- CHAPITRE 8 -
Love Letters
Arthur ne savait pas qu'il pouvait faire aussi froid dans une ville telle que Paris.
Son pull vert en laine et son long manteau noir ne servaient à présent plus à rien. Il sentait l'air froid se faufiler entre ses vêtements, même dans les recoins les plus serrés. L'automne se faisait dur et plus féroce que dans ses souvenirs, dans sa petite ville reculée en Angleterre. Mais heureusement pour lui, le chemin fût plus rapide que prévu. Il ne s'était dirigé vers cet endroit qu'une seule fois mais l'anglais pouvait au moins compter sur sa mémoire.
Loin des grands boulevards, de la ville agitée et des passants pressés, L'Austro-Hongrois se tenait devant lui.
La dernière fois qu'il était venu ici, l'atmosphère était plus légère, l'air moins frais et le soleil se faisait encore un plaisir de montrer ses derniers rayons. Au moins, Arthur était ravi de voir que rien n'avait changé. Le restaurant se trouvait toujours entre un petit café et une impasse, et les chaises dehors restaient éternellement accueillantes et confortables.
Signe de son passage, le souffle de l'anglais laissa un léger brouillard et lui donna un peu de courage.
Mais il ne fallut pas bien longtemps à Arthur pour entendre de l'agitation dans le restaurant. Au début, il fut ravi de voir qu'il n'était pas vide (ou ne le paraissait pas, comme la dernière fois). Mais les voix se firent plus fortes, presque violentes. En se penchant légèrement, l'anglais pouvait voir à travers la vitre quelques silhouettes s'animer. Une, plus masculine que l'autre, s'approchait de plus en plus de lui.
- Gilbert pour l'amour du ciel, ferme-la !
Les voix devinrent rapidement des cris. C'était très violent, presque haineux et Arthur se sentit rapidement de trop. Il reconnut la voix d'Elizabeta qui montait dans les aigus et semblait plus frêle et méconnaissable. C'était comme si elle allait se mettre à pleurer dans peu de temps.
Quelques voix vinrent se rajouter par-dessus mais seuls les cris colériques de la jeune femme eurent la chance d'arriver aux oreilles du blond.
- Mais qu'est-ce que tu m'emmerde à la fin, ce n'est pas possible. Va-t'en ! Je ne veux plus te voir, laisse-moi !
Des bruits de tables et de chaises se firent entendre puis soudainement, sans qu'Arthur ne puisse s'y attendre, la porte du restaurant claqua et Gilbert sortit en furie. Il dévala les petites marches et se faufila entre les chaises, les cheveux en batailles et les manches de sa chemises retroussées.
Leurs regards se croisèrent, et Arthur crût ne jamais avoir vécu un moment aussi gênant. Le silence parlait de lui-même.
- Hallo Englisch.
Gilbert ne semblait pas énervé ou tendu. Il frissonna juste en sentant le froid caresser ses bras nus, et enfila sa veste comme si de rien n'était.
- Bonjour. Désolé du dérangement.
L'allemand alluma une cigarette en laissant les sanglots d'Elizabeta glacer l'atmosphère.
Ce son mélangeant compassion et gêne pour Arthur le déstabilisa. Gilbert était tellement dédaigneux que son air m'en-foutisme le titillait.
- Pas de soucis... hum...
- Arthur.
- Arthur, oui, c'est ça.
L'anglais n'arrivait pas détacher les yeux de sa main faisant des vas et viens entre sa bouche et le bas de sa veste. Ces gestes paraissaient beaucoup trop anodins pour une situation si improbable.
- Je m'excuse. Ce n'est sûrement pas le bon moment pour—
- Mais non, ne t'inquiètes pas ! C'est rien du tout.
La cendre tombait goutte par goutte, comme calculatrice du temps qui passait atrocement lentement. Les lèvres gercées de Gilbert se fendirent en un sourire maladroit et donnèrent envie à Arthur de partir au plus vite.
- Tu sais les femmes... Ça va, ça vient. Elles se prennent toutes pour des dames modernes qui n'ont besoin de personne, puis elles viennent pleurer sur ton épaule. Faut croire que cette fois-ci, ça n'a pas marché.
