Le soleil plombe, cet après-midi-là, lors de l'une de nos rares journées de répit. Mila s'exerce à la sculpture. Assise à côté d'elle dans la cour, je transcris méticuleusement un conte sur une peau affinée dans le but de le revendre. Je ne sais pas où sont Eimund et Lidia. J'achève une phrase avec mon crayon de charbon quand le bruit de cavalcade d'un cheval retentit. Nous sursautons, ma mère et moi. Mila se lève aussitôt.
-C'est ton cheval? me demande-t-elle.
Je passe les mains dans mes cheveux. J'ai pu m'acheter une jument, il y a peu, à force de pièces d'artisanat réalisés pendant l'hiver précédent, mais le bruit vient de l'est, par delà la route qui dessert le village, et je sens au fond de moi Vinter effrayée par l'intrus qui se dresse devant elle.
-Non, ce n'est pas Vinter. C'est un autre.
Elle hoche la tête.
-Reste ici, m'ordonne-t-elle. Je vais voir ce qui se passe.
Mais je la suis, restant soigneusement quelques pas derrière. J'ai peur, un instant - tout comme j'en ai envie - que ce soit un cheval sauvage à domestiquer, mais l'animal se tient coi, le long de la clôture. C'est un bel animal, couleur bai, les pattes fines et l'encolure haute. Une fillette se tient tout près, une enfant blonde qui ne doit avoir que douze ans, tout au plus. Mila se détend aussitôt.
-Es-tu seule? lui demande-t-elle tandis que je fais quelques pas de plus pour contourner l'enclos, attrapant une carotte pour la tendre à Vinter avec un message de douceur.
Egill surgit à ce moment.
-Que se passe-t-il, sœur?
Il a huit ans, maintenant, et les cheveux châtains et bouclés de Mila. Parfois, je me demande s'il a appris cette façon de parler de sa mère ou de moi. J'hésite.
-Je ne sais pas, admets-je. Une voyageuse, je crois.
Elle est à peine plus vieille qu'Aster. Je referme la clôture, attrape Egill par la main et l'entraine sur le sentier, mon Bely devenu adulte et chasseur nous précédant. Ma cape virevolte à chaque pas et chaque coup de vent, et je m'assure qu'elle dissimule bien le couteau à ma ceinture. La fillette nous regarde approcher avec un regard circonspect, mais un grand sourire est imprimé sur son visage. De près, je vois qu'elle porte une jolie robe neuve et une cape coupée dans un bon tissu, mais ceux-ci sont détrempés, tout comme ses longs cheveux. C'est moi qu'elle dévisage, avec ma peau brune et mes cheveux noirs, mais elle affiche un grand sourire et je me rends bien vite compte qu'elle rit.
-Tu es japonaise? me demande-t-elle, touchant ma main et les deux anneaux que je porte au pouce - la bague d'argent de Lena et celle de cuir cousue de la main de Rolf- comme si elle ne pouvait pas s'en empêcher.
-Je ne sais pas, que je réponds, très honnêtement. Je suis ici, maintenant.
-Anna, tu peux trouver tes sœurs? me demande ma mère. Vous nous rejoindrez après.
J'opine, reprenant la main d'Egill, Bely toujours sur les talons. Le domaine est vaste. Quand nous sommes assez loin, nous nous glissons derrière un bosquet, quêtant un indice, n'importe quoi qui satisferait notre curiosité. Me voilà donc avec le même niveau de maturité qu'un enfant de huit ans.
-Maman serait furieuse, lâche Lidia en s'accroupissant près de nous.
Elle rit en se baissant un peu plus. Elle est blonde, elle, et le blond est peut-être une plus jolie couleur que mon noir mat, mais elle sert aussi à faire repérer Lidia à des mètres. Le noir n'est pas non plus une couleur fréquente dans la nature, mais en comparaison, je passe inaperçue.
-Avez-vous vu Aster? nous demande-t-elle.
Je fais signe que non. Bely choisit ce moment pour glapir. Il l'a probablement vue, lui, mais je ne l'écoute pas.
-Chut! je fais aussitôt.
Lidia rit en silence.
-On dirait presque une héroïne de contes, quand tu fais ça.
-Arnví qui parle aux animaux, surenchérit Egill.
-Dans les contes, parfois les animaux parlent, que je réponds, feignant l'innocence sans trop savoir pourquoi, à la longue.
