Bien le bonjour ! Je reviens plus rapidement que prévu avec un nouveau chapitre, je crois bien que c'est sans précédent... Pour info, le site FFnet tombe en ruine et il se trouve que je ne reçois plus de mails d'alerte (reviews, histoires suivies, messages privés etc). Je doute que le site revienne un jour à la normale, donc je prévois de migrer sur AO3 quand j'aurai la motivation ! Tant que ce sera possible, je continuerai également de publier ici.
Ecrit sur Cloak and Dagger et Providence de Eternal Eclipse, et sur les interprétations au violon de Fairytale, Luminary et Black Swan par Joel Sunny.
Disclaimer : One Piece appartient à Eiichiro Oda. Pour rappel, l'histoire ayant été imaginée avant que l'arc Wano ne voit le jour, elle diffère donc de l'oeuvre originale. Je vais cependant intégrer quelques éléments canons, tournés à ma sauce ! Par contre, comme l'action prend place les semaines qui suivent le départ de l'archipel, Egg Head n'existe pas dans cette chronologie. J'espère que ce ne sera pas trop dérangeant !
TW : on plonge définitivement dans le passé traumatique de Law, sans que les descriptions soient très graphiques, mais il est fait mention de : guerre, armes (à feu, couteaux), cadavres, maladie, sang, vomissements, violences sur animaux et violences physiques et psychologiques sur mineurs.
Sur ce, bonne lecture !
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Valsons, valsons sans fin
13. Brook
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C'est peut-être son allure de chat miteux qui a plu à Doflamingo, lors de leur première rencontre. Ses cheveux sales, ses vêtements troués, la fièvre dans ses yeux, son odeur de sang séché. Law ne peut pas le savoir, mais il a sur Doffy l'effet d'une madeleine de Proust ; une madeleine trouvée dans une benne à ordure, à moitié entamée par la moisissure. Cette madeleine-là a toujours une place spéciale dans le cœur d'un enfant des rues. C'est là le premier de leurs nombreux points communs.
« Il te reste combien de temps à vivre, gamin ?
— Deux ans et trois mois, je crois. Je l'ai lu dans les dossiers de mon père. Les autres sont morts dans ces eaux-là, de toute façon.
— Et ça te va, de finir comme ça ?
— J'en ai rien à faire et puis je n'y peux rien. Je veux juste mourir et faire le plus de victimes possibles. »
Le rire du capitaine fait trembler les murs de la demeure brinquebalante. Dans la cage à oiseau, la perruche claque ses ailes contre les barreaux de métal. Alerte, Law glisse sa main dans sa poche, contre la lame aiguisée. Il oscille toujours dangereusement entre méfiance et lassitude. Le geste ne passe pas inaperçu, bien sûr que non, et un sourire encore plus grand s'étire sur le visage de rapace de Doflamingo.
« C'est bien, j'aime ton regard. Ne laisse pas cette flamme s'éteindre. »
L'homme franchit les quelques pas qui le séparent de l'enfant. La main posée sur son épaule, il s'agenouille à sa hauteur pour admirer le regard hérissé qui le défie. Va-t-il se dérober, ou être à la hauteur de ses ambitions inachevées ?
« Je vais te confier un secret. Tous les soirs, je joue à un jeu. Pour toutes les vies que je n'ai pu faucher, je tue un oiseau. Je le dépèce, et je récupère ses plus belles plumes, celles qui sont bien roses, les juvéniles. C'est ce qui me permet de ne pas oublier. Avec le temps, on a tendance à s'amollir, à refermer les plaies. Mais toi, Law, tu ne dois pas oublier. C'est une belle violence qui s'agite en toi. Chaque fois que cette haine voudra se tarir, rappelle-toi ce qu'ils t'ont fait. Souviens-toi du nombre de morts ; s'il le faut, recompte-les dans ta tête avant de t'endormir. »
Si proche, Law devine le regard de Doflamingo derrière le verre teinté de ses lunettes. Sa petite main se coupe avec le tranchant du couteau qu'il serre de toutes ses forces. La perruche s'agite un peu plus dans sa prison d'argent.
