Notre première expédition, l'année suivante, est organisée dès le début du printemps. Nous sommes un peu plus nombreux que la dernière fois: à Osbern et sa compagne, partis cultiver leur propre terre, ont succédé des adolescents. La plus jeune d'entre nous n'a que quatorze ans. Je la regarde agir au quotidien avec un sourire. D'ici un an ou deux, Aster se joindra probablement à nous.
-Oh, je ne crois pas, dit Lidia. Aster, chasser? Elle a trop d'affection pour Sery.
-Je ne vois pas le problème, dis-je, regardant Bely se rouler dans de la neige tardive, celle qui ne fond jamais complètement.
-Pour elle, ç'en sera un.
Hum. Après un moment, je finis par acquiescer. Je comprends, je crois. Elle sera meilleure fermière que chasseuse. N'empêche.
-Tu es fâchée parce que ta sœur dit qu'elle ne viendra pas? s'étonne Rolf.
-Je ne sais pas. C'est idiot. Mais je pense que j'aurais aimé lui apprendre.
Ainsi, Lidia, Aster et moi aurions pu chasser ensemble pendant au moins deux ou trois saisons. Egill, lui, n'a encore que dix ans. J'aurais de la chance si j'assiste à sa première saison.
-C'est une drôle de nostalgie, relève Rolf en riant.
Je donne un coup sur sa poitrine, sans frapper fort.
-Ne me juge pas.
-Je ne te juge pas! C'est juste que…
-C'est un jugement, ça, que je réponds à sa place en poursuivant.
Les autres rient et nous finissons par nous taire, nous accrochant toujours l'un à l'autre. Les nouveaux sont perplexes, mais nous, les "vieux", nous nous connaissons tous. Lidia rit, même. Je lui adresse un signe et elle détourne le regard, toujours ce grand sourire aux lèvres.
-Partons, dis-je sans réfléchir à l'oreille de Rolf, toujours dans ses bras.
Il me dévisage avec un air incrédule.
-Quoi?
-Ce soir. Laissons nos prises aux autres et partons.
Je resserre ma prise sur sa chemise.
-J'ai toujours voulu voir la mer. Pas toi?
Il me fixe toujours, mais un petit sourire s'immisce lentement sur ses lèvres. Il n'acquiesce pas. Ce n'est pas la peine.
…
Je laisse Lidia au petit matin, après un bref au-revoir, la chargeant de distribuer au groupe ce que nous n'emportons pas avec nous. Ainsi, le jour à peine levé, Rolf et moi nous enfonçons seuls dans la forêt, dans notre propre direction, prenant Vinter et Bely avec nous.
-Tu n'as pas changé d'avis? me demande-t-il, aux alentours de midi. Il est encore temps de rebrousser chemin.
-Non.
-Parce que ce serait mieux, quand même.
-Non. Nous avons un cheval, c'est suffisant.
-Nous avons un cheval pour deux.
-Que veux-tu que je te dise? Tu préfèrerais porter ton sac, ou tu préfères que Vinter le fasse?
Il acquiesce à contrecœur, et je vois bien que cela ne lui fait pas plaisir. Je lui demande s'il veut renoncer et il rit.
-Renoncer à plusieurs semaines en tête à tête avec toi? Jamais de la vie.
Nous nous engageons donc dans les terres, plus loin que nous ne sommes jamais allés. Nous nous reposons régulièrement, autant elle que nous. Nous dormons toutes les nuits à la belle étoile. Je m'en amuse, un soir.
-Ils doivent être rentrés, en ce moment, que je fais remarquer à Rolf.
-Peut-être, sourit-il.
Je penche la tête en arrière et contemple le ciel noir.
-Ne t'inquiète pas. Il nous reste encore des semaines avant que le froid ne tombe vraiment.
-Je ne m'inquiétais pas.
Contournant le feu, il vient s'assoir près de moi. Tout près, enlacés.
-Tu sais les reconnaitre? me demande-t-il.
-Non. Toi?
Il secoue la tête.
-C'est juste un beau spectacle.
-Le ciel a toujours été le même, d'aussi loin que je m'en souvienne, que je rajoute. Le même que quand j'étais petite, avec Natya et Vladen. Le même que quand j'étais servante, élevée par Lena.
Il sourit.
