Léonardo :

L'odeur était absolument abominable. Mais qu'est-ce que les humains qui travaillaient ici avaient mangé pour que leurs toilettes sentent si affreusement mauvais ? Bien que dégoûté, Léonardo avait maintenant l'habitude des tâches ingrates. Sans s'y appesantir, il se mit au travail pour rendre ces toilettes de nouveau utilisables.

Il entendait derrière lui Michelangelo affairé à nettoyer les lavabos en fredonnant. Les bureaux étaient calmes, et pour cause, les locaux étaient fermés pour la nuit. C'était tout l'avantage de leur job, un job invisible fait par quelques mains anonymes au milieu de la nuit. Il est vrai que leur reconversion n'était pas des plus attrayantes, mais agent d'entretien n'était pas si mal. Il était au sec et ça payait plus que de castagner des truands.

- Hey les gars, faites gaffe, il y a encore quelqu'un qui travaille à l'étage au-dessus, dit Donnie en passant la tête par la porte des sanitaires.

- Ce n'est pas grave, les cinquième et septième, on s'en occupera demain, rétorqua Mickey.

- Je sais. C'est juste au cas où.

Léonardo tira la chasse et sortit des cabinets.

- De toute manière, c'est le dernier sanitaire. On part dans quinze minutes, alors on garde l'œil ouvert et on évite les problèmes.

Donnie hocha la tête, et Michelangelo laissa échapper un jappement satisfait. Ils allaient rejoindre le calme de leur foyer.

Cela faisait presque cinq mois que les trois frères travaillaient pour la société "Clean-Up" de nettoyage. Un job simple et ingrat, mais suffisant pour payer leurs frais. C'était une chance qu'ils aient pu trouver ce job, une chance surtout due au fait que Donnie soit un pro de la falsification de documents. Fausse identité, faux CV, fausse photo. Personne ne savait qui ils étaient, et c'était pour le mieux. Chaque jour, ils venaient aux "Daily Six", dans le petit immeuble de moins de vingt étages, passaient la nuit à nettoyer, et repartaient avant le matin en laissant les clés au concierge. Qui, heureusement pour eux, n'était qu'un vieil homme plus intéressé par son poste de télévision que par l'identité des nettoyeurs.

Comme à leur habitude, ils laissèrent les clés à côté de la télé du poste de garde. Ce soir, Jerry, le concierge, s'était même endormi. Quel chien de garde !

La rue de New York était froide et bruyante. Cette ville, contrairement à Jerry, ne dormait jamais. Discrètement, ils rejoignirent leur fourgon. Donnie à l'arrière, tandis que Michelangelo prenait le volant. Léonardo n'en était pas ravi, mais il était temps que leur frère le plus turbulent sache conduire. Depuis deux semaines, il faisait tous les trajets entre l'appartement et l'immeuble. Il commençait à bien connaître la route, mais cela n'avait pas été simple. Le pare-choc avant pouvait en témoigner. Ainsi que les nerfs de Léonardo.

Ils descendirent dans les bas quartiers, les rues étaient plus silencieuses, sombres et également plus crades. La lumière du réverbère devant l'immeuble grésillait. Mickey tirait la langue en entamant son créneau. Ce n'était pas mal, un peu décalé, mais pas mal. Il prirent comme d'habitude bien soin de tirer leur capuche avant de quitter l'ombre de l'habitacle. Par chance, les résidents étaient des êtres aussi paumés et démunis qu'eux, ils les croisaient peu, et quand c'était le cas, ils ne leur prêtaient aucune attention. Trop concentrés sur leur propre malheur. C'est dans un soupir de soulagement que Donnie ouvrit la porte et que les frères se précipitèrent à l'intérieur.

Assis dans son fauteuil, leur père les attendait en buvant un thé et en tricotant. Il leur sourit.

- Bonsoir, mes fils. Vous avez passé une bonne journée ?

- Salut Pa', répondirent ses enfants en chœur.

Immédiatement, Mickey prit le chemin de la cuisine, suivi par Donatello. Léonardo s'attarda dans le salon :

- Ça va, je crois que les humains ne peuvent pas me dégoûter davantage.

