- CHAPITRE 7 -
Chi vuole questa musica stasera
- Fuckin' French.
Arthur leva les yeux de son plat et fixa son frère qui s'agitait sur sa chaise. Il remuait la nourriture de façon désinvolte, presque furieuse. Le grincement de la fourchette irrita les oreilles de l'anglais.
- Et c'est tout ce qu'il t'a dit ? Qu'il annulait le contrat, comme ça ?
Arthur hocha la tête en prenant une dernière bouchée de son plat. Sans réelle saveur, il mâcha tout de même la nourriture en essayant de ne pas paraître fatigué - malgré le fait qu'il le soit vraiment. De gros cernes pendaient en dessous de ses yeux et ses cheveux n'avaient jamais été dans un état pareil. Francis en crèverait.
- Connard de français. Je ne le sentais pas de toute façon. Tu le sentais toi ?
Avant même qu'il ne puisse répondre, Allistair prit son verre de vin rouge et en but une gorgée. Le goût lui monta à la tête et il faillit s'étouffer. Il toussa bruyamment, en tapant son torse, et tous les regards de la salle se tournèrent vers eux. Arthur crut mourir d'embarras.
- Merde. C'est quoi ce truc ? Il me faut vraiment mon bon vieux whisky...
Les joues rouges, il essaya de mettre sa main devant lui tout en finissant son plat. Il savait qu'aller dans un restaurant était une mauvaise idée, il n'avait vraiment pas besoin d'une démonstration pour s'en convaincre. Le repas fut long, éprouvant et agaçant. Arthur avait l'impression de revenir dans un mode de vie qu'il n'aimait pas. Celui d'avant Montmartre.
Où les jours étaient sans fin et ennuyeux. La routine d'Arthur ne se résumait qu'à travailler et à dormir. C'était terriblement irritant et même si toute volonté avait quitté son corps, l'anglais voulait en échapper. Mais maintenant, comment était-ce possible sans lui ? Sans ses balades, sans ses dessins et sans ses sourires.
- Et le préfet il a dit quoi ? Il est d'accord ?
- Hum.
Allistair se détendit pendant un moment en fronçant un sourcil. Son regard s'attarda sur son frère, sa chemise mal boutonnée et son visage terne.
- Dis-moi, ça va toi ? Tu as eu des nouvelles d'Amélia ?
Comment - nom de Dieu, comment - cela se faisait-il que son frère ramène ce sujet-là sur le tapis ? Le destin était-il joueur ou bien le hasard trop taquin ? Arthur voulut râler mais il se contenta seulement de souffler dans sa barbe en finissant les dernières miettes de son repas.
- Pas plus qu'habituellement. Murmura-t-il.
- J'ai vu quelques aérogrammes sur ton bureau à la scierie. Je viens d'en recevoir un moi aussi.
- Si c'est d'elle, ils ne sont pas récents. Ils doivent dater d'il y a un mois ou deux.
- Non je t'assure que le facteur vient juste de passer. Tu devrais regarder, p'tit frère.
Arthur n'aimait pas quand Allistair l'appelait ainsi. Mais la nouvelle le titilla. Si cela était vrai, l'anglais ne se pensait pas prêt à avoir de ses nouvelles. Il ne le voulait pas - du moins pas maintenant.
Cependant, il était tout de même excité de connaître son contenu. Si sa petite lecture pouvait le distraire de ses pensées ternes et mélancoliques pendant un moment, il ne cracherait pas dessus.
Le dîner devint moins long. Mais encore plus maussade.
À la fin du repas, Arthur fit un détour à la scierie. Ily avait prit ses dernières affaires et était retourné dans son hôtel. Sa vieille petite chambre ressemblait toujours à un trou à rat fade et sans vie. Et depuis quelques temps cela jouait fortement sur son humeur. Mais à présent, allongé sur son lit, les yeux fixés au plafond et la boule au ventre, Arthur espérait que cela change.
Il ne s'était même pas donné la peine de se déshabiller. Sa veste marron avait été balancée de l'autre côté de la pièce mais ses chaussures et sa cravate restèrent en place. Il avait été tellement excité de rentrer… Et maintenant, cette agitation semblait s'évaporer. Peut-être avait-il tout simplement peur ? C'était ridicule.
L'aérogramme se tenait dans sa main, presque froissé. Le papier était bien trop fin et fragile pour qu'il le tienne comme ça, mais c'était plus fort que lui. Après un instant de répit, Arthur prit son courage à deux mains et commença à défaire le bout de papier. Ceci ne fut pas bien compliqué, la feuille était tellement frêle et délicate que le blond eut peur de la déchirer. Immédiatement, il reconnut l'écriture de sa femme. Grasse, ronde et agitée. Elle n'avait rien d'élégant ou de raffiné. Arthur avait l'impression qu'elle avait écrit ces mots à la va-vite, sans vraiment y porter grand intérêt. Et la connaissant, ce fut forcément le cas.