L'anglais baissa les yeux vers ses chaussures vernies et prit les mots de l'allemand à la lettre. Quelques flash-backs vinrent défiler devant ses yeux et lui firent oublier le cours des choses pendant un moment.
- Cette dispute, c'est à propos de ça ?
- Qu'est-ce que j'en sais moi. Rentre et va demander à son supposé mari coincé du cul. Reprit Gilbert en crachant presque la fumée de tabac sortant de sa bouche.
Comme un ordre, les yeux de l'anglais se dirigèrent vers les fenêtres du restaurant. Derrière les rideaux, une silhouette masculine se dessina et s'approcha d'Elizabeta. Malgré la distance, il put deviner ses bras se balançant dans les airs et l'homme reculer en remettant ses lunettes.
- Je connais aussi quelqu'un de moderne.
Arthur avait hésité sur ses mots. Il ne savait pas s'ils étaient corrects. Il ne pouvait pas parfaitement décrire Amélia, mais ceux de Gilbert paraissait les plus justes. Peut-être n'étaient-ils qu'une simple expression se cachant dans une liste interminable de mots.
Les yeux de l'allemand virent se planter dans les siens. Arthur en était maintenant sûr, son air décontracté et presque paisible n'était qu'un masque. Tout ce que voulait Gilbert était partir, loin, sans que personne ne lui crie dessus. Mais pour il ne savait quelle raison, il restait tout même à ses côtés. Peut-être voulait-il se donner une image plus populaire et admirable. Arthur avait remarqué que l'allemand avait tendance à vouloir paraître exceptionnel aux yeux des gens. Malheureusement, cela le gênait plus qu'autre chose.
- Ah bon ?
- Oui. En général ces personnes-là n'aiment pas être prises à la légère. Elles préfèrent qu'on les comprennent et qu'on se mette à leur place, même si cela est impossible.
- Ce mettre à la place d'une folle dingue ?
- Non. Juste de quelqu'un de différent.
Arthur sortit de sa poche une enveloppe et la lui tendit. Ses mains tremblaient, sûrement dût au froid ou au stress. Gilbert jeta sa cigarette sur le sol et laissa le vent glacé l'éteindre à sa place. Il était tendu et maintenant intrigué.
- C'est quoi ?
- C'est pour Francis. Si jamais vous le voyez, pourriez-vous la lui donner ? C'est important.
Ses sourcils se rapprochèrent et Gilbert se retint de rire.
- Il adore ce genre de connerie en plus.
L'allemand la prit et la rangea dans une poche interne de son veston. Le son de la feuille se froissant titilla Arthur.
- Je suis passé un peu partout et je ne l'ai pas croisé. J'ai pensé que vous pourriez peut-être...
L'anglais se revit monter les allés vides de Montmartre, faire des aller-retours le long de la scierie et même gigoter devant l'immeuble du français. Rose avait fermé son établissement pour un temps et la solitude était maintenant devenu son quotidien. Peut-être que cet allemand au regard dur et à la peau si pâle était son seul espoir.
- Moi non plus je ne le vois plus trop en ce moment. Il est comme ça des fois, trop occupé à peindre sa nana.
Arthur sentit un pincement au cœur et se retint de froncer ses imposants sourcils.
- Ce n'est pas urgent mais... c'est important.
- Pas de problème.
Un claquement de porte assez violent vint terminer la conversation. Gilbert lança un dernier regard vers le restaurant avant de souffler en levant les yeux au ciel.
- Bon, désolé l'anglais, mais je vais devoir y aller. À la prochaine.
Il releva le col de son veston avant de balancer avec désinvolture sa main en signe d'en revoir. Sa silhouette élancée et arrogante s'éloigna dans les rues froides et vides de Paris, laissant Arthur seul, comme toutes ses fins d'après-midi depuis quelques temps.
Francis,
Je ne sais pas si tu liras cette lettre ou si elle aura la chance de se retrouver entre tes mains. Mais j'ai un secret que je ne peux plus garder pour moi. Tu me disais souvent que j'étais beaucoup trop sérieux dans ma façon de parler et qu'au contraire de toi, je ne savais pas apprécier la beauté du monde. Alors aujourd'hui, je vais t'écrire de façon dramatique, mais très sincère.