- J'imagine ! Dit le rat en riant.

Il reprit une grande gorgée de son thé encore chaud. Léonardo observa son père avachi. Depuis un an, il semblait plus vieux chaque jour. Son énergie s'éteignait tout comme sa volonté d'agir pour lutter contre. Ils s'étaient tous un peu éteints depuis un an. Il partit vers leur chambre commune, Raphaël n'y était pas. Il n'avait pas fini ses livraisons, apparemment. Léo ne comprenait pas pourquoi il s'acharnait à faire ça au lieu de venir avec eux aux nettoyages. Livreur, c'était dangereux. Si Léo avait gagné une pièce à chaque fois que son frère s'était fait renverser ou avait été amoché sur la route, alors il serait riche. Mais peut-être que c'était pour le mieux, le caractère de Raphaël n'allait pas en s'arrangeant, et il était sans doute préférable qu'il travaille seul, ou au minimum... sans Lui.

L'odeur de la pizza le tira de ses noires pensées, dans le salon Mickey s'était installé à côté de leur père et dévorait une épaisse part de quatre fromages.

- Y a quoi comme film à la télé ?

Sans attendre de réponse, il chippa la télécommande du vieux rat et se mit à faire défiler les chaînes. Donnie le rejoignit. Léo alla également se servir une part. Dans le salon, Donnie et Mickey avaient commencé à se disputer le contrôle de la télé, sous le regard désabusé de Splinter.

- C'est mon tour de choisir, argua le mutant au bandeau violet.

- Ouais, mais tu mets que des documentaires, se plaignait Mickey, moi je veux de l'action !

Il zappa encore quelques chaînes avant de s'arrêter sur un choix. C'était un film qu'ils connaissaient tous bien. "La fureur du dragon".

Léonardo connaissait la chorégraphie par cœur. Combien de fois ses frères et lui s'étaient amusés à imiter Bruce Lee. Pendant un instant, personne ne dit rien. Donnie en oublia de réclamer la télécommande à Mickey. Il essayait d'être discret, mais Léonardo sentait bien tous les regards se poser sur lui. Il détestait ça.

Michelangelo finit par grogner et tendit la télécommande à son frère.

- T'as raison, c'est ton tour, et puis un peu de culturation me ferait du bien.

- Culture, juste culture Mickey, s'indigna son frère.

- C'est bien ce que je disais.

L'acteur au pantalon jaune disparut, remplacé par un documentaire sur le froid vide et abyssal de l'espace. Léonardo mordit dans sa pizza, tiède.


Raphaël :

Raphaël filait à travers la ville. C'était la dernière livraison de la soirée, après quoi il retournerait dans son "trou à rat" (sans offense pour son père) que ses frères appelaient un appartement. Il était fatigué, mais il faisait comme si de rien n'était. Il avait bientôt fini. Sur sa moto, il se faufilait en douceur entre les voitures. Sur le porte-bagages, une commande d'un restaurant quelconque, du thaï, s'il s'en souvenait bien. Justement, il arrivait devant un immeuble en béton générique. Quelqu'un attendait déjà sur les marches, scrutant son téléphone. Un homme d'une trentaine d'années dans un survêtement usé. Comme toujours, Raphaël s'assurait que la visière de son casque était bien rabattue et que ses mains étaient parfaitement gantées.

- Vous êtes M. Haussman ?

- Ouais.

Raphaël ouvrit la caisse de transport et lui tendit son paquet. L'homme le remercia d'un signe de tête avant de retourner chez lui. Raphaël s'apprêtait à faire de même quand un bruit lui fit tourner la tête. Trois hommes avançaient dans la rue. Ils avaient une allure peu engageante, des vêtements flashy et des muscles gonflés à force de stimulants. L'un d'eux arborait un tatouage, un dragon violet.

Raphaël saisit ses saïs et descendit de sa moto. Les trois hommes venaient de tourner dans une impasse, et il les suivit discrètement. Tous trois s'arrêtèrent à la hauteur d'une porte en métal. Le plus petit des trois frappa.

