Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

« La conscience », Victor Hugo


Splinter :

La famille est le cœur de notre existence, c'est par elle que l'on grandit et c'est par elle que l'on souffre. En tout cas, c'était la philosophie qui animait le vieux rat depuis tant d'années. Toujours à l'affût, toujours sur ses gardes, il avait préparé ses fils à affronter l'hostilité et l'incompréhension de l'humanité. Et jusqu'ici, il en était plutôt satisfait. Malgré les nombreux périls qui avaient déjà pesé sur les siens, ils s'en étaient toujours sortis. Pourtant... cela faisait plusieurs jours qu'une aura funeste planait au-dessus d'eux. Il avait beau méditer et prêter attention au moindre signe, il n'arrivait pas à déterminer la source de son pressentiment.

Il avait beau le sentir, bien méditer et se préparer à une difficulté à venir, quand elle survint, elle le prit malgré tout par surprise. La soirée avait pourtant tout d'une nuit calme. Ses garçons étaient revenus de leur patrouille de bonne humeur après avoir attrapé une petite bande de voleurs. Comme à leur habitude, ils s'étaient alors vautrés sur les banquettes improvisées de la salle commune. À grand renfort de pizza et de dessins animés, ils prenaient un peu de temps pour eux. Le soleil se lèverait bientôt sur New York, et ils regagneraient chacun leur lit, dans ce repaire aussi confortable que fortifié.

Enfoncé dans un recoin des égouts, c'était un ancien métro désaffecté, rendu inaccessible à quelques explorateurs qui descendaient dans les égouts new-yorkais en quête d'une dose de frisson grâce à quelques solides grilles et autant de détecteurs de mouvement. Ce sont d'ailleurs eux qui se mirent soudainement à s'affoler. Tout d'un coup, les lumières passèrent au rouge et un bruit strident retentit. Quelqu'un ou quelque chose approchait du repaire.

Donatello fut le premier sur ses pieds, se précipitant sur l'une des consoles de surveillance accrochées au mur.

- Les alarmes ! Il y a quelqu'un dans le périmètre. Il quitta le petit écran pour gagner sa chambre et son bureau où tous ses écrans clignotaient d'une lumière rouge inquiétante. Détecteur infrarouge des tunnels nord... ce sont les Dragons ! Ils sont en train de forcer la grille du conduit, ils arrivent, nombreux et armés !

Léonardo, qui avait suivi son frère, se précipita hors de la chambre du nerd, ses armes déjà en main. Il chercha un instant ses deux frères des yeux.

- Que tout le monde se tienne prêt ! Hurla-t-il à leur intention. Senseï, ils arrivent par la grande porte, ils seront là dans moins de quatre minutes.

Le vieux maître hocha la tête, dégainant la lame cachée dans sa canne sculptée. Tous les mutants devant la porte se tenaient prêts à l'assaut. Dans quelques secondes, les Dragons seraient là, ils n'avaient pas le temps de fuir ou de préparer une véritable contre-attaque. Qu'à cela ne tienne. Splinter connaissait parfaitement les capacités de ses fils et l'adaptabilité était sans doute leur meilleure arme.

- Comment ont-ils fait pour nous trouver ?

- J'en sais rien, Mikey, grogna Raphaël avec un sourire, visiblement emballé par l'idée d'affronter une fois de plus les Dragons

- Ne sous-estimez pas vos adversaires, mes enfants. Ils sont probablement armés, ne leur donnez pas l'occasion de vous blesser. Dispersez-vous dans les ombres, profitez des angles morts !

- Oui, Senseï ! Répondirent les tortues en chœur.

Tous les ninjas se fondirent dans les ténèbres, alors que les premiers hommes de main entraient dans le repaire. Ils étaient au moins une dizaine et avançaient à pas prudents, des fusils d'assaut dans les mains. Ils n'étaient pas là pour une visite de courtoisie. Sans doute qu'ils avaient suivi les garçons quand ils étaient revenus de leur ronde. Splinter en toucherait deux mots à Léonardo quand ils auraient neutralisé ces encombrants invités. Depuis les ombres, il fit signe à ses garçons. Les ninjas agirent en silence, ils étaient dans leur domaine et connaissaient chaque recoin de ces égouts. Les Dragons s'étaient montrés bien mal avisés que de les traquer jusque dans leur antre.