J'ai lu un poème récemment. Et je ne sais pas comment te le dire, mais j'ai appris qu'il ne fallait pas fuir ses sentiments. Et les miens pour toi sont aussi beaux et purs que tes yeux, ton rire et ta bouche. Je n'ai jamais ressenti de telles choses, si contradictoires et splendides en moi de toute ma vie. L'amour, je n'y croyais plus. Pour moi c'était quelque chose de fantasmé, que l'on ne trouvait que dans les fables et les poèmes. Mais depuis que tu n'es plus là, je crois avoir compris.
Je t'aime. Je croyais que je n'avais pas le droit. Je croyais que c'était sale. Mais l'amour, ce n'est pas sale. C'est beau. Comme tes cheveux, tes yeux, ton rire et ta bouche. Ton absence me tue petit à petit, comme une étincelle grandissante en moi. Je ferme les yeux et je te revois près de moi, les mains couvertes de peinture et l'odeur de cigarette s'enveloppant autour de nous. Ressentir ta présence, entendre ta voix et voir ton visage me fait mal à l'estomac, comme si l'on m'avait donné un coup de marteau. Parce que je sais que l'on ne pourra plus revivre ses moments et que de ton côté, tu les as sûrement oubliés. Je suis un lâche, une mauviette et un imbécile. Et je m'excuse pour t'avoir blessé.
Tu es la chose la plus divertissante, étrange, belle qui soit arrivée dans toute ma vie. Et ma plus grande honte. Tu n'es pas une femme, et moi non plus. Mais être amoureux ça dépasse l'entendement, ça donne du courage. Peut-être un peu trop.
Je t'aime et je veux te revoir. Je veux être heureux pendant encore un bout de temps et découvrir le monde avec tes yeux. Oui, j'ai peur, mais je veux affronter cette crainte avec toi. Et même si tu ne t'empêcheras jamais de commenter mes moindres faits et gestes et de critiquer ma façon de parler ta langue, tu me manques.
Je t'attends pour recommencer à vivre. Et je n'aurais pas assez d'une vie pour te montrer à quel point je te méprise, mais qu'aussi je t'aime.
I can't wait.
Arthur.
C'était étrange et l'anglais le savait. Mais quelques fois, quand la pénombre de sa chambre lui devenait insupportable, il se dirigeait vers ces endroits de Paris qu'il connaissait un peu trop bien. Comme une veuve revenant chaque semaine sur la tombe de son mari, Arthur faisait son propre deuil en allant à Montmartre. Il ne restait jamais très longtemps et ne faisait rien de bien intéressant. En cette période de l'année, les rues étaient remplies mais toujours aussi grises et froides.
Il avait neigé la semaine dernière et Allistair avait décider de fermer l'usine pendant quelques jours. Ce n'était pas un temps idéal pour que les employés se mettent au travail, mais un parfait pour qu'Arthur et lui prennent des vacances. Le plus vieux voulait retourner dans son pays pour les fêtes, et Arthur resta silencieux en signe de réponse. Mais ils savaient très bien tous les deux que la fermeture temporaire de la scierie signifiait encore plus de travaux administratifs et que s'il l'un partait, l'autre devait rester.
Mais qu'importe, en cette période de fête, Paris était encore plus belle et spectaculaire. Les décorations et les lumières de la ville lui rappelait vaguement Londres. Quand Amélia en avait assez de la verdure et des habitants du village qu'elle jugeait beaucoup trop ennuyeux, elle traînait Arthur dans la capitale à la recherche de quelque chose pouvant changer son quotidien et lui rappeler son chez elle. Étrangement, tous les deux ressentaient le mal du pays à leur façon. Arthur se demanda brièvement comment elle se portait et si elle avait reçu sa lettre et son cadeau.
Le café Au singe qui rit avait maintenant l'habitude de l'accueillir.