- C'est toi, Mathie ?

- Bien sûr, crétin !

- T'as pas oublié le mot de passe cette fois ? Grogna la voix derrière la porte.

Le plus petit tapa du pied, visiblement énervé.

- Le crime ne paie pas. Le travail non plus.

La porte s'ouvrit et les trois Dragons entrèrent avant de se refermer dans un claquement sonore. Raphaël n'hésita pas. Après avoir attendu quelques minutes, il s'engagea à son tour dans la ruelle. Il frappa, une voix retentit.

- Qui c'est ?

- Raphaël.

Un silence se fit entendre.

- Raphaël... t'es un nouveau ?

- Ouais.

- Le mot de passe ?

- Le crime ne paie pas. Le travail non plus.

La porte s'ouvrit sur un couloir et un loubard chauve. Il était seul avec le gardien. Aussi facile que de prendre une sucette à un bébé.

- Enlève ton casque, mec.

Raphaël ne perdit pas de temps. D'un coup du tranchant de la main, il écrasa les cordes vocales de l'homme puis d'un revers de saï, l'assomma. Il ferma la porte et continua sa progression. Le couloir se terminait sur un sous-sol, où cinq personnes étaient rassemblées. Dans l'angle de la porte, le mutant s'arrêta, écoutant.

- Les ventes ont été bonnes ?

- Pas mauvaises.

Jetant un coup d'œil furtif, Raphaël vit les hommes assis à une table s'échanger ce qui ressemblait à des poches de drogue contre des liasses de billets verts. Raphaël était dans l'une des planques de change des Dragons Pourpres. Le mutant était assez satisfait, cette nuit il faisait bonne pêche, il allait en finir le plus vite possible. Il tira un shuriken de sa poche, visa, et d'un coup le noir envahit le sous-sol. Raphaël avait fait tomber le lustre, qui tomba sur les malfrats avec fracas. Le ninja ne perdit pas de temps, il s'occupa des trois hommes les plus proches d'un simple coup derrière la nuque. Quand les deux autres virent qu'ils étaient attaqués, il était déjà trop tard. Éclairés par leurs téléphones, ils essayaient de trouver l'assaillant, paniqués, hurlant et s'agitant. Un jeu d'enfant. Raph les élimina un par un. Il prit plaisir à les laisser hurler avant de les assommer. Ils ne comprirent même pas qui les avait attaqués avant de finir tous K.O. sur le béton.

Le mutant était ravi, et pour faire bonne mesure, il se saisit d'un briquet abandonné sur la table et mit le feu aussi bien au sac de drogue qu'à celui rempli d'argent. Son travail accompli, il prit le même chemin pour partir, mais tout ne se passa pas comme prévu. De retour dans la ruelle, il tomba nez à nez avec une nouvelle brochette de gangsters. Les deux gars le regardèrent, puis ils aperçurent la porte grande ouverte.

- Chiotte ! Grogna Raphaël tout en fonçant sur les voyous qui avaient déjà dégainé leurs flingues.

Raphaël les renversa et réussit à rejoindre l'avenue. Il enfourcha sa moto sous les menaces et les insultes des truands. L'un d'eux finit par le prendre en joue. Raphaël sentit la balle filer à sa droite, il devait s'enfuir au plus vite. Il entendit une autre balle, il la sentit rebondir sur sa carapace. Le mutant démarra et mit les gaz en remerciant le ciel d'être à l'épreuve des balles. Bien qu'il allait encore devoir rafistoler le trou dans sa veste. Mais cette nuit, il avait donné une leçon aux Dragons Pourpres, alors ça en valait la peine.

Quand enfin il rentra à l'appartement, Splinter était déjà couché, et le soleil commençait à poindre derrière les buildings. Silencieusement, il retira son blouson de moto et entra dans la cuisine. Il prit une part de pizza froide et l'engloutit en deux bouchées. Dans le salon, le lit clic-clac était ouvert. Son père y dormait. Il semblait fatigué, son sommeil agité.

- Tout va bien, papa... murmura-t-il doucement.