- C'est plutôt sympa comme planque si on oublie l'odeur, railla un des gros bonnets.

- Y a vraiment que des monstres pour vivre dans des égouts ! Commenta un autre.

Ils n'entendirent même pas leur camarade s'évanouir quand Michelangelo, aussi silencieux qu'un chat, l'emporta avec lui dans l'ombre d'un recoin. Il ne vit pas non plus Raphaël assommer un autre, caché derrière l'allonge du canapé. Certains se retournèrent, pas de chance : Donatello en profita pour les neutraliser de deux flèches anesthésiantes. Les Dragons restants mirent quelques secondes à se rendre compte que les lieux n'étaient pas aussi vides qu'il n'y paraissait. Quelques secondes de trop. En panique, ils commencèrent à pointer frénétiquement leur torche partout, cherchant l'origine de la menace.

- Montrez-vous, bande de bâtards ! Hurla le plus nerveux du lot.

Splinter en profita, entrant dans la lumière. Aucun d'eux ne l'avait jamais vu, ni même aperçu contrairement à ces garçons. Leur surprise était totale. Léonardo en profita, se laissant tomber d'un des tuyaux d'évacuation au plafond, écrasant sous lui l'un des truands et neutralisant dans le même mouvement un autre d'un coup de lame. Le vieux rat fondit sur les quatre derniers hommes, filant contre le sol, il esquiva sans peine les balles qu'ils tirèrent dans leur affolement. D'un revers de queue, il fit tomber le plus proche, en se relevant il envoya le manche de sa canne dans la mâchoire d'un second. Le troisième, paniqué, leva son arme, Splinter lui opposa le corps inanimé d'un de ses camarades et le neutralisa de quelques coups bien placés dans le plexus. Il ne restait plus qu'un homme debout. Sidéré, celui-ci ne savait lequel des monstres présents allait lui donner le coup de grâce.

À cet instant, où les mutants étaient persuadés d'avoir repoussé l'invasion, un coup de feu retentit, son écho rebondissant dans les égouts, suivi d'un rire cristallin. Splinter ne comprit pas immédiatement pourquoi le monde s'était mis à pencher autour de lui. Il s'effondra sur le béton dans un cri, aveuglé par un flash de douleur. Il avait été touché. À l'entrée de leur repaire, une petite femme déguisée comme pour un safari souffla sur le canon de son fusil. Encadrée par deux énormes gorilles, elle semblait ravie.

- C'est moi qui ai eu le poilu ! S'exclama-t-elle.

Splinter, tout à sa douleur, n'entendit pas ses fils hurler. Il ne reprit le cours des événements qu'en sentant le poids de Donatello contre lui.

Il faut sortir papa d'ici, il perd beaucoup de sang. Léo, il faut se replier, vite ! Ne partez pas comme ça, mes trésors, gloussa la petite femme en rechargeant son fusil de chasse. On n'a pas fini de s'amuser ! Raphaël vint aider son frère à soutenir le poids de Splinter. Le vieux maître sentait ses forces l'abandonner, alors qu'il luttait pour rester lucide. Léonardo, derrière eux, couvrait leur retraite forcée. Les Dragons commençaient à arriver de plus en plus nombreux, envahissant le repaire, leurs fusils tous braqués sur eux. Le leader grogna et fit signe à Michelangelo. Le jeune mutant lança une bombe fumigène. Un épais nuage de fumée explosa en un instant, séparant les adversaires. Ils n'avaient que peu de temps, ils déguerpirent sans demander leur reste. Splinter songea qu'avec un peu de chance, les Dragons renonceraient à les poursuivre dans les tunnels. Mais rien n'était moins sûr. Alors, pour faire bonne mesure, en passant à la seconde sortie de leur repaire, rassemblant ses dernières forces, le maître ninja tira d'un revers de la queue la corde qui retenait le mécanisme de la grille d'évacuation. La corde céda, barrant le passage aux Dragons et leur laissant la chance de disparaître. Ils avaient réussi à fuir... mais à quel prix. Le maître sentait son dos le brûler atrocement alors que pourtant il tremblait de froid. C'était de sa faute, il s'était montré trop confiant. Lui et ses fils avaient baissé leur garde, et ils en payaient le prix alors qu'ils fuyaient tels des rats dans les tuyaux.

