- CHAPITRE 4 -
Une barque sur l'océan
Francis pouvait paraître très surprenant quelques fois. Il avait une manie de toujours glisser ses doigts dans ses cheveux, jusqu'à en perdre ses pinceaux dedans et à bien trop sourire, même dans les moments les moins congrus. Cette facette-là, Arthur avait appris à la connaître. Les débuts n'étaient pas faciles, mais avec le temps il s'y était fait et cela ne l'importuné plus vraiment. Peut-être parce qu'il commença à réellement l'apprécier ou bien parce qu'il ne pouvait pas faire autrement.
Mais quoi qu'il en soit, ses habitudes que l'anglais avait mis du temps à adopter avaient maintenant disparues et s'étaient faites remplacer par d'autre, beaucoup plus contrastées. C'est comme si à chaque lieu et chaque endroit, le français abordé différents comportements. Montmartre avait droit à des petits sourires, une ironie déplacée et un calme constant. Alors que le palier de son appartement devait traîner avec lui un silence maussade, une expression intense et des regards furtifs.
Arthur pensait gérer ceci, dans la camionnette. Il se sentit quelques peu bouleversé mais appréciait tout de même ce « nouveau Francis ». Mais perdant tous ses faibles repères dans un endroit qui lui était inconnu, de plus avec lui, cela lui remit les boussoles à l'heure. Cette situation ne pouvait lui paraître plus étrange.
Le blond se tenait devant lui. Il enleva sa courte veste blanche d'un revers de main. Elle atterrit sur une chaise, disposée à l'entrée et Arthur détourna complètement son attention d'elle. La première chose qui éblouit son visage fut le nombre de peinture éparpillés aux quatre coins de la pièce. Une copie conforme de son stand à Montmartre : les dessins étaient pendus dans les airs, posés contre des meubles ou disposés à même le sol. C'était loin de ressembler à un capharnaüm. Tout était disposé de façon à former un bazar parfaitement organisé. Et cela émerveilla Arthur. Il se sentit absorbé par cette ambiance si particulière et singulière. Il ne comprenait pas comment l'on pouvait dessiner le même portrait autant de fois sans que ceux-ci ne paraissent identiques. L'anglais tournoyait littéralement sur lui-même. Ses yeux passaient très rapidement sur les meubles et sur l'espace restreint de l'appartement. Mais il préférait se perdre dans le regard toujours aussi intense de cette femme dont Francis aimait tant les traits.
- C'est impressionnant.
Le français finissait d'enlever ses chaussures et tourna son regard vers Arthur qui était toujours au centre du salon.
- Hum ?
L'anglais, surprit d'avoir était entendu, reprît légèrement ses esprits et racla sa gorge.
- Je... je veux dire, je n'ai jamais douté de ta passion pour le dessin. Mais tout de même.
- Tout ça, ce n'est rien. Ça ne suffira jamais.
Francis s'approcha lentement d'Arthur. Il mit ses mains sur le veston de celui-ci et l'enleva.
- Ces dessins ne représenteront jamais rien, face à ce qu'elle représente.
L'anglais regarda ses pieds. Il laissait les manches humides de son veston le quitter, sans émettre la moindre objection.
- Je suis sûr que si elle voyait tous les portraits que tu fais d'elle, elle ne dirait pas ça.
Francis finissait de poser le veston humide d'Arthur à côté du sien puis le regarda à nouveau. L'anglais ne sût déceler l'air étrange qu'avait son ami, mais se promettant de ne pas paraître déstabilisé, il poursuivit :
- ... Ce que je veux dire, c'est que personne ne peut paraître insensible face à ça.
- Quoi, tu veux un portrait ?
Francis sourit.
Arthur, lui, grimaça légèrement en reculant.
- Je l'ai déjà dit : non.
Francis voulait paraître taquin. Sûrement que sa réelle facette prenait le dessus, sans qu'il ne le demande. Il alla dans son salon, pieds nus. Arthur ne sût pas immédiatement si il devait le suivre ou non. En voyant la chaise en bois qu'il lui était visiblement destiné, l'anglais se précipita alors vers son ami.
- Assis toi.
Arthur obéit, par politesse. Il observa d'un œil Francis sortir de sa poche une boîte à cigares. Dedans se tenait une multitude de cigarettes. Il en sortit une et la fuma, non loin de son balcon ouvert. Au-delà, se tenait le vide et les toits sombres de Paris. Les deux hommes, à distance, observaient le paysage sans dire un mot. L'air maussade de Francis parvint, avec grand mal, à se teindre sur celui d'Arthur. Et l'anglais n'appréciait pas cela.
- Pourrais-je avoir un thé ?