Ma sœur me fixe, ses yeux bleu sombre riant à sa place. Pour m'en détourner, je jette un coup d'œil par dessus le muret et fait aussitôt signe aux autres que nous devons partir, là, maintenant. Eimund arrive dans notre direction. Lidia rabat sa capuche de fourrure grise sur ses cheveux dorés et nous nous frayons un chemin dans la végétation jusqu'à avoir enfin de la place pour nous mouvoir. L'instant d'après nous courons dans la plaine en hurlant de rire, tous les quatre, même Bely. Si Eimund ne nous avait pas vu, maintenant, il n'a pas pu nous rater.
Quand il nous rattrape, de mauvaise humeur, il nous force à nous rentrer et à nous changer.
-Est-ce que tu sais qui c'était? que je demande en attrapant une autre robe.
Il fronce les sourcils.
-Oui, dit-il avant de disparaitre avec Egill dans la pièce adjacente.
Lidia et moi nous réchauffons près du poêle, ôtant nos manteaux détrempés et les mettant à sécher avant de renfiler des tenues propres. Bely, lui, se roule en boule dans un coin de la pièce, là où la chaleur doit être idéale.
-C'est vrai? me demande ma sœur. Tu leur parles?
-Je comprends, oui.
Ses yeux se mettent à briller.
-C'est génial, souffle-t-elle. Tu es télépathe, alors?
-Je ne sais pas.
Pas exactement, du moins: je n'entends pas clairement de pensées, plus souvent des impressions et des émotions.
-Sans doute, oui.
Un silence flotte tandis qu'elle approche ses mains pâles du poêle.
-Pourquoi n'en as-tu jamais parlé? me questionne-t-elle enfin.
-C'est bizarre à dire. Quand je l'ai réalisé, je pense que… que je ne voulais pas paraitre plus bizarre que je ne l'étais déjà.
-Mais tu devais le sentir, non? objecte-t-elle.
-Ah ha. Mets-toi à ma place, vous êtes déjà ma troisième famille.
Je ramasse la brosse dans le panier à nos pieds, en bois et sertie de poils de sanglier, qui côtoie une autre création de Mila taillée dans un os de bois de cerf, et la lui tend.
-Mais n'est-ce pas différent, avec nous? reprend Lidia.
-Si, bien sûr que si.
Ses mains, derrière moi, s'acharnent à démêler ma chevelure.
-Je leur dirai ce soir, je réponds à son reproche silencieux.
Elle me sourit. Un sourire complice, d'une sœur à une autre. À mon tour, je m'attaque à ses mèches blondes. Quand je termine, nous nous jaugeons l'une l'autre. Nous finissons par nous sourire. Je siffle Bely et nous nous glissons dans la salle à manger. Nos parents et notre frère et notre sœur nous y attendent déjà, avec notre jeune invitée. Elle me regarde, encore, lorsque je m'assois, et je comprends pourquoi. J'ai beau aimer cet endroit, je fais toujours bizarre, à première vue, dans cette famille. J'essuie mes mains sur ma robe verte, lui tend la main pour tenter de reprendre une contenance.
-Mon nom est Anna, et voici ma sœur Lidia.
-Et Aster! crie notre petite sœur, de l'autre côté de la pièce.
Egill, lui, ne fait que sourire de son sourire édenté.
-Anna, répète la fillette. Tu es russe?
-Ma mère l'est, dis-je en désignant Mila.
C'est bien pratique.
-Mais j'ignore qui était mon père biologique, dis-je en souriant à Eimund. Je n'ai pas besoin de le savoir.
Il venait de l'est, disait Natya, tout aussi blonde que Vladen. C'est tout ce que je sais de lui. Peut-être est-il japonais, comme l'a cru la fillette - je ne sais pas, mais il était asiatique.
-Elle est ma fille, maintenant, sourit mon père avec émotion.
La fillette sourit. Elle parait bien mieux, maintenant, au sec et au chaud. Elle prend ma main avec une attitude solennelle et si enfantine à la fois.
-Je m'appelle Freya.
…
Une fois la fillette partie, la révélation de mon étrange pouvoir provoque tout d'aussi étranges réactions.
-Pourquoi ne nous l'as-tu jamais dit? me demande Mila.
-Je ne sais pas, dis-je encore, comme une litanie. J'ai eu peur, je crois.
De sa déception transparait un pâle sourire amusé.
-Oh, Arnví. Crois-moi, j'ai vu beaucoup plus spectaculaire que le fait de parler aux animaux.
Je crois qu'il s'agit d'un compliment… en tout cas, une façon de le présenter comme une normalité. Je souris en retour et elle passe une main sur mon front, repoussant ma frange.
