- CHAPITRE 6 -
The End of the World
La pluie battait son plein. Les jours précédents furent les derniers ensoleillés et Paris se bataillait entre les bourrasques de vents et les nuages pluvieux. L'automne était là et Arthur en fut ravis.
Ça le rendait légèrement nostalgique et mélancolique. Mais il aimait ça. En fermant ses yeux et en entendant les goûtes de pluies touchées les trottoirs étroits, il pouvait se souvenir de ses longues après-midis chez lui, où lire des recueils et boire du thé étaient ses seules occupations.
Mais actuellement, il fut à Paris, les chaussettes trempés et le visage humide. Lui et Francis avaient mis leurs vestes au-dessus de leurs têtes afin de se protéger de la pluie. Leurs pas étaient précipités et l'excitation envahit le corps de l'anglais. Sous les rires et les moqueries taquines, ils bataillaient et coururent en suivant les reflets de la lune sur les flaques d'eau.
L'heure était tardive et Arthur n'avait toujours pas réalisé à quel point Francis pouvait être un assez bon persuadeur. L'avoir traîné dehors sous ce temps et après une journée aussi exhaustive que celle-ci n'était pas une sinécure. Mais son regard pouvait se savoir dissuasif et même quelque peu attrayant. Comment l'anglais pouvait-il lui dire non ?
La discussion autour d'un repas hongrois déjà entamé lui revint en tête quand lui et Francis s'arrêtèrent dans une rue bondée. Il se souvint de quelques en revoir maladroits et d'un bar au nom polonais sortir de la bouche d'Elizabeta.
Rapidement, Arthur aperçu une façade colorée présentant plusieurs chaises et tables devant elle. Pendouillant au-dessus et dans les airs de façon horizontale, une bâche afficha en gros :
Le petit bar : VARSOVIE.
- Regarde, il y a du monde. C'est la réouverture.
Arthur baissa lui aussi ses bras et tourna son visage vers Francis.
Ce soir-là, il fut beau. Arthur savait quand le français faisait des efforts sur son apparence. Le britannique avait remarqué qu'il était toujours plus élégant et gracieux quand il décida de le rencontrer de son plein grès et non par pur hasard dans une des rues étroites de Montmartre. Et ce soir-là en fut un.
Ses cheveux étaient élégamment tirés vers l'arrière - excepté une petite mèche rebelle qui pendouillait le long de son visage - et sa tenue soulignait parfaitement sa silhouette. Arthur sut même distinguer une légère odeur d'essence de lys qui créait un sillage inoubliable au creux de ses narines. Et malgré son visage légèrement humide, ses traits si distinctifs et si fins n'avaient jamais paru aussi gracieux et harmonieux.
Quand ses longs yeux bleus tirés aux extrémités de son visage rencontrèrent les siens, un silence s'installa. Tout comme le sien, le visage d'Arthur était illuminé par la lune. Mais il était convaincu qu'il n'était pas aussi sublime que celui de Francis et surtout, qu'il n'était pas la cause d'un tourbillon dans son ventre, comme il le fut pour lui.
À cette pensée, l'anglais détourna le regard et calma les battements de son cœur.
- Suis moi Arthur.
Et il lui obéit.
Il n'avait jamais vu les parisiens aussi heureux pendant une nuit de pluie. Les hommes - la majorité l'étaient - discutèrent de façon animée devant la façade. Arthur cru plonger dans un nuage de tabac quand il suivit Francis.
L'intérieur fut étonnement chic. Ça n'avait rien avoir avec les bars et restaurants habituellement rustiques qu'il fréquentait. Des chandeliers en cristal étaient suspendus dans les airs et illuminés la pièce d'une couleur jaune, chaude et extrêmement délicate. En regardant attentivement, des femmes étaient aussi présentes. Et comme les hommes, leurs élégances n'étaient pas à ignorées, comme il était de mise en de telles occasions.
L'atmosphère fut calme et planante, l'agitation ou la vulgarité était strictement interdite. Et Arthur se sentit mitigé, presque comme un poisson dans un arbre. Il ne savait pas s'il aimait ce genre d'ambiance et de décor.