C'était sans doute inutile, mais il n'y avait pas de mal à essayer de rassurer le vieux rat endormi. Il était tellement diminué. Il faisait de son mieux pour ne pas le prendre en pitié, mais c'était si difficile de le voir comme ça alors qu'il avait un jour été leur guide à tous. Il soupira, un peu plus fatigué, avant de rejoindre discrètement la salle de bain. Dans la faible lumière de l'aube, son propre visage le regardait dans le miroir. Les années ne le rendaient pas plus beau, de nouvelles cicatrices ornaient ses joues. Un bleu plus ancien avait du mal à s'effacer sur sa pommette, et son bandeau méritait bien un lavage et un raccommodage. Il se passa de l'eau sur le visage. Ça lui fit du bien.

- Tu as recommencé.

Raphaël vit dans le reflet son frère se tenir à la porte. Il n'y avait bien que Donnie pour être encore réveillé à cette heure. Il ne nia pas. Cela aurait insulté l'intelligence de son frère.

- C'était quoi cette nuit ? Un voleur ? Un dealer, ou était-ce encore...

- Les Dragons Pourpres.

Donnie fit la grimace puis apprécia l'état de son frère d'un rapide coup d'œil.

- Pas de bobo ce soir ?

- Non, mais il n'y a un trou dans mon blouson.

- Carapace ?

Raphaël hocha la tête. Le nerd fouilla sa poche et lui lança une petite trousse de couture qu'il attrapa au vol. Il commençait à avoir l'habitude. Donatello était le seul au courant des escarmouches qui rythmaient ses nuits de livraison. Quand on fait quelque chose de dangereux, il vaut mieux que le médecin de la famille soit au courant. Étonnamment, Donnie n'avait jamais essayé de le dissuader. "Comme essayer d'arrêter un cyclone avec sa main", avait-il dit. Pour dire vrai, Raphaël pensait que Donnie approuvait son action. Lui aussi rêvait de voir les Dragons payer pour ce qu'ils avaient fait. Mais il n'avait pas le cran d'y aller sans Léo.

- Fais gaffe quand même, la prochaine fois cette balle ne rebondira peut-être pas," conclut-il en baillant.

- Ne t'inquiète pas, D.

Il le laissa seul. Raphaël devait admettre que son frère avait raison, il avait pris un risque cette nuit. Il n'était ni invincible, ni immortel. Sa tâche serait tellement plus facile s'ils étaient tous les quatre. Raphaël ne se souvenait même pas de la dernière fois où il avait vu Léonardo s'entraîner. Lui qui pensait que son frère était amoureux du Ninjutsu. Comme quoi rien n'est éternel. Il ouvrit le tiroir derrière le miroir. Il y avait cinq paniers avec les effets de chacun dedans. Au lieu de prendre le sien, il prit celui de son frère. Il ne devrait pas, mais il ne pouvait s'en empêcher. Dans le panier, une brosse à dents, un gel douche, du fil dentaire et une boîte. Raphaël s'en saisit. Dedans reposait un bout de tissu. Vieux et élimé, à la couleur effacée mais encore discernable. Il caressa du doigt le bandeau bleu terne. Son frère était là. C'était tout ce qui restait du vaillant ninja. Il ne savait pas si cette image l'énervait ou le déprimait, mais elle réveillait un grand vide en lui.

"Est-ce qu'il l'a vraiment perdu pour toujours ?"

Cette question suspendue ne le quitta pas ce matin alors qu'il retrouvait son lit aux côtés des siens. Allongés, seuls leur souffle affirmait qu'ils étaient vivants. Mais est-ce que respirer suffit à dire que l'on est en vie ?


Léonardo :

Le soleil venait de se coucher. L'heure où les mutants se réveillent. Léo, comme à son habitude, était le premier à se lever. Il n'avait pas besoin de réveil, il n'en avait jamais eu besoin. Ce qui était d'autant mieux, car quand on partage une chambre à quatre, mieux vaut éviter d'avoir un réveil supplémentaire. Tournant la tête, il nota la présence de Raphaël. Il avait dû rentrer très tôt. Il se sentit rassuré de voir tous ses frères autour de lui, en sécurité. Il se leva et partit faire sa toilette. Il aurait bien aimé lui aussi faire la grasse matinée, mais il en était incapable. Incapable d'oublier des habitudes si profondément ancrées en lui.