-Est-ce pour cette raison que tu transformes lentement notre maison en zoo?
-Je pourrais faire pire, que je dis. Ne me mets pas au défi.
Seul Eimund ne dit rien, me regardant sans un mot. Mila finit par l'interpeller.
-Je crois que je l'avais deviné, me dit-il alors, esquissant un sourire, mais son regard ne change pas.
Je finis par oublier sa réaction, toutefois, au fil des semaines, quand les premiers échos de la guerre nous parviennent. Il nous faudra des semaines pour savoir ce qui s'est passé, exactement - comme la grande prêtresse Hilda a été trompée et les guerriers divins avec elle. Mais la plupart d'entre nous ne nous en préoccupons pas comme nous devrions. Nous avons été loin des combats, après tout, et nous avons davantage à nous préoccuper de l'hiver qui vient.
-Nous organisons une dernière expédition, m'informe Rolf. Vous viendrez, Lidia et toi?
-Bien sûr, confirme-je.
Il a appris, lui aussi, mais pour lui et pour les autres, ce n'est rien. Il sourit, manifestement content de ces semaines que nous passerons ensemble. Il se penche pour m'embrasser, brièvement, et sa bague effleure la mienne.
…
La naissance du premier poulain de Vinter a lieu exactement six jours après mon vingtième anniversaire, plus ou moins un an après la visite de Freya et huit mois après la fin de la guerre. Je l'appelle Volk, pour faire rire Rolf, présent de plus en plus souvent.
-J'aurais préféré une femelle, je lui avoue.
-Il fera un bon cheval, répond Rolf. Et il y en aura d'autres, des occasions.
-Je sais.
Je laisse Volk aux bons soins de sa mère et je sors de l'écurie pour le rejoindre. Il a raison, je le sais. Volk me sera bien utile, dans un an ou deux.
-Peut-être pourrons-nous avoir un plus grand jardin, je souligne soudain, avec un deuxième cheval pour nous aider.
-Ce n'est pas un cheval de trait, Arnví, objecte-t-il.
-Je sais.
Je regarde le jardin avant de m'avouer vaincue. Je verrai à ça plus tard. Rolf et moi contournons le bâtiment et nous engageons sur le chemin.
-Tu as l'intention de te lancer dans l'élevage? me demande-t-il sérieusement, en route.
Je repense à Cherny qui a disparu la première année puis à Pestry, repartie à son tour dans la forêt. À Sery, restée avec Aster, et Bely toujours derrière mes pas. À Vinter et à Volk… et aux suivants, peut-être.
Rolf pense que je leur parle. J'ai renoncé à démentir il y a longtemps.
-Je suppose que oui.
Il sourit. Lui, dont le principal gagne-pain consiste à travailler le cuir, n'aurait aucune idée de comment s'y prendre comme je le fais, et ce simple fait me vaut une certaine admiration. Je souris en retour. Je n'ai besoin de rien pour le comprendre.
-Tu t'imaginais faire ça, un jour?
-Non. Mais ça me convient.
-Tu regrettes, parfois, de ne pas être restée là-bas?
Je fais non de la tête. Évidemment que non. Je regrette… je regrette mes mères, mais rien ne les aurait fait revenir.
-Sinon… je regrette la nourriture, parfois.
Sur cette terre pauvre en ressource, c'est une nécessité absolue. La simple idée - et la formulation - le fait rire.
-C'est tout?
-Oui.
-Tu as grandi dans un château!
Je souris.
-J'ai grandi dans un château à manger des restes et me prendre des regards que personne n'aimerait. Ici, je suis libre.
Je caresse la bague qu'il m'a donnée et dont il porte la jumelle. Une promesse que d'ici cinq ou six ans, si rien ne change entre nous, nous nous installerons dans la même maison. Je ne suis pas amoureuse, et je ne crois pas qu'il l'est davantage, mais je ne suis pas naïve à ce point. Mon geste le fait sourire.
-Cela ne te dérange pas? me demande-t-il en saisissant ma main, sa bague contre la mienne, encore.
-Non. Je suis partie pour ça, aussi.
Je sens le poids du crucifix à mon cou, que je n'ai jamais ôté, pour le souvenir de Natya. Je ne saurais jamais si, là-bas, j'aurais pu trouver quelqu'un qui me regarde comme ça.
-Et pour rien au monde, je ne renoncerais à cette vie-ci, conclus-je.
Nous nous sourions. Idiots, peut-être. Mais peu importe.