C'est en reprenant un peu de ses esprits que l'anglais remarqua l'absence de Francis. Il ne fallut pas quelques secondes de plus pour qu'il l'aperçu entre les sofas en velours rouges flamboyants et les longues et fines cigarettes des mesdames. Sa silhouette ressortait comme une tache d'encre au milieu d'une feuille. Elle était fine, grande et un peu trop agile. Francis avait ce don pour captiver le regard des autres grâce à son physique et à sa manière de se tenir. Comme un magicien, il hypnotisait toute la salle.
Quand Arthur osa enfin s'approcher, il vit que son ami était en pleine discussion avec une dame.
Elle était nettement plus petite que lui et portait des froufrous et des plumes d'un rose beaucoup trop extravagant. Malgré tous ses accessoires qui lui irrité l'œil, Arthur put apercevoir que ses épaules furent dégagées. Sa peau était blanche, lumineuse et neuve comme celle d'un bébé. En s'approchant, il rencontra rapidement ses grands yeux verts et son petit chapeau rouge qui était accroché dans ses courts et fins cheveux blonds.
- C'est lui ?
- Oui.
Arthur fronça légèrement ses sourcils, soucieux de ce qu'avait pu dire Francis à son égard.
La jeune femme restreignit l'espace qui la séparait de lui et positionna sa main sous son visage, tout en affichant un air malicieux.
- Bienvenue dans mon café, l'anglais.
Arthur lâcha un rapide coup d'œil vers son ami, avant de répondre :
- Votre café ?
- Tak. Qui d'autre que moi pourrait tenir un établissement comme celui-ci ?
- Je... Je ne sais pas.
En l'entendant parler, Arthur avait l'impression d'être de nouveau chez lui. Elle avait cette gestuelle, cette intonation dans la voix et ce je-ne-sais-quoi qui paraissait tellement méprisant mais aussi très luxueux. Il revoyait son manoir familial beaucoup trop grand et ses dîners prestigieux où l'argent était le seul sujet de conversation.
Un monde faux et superficiel.
- Nous ne sommes pas en retard j'espère.
La voix de Francis calma immédiatement Arthur.
- Non, jamais Francis. Et franchement, heureusement que tu es venue pour remplacer l'autre débile de Gilbert. Qui l'a invité ? Non mais j'te jure, qu'il remette plus les pieds ici.
L'anglais su deviner une certaine once de déception sur le visage du français. Son ami était parti et cela ne semblait pas lui plaire.
- Quoi, il est déjà parti ?
- Heureusement ! La blonde leva les yeux au ciel en croissant ses bras frêles.
Pendant que la discussion continua entre eux, Arthur entendit des bruits de pas au-dessus de sa tête. En suivant attentivement les coups secs, son regard termina sa course vers des escaliers qui se situaient au fond de la salle, cachés derrière une vitrine de bouteilles d'alcools et un jukebox. Des hommes en costard - complètement hilares - les descendirent et sortirent du bar.
- La fête bat son plein on dirait. Reprit Francis en suivant le regard d'Arthur.
- Varsovie en a vu des vertes et des pas mures. Mais quand il s'agit de refaire la fête, les français sont totalement les meilleurs pour ça.
En voyant son regard et le ton qu'elle avait pris, l'anglais avait l'impression de faire face à un phœnix renaissant de ses flammes. Derrière ses airs distingués - presque nobles - cette jeune femme donnait l'impression d'être bien plus forte et courageuse qu'elle le laissait paraître.
- Bon, suivez-moi ! Vous allez rester ici toute votre vie ou quoi ?
Arthur et Francis se lancèrent un regard furtif, rempli d'amusement pour l'un et suivirent la blonde à travers la pièce.
Les escaliers étaient neufs, presque lisses. Ils ne grinçaient pas et l'anglais put même distinguer de jolis motifs gravés dedans. Mais malgré leur certaine largeur, ils furent courts et Francis et lui arrivèrent au deuxième étage assez rapidement. En face d'eux se tenait un grand rideau rouge - toujours en velours - tenu seulement par une corde au ton doré. Arthur avait l'impression d'être dans un opéra.
En tendant l'oreille, il pouvait aussi distinguer une petite musique aux tons rock and roll et entraînants.
- Attention les yeux. Reprit la jeune femme en souriant.