« Pourquoi crois-tu que les hommes s'entre-tuent ? Qu'est-ce qui les fait passer à l'acte ? Est-ce la haine, la folie, la bêtise, la foi, ou pire, la justice ? Vois-tu, Law, c'est d'abord et avant tout parce qu'ils le peuvent, parce qu'on les autorise, parce qu'on les pousse même parfois, que les hommes tuent d'autres hommes. Toi et moi, on est des victimes de ce même système, de ce cycle sans fin. Il est bien normal, alors, qu'on réclame aussi notre part de vies à prendre. »
Mais la question demeure pleine, entière : combien faudrait-il en faucher pour obtenir réparation ?
« Tu ne fais pas partie des mauviettes, Law. Tu vaux bien mieux que ça. Viens-là, assieds-toi. Raconte-moi ce que c'était, de nager dans cette rivière de cadavres. »
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C'est l'envie pressante de vomir qui tire Law de son sommeil. Il a juste le temps de remarquer qu'il est seul dans la chambre avant de se jeter vers le saut au pied du lit. La bile amère lui remonte l'œsophage et les minutes qui s'écoulent semblent durer des heures, alors qu'il se maudit – sur des générations qui ne verront jamais le jour – d'avoir tant bu hier. La haine bat vivement dans ses tempes alors que le souvenir s'estompe. Doflamingo a toujours eu la mauvaise habitude de s'inviter dans son sommeil, il traîne son fantôme depuis assez longtemps maintenant pour que ça ne lui fasse plus ni chaud ni froid. Il est même surpris de ne pas avoir rêvé de lui, depuis leur départ de Dressrosa.
En temps normal, Doflamingo ne vient jamais seul ; ses apparitions s'accompagnent toujours du vent froid de l'hiver et de quelques flocons de neige. C'est assez rare qu'il se remémore cette petite année passée avec la Family, avant cette tournée agonisante des hôpitaux. D'abord, parce qu'il en garde un souvenir amer, et ensuite parce que cette période a tristement été… la plus belle de sa vie.
Maintenant, cependant, il se souvient de la fascination étrange que Joker nourrissait pour le drame de Flevance. Il avait ce livre, probablement interdit aujourd'hui, qui retraçait les événements d'un point de vue historique, soi-disant neutre ; toutes les semaines, tous les soirs parfois, il prenait Law à part pour l'interroger sur sa véracité, pour lui faire raconter tout ce dont il avait été témoin. Pour ne pas laisser la plaie cicatriser.
Ça faisait triper ce connard fini, de tisser des liens traumatiques avec un gamin de dix ans.
Le pire, c'est que le gosse qu'il était se pliait si docilement à l'exercice ; il pouvait réciter les noms et les âges de ses amis décédés, méthodiquement, raconter comment la population avait fini par se révolter, expliquer quelles balles l'armée du gouvernement avait utilisé pour tous les abattre. Parce qu'il ne devait pas oublier. Pour Lami. Pour ses parents. Pour le peuple de Flevance dont il était probablement le seul survivant.
Ironie du sort, c'était Doflamingo qui lui avait permis d'enfouir tous ces souvenirs dans le fin fond de son crâne, occupé comme il l'était à vouloir se venger de lui.
« Raconte-moi ce que c'était, de nager dans cette rivière de cadavres. Comment tu as fait pour t'en sortir, Law ? »
Putain de malade.
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Il fait presque nuit, en cette après-midi noire de suie. À quelques encablures de l'endroit où ils ont mouillé l'ancre, une île volcanique anime les cieux de ses grosses volutes de fumée, opaques et épaisses, et les montagnes grondent jusqu'à faire vibrer l'air sur le pont du navire.
Nami leur a dit que le log mettrait moins de deux heures à se recharger, alors une petite équipe d'aventuriers, Luffy en tête, a décidé d'aller jeter un coup d'œil à cette terre inconnue et inhabitée, pour refaire leur stock de gibier.
Maintenant, il n'y a sur le pont que la silhouette squelettique de Brook, debout sur la figure de proue à jouer sa symphonie pour poissons du nouveau monde. Il a ressorti son violon pour l'occasion et les clapotis des vagues contre la coque semblent applaudir avec enthousiasme sa prestation.