Arthur,
Je dois partir, c'est urgent. Si je reste encore toute seule dans cette maison j'ai peur de me tirer une balle dans la tête. Ou pire. Qu'est-ce qui serait pire selon toi ?
J'ai faim, tout le temps. Et je mange comme pas possible, mais j'ai encore faim. J'ai envie de steaks, de pommes de terre, j'ai envie de gras. Et j'ai envie que tu rentres. Ça y est, je crois que je ne peux plus danser. Le moindre geste me fait beaucoup trop mal. Maddie m'a écrit il n'y a pas longtemps et elle m'a dit que c'était normal pour une femme enceinte. Mais comment suis-je censée courir, danser et sauter partout si ce gosse bouffe quatre-vingts pour cent de mon énergie ? Je suis trop jeune pour ça, je te l'ai dit un million de fois. Jamais je ne serais numéro un au cours de rock'n'roll. Je m'ennuie tellement ici, tu ne peux pas savoir.
La nouvelle gouvernante est chiante. Rentre avant que je foute notre maison en feu.
Amelia E. Jones ⁎
« Je », « je », et encore et toujours « je ». Sa femme n'avait décidément que ce mot la à la bouche. Arthur se demanda aussi pourquoi fallait-il toujours qu'elle signe ses lettres avec son nom et son prénom - qui ajoutait un côté si formel - et d'une étoile à côté - bien trop infantile. Elle n'avait vraiment pas besoin de faire ça à chaque fois. Avant qu'il ne se prenne encore plus la tête, le blond souffla en balançant ses bras le long de son corps. L'aérogramme glissa naturellement entre ses doigts et il le regarda s'éloigner lentement de lui, sans dire un mot. La lettre s'arrêta vers le coin du lit, à côté de son portefeuille.
Il était de retour. Devant la façade de la boutique de couture, Arthur avait la gorge sèche et une boule au ventre. Il tenait dans sa main gauche le papier que lui avait donné Rose et dans l'autre le peu de courage qui lui restait.
Revenir ici fut encore plus dur qu'il n'y pensait. C'était étrange, comme s'il n'était pas le bienvenu.
Et si Francis se trouvait derrière cette porte ? Que ferait-il ? À chaque coin de rue, Arthur avait peur de le croiser. Il le voyait partout, son visage s'incrustait sur ceux des passants, sur les affiches en haut des cinémas et même dans le ciel quand les nuages recouvraient la ville. Chacun de ses pas dehors furent une torture. Il était impossible pour l'anglais de ne plus penser à lui et ça en devenait douloureux.
Parce qu'il ne fallait pas.
Et parce que ça faisait mal. Mal comme si on lui poignardait le cœur, mal comme un au revoir sous la pluie.
Mais maintenant, il ne pouvait plus faire demi-tour. Il devait cesser d'agir comme un enfant et reprendre du poil de la bête, même si cela signifiait qu'il était obligé d'affronter ses peurs et rentrer en territoire ennemi.
Quand il entra dans la boutique, la petite sonnette accompagna à nouveau ses pas. L'ambiance si typique et unique qu'elle dégageait refit surface et remit Arthur dans ses bottes. La seule chose qui changea fut le nombre de personnes présentes. Au loin, l'anglais pouvait reconnaître la voix si voluptueuse et féminine de Rose. Elle était accompagnée d'une autre bien plus rustique et vieille. Puis devant lui, à côté de la caisse, un jeune homme se tenait là, assis. Il tenait dans ses mains un poste radio TSF assez petit, et le collait de temps en temps contre son oreille. Son visage était concentré, mais aussi très paisible.
Arthur reconnut la mélodie romantique et sensuelle d'une des chansons de Dalida, Come Prima.
Les mots en italien roulaient parfaitement et se lovaient dans les oreilles du jeune homme. Le regard tendre, il paraissait absorbé et enveloppé par chaque mot, chaque syllabe qui résonnait. Il y croyait profondément, comme à la sainte parole.
Que m'importe si tu m'aimes moins que moi
Moi je t'aime comme on aime qu'une fois
[...]
Come prima
Più di prima
T'amerò
Per la vita, la mia vita ti darò
Après un moment, il sentit une présence vers lui. Surpris, le jeune homme releva son visage et laissa ses longues boucles brunes venir recouvrir ses yeux. Malgré cela, Arthur put distinguer ses sourcils se froncer et sa mâchoire se serrer. D'un mouvement brusque, il reposa immédiatement la radio sur la caisse et laissa ses joues se rougir. Arthur le trouva jeune, il lui donnait dix-huit ans. Et malgré son jeune âge, cela ne l'empêcha pas de foudroyer son aîné du regard.
