- CHAPITRE 5 -

Lovely Day


En cette fin d'après-midi, Arthur sortait de sa nouvelle scierie, le moral au plus bas. Chaque erreur, qu'elle soit minime ou non, le mettait hors de lui. Il avait tendance à partir au quart de tour très rapidement et il en était conscient. Mais le moindre détail valait son attention. Et aujourd'hui, s'étant levé du mauvais pied, Arthur savait que ça ne serait pas une bonne journée. Le nouveau matériel mettait un temps fou à arriver, le préfet ne donnait aucune indication dont l'anglais trouvait l'utilité et le meilleur dans tout ça, la veste de son costume s'était déchirée lors d'une malencontreuse accroche.

Il n'était pas du genre à prendre les devants comme son frère, mais voyant l'incapacité de ses employés, Arthur se précipita dans les ateliers afin de manipuler le matériel. Mais moins débrouillard qu'il ne le croyait, une machine accrocha son veston et le broya sans état d'âme. Seul un juron sorti de sa bouche. Ne prévenant pas Allistair, ce fut les dents serrées et le pas rapide qu'il sorti de la scierie en s'engouffrant en ville.

Pour la première fois depuis un mois, le temps n'était pas en accord avec son humeur. Il voulait renier le soleil, crier sur les Parisiens heureux et se cacher là où il se sentait le mieux : sa chambre d'hôtel. Arthur pensait qu'on le dévisageait et curieusement cela ne le dérangeait pas. Au contraire, il souhaitait au plus profond de lui-même le regard méprisant de gens et leurs murmures parvenant à ses oreilles. Mais malheureusement, il devait vivre avec les rires et sourires des Parisiens encore pendant un moment.

En bousculant une femme, sans vraiment lui porter de l'attention, Arthur tomba nez à nez devant un magasin de couturière. Au début, il fut désintéressé et près à continuer son chemin. Mais petit à petit, son regard s'agrandit et tomba sur son reflet dans une des vitres de la boutique. Le regard fatigué, ses sourcils lui paraissait énormes et son costume digne d'une serpillère.

La façade du bâtiment fut d'un jaune moutarde éclatant qui contrastait parfaitement avec les édifices qui se situaient autour. Au-dessus de la porte, il y était indiqué sur une pancarte « grand choix de tissus de qualité » et sur les vitres « La famille Vargas à Paris et à Milan depuis 1919 ». Le nom semblait prestigieux et curieusement, la boutique à l'allure flamboyante mettait Arthur dans un état de confiance et non d'énervement. Il se racla rapidement la gorge, le temps de faire disparaître sa colère et de paraître poli, puis entra sans plus tarder dans l'établissement.

Une petite sonnette accompagna ses pas et aussi l'étonnement qu'il eut en découvrant l'allure que voulait se donner le magasin de couture. Les meubles étaient chics, la peinture fraîche, les mannequins disposés de part et d'autre semblaient de haute gamme et une odeur de neuf comblait le tout. Le magasin avait des airs de haute couture italienne et Arthur fut surpris qu'un tel établissement se trouve dans une petite rue comme celle-ci.

- Bonjour monsieur.

L'anglais tourna sa tête précipitamment. Ses yeux se posèrent sur le comptoir où était disposé la caisse et sur la jolie femme qui se tenait derrière. Il y devina Rose, l'ami de Francis. Son sourire illuminait la pièce et sa bonne aura parvenu à atteindre Arthur. Il était étonné de ne pas l'apercevoir avec son chignon fait à la va vite, sa salopette bleue déjà usagée et ses roses écarlates qui l'enveloppaient constamment. Au lieu de ça il dû faire face à une tenue élégante, des cheveux tirés à quatre épingles et à un mètre de mesure pendouillant autour de son cou.

- Bonjour. Répond y-t-il en s'approchant.

Un silence s'installa et le sourire de la jeune femme ne fit que croissant.

- En quoi puis-je vous être utile ?

Arthur se surprit à apprécier sa voix. Non pas que cela était dans ses habitudes de faire attention à celles des autres mais, bizarrement, celle de Rose lui plaisait fortement. Elle était douce, avait une sonorité encore juvénile mais un ton accueillant et féminin. Il regarda un instant autour de lui et répondu :

- Ce... ce serait pour un costume.