-Je n'ai jamais voyagé.
-Pourquoi dis-tu ça? Tu aimerais voir le monde?
-Je ne sais pas.
-Personnellement, Blue Graad ne me manque pas.
Cette fois, le silence se fait.
-Pourquoi la mer? me demande soudainement Rolf. À quoi bon?
-Je n'en ai aucune idée. J'en ai eu envie, c'est tout.
Je me mets plutôt à fixer les flammes, chaudes et presque tangibles.
-Mais tu es venu, non? Pourquoi?
Il rit.
-Je te l'ai dit, Arnví.
-Tu veux me faire croire que tu n'as que mes beaux yeux comme motivation à accomplir un voyage de… de quoi, un mois? Un mois et demi?
Je le toise en riant, à la lueur des flammes. Sa peau pâle ne masque pas ses joues rouges.
-D'accord, admit-il finalement. Je me suis dit que… que nous pourrions mieux nous connaitre, peut-être. Et tu semblais si heureuse, quand j'ai dit oui. Alors, je t'ai suivie.
Sa main se glisse dans la mienne, sa bague crissant contre la mienne.
-Tu es sincère?
Il opine, sourit, et je l'embrasse. C'est doux, étourdissant presque. Nous sommes seuls et rien ne nous regarde, sauf les étoiles, et dans cet espèce de vide perturbant et presque magique, je me dis que c'est vrai, que je l'aime et qu'il m'aime.
…
Nous arrivons finalement dans un petit village côtier, nous installant temporairement dans la première maison dont les occupants acceptent de nous héberger et laissant Vinter dans l'écurie la plus proche. Notre hôte est un bel homme, un peu plus vieux que moi, le visage sévère et les cheveux ras. Il me fait un peu penser à Eimund, cependant. Son regard ne change pas quand il me voit.
-Arnví Eimudardottir, me présente-je quand même, au cas.
Il a un sourire indulgent et je constate avec surprise puis avec soulagement que ma propre attitude l'amuse.
-Bienvenue, Arnví.
Il ne me dit pas son nom.
Dès le deuxième jour, au tout petit matin, je presse Rolf pour nous rendre sur la plage. Il me jette un regard incrédule: nous sommes à peine installés.
-S'il te plaît, insiste-je avec une moue digne d'Egill, qui, je le sais, fera céder Rolf.
Une heure après, notre diner de pain et de viande dans nos poches, nous sommes sur la grève, à observer le ressac.
-Est-ce ce que tu voulais? me demande Rolf.
J'hésite. Il me fixe, perplexe, de ses grands yeux gris.
-Je ne sais pas, admets-je finalement. C'est gris et sombre comme la colère. Je m'attendais à…
Mais je ne termine pas. L'énergie de l'eau et de la vie qu'elle contient a quelque chose de furieux. Je ne sais pas comment l'exprimer. Mais Rolf rit.
-Je pense que si nous nous dépêchons un peu, nous pouvons embarquer sur le prochain bateau de pêche.
J'accepte. L'équipage nous laisse monter sans difficultés, contre un peu d'aide. L'expérience est différente. La coque fend les vagues grises et les embruns viennent me frapper le visage. Ici, je comprends que je n'ai pas à redouter la mer, comme je l'ai cru un instant; elle peut être apprivoisée comme tout le reste. Alors je ris avec Rolf, hilares que nous sommes, idiots.
-Es-tu satisfaite? me demande-t-il encore.
Cette fois, je souris.
-Bien sûr que si.
Et je l'embrasse, renouvelant notre vœu ici encore, pour la troisième fois, celle-ci entre le vent, le sel et les vagues. Je ne sais pas quelle divinité nous lie l'un à l'autre, ni même si cela a la moindre importance. C'est fait, c'est tout.
…
Notre mariage - notre premier - est célébré dans ce village, sur la côte. Nous ne demandons rien. Les habitants semblent plus qu'heureux d'avoir une occasion de fêter. Nous nous asseyons, Rolf et moi, au centre de la tablée, tout près de notre hôte. Nous mangeons, buvons, rions, jusqu'au moment où mes perceptions se brouillent. Elles se mêlent, la colère de la mer, le froid des étoiles et les ombres de la forêt. Mais au milieu, nous sommes tous là, comme autant de petites flammes, et je suis l'une d'entre elles, ni différente ni anormale. Ni la chasseuse qui parle aux renards ni l'étrangère à la peau plus sombre que les leurs. Juste une petite flamme.