- Bonjour.
L'anglais se retourna et tomba nez à nez avec Rose et son sourire. Derrière elle, un homme beaucoup plus âgé avançait vers lui. Il était grand, bien plus que lui, et l'anglais se trouva légèrement intimidé.
En dépit de ses cheveux bruns tournants au gris et de ses rides qui devenaient incalculables, Arthur su distinguer une ressemblance flagrante avec le jeune homme assis derrière lui.
- Lovino, tesoro. Alzati. Lança-t-il en levant légèrement son bras.
Rose se mit à côté d'Arthur et tous deux regardèrent le brun se lever de sa chaise et suivre le plus vieux.
En y faisant plus attention, l'anglais pouvait remarquer à quel point l'accoutrement des deux hommes paraissait chic, presque luxueux. Le plus âgé remit son chapeau- qui paraissait être en cuir - et sourit à Rose. Derrière lui, le plus jeune affichait toujours un air de désinvolture en mettant ses mains dans les poches de son pantalon.
- Ciao Bella ! On se revoit bientôt.
- Pas de soucis. Au revoir patron !
En supportant les regards meurtriers d'un adolescent en pleine crise, Arthur observa silencieusement les deux italiens quitter la boutique. La sonnette retentit à nouveau, le laissant enfin seul avec Rose.
Il voulut d'abord se plaindre de l'accueil qu'il avait reçu, mais voir le visage de Rose d'aussi près le déstabilisa.
Elle s'avança un peu plus et vint se mettre derrière la caisse en feuilletant un épais et vieux carnet. Ses cheveux étaient toujours aussi élégants, soigneux et le mètre de couture pendouillant autour de son cou rappela à l'anglais leur première rencontre.
- Mardi, déjà. Murmura-t-elle en gribouillant quelque chose.
Arthur se sentit soudainement mal à l'aise. Depuis que les jours étaient plus longs et ennuyeux, il les avait vu passer. Rose paraissait bien lointaine de cette agitation. Contrastant parfaitement avec lui, l'anglais était presque jaloux de son bonheur.
- Désolé de vous avoir fait attendre. Le directeur est venu en personne et j'étais la seule présente.
- Ça ne fait rien.
Arthur avait dit cela tout bas, d'un ton cafardeux. Il s'approcha ensuite et lui tendit son petit bout de papier.
- Quand même, je vous dois des excuses. J'imagine que son petit-fils n'a pas été très accueillant avec vous. Avec moi non plus, à vrai dire. Il n'arrêtait pas de me fixer en rougissant, avec des gros yeux. Je pense qu'il aurait bien voulu faire connaissance... Désolée, je parle trop !
Elle gloussa doucement en prenant le papier d'un revers de main.
- Je ne pense pas. Il était bien trop concentré sur votre radio.
- Ma radio ?
Rose jeta un rapide coup d'œil à celle-ci. Disposée à sa droite, elle était encore plus bruyante. La brune l'étreignit rapidement en rougissant.
- Oh, elle n'est pas censée marcher normalement. Chuchota-t-elle.
Arthur comprit qu'habituellement, cet engin était seulement destiné à son divertissement. Il se demanda si elle était seulement autorisée à amener un tel objet à son travail.
- Mon costume s'il vous plaît.
- Oui bien sûr ! Attendez-moi.
Les petits talons ronds de la française résonnaient de façon saccadée dans toute la boutique. Sa silhouette s'éloigna et s'enfonça un peu plus vers l'arrière de la salle. Maintenant seul, l'anglais pouvait souffler un peu et desserrer sa cravate. À priori, Francis n'était pas dans les parages et son costume était près. Plus vite il partirait, mieux ce serait.
Après un moment où les voitures passant et les feuilles tombant sur les trottoirs furent bien plus distrayantes qu'il ne le pensait, Rose arriva. D'un côté, elle afficha un sourire ravi et de l'autre un imposant paquet en papier cartonné parfaitement emballé. Une simple ficelle blanche venait tenir le tout, et au-dessus, une petite carte signée d'une élégante écriture réchauffa timidement le cœur d'Arthur.
- Le voilà. J'espère que Francis vous a invité quelque part ! Ça sera une excuse parfaite pour le porter.
Arthur prit le vêtement et sentit son cœur se serrer. Il n'osa pas regarder la femme dans les yeux et décida simplement de fourrer son paquet sous son bras tout en fouillant son porte-monnaie.
- Je ne pense pas.
L'air décontracté de Rose disparu. Silencieusement, elle observa le visage de l'anglais se froisser et ses mains devenir maladroites. Il avait du mal à sortir son argent, et la française prit cela pour un avertissement.