- Bah oui, je vois ça.

En disant cela, elle détaillait la silhouette de son client et avait affiché un air moqueur mais en abordant toujours cette voix si singulière qui rendait le tout très adorable.

Arthur se mit à rougir en fronçant ses sourcils.

- Non ce n'est pas— je veux dire, il... il n'est pas à moi. Voyez, je l'ai oublié... mon costume. Quelqu'un m'a prêté le sien et... my brother. I mean I don't have—

L'anglais ferma automatiquement ses yeux en faisant claquer sa langue. Il crut agir comme un imbécile et se maudit d'inventer de pitres mensonges comme ceux-là. Pendant qu'il déballait son monologue, la couturière s'était avancée vers lui en l'inspectant, lentement. Elle tournait autour de l'anglais comme un prédateur autour d'une proie et fût amusée de voir à quel point elle déstabilisait son nouveau client.

- C'est très gentil de sa part. En plus sa tombe bien, vous faites pile la même taille. Continua-t-elle en s'éloignant et en lâchant un dernier regard à Arthur.

Ayant rencontrait ses yeux qui, étonnement, semblaient avoir des reflets violets, l'anglais sentit son ventre devenir lourd et la gêne prendre à nouveau possession de son corps.

Rose s'avança vers un mannequin pas très loin du comptoir et posa sa main sur celui-ci. Il abordait un ensemble pour homme noir, basique, mais très élégant.

- Alors nous avons des costumes parfaits pour le bureau, avec des matières modernes, infroissables et des costumes plus chics pour les grandes occasions.

- Je...

Arthur se racla à nouveau la gorge et eu afin le courage de regarder la jeune femme dans les yeux. Il reprit :

- C'est pour le bureau. Mais c'est assez chic et... il y a de grandes occasions.

Rose ricana doucement en mettant sa main devant ses lèvres.

- Très bien, alors allons-y.

Dans les cabines d'essayages, les lumières furent beaucoup plus tamisées. L'on était loin de la porte d'entrée illuminée par les grandes vitres et à la décoration qui rendait le tout très accueillant. Le magasin en général avait la capacité de se rendre luxueux dans les moindres détails. Mais cela étant dit, l'ambiance que dégageait les cabines ne mirent pas à l'aise Arthur.

L'anglais tendit ses bras et Rose profita de ce geste pour légèrement se pencher devant lui et positionné son mètre le long de son corps. Arthur sentit ses doigts se posés au-dessus de sa chemise blanche et ceci le crispa un peu plus.

- Ça fait... soixante un... et là, quarante.

La couturière - Arthur présuma qu'elle l'était en plus de fleuriste - murmura quelques nombres en bougeant sans cesse autour de son client. Ses pas étaient rapides et l'anglais n'eut jamais le temps de réellement la regarder droit dans les yeux.

Ayant fini le dos, Rosa s'approcha en face d'Arthur et se colla à lui afin de passer son mètre autour de son buste. L'anglais sentit son souffle contre lui et son corps tout entier se figeait sur place. Il pût apercevoir son visage d'un peu plus près et même si elle fit concentrer sur ses mesures, il espérait secrètement qu'elle le regarde en retour.

- Douze... trente-trois...

Quand elle chuchota, sa voix fut encore plus douce. Ils étaient seuls, confinés au fond du magasin, l'ambiance était des plus intimes et le fait qu'elle murmura fût étonnement plaisir à Arthur. Le fait que lui seul puisse l'entendre - et d'aussi près - le satisfaisait amplement.

- Vous avez ce que l'on appelle « la taille mannequin ».

Enfin, leurs regards se croisèrent. Rose afficha un léger sourire en s'éloignant et Arthur l'imita.

- Ah ?

Sans répondre elle partit de la cabine en lui faisait signe de la suivre. L'anglais ravala machinalement sa salive et lui enjamba le pas. Ils arrivèrent tous les deux vers le comptoir et le jeune homme en profita pour reprendre son costume en piteux état et l'enfiler rapidement. Rose, elle, retourna à son rôle initial et arracha un bout de papier d'un vieux magazine et prit un stylo qui, à priori, ne devait pas se retrouver là.