-À nous deux, dis-je à Rolf tandis qu'une femme remplit mon verre.
-À nous deux, me répond-il doucement, l'alcool dans sa voix qui en distord la couleur et les yeux luisants.
Quelqu'un d'autre reprend le flambeau, prononçant- criant- nos deux noms, à la viking.
-À Arnví Eimdundardottir et Rolf Dagmarsson!
-Aux nouveaux mariés! renchérit quelqu'un d'autre.
Je souris. Ces gens sont dingues. Ça ne m'empêche pas de reprendre une gorgée de bière, histoire de ne pas gâcher la boisson dans mon verre. Et je continue à boire, si bien qu'à la fin, quelqu'un doit me raccompagner à notre chambre. Ce n'est pas Rolf, je le sais, je le sens.
Quand je me réveille, le lendemain matin, cette histoire de couleurs est la première chose qui me revienne à l'esprit. Mais quand j'ouvre les yeux et que je regarde Rolf, réveillé avant moi, je distingue quelque chose de nouveau chez lui. Pas une couleur bien définie, mais une énergie douce qui irradie de sa voix, de ses gestes et de la moindre de ses expressions. J'en avais déjà eu un aperçu, mais… jamais aussi clairement.
-Un problème? me demande-t-il en se retournant vers moi.
Je souris, ravie.
-Aucun.
…
Une semaine après notre arrivée, il nous faut déjà nous remettre en route, histoire d'arriver assez tôt pour pouvoir donner un coup de main aux récoltes. C'est à regret que j'harnache Vinter et que nous reprenons le chemin inverse.
-C'était une semaine, Arnví, me taquine Rolf.
-C'était une semaine importante dans ma vie. Et si tu me dis que ce ne l'était pas pour toi, je te laisse ici.
Il sourit, un peu derrière moi, tendant la main pour prendre la mienne. Et il me pose la question à laquelle nous avons tous les deux pensés:
-Comment comptes-tu leur annoncer?
-Je ne sais pas, je reconnais. Peut-être vais-je me contenter d'être franche.
Il se met à rire.
-Peut-être que nous pourrions refaire une cérémonie là-bas, un jour.
-Pourquoi?
-Parce que ça me semble déjà irréel, m'avoue-t-il. Comme si c'était un rêve.
-Ça me fait la même impression. Il y a de bonnes chances que ce soit l'alcool.
-Tu comprends ce que je veux dire, insiste-t-il. Ce n'était pas prévu. Et voilà, nous sommes engagés, sauf qu'ils l'ignorent encore… et que ce n'était même pas officiel.
Je fronce les sourcils. Difficile de lire cette émotion-ci.
-Tu regrettes?
-Non, dément-il, et je le sais sincère. C'est juste que… C'est bizarre de le dire. Allons-nous vivre dans la même maison? Élever des animaux ensemble?
-C'est déjà ce que nous faisons, non?
-Si, sourit-il, rigolant presque.
-Et ma maison est assez grande pour accueillir un habitant de plus.
Je le sens hésiter, tenté. Je connais sa famille, je sais ce à quoi il pense. Mais une part de lui hésite.
-Tu préfères attendre? Et laisser cette soirée derrière comme un souvenir causé par l'alcool?
-C'était une soirée géniale, fait Rolf. Et ce n'est pas ce que je voulais dire.
Mais je sais très bien ce qu'il veut dire. Ce à quoi il devra renoncer.
-Je sais.
Néanmoins, dès notre retour, nous sommes assaillis de questions.
-Qu'avez-vous fait? me demande Lidia.
-Deux mois avec ce beau jeune homme, renchérit Mila en riant. Franchement, dois-je croire que tu n'en a pas un peu profité?
Je souris, rougis peut-être un peu. Je ne peux pas m'empêcher de frôler ma bague, du bout des doigts. Je suis tombée amoureuse, je crois, mais je ne peux pas l'exprimer.
Je ne mentionne pas ce qui s'est passé. Je n'y arrive pas, pas plus que Rolf. Je crois que pour nous deux, ce serait trop bizarre. Mais ces moments restent.