Arthur n'était pas très bavard et chaleureux, mais les propriétaires savaient qu'il était un ami du peintre et avoir un étranger comme client était toujours amusant.
Aujourd'hui, il était rempli. Les terrasses étaient fermées à cause du froid et une foule de gens s'entassaient à l'intérieur afin de capturer la moindre once de chaleur. En voyant les serveurs ayant du mal à circuler, Arthur fit demi-tour et renonça à sa tasse de thé.
Les enfants avaient délaissé leurs chemises et ballons pour des bonnets et des billes. Quelques-uns suivaient leurs parents, les bras chargés de cadeaux et un peu plus loin, Arthur n'avait jamais vu la place aussi vide d'artistes. Le vent frais et les nuages gris avaient réussi à se frayer un chemin jusqu'ici, faisant fuir les dessinateurs et les peintres.
En s'enfonçant un peu plus dans ce désert glacial, les sourcils épais de l'anglais se froncèrent subitement.
Il reconnut une touffe de cheveux roux, son frère, faisant des vas et viens au bord d'une allée. L'agacement se fit d'abord ressentir puis, durement et coupant comme une feuille, une chaleur indéchiffrable bouillonnait en lui. Son cœur battait si fort qu'il résonnait dans ses oreilles et cela en devenait presque douloureux.
Quand Allistair finit de se déplacer, il redonna en main propre une toile de peinture à Francis. Le français la prit, tout en souriant.
Les pas rapides et saccadés d'Arthur laissaient leurs traces sur la neige fondue.
Il avait essayé de réfléchir, mais son cœur était plus fort que sa raison. Peut-être allait-il le regretter, mais à présent, tout ce qui importait était de le voir.
- You've been in Scotland ?
Sa voix...
En l'entendant au loin, Arthur avait l'impression de retrouver l'ouïe.
- Yeah, I use to live there. During Christmas, it's even more beautiful ya know. I've— Oh, Arthur !
Allistair avait l'air réellement surpris. Sa main ferme tapa gentiment l'épaule de l'anglais tout en s'approchant vers lui.
À Noël, son frère avait toujours l'air heureux.
Mais encore plus à présent, et il ne savait pourquoi. Ça paraissait sincère et Arthur jalousait silencieusement son frère.
Quand leurs regards se croisèrent enfin, il crut ne plus savoir comment respirer.
- What are you doing here ?!
- I could ask you the same.
Son visage n'avait rien avoir avec cette horrible nuit pluvieuse. Il avait les cheveux détachés (Arthur était sûr qu'ils étaient plus longs) et un béret noir ornait sa tête. Son long manteau bleu foncé lui donnait une silhouette élancée et bien plus fine qu'avant. Francis avait l'air différent. Peut-être moins accueillant, ou bien encore plus beau.
- I was just passing through. Ya know, a date with a girl...
- A date ? How old are you...
- But then I saw this ! Isnt it beautiful ?
Allistair lui montra la petite toile que Francis tenait dans ses mains. Il laissa ensuite les battements de son coeur guider ses yeux et planta son regard dans ceux du français. Tout était si profond et si bleu, comme avant.
- Yes, it is.
Arthur avait l'impression de voir le français sourire. Mais toutes spéculations furent rapidement coupées par l'accent roque et très rustique du roux.
- Francis ! This is... Mon frère ! Arthur !
- Enchanté Arthur.
Le blond n'avait pas hésité une seconde. Derrière son chevalet en bois, il passa son bras autour tout en s'accoudant contre celui-ci. Le connaissant, Arthur était sûr qu'il se délectait de cette situation si étrange et improbable.
Le contempler ici et d'aussi près était comme le revoir pour la première fois. Arthur était revenu si souvent, le cœur parfois léger ou bien meurtri, sans qu'aucune trace du peintre vint effleurer son regard. À force, il avait jeté l'éponge et même perdu espoir. Cent fois l'anglais s'était répété le discours qu'il prononcerait lors de leur retrouvailles, si elles-mêmes existeraient un jour. Il savait quoi dire, quoi faire.