La scène, à bien des égards, a l'air cauchemardesque ; un cadavre chantant à la mer noire de cendre sa litanie obscure, le dos d'un volcan au loin prêt à exploser. Mais si on se penche par-dessus la rambarde, on verra une ribambelle de demoiselles, labres et poissons-clowns, aux couleurs chatoyantes et formes amusantes, danser dans l'eau profonde la valse étonnante d'une journée de fin du monde.
Law, le dos appuyé contre le mat, écoute sans l'entendre la musique endiablée qui monte haut dans le ciel ; de tous les membres d'équipage qu'il a pris l'habitude d'éviter, Brook se trouve en troisième position, juste après Chopper (depuis leur discussion douloureuse, il préfère éviter de lui donner l'occasion de se blesser inutilement de nouveau) et Luffy, qui fait comme si la nuit dernière n'avait été qu'une hallucination causée par la fièvre. Law attend patiemment la prochaine île, vaste et peuplée, pour leur faire ses adieux ; il s'agit maintenant de ne plus leur causer de tort, de sauver les meubles et ne pas aggraver les choses.
S'il évite Brook, c'est parce qu'il l'a toujours sur le bout de la langue, cette chanson entêtante ; depuis que Law s'est souvenu d'un couplet entier, c'est comme si le tombeau de ses souvenirs s'était ouvert et qu'ils affluaient à la surface comme des bulles d'air venues des profondeurs.
L'amnésie lui convenait pourtant très bien.
Ce soir, si tu veux bien...
Oublions le froid qu'il fait dehors...
Valsons, jusqu'au matin...
Le feu tiendra jusqu'à l'aurore...
La sensation d'une main minuscule et glaciale, posée sur son épaule, le fait sursauter et reprendre pied à la réalité. Il se redresse avec l'intention de se faire un café serré et bien chaud, de quoi chasser la ritournelle que Brook reprend gaiement pour amuser les poissons.
Arrivé devant la porte de la cuisine, cependant, sa main se suspend sur la poignée ; à l'intérieur, Zoro et Sanji discutent en faisant la vaisselle et, si leur relation biscornue n'a plus rien pour l'étonner, c'est la teneur de leurs propos qui l'interrompt dans son geste.
« Tu sais comme moi qu'il ne peut pas rester. »
À travers le carreau de la petite fenêtre, Law les observe lui tourner le dos ; Zoro a les bras plongés dans l'évier jusqu'aux coudes, et Sanji essuie les verres en faisant les cent pas.
« Mais on ne peut pas non plus le laisser partir comme ça…
— Tu as déjà vu un capitaine, un qui mérite son titre, abandonner son équipage ? Non, car les types qui se défilent, dans le monde de la piraterie, on appelle ça des moins-que-rien.
— Tu es dur. Ce n'est pas vraiment comme s'il avait eu le choix ! »
Zoro secoue doucement la tête, le visage neutre.
« Tu as raison, je te l'accorde. Mais s'il ne veut pas les rejoindre, il n'a qu'à les dissoudre. Au moins, il leur doit une explication. À leur place, je n'aurais que faire d'un capitaine de ce genre, incapable de prendre ses responsabilités. C'est malheureux, ce qui est arrivé à Wano. Mais c'est arrivé. »
Sanji se frotte vivement les cheveux après avoir reposé son verre à pied. Ça lui donne un air fou, avec ses mèches en pétard.
« Je ne dis pas le contraire, cette situation ne peut pas durer éternellement. Pourtant, il y a un truc qui me chiffonne… Tu vas dire que tu t'en contrefiches – toi et Luffy, vous êtes pareils – mais je suis sûr qu'il a ses raisons.
— Bien sûr qu'il a ses raisons.
— Tu dis que c'est un moins-que-rien et qu'il se défile, mais tu étais là quand c'est arrivé. Tu trouves qu'il avait l'air d'un type qui ne sait pas prendre ses responsabilités ? »
Par pure frustration, Sanji tire l'une des chaises de la table pour s'y asseoir, avant de se relever aussi sec.