Laissant derrière eux leur maison, leur confort, leur sécurité. Seulement poursuivis par l'écho d'une voix aiguë et enjouée qui chantonnait :

« La chasse est ouverte, bientôt les tortues nourriront le dragon ! »


Casey :

Il n'y a rien de plus pathétique qu'un enterrement dépeuplé. Assis devant la terre fraîchement retournée, Casey contemplait ce bout de terre qui était maintenant tout ce qui restait de son père. Quelques heures plus tôt, il n'y avait eu ni éloge ni curé pour accompagner Arnold Jones dans son dernier voyage, seulement lui et son cœur qui s'enfonçait sous terre chaque seconde un peu plus.

Il était vide. Il n'avait ni larmes, ni mots, juste un immense trou.

Le soleil déclinait. Le cimetière allait fermer. Peut-être que les tortues viendraient cette nuit. Peut-être aurait-il des choses à dire à son père. Peut-être aurait-il des mots pour lui, pour l'aider à remplir ce trou dans sa poitrine. Le gardien lui lança un regard désolé. Le jeune homme regarda encore une fois la terre battue. Il y posa la main. La terre froide et humide était si éloignée du contact chaud et rugueux de la peau de son père. Il se leva et quitta le cimetière que le gardien verrouilla derrière lui. Seul, il prit le chemin pour son appartement.

Casey fut étonné d'encore réussir à marcher. De se rappeler comment mettre un pied devant l'autre. C'était sans doute un réflexe, juste une habitude. Comme respirer, ça ne demandait rien, pas d'effort, pas de réflexion, ni de sentiment. Maintenant c'était toujours comme ça. Il vivait « par habitude ». C'était elle qui le faisait se lever, s'habiller, porter la cuillère à sa bouche. Dans son costume bas prix, Casey continua de marcher toujours porté par ce réflexe primitif de vie. Quand il arriva chez lui, il allait juste attendre. Attendre quelque chose, n'importe quoi. Les premiers jours il avait espéré que ses frères le rejoignent, en vain. Ils n'étaient pas venus le soir où son père était mort, ni aucun autre soir. Les seules nouvelles qu'il avait venaient de quelques messages occasionnels de Raphaël. Les Dragons avaient mis à sac leur repaire, les obligeant à se cacher. C'était le même soir qu'ils avaient incendié la boutique de son père... Depuis, ils étaient en cavale, fuyant et se cachant dans les immenses égouts de New York. Il devrait être avec eux...

Il marchait sans entrain, baladant son regard indifférent sur la ville. Là où avant il voyait de l'espoir, quand il était un justicier au service des New-Yorkais, maintenant il ne voyait plus rien. Car il n'était plus rien. Il était vide. Au détour du carrefour, Casey aperçut un homme. Il aurait pu être n'importe qui, s'il n'avait pas eu ces tatouages sur le bras. Un dragon violet crachant des flammes. Dans ses mains, un petit sachet blanc qu'il tendait à deux ados contre une poignée de dollars.

Pour la première fois depuis des semaines, Casey sentit son cœur bondir. Peut-être y avait-il un sens à tout ça ? Un sens à ce "vide" dans son cœur. Parfois, pour obtenir quelque chose, il faut savoir faire de la place. C'est exactement ce qu'il avait fait, de la place.

S'avançant vers le truand, il ne réfléchit pas, avant de lui mettre son poing dans la figure. Le pauvre hère n'eut même pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait, qu'il se retrouva au sol, roué de coups. Les deux adolescents paniqués fuirent la scène à toute jambe, abandonnant le sachet de poudre blanche sur le trottoir. Casey sentit le vide se remplir, plus il frappait, plus le sang giclait et plus il était empli.

Oui, tout cela avait un sens. Il avait bazardé son cœur, abandonné ses sentiments parce qu'il avait quelque chose de plus important à faire. Et maintenant, il savait ce que c'était. À la place de sa peine, de sa tristesse et de l'amour pour son père, il y avait maintenant assez de place pour la seule chose capable de le soulager... La vengeance.


