais mieux fait de t'occuper de ton fils. » remarqua Lupin dans mon dos

Nous étions donc repassés au tutoiement. Il n'allait pas falloir en faire une habitude !

« Qu'est-ce que tu veux dire ? » répondis-je néanmoins sur le même mode

« Au lieu de tout concentrer sur ce môme au risque de l'étouffer... » commença-t-il

« Parce que tu n'étouffes pas ton fils toi peut-être ? » l'interrompis-je

« Si. Justement, je sais de quoi je parle ! » rétorqua-t-il « Au lieu de tout concentrer sur ce môme, tu aurais mieux fait de t'occuper d'Harry. Histoire d'utiliser tout cet instinct paternel que je n'aurais jamais soupçonné chez toi, je dois dire. »

« A part qu'Harry n'a jamais voulu de moi comme père. A défaut de James Potter, n'importe qui aurait fait l'affaire mieux que moi. Le sac à puces. Toi. Ou même un Troll des montagnes ! » répliquai-je amer

« Qu'est-ce qui te fais croire ça ? » demanda-t-il

« Je n'ai pas besoin de croire quoi que ce soit, je constate qu'il n'a pas envie de moi dans ma vie. » expliquai-je

« Ben évidemment, la situation est bien pratique, puisqu'il n'a pas besoin de se demander s'il en a envie. » releva-t-il

« Qu'est-ce que tu racontes ? » m'étonnai-je

Le loup-garou me considérait d'un air narquois qui fit monter en flèche mon agacement, avant de reprendre :

« Je racontes qu'avec Albus, vous êtes définitivement liés Harry et toi ! Il n'a pas besoin de se demander s'il a envie de toi comme père ou de toi dans sa vie, il peut même se dire qu'il n'en a pas envie, qu'il t'en veut, puisqu'il va te garder de toutes façons. Et je dirais bien qu'il en est de même pour toi, tu n'as pas besoin de faire d'efforts pour te rapprocher de ton fils, pour te faire pardonner de ne jamais lui avoir dit la vérité, puisque de toutes façons il ne peut plus te rayer de sa vie. »

« Tu te lances dans la psychologie à deux mornilles, toi maintenant ? » persifflai-je pour éviter de répondre « Tu devrais t'en tenir à la Défense contre les Forces du Mal, tu es moins mauvais. »

« Attention à ce que tu dis, Severus, je pourrais prendre ça comme un compliment. »

J'allais lui assurer que tel n'était absolument pas le cas, quand Albus réapparut.

Je profitai qu'il nous reste un peu de temps avant le couvre-feu pour l'emmener dîner dans mes quartiers après qu'il se soit à nouveau excusé auprès de Lupin. En mangeant, je m'informai l'air de rien de la raison pour laquelle il avait multiplié les essais face à l'Epouvantard.

« La semaine prochaine, on va refaire en classe une séance avec l'Epouvantard. » m'expliqua-t-il en se versant un verre de jus de citrouille « Je voulais essayer le sort de Désorientation en Fourchelang sur l'Epouvantard pour savoir s'il allait se tromper sur la pire de mes peurs. »

« Et alors ? » insistai-je

« Et ça marche parfaitement bien ! » se réjouit-il

« Mais le Professeur Lupin va t'entendre lancer un sort en Fourchelang avant que le placard ne s'ouvre. » remarquai-je

« Non, celui-là même informulé, il fonctionne. » expliqua-t-il d'un ton soulagé

Voilà pourquoi il avait multiplié les essais.

Il y a une autre chose que j'attendais qu'il me dise, mais je compris que je devrais poser la question pour le savoir.

« Et sans sort de Désorientation, qu'est-ce que ça donne ? » demandais-je en faisant mine de me concentrer sur ma tasse de thé.

« Ce que j'attendais. » répondit-il sur un ton fermé

Nous n'en avions donc pas complètement fini avec ses peurs sur ce qu'il allait devenir. Et s'en était fini pour moi de me complaire dans l'autosatisfaction, je devais rester vigilant.