- Votre nom s'il vous plaît ?

- Kirkland.

- Querqueland... et votre prénom ?

Arthur souffla un instant avant de murmurer :

- Arthur.

Il prit l'habitude de prononçait son prénom d'une toute nouvelle façon et pensa furtivement à la remarque que lui avait fait son ami, Francis, à propos de ça.

Rose plia ensuite son papier en deux et le donna d'un revers de main à son client. L'anglais le prit immédiatement et le mît dans sa poche.

- Francis ne m'avait pas dit que vous avez un si joli nom. Pour les yeux par contre, oui.

Suite à ses mots, les joues d'Arthur se tintèrent immédiatement de rouge et son estomac se serra de façon incontrôlable. Il ne savait pas quoi vraiment dire, ou quoi penser, ni même si ce qu'il entendit le fît plaisir ou non. Il se contenta de rapprocher ses sourcils en hochant maladroitement la tête.

- En tout cas, votre costume sera prêt mardi monsieur Querqueland. Reprit-elle aussi tôt.

- Vous serez là ?

- Demandez Rose.

- Très bien. Merci... Rose.

Arthur retourna sur ses pas et quitta le magasin sans plus attendre. C'est en déclenchant la sonnette, encore une fois, et en sentait un léger courant d'air lui caresser le visage qu'il entendit un « au revoir » d'une voix si douce qui devait à priori lui être destiné.


Il ne sait pas comment et ni pourquoi, mais les jours suivants s'étaient écoulés à une vitesse folle. Après son détour en ville, le travail à la scierie s'était miraculeusement amélioré, son frère ne traînait plus dans ses pattes (Arthur essayait de l'éviter le plus possible) et ses nuits de sommeils étaient plus agréables que les précédentes. L'anglais ne faisait aucune allusion aux fins de journées qu'il passait avec Francis, mais il se doutait bien que ceci était l'un des faits du pourquoi et du comment de son apaisement - éphémère.

Il n'avait pas pour habitude de flâner après une journée passée en scierie, sauf exception. Et il fallait comprendre que ces exceptions devenaient de plus en plus régulières. Quelques fois, Arthur n'avait qu'à parcourir les rues étroites de Montmartre pour retrouver son ami ou, chose plus rare, c'était Francis qui se garait à quelques rues de la scierie en attendant l'anglais. Son ami lui avait fait part de l'emplacement de celle-ci, il y a quelques jours. Mais Arthur ne pensait pas pour l'or du monde que le français allait trouver son lieu de travail. Au début il fut restreint à cette idée. Il ne voyait pas l'intérêt qu'avait Francis de venir ici et surtout, il ne voulait pas mélanger sa vie professionnelle à celle de tous les jours. Mais sans qu'il ne sache comment, son ami l'avait convaincu que ce n'était pas si important que ça et que c'est surtout sa curiosité qui l'avait emmené ici et non son envie de l'embêter.

Et puis un jour, où Arthur n'était pas censé travailler, il abandonna le paquet de lettres et de contrats qui étaient disposés sur son bureau pour suivre le français, il ne sait où.

Étonnamment, cette fois-ci il ne prit pas le véhicule de Francis ou bien un taxi qu'Arthur préférait démesurément prendre. Les deux hommes marchèrent simplement côte à côte dans les rues de Paris. L'anglais n'était pas bavard, mais ce n'est pas pour autant que cette balade fut gênante. Francis adorait entamer une discussion et la poursuivre sans être interrompu. Ce n'est pas comme si Arthur était une tombe mais il se contentait juste de lui répondre et ceci satisfaisait amplement les deux jeunes hommes.

Après avoir marché pendant un moment, Francis s'arrêta et pointa son doigt devant lui.

- C'est ici.

Arthur leva les yeux devant lui et découvrit un charmant petit restaurant coincé entre un café et une impasse.

Le Austro-Hongrois.

Sans plus attendre, le français prit la manche de son ami et l'entraîna dans l'établissement. S'étant introduit dedans, l'anglais repoussa immédiatement la main de Francis et grogna en réajustant sa manche.