Quand il avait 15 ans, à cette heure, il se saisissait de ses ninjato et commençait à méditer sur son entraînement quotidien. Ce n'était plus le cas désormais. Dans la cuisine, il se servit un café en regardant par la fenêtre la nuit new-yorkaise.

Bonjour mon fils. Léonardo salua son père qui entra à son tour dans la cuisine à la recherche de thé.

Le vieux rat était tout aussi « matinal » que lui. C'était leur habitude dans cette nouvelle vie. L'ancien maître ninja claudiqua sur sa canne jusqu'au plateau où la bouilloire sifflait. Il avait toujours craint que leur père lui reproche son abandon des arts ninja, mais le vieux rat ne lui en avait pas tenu rigueur. Pour tout dire, il ne lui en avait même jamais parlé. Il s'était contenté d'accepter et de remplacer leur méditation matinale par la contemplation de la grosse pomme derrière leur fenêtre. Contemplation contre introspection.

Avant, le ninja, en se levant, regardait en lui, maintenant il regardait au-dehors, ne tenant plus à savoir ce qui vivait en lui. Il finit sa tasse et gagna l'entrée. Splinter l'interrompit.

- Tu vas te promener ?

- Oui, est-ce que je dois faire des courses ?

- Non, pas la peine, fais attention à toi, enjoignit le rat.

Léonardo enfila une veste par-dessus son pull, cacha son visage et sortit dans la nuit. À chaque fois qu'il sortait de l'appartement, il prenait un risque. Il en était conscient, mais il en avait besoin. Les premiers mois, il était resté enfermé à l'appartement. Mais entre ses quatre murs, ses propres réflexions résonnaient trop fort, alors il avait pris l'habitude d'aller marcher. Il était toujours aussi stupéfait de passer incognito au milieu des humains. Seul dans la nuit, il avait fini par connaître toutes les rues du quartier. Les coins sympas et ceux à éviter.

Mais un lieu en particulier avait sa préférence. Léo s'engagea dans un petit parc, le "Middle Blue Park". Les mauvaises herbes fleurissaient librement sur le chemin de dalle, personne ne prenait soin de cet endroit, c'était un coin à l'abandon. Léonardo ne s'engagea pas dans les fourrés, il savait trop bien le genre d'ordures qu'il pourrait y trouver. Il se contenta d'avancer le long du chemin.

Au milieu du parc, il y avait une ancienne aire de jeux. Les balançoires étaient cassées, le pont de singe troué, le toboggan bossu. Aucun enfant n'y était venu depuis des années. Il s'assit sur le banc juste à côté, non sans y enlever avec dégoût les mégots qui traînaient. Il ne savait pas pourquoi il revenait sans cesse à cette aire de jeux. Chaque fois, l'endroit semblait plus misérable que le jour d'avant. Il ne savait pas pourquoi il y revenais, Sans doute parce qu'il lui inspirait quelque chose sans réellement savoir ce que c'était.

Assis sur le banc, il prit le petit journal que lui avait offert Donnie. "Je n'ai pas de diplôme en psychologie, mais tenir un journal peut t'aider", avait affirmé le mutant au bandeau violet. Léonardo n'avait aucun doute que s'il le voulait, son frère pourrait obtenir un diplôme en psychologie, ou n'importe quoi d'autre. Si seulement ce monde n'était pas aussi pourri et que les universités acceptaient les mutants. Mais à peine eut-il écrit la date qu'une goutte s'écrasa sur la feuille blanche. Levant la tête, Léonardo vit le ciel noir, sans la moindre étoile. Il laissa la pluie tomber sur le carnet, remplissant la page de larmes. Il avait beau être sous la pluie, il ne bougea pas, submergé par l'odeur de son cauchemar. Incapable d'échapper au souvenir qui coulait dans sa tête. Il dut se faire violence pour refermer le cahier dont les pauvres pages dégoulinantes gondolaient déjà. Abattu, il avait perdu le peu de calme que sa marche lui avait accordé, c'est défaitiste qu'il battit en retraite vers l'appartement.