Francis se retourna instantanément en enlevant le pinceau qui était accroché dans ses cheveux. Les mèches blondes tombant sur ses épaules accaparaient tellement l'attention d'Arthur que celui-ci ne souligna même pas l'air faussement outré de son ami.
- Es-tu devenu fou, l'anglais ?
- ... Pardon ?
Francis posa sa main sur le dossier de la chaise en bois. Arthur pouvait sentir la fumée se lover dans ses narines, sans qu'il ne le demande.
- Du thé, chez moi ? Tu m'insulte là.
L'anglais détourna le regard en retenant son grognement.
- Laissez tomber.
Sans qu'il ne s'en rende réellement compte, Arthur prenait la mauvaise habitude d'alterner le tutoiement et le vouvoiement. Quand on lui apprit le français, étant petit, son père lui disait sans cesse que le vouvoiement était signe d'éducation et de respect. Aujourd'hui, ceci n'est que moquerie. Francis ne pouvait pas s'empêcher de sourire ironiquement en entendant cela.
- Un café ne fera pas de mal.
L'anglais observa son ami se dirigeait vers une autre pièce. En l'entendant dire, Arthur avait l'impression que Francis avait plus besoin d'une tasse de café que lui-même. C'est comme si à travers ce signe de bienséance, le français se faisait plaisir.
En entendant l'eau se verser dans une petite casserole, le regard d'Arthur fut attiré par de belles roses rouges disposées dans un piteux vase au centre de la table. À peine avait-il posé les yeux sur elles qu'il avait l'impression qu'elles se fanaient à chaque battement de cils. Il se souvenait tout à coup des oiseaux, de l'immense charrette en désordre et de cette femme aux cheveux bruns. Francis arriva vers lui, deux tasses dans les mains. Il déposa la première devant l'anglais en entamant la sienne.
- Votre... votre amie est fleuriste ?
Demanda Arthur en fixant le vase.
Le blond fronça ses sourcils en avalant son breuvage. Devant le silence et l'incompréhension de celui-ci, Arthur se tourna vers lui en prenant une grande inspiration. Il ne savait pas pourquoi il demandait cela, mais un courage incalculable envahit son corps. Malgré la gêne, il se forçait à approfondir sa question.
- Les roses rouges. C'est d'elle, non ?
Le français écarta la tasse de ses lèvres puis s'assit finalement à la gauche d'Arthur. Il leva ses yeux vers les fleurs en les regardant pendant un moment.
- Oui. Rose.
- Hum ?
Francis se tourna vers Arthur en souriant légèrement. Ses lèvres formaient un rictus semblable à de la politesse ou de la simple mélancolie. Dans tous les cas, rien qui ne mettait à l'aise l'anglais.
- Son prénom, Rose. Elle s'appelle ainsi.
- Oh. This is kind of ironic.
Chuchota-t-il ensuite.
Puis subitement, ce faux sourire se transforma en un sourire des plus francs. Un sourire qui respirait la normalité, la naturalité, quelque chose d'habituel et de plaisant. Il se moquait sûrement ou trouvait ceci adorable, mais quoi qu'il en soit, Arthur fut fier d'avoir réussi à faire apparaitre un vrai sourire sur le visage de son ami. Un sourire de Montmartre.
- N'est-elle que fleuriste ?
- Oui.
- Je ne l'avais jamais vu avant. Vient-elle souvent ?
- Oui.
Continua Francis en jouant avec sa tasse.
- Et habite-t-elle près d'ici ?
- Non.
- C'est... embêtant.
Le blond plongea ses yeux dans celui d'Arthur. Malgré son humeur désastreuse, comment ne pouvait-il pas paraître amusé face à son ami ? Il ne savait pas vraiment comment examiner tout ceci mais ce qui était sûr était que l'anglais se mettait lui-même mal à l'aise.
- Pourquoi toute ces questions ? Elle te plait ?
Le français se méprenait fortement. Son interrogatoire n'avait rien à voir avec ceci. À vrai dire, Arthur comprit que cela pouvait porter à confusion. Sans se le cacher, le jeune homme était loin d'être une personne dit sociale, voulant parler avec les autres espérant éviter des malaises. Mais à présent, c'est parfaitement ce qu'il faisait, et cela le troublait.
- Non. Non, non. Je—
Arthur regarda un peu partout, paniqué. Ses yeux tombèrent à nouveau sur sa tasse de café qu'il osait à peine toucher.
- Pour tout avouer, je parle le plus possible pour éviter... ceci.
Continua-t-il.
Francis suivait son regard.
- Quoi ? Le café ?