Et pourtant, devant le fait accompli, rien ne sortit. La gorge sèche et l'estomac tordu, l'anglais ne pouvait qu'être bouche bée. Et voir que le français ne lui jetait pas ses pinceaux à la figure le remplissait de bonheur.
- Enchanté. Murmura-t-il.
- This french man is such a talented painter. Look at this. I think I'll buy one...
Dieu merci, Allistair n'avait pas pris une peinture identique à celle qu'Arthur possédait dans sa chambre.
Ce n'était qu'un simple - mais splendide - paysage aux couleurs chaudes et aux arbres somptueux. Le tableau réchauffa timidement l'anglais et lui rappela les longues après-midis d'été passaient ici.
- Since when are you interested by painting ?
- Why not, huh ? Even the world's biggest silly would be amazed in front of this. Stop being a killjoy.
Et même si c'était dur à avaler, Allistair avait raison.
Il y a quelque mois, Arthur se trouvait dans la même situation que lui. Il n'y connaissait rien et n'avait jamais prêté un grand intérêt à la peinture. Et pourtant, il s'était fait convaincre par sa voix, ses gestes et son art.
Peut-être qu'il était juste de mauvaise foi et qu'il ne supportait pas que ses retrouvailles avec Francis soient partagées avec lui.
- Moi, je... buy ! Okay ? Je buy... it.
Allistair mélangeait le peu de français qu'il connaissait à sa langue natale tout en faisant des gestes qu'il justifiait le plus universellement compréhensible. Et cela désespérait Arthur, mais faisait rire Francis.
- God. You're so bad with french. You're not even trying.
- Shut up Artie and take this. Coupa Allistair tout en lui fourrant la toile entre les mains.
En entendant le surnom, qu'il qualifiait de stupide, Arthur retenu ses joues de rougir et fixa instantanément Francis pour voir sa réaction. Le blond se contenta juste de sourire, malicieusement.
Allistair fouilla dans sa poche et sortit son porte-monnaie. Mais en le regardant de plus près, le roux fronça ses sourcils tout en sortant les billets qui se faisaient de plus en plus nombreux.
- J'ai bien peur qu'il va falloir faire de la monnaie. Reprit Francis, tout en s'approchant.
Allistair leva son visage et tourna son attention vers Arthur, perdu. Celui-ci roula des yeux et reprit :
- He said, you have to go and make some change.
- Oh yeah, sure. I'll be right back, don't move ! J'ai reviens !
L'anglais observa son frère se dirigeait à la hâte vers les commerces, derrière eux. À l'instant où sa silhouette s'éloigna, Arthur avait enfin l'impression de respirer à nouveau. Il retourna son attention vers Francis, tout en maintenant la toile sous son bras. Le vent soufflait, un bruit de foule en arrière-plan et au centre, des longs et brillants cheveux blonds ondulés.
- Salut.
- Hi.
Ce ne fut que des murmures, mais ces simples mots résonnaient comme des tambours.
Pendant un instant, Arthur eut l'impression que Francis et lui étaient seuls au monde. C'était à la fois effrayant et si plaisant. Il n'y avait pas besoin de couper ce silence, mais le français le fit tout de même.
- Tu es venu pour un portrait ?
- No... I didn't.
Arthur parlait anglais, il ne savait pourquoi. C'était difficile pour lui de parler une autre langue. Dans l'état dans lequel il était, Arthur n'était pas sûr de s'en sortir. Il pensa même qu'il serait pire qu'Allistair.
Il baissa son regard vers ses chaussures et pensa à quel point c'était différent de le revoir après tant de mois.
Tout avait changé et rien ne pouvait être comme avant. Et en même temps ce fut plus touchant et plus fort. Parce qu'à présent, Arthur pouvait apprécier chaque seconde passée à ses côtés et se rappeler à quel point il était chanceux.
- I came to see if you were here.
Francis, tout en ne quittant pas Arthur des yeux, souffla lourdement. Il réfléchit pendant un instant tout en haussant des épaules.
- Me voilà maintenant.
Oui, il était là à présent. Devant lui, splendide, taquin et un tantinet provocant.