Rapidement, elle ouvrit le rideau en deux et laissa la lumière des lustres illuminer leurs visages. La musique éclata instantanément dans ses oreilles, comme un verre tombant au sol. La salle était grande, bien plus qu'il ne l'aurait cru. Et tout était chic, éclatant et cérémonieux. Mais la première chose qui attira immédiatement son attention fut une affiche positionnée au fond de la salle, devant lui.
Accrochée au mur et parfaitement parallèle aux lustres dans les airs, elle contrastait de façon dérangeante avec le reste du décor. Vif, extravagante et flashy. Les couleurs jaune et bleu furent de trop pour être exposées dans un endroit comme celui-ci.
Au centre de ce poster une femme se tenait, le bras levé et contracté de façon à montrer son muscle. Portant ce qui pourrait se qualifier d'une chemise bleue et d'un foulard rouge, son air était déterminé et ses yeux perçants. Les traits de son visage, ses yeux bleus, ses lèvres, ses cheveux... Tout était beaucoup trop dérangeant et étrange pour Arthur. Il avait l'impression d'être nez à nez avec elle. Le dessin lui ressemblait tellement, son cœur se serra. Il était pris la main dans le sac.
Amélia, sa femme. Devant ses yeux.
Et il rougit de façon incontrôlable. Une honte qu'il n'arrivât pas dissimuler prit possession de son corps, sans qu'il ne le demande. Cette ressemblance était trop perturbante et infantile. Et pourtant, il s'interdisait de lancer un dernier regard vers l'affiche. Ce fut stupide et puérile d'agir ainsi et il savait pertinemment que, concrètement, il n'avait rien à se reprocher. Mais l'anglais ne savait pas pourquoi cette boule dans son estomac ne s'arrêta pas de grandir et de lui pomper l'air. Pourquoi après tant de mois... Pourquoi fallait-il qu'il pense à elle maintenant ? Il croyait pourtant que, loin de sa famille et de ses responsabilités, son cœur pourrait être plus léger et ses pensées moins futiles. Et pourtant, elle le rattrapait toujours.
Ayant soudainement chaud, Arthur parti vers la gauche en défaisant légèrement sa cravate. Sans faire attention, il percuta une silhouette devant lui. Voulant lui crier dessus en lui demandant de regarder où elle allait, il fut devancé.
- Excusez-moi !
Ce ne fut qu'un homme en costard - un peu plus vieux que lui - comme il en a croisé des centaines depuis qu'il était ici.
- Savez-vous où sont les toilettes ? Fut la seule réponse qu'Arthur réussit à dire.
L'homme hocha la tête en ramenant sa pipe vers sa bouche. Après un moment, il toucha l'épaule d'Arthur d'une façon qu'il n'apprécia pas. Ce geste fut trop familier, tactile et chaud.
- C'est au fond jeune homme.
Puis sans dire un mot, il lui sourit et continua son chemin sous les rires de quelques-uns et la musique entraînante.
L'anglais fronça ses sourcils et balaya la salle du regard, par réflexe. Hypnotisé par l'affiche, il n'avait pas pris le temps d'observer les alentours. Mais comme une claque en pleine figure, le décor apparut de plein fouet.
Des hommes. Et encore des hommes. Toujours plus.
Ils étaient tous élégants et dispersés dans la pièce. Quelques-uns discutaient, d'autre prirent plusieurs verres et les derniers dansaient ensemble, main sur l'épaule et l'autre autour de la taille. Une flèche perça le cœur d'Arthur et son sang ne fit qu'un tour. Il se demanda qu'était-ce cet endroit et où était Francis.
Puis l'ambiance devint lourde et suave. Tout était trop intime, étrange et clos. L'anglais se sentit gêné et ne voulait pas croire ce qu'il voyait. Pourquoi ses hommes se touchaient, pourquoi se parlaient-ils de cette façon et qu'était-ce tous ces regards qui lui étaient destinés ? Arthur se sentit comme une proie entourée de prédateurs et il n'aimait pas ça.
Les sourcils froncés et les joues rouges, il recula de quelques pas avant de tomber nez à nez avec Francis.