Splinter :

Les dégâts étaient irréparables. Donatello n'osait pas le lui dire, mais le vieux rat avait tout à fait conscience de l'ampleur de sa blessure. Le coup de chevrotine avait fait tellement de dégâts. C'était une chance qu'il ne soit pas mort. Les plombs avaient labouré son dos, déchiré les muscles dorsaux, cassé l'os de sa hanche, perforé son intestin. Donatello avait fait un travail incroyable, avec des moyens dérisoires. Son père en était extrêmement fier, il était certain que même des chirurgiens n'auraient pas pu faire mieux. Mais il était tout aussi certain qu'il ne pourrait plus jamais combattre. Cette certitude pesait sur son cœur. En partie parce qu'il aimait le combat, mais surtout parce que c'était cette pratique martiale dont il était si fier qui lui avait permis de garder sa famille à l'abri jusqu'à ce jour. Il ne pourrait plus la défendre. Il n'était plus qu'un mutant, un vieux rat ancien maître de ninjutsu.

D'autant que sa famille n'avait jamais autant besoin de lui que maintenant. Cela faisait des jours que les Dragons les traquaient à travers le réseau des égouts de New York. Ils étaient épuisés, et chacun de ses fils le portait à tour de rôle, diminuant d'autant la fierté du maître d'armes qui n'était plus qu'un poids mort.

Pour rajouter à leur malheur... Casey avait disparu. Après l'incendie qui avait emporté le pauvre Arnold, son fils s'était effondré. Les tortues n'avaient pas pu le soutenir dans cette épreuve, préférant le garder à l'écart. Mieux valait que les Dragons ne connaissent pas les liens qui unissaient ses fils avec celui qu'ils considéraient comme leur cinquième frère. Tout n'était que trouble et chaos autour d'eux, ils n'allaient plus pouvoir tenir longtemps à ce rythme.

Il fallait qu'ils trouvent une nouvelle cachette. Un endroit où les Dragons ne viendraient jamais les chercher. Un endroit où ils pourraient reprendre des forces et panser leurs blessures. La lumière du soleil filtrait depuis la conduite d'évacuation.

Splinter et ses fils avaient toujours vécu dans l'ombre depuis leur métamorphose, cachés sous terre, loin des hommes. Mais il n'y a rien de mieux pour cacher un arbre qu'une forêt, quand bien même l'arbre serait particulièrement étrange. En tout cas, il était certain que les Dragons ne les chercheraient pas à la surface, et quand bien même, il serait bien plus difficile à trouver.

Assis dans le tuyau de maintenance, les quatre tortues dormaient les unes contre les autres, adossées au mur de béton. À bout de souffle. Splinter aurait aimé faire de même, mais il n'arrivait plus à dormir, la douleur ne lui laissait aucun répit. Il attendrait leur réveil, car il avait fait son choix.

Il était temps de gagner la surface.


Léonardo :

La pluie roulait sur leurs épaules. Le mutant n'en avait pas fini. Il fonça sur la porte, il devait les rattraper, il devait les éliminer. Prêt à défoncer les gonds, il sentit une main sur son épaule, un ennemi lui avait échappé, s'était approché sans qu'il ne le voie. Léonardo se retourna et tomba nez à nez avec Raphaël, son frère le regardant avec de grands yeux terrifiés. Il lui dit quelque chose, mais Léonardo ne comprit pas.

Il vit Donatello se précipiter sur Michelangelo, son frère s'était évanoui. Léonardo était étrangement détaché de la scène. Il ne voyait que leur frère, les yeux grands ouverts, fixant le vide. La pluie ne le gênait pas, ni le froid. Plus jamais.

Des lumières changeantes éclairaient la ruelle humide, bleue et rouge. Il sentait Raphaël qui le poussait. Il leva ses mains, ses poings serrés sur les manches de ses ninjatos. Le sang coulait le long de la lame, le long du bras de Michelangelo, sur le sol de la ruelle. L'odeur métallique de la pluie.

Ce soir, ils avaient perdu un frère.