Arthur ne répondit pas et tourna la tête en regardant la fenêtre. Le blond sourit de plus belle en secouant sa tête.
- Toi l'anglais... tu n'as jamais goûté ce somptueux breuvage, je présume.
Il est vrai que la phrase se voulait humoristique mais Arthur se sentit outré. Il fronça ses sourcils en retournant son attention vers son ami.
- Plus que tu ne le crois. Ma femme est américaine.
Suite aux derniers mots prononcés par Arthur, Francis perdit son petit sourire. Il leva ses sourcils et voulait dire quelque chose, mais les mots lui manquaient.
- C'est à peine si je vois la couleur des feuilles vertes, chez moi. Quand ce n'est pas cette infâme boisson gazeuse, ce sont du café pour les invités et elle-même.
L'anglais avait trop parler, comme d'habitude depuis qu'il était rentré dans cet appartement.
- Tu... tu as une femme ?
La question n'était pas posée de façon maladroite, malveillante ou même péjorative. Francis était-il vraiment étonné ou bien voulait-il seulement en apprendre plus, comme Arthur avec Rose ?
- Oui.
- À Londres ?
- Oui.
- Tu es jeune pourtant. Et des enfants ?
Arthur ne se voyait pas " trop jeune ". Bien au contraire, il possédait[sm1] l'âge parfait pour ce genre de chose. Une vaste maison, un travail familial plus que stable et une femme. Tout ce que n'avait pas Francis et, silencieusement, cela le rendait un peu plus fière.
- Non. Pas encore.
Le français devinait qu'il n'était pas près. Que derrière cette façade, cet homme voulant suivre les valeurs qu'on lui avait donné et apprise, il était effrayé à l'idée d'avoir des enfants. Francis voulait en rire.
En accompagnant le silence pesant, Arthur décida de gouter au breuvage se tenant devant lui. Amenant la tasse jusqu'à ses lèvres, il attira à son tour le regard amusé de Francis. L'anglais regretta instantanément son geste bien trop brusque. La boisson laissa un gout amer dans sa bouche, ce qui le déplu fortement. Le français se mit alors à rire très doucement face à sa grimace.
- Tant que ça ?
Reprit-il en se redressant.
Habituellement, Arthur n'aurait pas osé agir de la sorte. On lui avait toujours apprit les bonnes manières et non pas de tel comportement qu'il qualifierait de grossier. Mais dans ces circonstances, et en compagnie de Francis, Arthur se dit qu'il pouvait se le permettre. Et il ne serait l'expliquer, mais il savait que son ami n'allait pas mal le prendre. Il n'avait jamais connu une-t-elle atmosphère autour de lui. Un semblable le mettant à l'aise, lui permettant d'agir comme il le voulait, comme il était vraiment.
- Il ne pleut plus. Je vais devoir partir.
L'anglais, cachant son demi sourire, avait dit cela en tournant sa tête vers la fenêtre. Un léger rayon de soleil venait caresser les toits de Paris et réchauffer son cœur. Il était temps pour lui de partir, Arthur en était conscient. Quitter cet instant de répit et reprendre là où il avait laissé son monde terne.
Au même moment, il aperçut Francis se lever de table et se diriger vers une autre pièce inaccessible à sa vue. Intriguer, il aurait aimé le rejoindre, mais peut être que là, justement, ceci aurait été trop déplacé. Heureusement pour lui, son ami revient rapidement dans la cuisine.
À son retour, Arthur avait déjà enfilé sa veste et prit, d'une poignée ferme, ses affaires.
- Regarde. C'est pour toi.
Francis s'approcha de lui en lui tendant une feuille blanche intacte. Ne savant pas à quoi s'attendre, l'anglais le regarda un moment avant de prendre la feuille, intrigué. Dessus y était dessiné un paysage. Aussi rapidement qu'il l'aurait voulu, Arthur y devina le café près de la place de Tertre. Très minutieusement, derrière les ombres des arbres, une tasse de café et de thé étaient dessinés. Un brouillon, une ébauche, quelque chose d'agité et de désordonné. Mais Arthur avait tout de même le souffle coupé. En le détaillant, il pouvait entendre les enfants jouer, les oiseaux s'agiter et sentir cette odeur de rose si particulière.
- J'ai pensais que cela te plairait. Tu peux le garder, c'est pour toi.
Arthur leva les yeux vers Francis. Un dernier sentiment de plénitude, avant la séparation. Et à cet instant précis, leurs regards qui étaient parfois si différents, exprimés la même chose. Dans un coin de cet appartement, au son des dernière goûtes de pluie, tous deux recevaient ce dont ce bout de papier voulait leur offrir.
- Merci, Francis.