En remontant les six étages sans escalier, un bruit feutré attira son attention, des impacts sur le toit, un peu trop forts pour que ce soit la pluie. Il y avait quelqu'un en haut ? Un frisson désagréable le traversa, un danger potentiel. Il dut retenir sa main tant elle tremblait. Il se disputa intérieurement, s'encourageant à plus de vaillance. Il serra les dents et discrètement s'engagea dans l'escalier de service. Il remarqua immédiatement que l'alarme de sécurité avait été forcée et que cela ne datait pas d'aujourd'hui. Doucement, il poussa la porte.

- Du nerf Mickey, t'es vraiment mou là ! Léonardo reconnut sans difficulté la voix de Raphaël malgré le crépitement de l'eau.

- Doucement frangin, je viens juste de me lever, rétorqua la tortue en baillant.

- Oh pardon, Mickey, j'aurais dû faire attention.

La réplique sarcastique fut suivie d'un boom, celui caractéristique d'une carapace sur le béton. Dans l'ombre, Léonardo s'avança plus avant, dans le creux d'une cheminée, il pouvait apercevoir ses trois frères. Donnie assis regardait Mickey et Raph qui s'affrontaient sur le toit malgré la pluie. Ils s'entraînaient. C'était la première fois qu'il les voyait s'entraîner depuis... Depuis un an. Ils faisaient ça souvent ? Ils attendaient qu'il soit sorti ?

Depuis sa cachette, il observa le combat. Michelangelo manquait en effet d'énergie, contrairement à Raphaël, qui semblait en pleine forme, absolument pas diminué par ces longs mois d'inactivité. Quand Donatello s'élança à son tour pour échanger quelques coups, lui aussi parut un peu hésitant sur ses appuis. Raphaël ne leur fit aucun cadeau. Donnie fit un geste pour attraper son bâton, mais ne trouva que le vide. Il se battait sans armes ?

Léonardo, sans vraiment faire attention, commença à analyser ce qu'il voyait.

Il avait beau avoir choisi d'arrêter de se battre, il était rassuré de voir ses frères continuer à s'entraîner, cela faisait partie de leur vie à tous. Même s'il avait renoncé, il n'aurait jamais voulu les en priver. Et puis des combats entre frères sur les toits, à l'abri de tous, ne faisaient de mal à personne. Michelangelo souriait de toutes ses dents. Léonardo vit le coup venir avant son frère.

- Mickey, ta droite ! Donnie, attention en bas !

Obéissant par pur réflexe, les mutants esquivèrent les coups traîtres de Raphaël, qui ne trouva que le vide. Les trois frères interrompirent le combat et se retournèrent vers Léonardo, qui les observait depuis les ombres. Immédiatement, Raphaël se referma comme une huître, les bras serrés sur la poitrine.

- Tiens, regarde qui voilà, le grand chef arrive pour nous dispenser sa sagesse, cracha-t-il.

- Je ne suis pas le chef de quoi que ce soit, soupira Léonardo.

- Et pourtant, on obéit au doigt et à l'œil.

Sur ces mots, Raphaël quitta le toit, non sans bousculer son frère au passage. Mickey avait l'air coupable et Donnie regardait ses pieds.

- Tu sais, on voulait pas... on voulait juste... commença à se justifier Michelangelo.

- Y a pas de problème, répondit Léonardo, entraînez-vous, rien ne vous en empêche.

- Toujours sans toi ? Questionna Donatello.

Léonardo fit un signe de tête.

- C'est pas pour autant que vous devez vous arrêter. De plus, ça a l'air de faire du bien à Raphaël. Rien n'est mieux que l'exercice pour garder le moral.

Les deux frères échangèrent un regard. Donatello se tortillait nerveusement les mains.

- Il ne te parle toujours pas ?