Puis il balaya du regard le restaurant.

Tout semblait rustique, bien entretenu mais aussi -et étonnement- très féminin. Il n'y avait personne assis autour des tables, derrière l'énorme comptoir en bois polis ou en salle. Le restaurant fut vide et Arthur trouva ceci très suspicieux.

- Il y a quelqu'un ?

Francis avait presque crié et l'anglais se retint de lui faire la remarque.

- Non. Regarde autour de toi, idiot. Murmura-t-il ensuite.

Les deux s'avancèrent à présent un peu plus profondément dans le restaurant. Ce fut plus Arthur qui suivit Francis, mais l'anglais devait avouer que lui aussi fut très curieux de savoir s'il y avait bien quelqu'un dans cet établissement. Arrivés au fond, ils firent face à un escalier menant à un étage au-dessus et surtout à une porte positionnée à leur droite. Francis se retourna vers Arthur en souriant malicieusement et en mettant son index contre ses lèvres. En le voyant ouvrir la porte, l'anglais resta sur ses gardes en fronçant ses sourcils.

Dans un grincement plutôt sinistre la porte dévoila deux silhouettes en train de se rhabiller rapidement dans une pénombre qui disparue petit à petit. Immédiatement, Arthur rougit en faisant les gros yeux. Il n'eut juste le temps d'apercevoir une jeune femme au long cheveux bruns qu'il tourna immédiatement le regard.

- Bonjour !

- Francis ! Répondirent les deux personnes en même temps, mais avec des intonations différentes.

La jeune femme semblait outrée mais l'homme à ses côtés, lui, fut immédiatement heureux. Il s'approcha de Francis, son pantalon à peine boutonné et les cheveux en pagaille et le serra brusquement dans ses bras. Seul leurs rires résonnaient dans le restaurant vide, ce qui n'atténua pas l'incompréhension d'Arthur.

- Gilbert, tu vas me faire mal.

L'homme aux cheveux aussi claires que la transparence elle-même sourit de plus belle en s'éloignant du français mais en gardant tout de même ses deux mains sur ses épaules. La jeune femme, elle, remît son col en place en s'approchant de l'agitation. Son air fut d'abord sévère mais, en décryptant bien, Arthur sut discerner de l'attendrissement dans son regard.

- Tu aurais pu nous appeler Francis. Ou au moins attendre...

- Mais c'est ce que j'ai fait. Répondu l'intéressé en ne quittant pas son ami du regard.

Alors il les connaissait. Arthur cru d'abord que le français l'avait amené dans un quelconque restaurant afin d'assouvir les envies de son estomac mais, décidément, son ami était toujours rempli de surprises. Mais il se demanda tout de même pourquoi l'avoir emmené ici, à la rencontre de ses deux parfaits inconnus.

- Mais dis-moi, ça pousse ça !

L'homme qui semblait être le fameux Gilbert prit une mèche blonde de Francis entre ses deux doigts et fut quelques gestes confus avec. Le français, lui, se contenta de ricaner et Arthur sentit son ventre se serrer.

- Je peux dire la même chose pour toi.

- Ah... que veux-tu. Les allemandes adorent les cheveux longs, elles aussi.

La brune leva les yeux au ciel en dépassant les trois hommes et en se dirigeant à l'avant du restaurant.

Arthur ne sût pas trop quoi faire sur le moment. Rester dans cette position le mettait inconfortable et s'enfuir fut pour lui la meilleure des solutions. Mais avant qu'il mette son plan à exécution, une voix grave retentit dans ses oreilles.

- Et lui c'est qui ? Reprit Gilbert en s'approchant de l'anglais.

Le premier réflexe d'Arthur fut de reculer sa tête en apercevant la proximité que mettait cet homme entre eux deux. Il n'appréciait pas son ton, sa tenue, sa gestuelle et la façon dont il abordait les gens. En d'autre therme, ce Gilbert avait le don de lui donner une première et mauvaise impression.

Francis posa sa main sur l'épaule d'Arthur en souriant de plus belle.

- C'est Arthur. Mon ami venu d'Angleterre.

- Angleterre ? Eh bah...