- Oh, désolé Arthur. Feliks est très bavard quand il s'y met. Normalement il est assez timide et nerveux quand il avec des étrangers. Mais ça s'est plutôt bien passé quand tu étais là, non ?
Le blond mit une de ses mèches derrière son oreille en repositionnant son habit. Un costard.
Il reprit :
- Par contre, depuis qu'il me connaît bien il ne me lâche plus. Ça en devient presque pénible et ennuyeux.
- Quel est cet endroit Francis ?
Le blond diminua légèrement son sourire en haussant des sourcils. Il parut d'abord légèrement déconcerté.
- C'est... C'est le bar de Feliks. Il l'a rénové il n'y a pas longtemps.
Arthur se demanda pourquoi il n'arrêtait pas de dire « il » depuis tout à l'heure. Était-ce une mauvaise traduction de la langue française ou bien l'anglais était-il juste perdu. Quel était tout ce cinéma et pourquoi - nom de Dieu pourquoi - rien ne faisait sens. Arthur sentit l'énervement bouillir dans ses veines, mélangé à de la honte.
- Francis, je veux partir.
Les paroles d'Arthur furent tomber le cœur du français dans son ventre. Il rapprocha ses sourcils, lui aussi perdu et gêné.
- Pourquoi ? Qui y'a-t-il ? Tu te sens bien ?
- Non ! Non je ne me sens pas bien. Et j'irai mieux quand je serais sorti d'un endroit pareil !
La musique était bien trop forte pour que quiconque se tenant dans les alentours entendirent les paroles du britannique.
- Je... Je ne comprends pas Arthur.
Le prénommé s'arrêta pendant un moment et quitta les yeux du français pour examiner sa tenue de plus près. Alors voilà pourquoi il se faisait aussi beau ? Pour traîner et flâner dans ce genre d'endroit ? L'anglais se sentit tout de suite mal à l'aise, presque sale. L'image d'Amélia revint instinctivement devant ses yeux, comme une alerte.
Ses frères, son héritage, son travail et sa femme. Cela revenait comme une vague balayant tout sur son passage. Et il se sentit honteux et lâche d'avoir cru pendant un instant qu'il pouvait y échapper. Que cela n'était plus sa priorité et qu'il pouvait s'autoriser l'interdit, même ses sentiments les plus indésirables, petits et catastrophiques soient-ils.
- Cet endroit... Comment as-tu pu m'emmener ici ?
- Je pensais que tu allais aimer.
Et Francis le pensait vraiment. Il pensait connaître son ami, ses goûts et son histoire. Mais ses mots lui passèrent en travers la gorge et il ne pouvait pas croire qu'il avait actuellement ce genre de conversation avec lui.
- Ce n'est pas normal.
- C'est vraiment ce que tu penses ? Murmura le français, avec une pointe d'agacement dans sa voix.
- Et c'est ce que tu penses de moi ? C'est interdit. Tout ça... c'est interdit.
Arthur refusa de regarder autour de lui, trop honteux et bouillant de rage.
Et ce qu'il dit, il le pensa. Du moins, il essayait de s'en convaincre. Mais ce fut dur. Devant l'air déçu et rougissant de Francis, ces mots furent durs. Ses yeux n'étaient plus si bleus que le ciel et sa silhouette n'avait plus rien d'attrayante ou de svelte. Arthur ne voulait pas, mais il était obligé. L'amener ici, le confronter à tout ce qui le tourmentait et qui lui fit détester ce qu'il était devenu... ce n'était pas quelque d'acceptable. C'était trop égoïste.
- Je veux partir.
Alors c'est ce qu'il fit. L'anglais se dirigea en trompe vers la sortie en apercevant du coin de l'œil ce Feliks et ses traits trop féminins pour que cela soit acceptable.
La nuit, si cela était même possible, fut encore plus sombre et les derniers goûtes de pluies tombèrent contre le sol. La boule au ventre, Arthur marcha le plus loin et rapidement possible. Entre spleen et vague à l'âme, il se savait plus où se dirigeait. Qu'avait-il fait ? C'était une question trop obsolète.
Qu'était-il devenu ? À présent, qu'une silhouette vagabondant dans les rues mouillées et vides de Paris, le cœur lourd et la rage s'agitant dans ses veines.