Léonardo fit de son mieux pour ne rien laisser paraître, mais il était vrai que son frère ne lui parlait plus. S'il s'adressait la parole, c'était uniquement pour se lancer des piques. Mais il comprenait, Raphaël n'arrivait pas à accepter qu'il soit passé à autre chose et qu'il ne tienne plus à prendre les armes.

- Il finira bien par se lasser des injures, à moins qu'il tombe à court d'idées.

- Je crois que tu te goures, pour les vacheries, il ne sera jamais à court d'idées, argua Mickey.

Léonardo sourit, Michelangelo avait sans doute raison. Donnie vit l'heure sur son téléphone et poussa un cri horrifié.

- Mickey, on a plus que vingt minutes avant le travail, il faut encore qu'on prenne une douche. Vite, grouille.

- Bon sang, je déteste prendre une douche en cinq minutes, l'eau n'a pas le temps de chauffer...

- On s'en fout, grouille-toi ! hurla le mutant au bandeau violet en se précipitant dans l'escalier de service.

Léonardo, de nouveau seul sur le toit, fut envahi par le froid, l'odeur de la pluie. Sans réfléchir, il imita ses frères et se mit en garde. Jambes écartées, genoux fléchis, tête rentrée, et les bras repliés contre ses côtes. C'était pour lui aussi naturel que de respirer. Il inspira longuement et dans un élan lança son poing en avant.

Les conséquences furent immédiates. Tremblements, sueurs, bouche sèche. Tout de suite il s'arrêta, il ne devait pas se battre, il ne pouvait pas, il ne devait pas... L'eau tombait épaisse sur lui, elle avait l'odeur du sang.

Il se redressa en serrant ses bras autour de lui. C'était derrière lui, ce n'était plus lui. Maintenant il était Léo le responsable, qui veillait sur les siens, qui arrêtait ses enfantillages et qui faisait en sorte que tout se passe pour le mieux. Oui ! C'est ce qu'il était. Il respira longuement et profondément. Lui aussi devait se préparer pour cette nuit. En expirant encore une fois, il chassa la pluie devant ses yeux, il partait dans dix minutes.


April :

Sur le pas de la maison, April trépignait d'excitation. Le dernier carton venait d'être empilé dans le coffre de sa Chevrolet. Son père se relevait difficilement en ahanant.

- Et voilà, Api, dernier carton.

- Merci, pap ! s'extasia April.

C'était l'heure. New York l'appelait, et il n'y avait plus rien pour la retenir. Elle jeta un dernier regard sur le pavillon de banlieue, si typiquement américain, si monotone et placide, à l'image de cette campagne ordinaire. Rempli par l'odeur de la poussière et du vent.

Malgré toute cette monotone normalité, était empli de souvenirs, et l'odeur de la poussière allait lui manquer. La jeune femme serra son père contre elle. Ce n'était qu'un au revoir, mais il avait un goût d'adieu, un adieu à son enfance, les débuts de sa nouvelle vie. Son père la regardait avec émotion monter dans la petite voiture surchargée.

- Tu fais attention sur la route, et tu m'appelles quand tu es arrivée.

- Oui, pap, je t'appelle quand j'y serai.

- Fais attention à toi, Api. Je passerai la semaine prochaine voir si tu es bien installée.

Tous ces conseils et directives étaient un poil agaçants, mais la jeune femme savait qu'ils masquaient l'émotion du scientifique inquiet de voir sa fille unique partir. Il s'y était tout d'abord farouchement opposé, mais il avait dû se résoudre à la laisser quitter le foyer quand elle avait réussi à obtenir un emploi. Ce n'était qu'un petit emploi de rédactrice dans un petit journal, mais c'était le début de sa prometteuse carrière. C'était son choix, non, c'était son destin. C'était l'appel de l'aventure. Elle lui sourit une fois de plus avant de mettre le contact. Elle ne le vit pas lui faire de grand signe alors qu'elle filait vers l'avenir et les lumières étincelantes de la ville.

New York n'avait qu'à se tenir prêt, April O'Neil arrivait et allait faire trembler le monde du journalisme.