« Et d'ailleurs, Chopper a réussi à avoir quelques bribes d'informations, il n'a pas voulu trop m'en dire, mais il avait l'air inquiet. Donc, avec Nami, on a beaucoup réfléchi et on aimerait que Law reste encore quelques îles de plus, histoire de tirer tout ça au clair. Je pense que l'équipage a un impact positif sur lui… Bon sang, je pense même qu'on pourrait l'aider.
— Nami et toi, vous êtes trop sentimentaux, vous le couver. Mais c'est comme avec Robin, si vous voulez lui faire cracher le morceau, il va falloir employer les grands moyens.
— Ne mêle pas Robin-chwan à cette conversation, ça n'a rien à voir !
— Ça a tout à voir, justement. Que ce soit Robin, Nami, ou même toi, vous vous êtes complu dans le faux, dans le paraître, pour fuir un passé qui vous pourchasse. Tout ça, cette façade que vous vous êtes construite, ce n'était que du flan. Le passé finit toujours par nous rattraper.
— Oï, Marimo... »
Il y a un coup de pied qui veut partir, mais le sabreur ne lui laisse pas le temps de répliquer.
« Tu as raison, j'en ai rien à faire de son histoire, je me contrefous de savoir si sa mamie faisait les meilleures tartes du monde ou si son père était une ordure. Mais il faut apprendre à regarder ce passé en face, à faire honneur à ses origines. Et peu importe ce qu'il traverse, ça ne lui donne pas le droit de jouer avec notre capitaine. Vous avez su sortir de ces faux-semblants, c'est à son tour maintenant. »
Cette fois, Sanji s'assoit pour de bon, afin d'éviter de casser l'assiette qu'il essuie rageusement avec son chiffon.
« Tu as toujours eu tendance à voir Luffy comme le parfait des innocents. Mais il faut être deux dans une relation. Et je ne suis pas d'accord avec toi : tu oublies que c'est parce que Luffy nous accule qu'on finit par cracher le morceau.
— Bien. Soyons d'accord pour ne pas être d'accord. »
Tandis que le cuisinier s'agite encore en essuyant les couverts que Zoro lui tend, ce dernier pousse un long soupir, retire ses mains de l'eau savonneuse puis les essuie avec un torchon, avant de les poser sur les épaules de l'autre homme pour le maintenir en place.
« L'empathie, ce n'est pas mon truc, tu le sais. C'est pour ça que tu me complètes si bien. Je te respecte et je te fais confiance pour ça, alors je vais patienter. Mais s'il reste aussi ambigu sur ses intentions, je n'aurai pas d'autres choix que d'employer mes propres méthodes. »
Law s'est déjà éloigné, quand Zoro achève leur discussion.
« Il a son aventure, et nous la nôtre. C'est dans l'ordre des choses que nos chemins se séparent. »
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« Une petite ritournelle, pour les âmes esseulées ? Yohohoho... »
C'est Brook qui le trouve, en haut de la vigie. Law lui fait signe de la tête, indiquant qu'il peut entrer, et le musicien ne se fait pas prier. Les fenêtres sont grandes ouvertes, laissant s'engouffrer le vent de la tempête qui s'annonce. Brook joue un air que Law ne connaît pas, avant de s'interrompre pour resserrer les chevilles de son violon.
« D'habitude, je viens ici pour m'exercer et ne pas réveiller Chopper de sa sieste. Est-ce que ça te dérange si je pratique devant toi ?
— Si ça ne te pose pas de problème. »
Une petite mélodie enjouée en guise de réponse, et le squelette se lance dans un récital de ses plus grands tubes en version orchestrale. La musique a l'avantage de vider Law de ses pensées, évacuer de son cerveau la conversation qu'il n'aurait pas dû surprendre. Y repenser, oui. Mais seul, plus tard, dans le froid de la nuit.
Sans surprise, elle finit par venir, cette mélodie entêtante qui le pourchasse sans discontinuer. Il y a un haut-le-cœur qui remonte, alors il s'empresse de l'interrompre.
« Tu es de North Blue ?
— Yohohohoho… Non, pas du tout. J'ai grandi à West Blue. Pourquoi cette question ?