L'intéressé sentit le petit accent qu'avait Gilbert et malgré son caractère qui, à priori le déplaisait fortement, il se sentit tout de même plus à l'aise en sachant qu'il n'était pas le seul « étranger » ici, ou même dans Paris tout entier.

À la vue de ce soleil radieux, le français et l'anglais s'étaient installés en terrasse où les passants se faisaient de plus en plus nombreux. Les quelques instants passés dans ce restaurant furent mouvementés et bien loin de ce qu'Arthur imaginait. Alors un peu de soleil et de calme de lui fit pas de mal.

- Ton ami n'aime-t-il pas l'Angleterre ?

- Qui, Gilbert ? Francis alluma sa cigarette grâce à une allumette et la jeta ensuite un peu plus loin en prenant une bouffée.

Il sourit ensuite en se tournant vers Arthur, le coude sur le siège de sa chaise.

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas. Il semblait déconcerté quand tu lui as dit d'où je venais.

Et c'est vrai, Francis l'avait senti aussi. Mais l'albinos était quelques fois assez étrange et ses actions n'avaient pas tout le temps de sens. Déchiffrer ses moindres faits et gestes aurait été une torture.

- Et si ça l'était, ça te dérangerait ?

Arthur posa son regard sur son ami en fronçant ses sourcils.

- Non.

- Et voilà ! Spécialité de la maison.

Une fine odeur de nourriture et de long cheveux bruns furent apparition et coupa court à leur discussion. Arthur ne fit attention à plus rien, excepté les rayons du soleil qui illumina les magnifiques couleurs que composait son assiette.

- Le halászlé ! Venu du sud et plus particulièrement de ma petite région chérie...

- Merci beaucoup Elizabeta.

- Régalez-vous bien.

Elle s'éclipsa ensuite en amenant avec elle son sourire et l'odeur de cuisine.

Il n'a pas fallu quelques secondes de plus pour que les deux jeunes hommes plongèrent leur cuillère dans leur assiette et y déguste le mets. Arthur sentit d'abord le goût prononcé du poisson (ce qui ne le dérangeait pas, ce n'était pas tous les jours qu'il avait la chance d'en manger) puis ensuite celui du paprika qui venait se loger discrètement sur sa langue, sans que l'on attende celui-ci.

- Hm. Succulent. Murmura Francis.

L'anglais regarda du coin de l'œil son ami et le vit fermer ses yeux en éloignant la cuillère de sa bouche. À cette proximité, il pouvait y voir ses longs cils légèrement flotter au grès de la brise et ses lèvres encore rougis et brillantes à cause de la soupe. Francis avait vraiment l'air paisible et conquis par cette nourriture. Arthur trouvait ça bon, ni plus ni moins, mais voir le visage du Français aussi serein lui faisait apercevoir le plat de l'hongroise autrement.

Sans dire un mot de plus, il l'entama avec appétit.

- Je vois que vous vous régalez bien ma parole !

Interrompu par une voix qui lui est - malheureusement - familière, Arthur leva les yeux de son assiette et vit Gilbert prendre une chaise et s'installer devant eux. Sa grande silhouette lui cacha le soleil et lui fit maintenant de l'ombre.

- Nous ne suivons que les ordres d'Elizabeta.

- Si tu continues à l'écouter, c'est surtout ton porte-monnaie qui va être bien vide et sa caisse bien remplie.

- Moi au moins je lui offrirai quelque chose. Hein Gil ?

Après une tape dans l'épaule et quelques ricanements, l'allemand (Arthur supposa qu'il venait de là) posa son regard sur lui et le dévisagea d'une façon bien particulière.

- Il parle français le rosbif ?

- Oui. Oui je parle français. Coupa immédiatement l'anglais, comme si une feuille coupante l'avait frôlé.

Gilbert lâcha un rapide coup d'œil assez amusé à Francis et revint rapidement vers son « nouvel ami », les bras croisés sur la table et la tête en avant.

- Le prend pas comme ça hein. Je rigole. Je rigole tout le temps moi !

- Un peu trop même. Reprit Francis en s'essuyant la bouche avec un torchon blanc.

- Fais comme si ça ne te plaisait pas tiens !