C'était si difficile pour Arthur de ne pas paraître honteux ou fou amoureux. Il voulait constamment lui parler de la lettre, mais quelque chose le bloquait. Peut-être qu'en parler ici n'était pas adéquat. C'était quelque chose de privée, un secret si bouillant et si profond qui devait rester caché. Ici, entourée de monde et exposée aux yeux de tous, cette lettre n'avait plus grand intérêt.
Francis s'était approché de lui, sans qu'Arthur ne s'en aperçoive. Ils étaient si proches que le français pouvait apercevoir les petites et timides tâches de rousseurs qui étaient parsemées tout le long de son visage froid et terne. Arthur avait de grands yeux verts et une mâchoire si parfaitement carré qu'elle donnait envie à Francis de la tenir entre ses doigts.
Les deux jeunes hommes faisaient la même taille, ce qui rendait leur contemplation commune encore plus satisfaisante. C'était à la fois beau, douloureux et profondément intime.
- Qu'est-ce que tu fais pour Noël ?
- Nothing.
Arthur avait répondu si vite. C'était comme s'il avait le souffle court.
Il s'était rappelé une soirée assez chic qu'avait mentionné son frère, mais rien de bien important. Rien qui ne pourrait lui faire changer les idées et lui faire oublier ces yeux bleus si profonds et si attrayants.
Francis baissa doucement son regard vers le sol tout en laissant le vent balayer ses cheveux. Ce geste fit mal au cœur d'Arthur. Il savait que le français attendait quelque chose, mais il ne sut pas directement quoi. Il est vrai qu'avant, cela avait toujours été son rôle d'inviter Arthur, de lui faire découvrir de nouvelles choses et de s'ouvrir à lui.
Et en retour, que lui avait donner l'anglais ? Que de durs et stupides mots blessants. Alors, il prit son courage à deux mains, tout en serrant la toile contre lui. Son cœur battait si fort qu'il avait peur que Francis l'entende.
- You could come to my house ? I mean, my... my room. I dont know. I will cook something and—
- Non. Ne cuisine rien, s'il te plaît.
Francis avait ricané tout en secouant sa tête. Ce son, comme autre fois, avait la manie de l'énerver mais aussi de le séduire.
- Why ? You didn't even taste it.
- Et je n'en ai vraiment pas envie. Non, je cuisinerai quelque chose et je l'apporterai avec moi.
- So... it's a yes ?
Francis ne répondit pas et sourit simplement. Mais avant qu'Arthur ne puisse insister, une tape assez violente se fit sentir au creux de son épaule. Allistair était déjà de retour.
- I have it !
Le roux se dirigea immédiatement vers Francis, tout souriant mais étonnement essoufflé. Arthur devina que faire cet échange de monnaie avec des français n'a pas dû être de tout repos, surtout pour lui.
Francis prit l'argent, le cœur léger, et Arthur se vit presque arracher avec hâte la toile de peinture.
- Merci Francis !
- Mais de rien Allistair. Come see me whenever you want.
- Haha, yeah ! For the whisky party, right ? Termina Allistair, tout en faisant un clin d'œil.
Ce geste et cet échange sonnait bizarrement à l'oreille d'Arthur. Quelque chose ne lui plaisait pas et Francis s'en était aperçu.
Avant que lui et son frère n'aillent plus loin, le français s'approcha discrètement de l'anglais et lui murmura :
- Je t'attendrais devant la scierie.
Allistair s'était maintenant éloigné, sans lui prêter la moindre attention.
En entendant ses mots, Arthur eut l'impression de flotter sur un nuage. Il hocha timidement la tête tout en laissant son visage se recouvrir d'un léger rouge. Il attendrait, rien que pour lui, sans que tout cela ne soit le hasard. Alors, à contre cœur, Arthur lança un dernier regard vers l'homme qu'il aimait et s'éloigna lui aussi un peu plus dans les rues froides de Montmartre et le vent glacial.
Mais quelque chose réussit à le garder bien au chaud et la tête dans les nuages. Quelque chose d'envoûtant, comme les vagues d'un océan azur, et de doux, comme les pétales des tulipes s'illuminant au soleil.
Arthur avait revu Francis et le monde pouvait recommencer à tourner.