— La mélodie que tu joues, c'est une chanson de North Blue. »
Brook se tait, le regard profond. Il baisse lentement son violon, l'air de peser le pour et le contre ; de quoi, Law l'ignore.
« C'est vrai. Dois-je comprendre que toi, tu es originaire de là-bas ?
— Tu es perspicace (son ton est plus sec que ce qu'il aurait voulu – une pause, le temps de calibrer sa voix, rendre ses mots moins âpres). Ça ne me dit pas comment tu la connais.
— Ah… » le squelette a comme un sourire (difficile à dire, quand son interlocuteur est dépourvu de peau. C'est sa posture qui change, comme s'il plongeait volontiers dans un souvenir lointain, mais chaleureux).
« Vois-tu, cela remonte à tant d'années que je ne suis pas certain de quand je l'ai entendue pour la première fois. Il y avait des hommes de North Blue, dans mon ancien équipage. Je suppose que ça vient de là, c'est même très probable ! Elle m'est revenue un soir, alors que Sanji-san fredonnait en faisant la vaisselle. C'est une très belle chanson... »
Il en joue quelques notes, et l'estomac de Law se noue de douleur.
« Si tu es de North Blue, alors tu vas peut-être pouvoir nous aider, fait le squelette en s'interrompant. Vois-tu, passé le premier refrain, on peine à se souvenir de la suite. Ça tourne un peu à l'obsession, je ne vais pas te mentir. Je crois que l'équipage n'a plus que cette chanson dans la tête – j'ai entendu Robin la chantonner en arrosant les fleurs, c'est pour te dire ! C'est de notre faute, je crois qu'on va finir par inventer des paroles, si ça continue ! »
Il reprend la ritournelle depuis le début et l'ancien corsaire se détourne, le regard rivé sur un point invisible à l'horizon. Le nœud se déplace dans sa gorge, mais au moins, il n'a plus envie de vomir. C'est ridicule, ce n'est pourtant qu'une stupide chanson.
La pluie dégringouline
Sur les carreaux
Le brouillard dessine
Des châteaux d'eau
Il tombe des grêlines
Blanches comme ta peau...
« Je ne savais pas que tu avais fait partie d'un autre équipage, avant celui-ci. »
Ça le coupe en plein milieu du couplet, mais Brook ne s'en offusque pas ; il baisse son archet et s'installe sur un banc, abandonnant de bon gré son projet de répétition. Law est consterné par son propre comportement : c'est rare, qu'il s'intéresse aux histoires des autres. Mais tout vaut mieux que de subir encore cette torture lente et insupportable. En tout cas, ça n'a pas l'air de surprendre l'autre homme, qui lui répond avec l'honnêteté de quelqu'un qui n'a rien à cacher.
« Et bien, oui. On peut même dire que j'ai vécu deux vies, littéralement ! Tu t'y connais en fruits du démon, je crois.
— Le Yomi Yomi No Mi, c'est celui que tu as mangé ?
— Exact. Mes camarades se sont drôlement moqués de moi, d'ailleurs ! Ils n'avaient pas tort, ça ne me servait à rien à part m'empêcher de nager, une vraie malédiction. Ils avaient fini par faire un jeu : classer tous les fruits qu'ils connaissaient, du plus utile au plus futile. Évidemment, le mien remportait toujours la palme du plus mauvais. J'acceptais ce titre sans rechigner ! »
Le rire chantant, caractéristique, se laisse emporter par les tourbillons du vent.
« Évidemment, il fallait qu'il se montre utile un jour. Je suis mort une fois, d'une bien triste façon. Mes compagnons tous empoisonnés, avec la certitude que j'allais leur survivre... »
Il en parle comme de la fin d'une pièce de théâtre tragique ; leur orchestre mortuaire, le dernier chant des condamnés, enregistré sur un tone dial afin d'un jour tenir la promesse faite à une baleine, un demi-siècle plus tôt.
« Il a longtemps été une malédiction, tu sais. Combien de fois ai-je prié pour mourir avec eux ? J'avais l'impression de les avoir abandonnés. Et puis un jour, le fruit s'est révélé être un miracle. Ma seconde chance au grand jeu de la vie. Il a fallu cinquante ans, mais je suis certain que l'attente en valait la chandelle. Tout ce qui vient maintenant, c'est du bonus ! C'est une belle vie, tu ne trouves pas ? »
Il a les doigts qui fourmillent d'une musique qui veut prendre corps, mais le regard de Law lui fait réaliser qu'il a l'air un peu fou. Ça l'amuse encore plus.