- Vous devriez quand même lui demander. J'ai entendu dire que Varsovieavait ré-ouvert ses portes. Il est vrai que ça fait un moment que je ne l'ai plus—
La jeune femme se vit couper par la main tendue d'Arthur. Quelques billets se froissaient dans celle-ci et Rose sentit que l'atmosphère été devenue plus lourde, moins familière. Les sourcils froncés, elle prit la somme et se mit derrière la caisse afin de la ranger.
- Je ne pense pas qu'il veuille me revoir.
La brune leva ses yeux de la caisse et rencontra les siens. Les sourcils épais d'Arthur se rapprochaient faiblement et sa mâchoire paraissait tendu. Le regard un peu au loin, il voulait se donner un air dur, presque indescriptible. Et pourtant, ses yeux verts le trahissaient. Humides et brillants, Rose su distinguer une once de regret et de gêne.
Rapidement, elle imagina son ami Francis et se demanda dans quel état, lui, était.
- Oh. Fut la seule chose qu'elle réussit à dire sur le moment.
La boutique parut soudainement très silencieuse et un poids tomba sur les épaules d'Arthur. Il devait s'en douter, ça paraissait si loin et pourtant inévitable. Voulait-il vraiment en parler ? Il n'en savait rien.
Il se demanda s'il y avait une solution, ou si ce qu'il avait fait était le mauvais choix. Et pourtant, au fond de lui, il sentit le regard bienveillant de Rose et son odeur si unique et féminine. S'il devait en parler, cela serait sûrement à elle. Sinon, qui d'autre ?
- J'ai simplement préféré partir. Son murmure se perdit entre les meubles de la boutique.
Rose mit un moment avant de prendre la parole. Elle regarda la rue puis, timidement, la radio qui se tenait à ses côtés. Voulant étouffer la chaleur qui remplissait doucement son corps, elle bougea ses longs et fins doigts autour de son crayon.
- « Quand tu aimes il faut savoir chanter, courir, manger, boire, siffler et apprendre à travailler. Quand tu aimes il faut partir, ne larmoie pas en souriant. Ne te niche pas entre deux seins, respire, marche, pars et va-t'en. »
L'anglais, confus, regarda la brune dans les yeux. Son visage parut si doux, presque attendrissant et ses lèvres rouges s'étiraient en un affectueux sourire. Arthur crût sentir son cœur battre un peu plus.
- C'est un poème de Blaise Cendrars. Feuilles de route. Vous devriez lire ce recueil, je suis certaine que les anglais raffolent de lecture, n'est-ce pas ?
Rose posa son coude sur la caisse et positionna sa tête contre sa main. Elle reprit :
- Partir n'est pas fuir, Arthur.
Une vague aux tons sombres, presque lugubres, retourna l'estomac du blond. Ces mots agissaient sur son corps comme un flot contre un rocher. Il n'osa rien dire pendant un moment et laissa la brune continuer, les yeux clos.
- Quand mon amant dut me quitter pour le front, la seule chose qui m'a aidé à ne pas craindre la solitude et la mort, ce furent ses mots. Il m'avait avoué qu'il m'aimait. Mourir, ce n'est rien comparé à taire un « je t'aime ».
Quand Arthur sortit de la boutique, ses poumons se remplirent d'air et il se sentit encore plus triste et abattu qu'il ne l'était déjà. Une douloureuse pression enserrait son cœur et son esprit se couvrit de souvenirs éprouvants et amers. Les passants n'avaient qu'à le bousculer, cela ne le bouleverserait pas. Sa seule préoccupation fut le sentiment profond de culpabilité qui grandissait en lui, et cette feuille maintenant froissée qui vieillissait dans la poche interne de sa veste. Les mains moites, il la sortit.
Le vent la faisait flotter dans les airs, tel un drapeau. Arthur la tendit devant lui et se concentra entièrement sur elle et ses traits fins et gras qui affichaient quelque chose d'agité, presque de désordonné. Il y avait sa tasse de thé, puis son café et tout autour la place du Tertre, qu'il pouvait reconnaître entre mille. Les légers rayons du soleil filtraient à travers la feuille et rendaient le dessin plus vivant, et encore plus douloureux.
Arthur se souvint d'un Francis aux airs désinvoltes et à l'appartement charmant, bien qu'en désordre. À ses cheveux blonds tulipe, à ses yeux céruléens et à ses sourires inoubliables. Dans sa mémoire encore fraîche et tourmentée, des mains humides de peinture vinrent caresser ses joues, et des lèvres bien trop roses jouer avec ses nerfs.
Ce sentiment qui se bloquait au creux de sa gorge n'arrêtait pas de faire battre son cœur. Arthur devait faire marche arrière et affronter.
Parce que l'amour n'attend pas. Et aussi pénible et terrifiant soit-il, c'est un jeu perdu d'avance.