Arthur, toujours un peu à l'écart, observa silencieusement le bras de Gilbert s'enrouler autour du cou de Francis et son autre main toucher la sienne. Aussi près des rayons du soleil et aussi tactile, l'anglais avait l'impression d'assister à une scène plutôt intime qui le mit mal à l'aise. Les voir aussi proche fît ressortir en lui de la gêne mais aussi une émulation et une convoitise certaine. Était-il de trop ?

Les minutes qui suivent ne furent pas plus distrayantes que cela. Malgré les rues qui étaient vides, avoir Gilbert à ses côtés était comme avoir une foule en délire. Et Francis semblait encore plus animé en sa compagnie. Peut-être avait-il besoin de ça, d'un peu plus d'animosité. Il est vrai qu'Arthur le trouvait souvent à l'ouest ces temps-ci.

L'allemand parlait de tout et de rien. Il fit allusion au soleil de ces derniers jours, aux crises que lui faisait Elizabeta - Arthur en conclut qu'il l'avait bien cherché - et à son voyage éprouvant. Les mots maison, Allemagne et train revinrent souvent.

- Tu le verrai Francis... il me dépasse maintenant. Il doit faire cette taille ! Fit Gilbert en levant son bras et en positionnant sa main au-dessus de sa tête.

- Ça fait un bon moment que je ne l'ai plus vu.

Gilbert gloussa en haussant des épaules. Lui aussi s'alluma une cigarette en piquant une allumette au français.

- Doit être occupé. Il travaille trop, j'te jure. Quand Ludwig m'appelle il est au bout du rouleau ! Ces italiens doivent vraiment être épuisants.

- Ou incompétents.

Les regards se tournent automatiquement vers Arthur. Il ne voulait pas couper la discussion ou même les déranger, mais son commentaire a été plus fort que lui. Après la guerre, son père avait travaillé pour pas mal de monde. L'anglais se souvient vaguement de ces cernes sous les yeux et de ces grognements en maudissant les italiens et leurs incapacités à bien faire les choses. Trop flâneurs, trop flemmards, trop heureux.

- Arthur a aussi un frère. Reprend Francis, un petit sourire au coin des lèvres.

L'estomac de l'anglais se tordit. Vont-ils vraiment parler d'un sujet aussi irritant que celui-ci ?

- Oh ? Fit la seule chose que Gilbert pu sortir.

- Oui. Il travaille beaucoup aussi.

Francis fut ravi de voir l'initiative qu'avait Arthur à prendre la parole.

En voyant que leurs deux plats être vides, le blond se leva soudainement en débarrassant la table. Il rangea rapidement le petit bazar causé par leur discussion, empila les assiettes et regroupa les couverts. D'une main agile, il porta ensuite le tout et sourit.

- Francis qu'est-ce que tu fais ? Laisse les femmes faire leur travail.

Le blond donna un coup de pied dans la chaise de Gilbert en détournant le pas. Il savait que son ami le taquinait mais il ne pouvait pas tolérer de tel propos envers son amie Elizabeta.

- Laisse-moi agir en tant que vrai gentleman.

En entendant ceci, Arthur le regarda mais ne fut pas certain que celui-ci l'est remarqué. Il se contenta juste de regarder la silhouette de Francis rentrée dans le restaurant et disparaître. Il se mit ensuite plus confortablement sur sa chaise et laissa son corps commencer sa digestion.

- C'est un petit frère ?

La voix grave et profonde de Gilbert interrompue ce moment de répit. L'anglais ouvrit les yeux et ne fut pas conscient de l'air qu'il avait. Illuminé par les quelques rayons de soleil, ses tâches de rousseurs tachèrent légèrement le centre de son visage. Il paraissait si paisible et moins grognon qu'il a quelques instants. L'allemand se demanda tout de même qu'est-ce que Francis lui trouvait.

- Non, un grand.

Un silence plana et seule la fumée du tabac de Gilbert anima les alentours. Arthur s'obligea à continuer.

- J'ai une famille nombreuse. Nous sommes quatre garçons.

L'ami de Francis siffla. - Eh bah. La chance !

- Je ne dirais pas que s'en est une.