« Ne laisse pas mes mots trop t'appesantir, ce ne sont que les paroles d'un vieil homme après tout ! Yohohoho ! »
Soudain, la porte de la trappe s'ouvre sur Usopp, ses cheveux humides lui tombant sur les épaules.
« Brook, tu peux venir me coiffer ? Ah ! (il remarque Law, assis à la fenêtre) Je vous dérange ?
— Pas du tout, Nez-ya (sa demande l'étonne, mais il ne posera pas de question).
— J'arrive tout de suite. »
Alors que le canonnier s'éclipse aussi vite qu'il est apparu, Brook se relève, époussette son veston et sort de sa poche un tone dial, sous la forme d'un petit bénitier couleur calcaire. Lorsqu'il appuie sur le bouton, c'est la voix de Sanji qui s'élève, posée sur la fameuse mélodie, encore une fois. Il l'arrête cependant au bout de quelques secondes, pour tendre le coquillage au chirurgien.
« Voilà où on en est, si ça te dit de te joindre à nous dans cette enquête presque archéologique ! Est-ce que tu connaîtrais le reste des paroles, par hasard ? »
Pris au dépourvu, Law se retrouve avec l'objet dans les mains, le sentiment qu'on vient de lui tendre un piège et qu'il est tombé les deux pieds dedans. Il ne sait pas trop quelle émotion s'agite dans son for intérieur ; l'envie fulgurante de jeter le coquillage par la fenêtre le traverse le temps d'un instant. C'est ça, ou il pourrait se défenestrer directement. Plus rapide.
« Non, je ne m'en souviens pas (il hésite, devine une moue déçue sur le visage de son vis-à-vis)… mais, dans mes souvenirs, elle se joue au piano. Peut-être que ça pourra vous aider à vous rappeler.
— Et bien, c'est vrai, maintenant que tu le dis... »
Ça bourdonne fort dans la boîte crânienne du chirurgien, alors que sa vue se brouille et que les sons alentours s'estompent ; tellement qu'il ne remarque même pas que Brook reprend la ritournelle au violon, comme pour la goûter avec cette nouvelle perspective.
Il tombe des grêlines
Blanches comme ta peau
Ma belle Amandine
Restons bien au chaud...
Finalement, le malaise s'estompe à la fin du premier couplet.
« Est-ce que tu veux que je te joue quelque chose d'autre, avant que je m'en aille ? »
La voix de Brook finit de lui faire reprendre conscience.
« Non, merci. Plus tard, peut-être. »
Le musicien lui adresse ce qui semble être un sourire. Il hésite à s'en aller, mais la voix d'Usopp, depuis le pont, l'intime au mouvement.
« J'imagine que Chopper et toi n'allez pas être d'accord avec ce que je vais dire, mais il n'y a pas meilleur remède que la musique. En particulier quand la blessure est intérieure, si tu veux mon humble avis. En tout cas, c'est une confidente qui ne te trahira jamais – le squelette va pour s'en aller, avant de rebrousser chemin – oh et, s'il te plaît, n'hésite pas à enregistrer sur le tone dial si le reste de la mélodie te revient ! »
Sa haute silhouette finit par s'engouffrer dans la trappe jusqu'à disparaître. Le silence reprend sa place, une fois que le violon se tait.
Mais Law n'est pas seul. Il ne l'est jamais vraiment. Il a des fantômes qui s'agitent joyeusement tout autour de lui, dans un brouhaha constant, et certains sont plus véhéments que d'autres.
« Je ne pensais pas que tu faisais partie des mauviettes, Law. »
« Je ne veux pas me souvenir. »
« Ne fais pas l'idiot. Allons, reprenons depuis le début : tu caches ta petite sœur dans l'armoire. Et après, qu'est-ce qu'il se passe ? »
À dans deux semaines pour le Chapitre 14, Adieu tristesse.