Arthur avait envie de dire que c'était plutôt un fardeau, mais allait-il comprendre ? Sa famille avait toujours été compliquée et d'un côté, elle le restera éternellement. Entouré de tout ce beau monde, l'anglais fut toujours l'entre-deux. Ni le plus vieux, ni le plus jeune. Oppressante, lourde et irritante, elle n'a jamais su lui faire ressentir quelque chose de spécial ou bien lui apportait ces faits qu'elle est censée donner.

Arthur aimait sa famille. Il aimait ses frères. Mais rester loin d'eux le faisait revivre.

- Moi, ça a toujours été mon frère et mon grand-père. Ni plus ni moins. Enfin, jusqu'à un certain temps.

Les yeux bruns aux reflets étrangement écarlates de Gilbert fixèrent les alentours, comme perdu dans ses pensées.

- En Allemagne ?

L'ami de Francis inspira une dernière bouffée de sa cigarette en s'accoudant sur la table. Il hocha ensuite la tête.

- Ouais. Puis on s'éloigne, encore un peu et toujours plus loin. Jusqu'à un village. Et ensuite on repart encore une fois, puis on se retrouve ici aujourd'hui. À voyager partout et à se demander qu'est-ce que sera la prochaine destination. Mais ce que je peux t'assurer l'anglais, c'est qu'il n'y a pas mieux que la maison. Retourner chez soi, c'est ça le vrai sens de la vie.

Arthur savait que l'allemand exagérait vers la fin. Mais pour le reste, il voyait cette lueur dans ses yeux qui ne mentait pas. Un village, Francis avait mentionner ça un jour, aussi. Une maison par contre, Arthur n'en avait aucun souvenir. Que ça soit dans les siens ou les leurs. En Angleterre il en avait une, mais l'envie d'y retourner était comme se serrer une corde autour du cou. À Paris par contre, il avait l'impression d'être un vagabond sans domicile, tristement heureux et ne voulant pas partir.

Ce que lui disait Gilbert, Arthur ne le comprenait pas.

Avant qu'il ne puisse rajouter quelque chose, la porte du restaurant s'ouvrît et Francis et Elizabeta sortirent, en riants.

Le regard malicieux du français croisa celui de l'anglais. Il fut heureux de voir que son ami n'avait pas l'air énervé ou bien agacé par Gilbert. Juste un peu maussade et dans ses pensées.

- Gilbert... Roderich va arriver.

En entendant ceci, le prénommé se leva rapidement. Aucune trace de stresse ou de gêne se dessinait sur son visage. Il avait l'air juste un peu plus active et bruyant qu'il y a quelques minutes. Il jeta sa fin de cigarette contre le sol et tourna son attention vers Francis.

- Vous partez alors ?

Le blond fit la moue en s'approchant de lui.

- Oui. Mais on se reverra ?

Les deux hommes étaient maintenant proches, leurs mains touchants le corps de l'autre.

- Tu sais que tu me fais peur des fois Francis. Avec toi j'ai l'impression que c'est la dernière fois, à chaque fois.

Le blond ricana et ce son fit comme une alarme aux oreilles d'Arthur. Lui aussi se leva et remit sa veste.

- Dans trois jours, le bar Varsovie réouvre. Gilbert y sera peut-être.

- Ah ça, il ne faut pas me le dire deux fois. Répondu l'intéressé en faisant un clin d'œil à Elizabeta.

Le visage de Francis semblait à la fois ravi et surpris. Il s'approcha d'Arthur en passant sa main derrière son dos, de façon amicale.

- Génial. Arthur et moi y serons.

- Ah bon ?

Le blond lui échangea un regard subtil en signe de réponse.

Après quelques embrassades et un compliment sur la cuisine hongroise de la part d'Arthur - ce fut la seule chose qu'il puisse dire comme salutation - les deux amis s'éloignèrent du restaurant en offrant de grands gestes. Sous le soleil encore éblouissant et les rues vides, leurs silhouettes marchèrent côte à côte.

Le ventre plein et plutôt étonné de ces interactions qui furent agréables, Arthur pensa une dernière fois aux paroles de cet allemand, à son rire bruyant et à ses yeux écarlates.