April :

Son sac serrait contre elle, April souriait à pleines dents. Priant pour avoir l'air aussi normal et sympathique que possible alors que le rédacteur en chef la guidait à travers l'open space. Autour d'elle, les journalistes la regardaient avec curiosité.

Oui, c'était elle : « la petite nouvelle fraîchement sortie de l'école de journalisme ».

Elle s'était battue pour obtenir ce job, et elle était à la fois excitée et morte de trouille en investissant son nouveau bureau. Un bête box dont le revêtement vieillissant s'écaillait sur les bords. C'était parfait. Dos à la baie vitrée, une jolie lumière baignait l'espace. Un vieil ordinateur occupait bien un bon tiers du bureau, il semblait aussi vieux que lent. Mais sans doute suffisant pour du traitement de texte, au pire elle ferait les recherches sur son téléphone. Le rédacteur se tourna vers elle. Froid et vaguement agacé, il lui désigna du doigt un post-it posé sur la séparation.

- Voici les mots de passe de l'ordinateur et celui de la Wi-Fi. Si vous avez un problème ou des questions, adressez-vous à l'autre stagiaire...

April se mordit la lèvre et se retint de lui dire qu'elle était à l'essai. Elle se contenta d'acquiescer de la tête sans cesser de sourire. De l'autre côté du bureau, deux yeux lumineux espionnaient par-dessus la séparation des box. À peine le rédacteur ronchon parti, l'espionne se fit connaître.

- Salut, tu es l'autre nouvelle ?

- Bonjour, April O'Neil, se présenta la jeune femme. Toi aussi, tu viens d'arriver ?

La collègue sortit de son box pour rejoindre la jeune femme dans le sien. Elle était petite, avec un joli teint métis et des cheveux aussi bouclés que les siens. Dans sa robe bleue, elle faisait si juvénile qu'elle aurait pu entrer dans un lycée sans attirer l'attention. Elle lui tendit la main en souriant.

- Je m'appelle Irma, enchantée, April. Ne fais pas attention à Joe, il est toujours bougon. Mais n'hésite pas à me poser toutes tes questions, je ne suis pas sûre de pouvoir répondre à tout, mais j'essaierai.

Cette nana était absolument adorable, elle inspira immédiatement confiance à la nouvelle venue. Elle la prit par le bras et l'entraîna dans une visite des locaux, dont le point culminant était la salle de repos et son indispensable machine à café. Elles échangèrent leurs numéros avant que le terrible rédacteur Joe n'arrive en trombe.

- Hey ! Les stagiaires ! On a besoin de main-d'œuvre, donc vous papoterez plus tard. La nouvelle, je t'ai mis un dossier sur ton bureau, je veux que tu rédiges un article pour chaque sujet. Je repasse les prendre à dix-sept heures.

Il repartit aussi vite qu'il était venu, laissant la jeune journaliste en panique. Irma prit une nouvelle gorgée de café et lui sourit.

- Courage, ma grande, il va être infernal avec toi pendant quelques jours. Mais ne t'inquiète pas, je te réapprovisionnerai en café.

- Merci... souffla April, la voix blanche.

Elle sentait que ce nouveau départ n'allait pas être de tout repos. Pour en rajouter, à peine rassise à son bureau, face au dossier laissé par son rédacteur, une voix familière retentit de l'autre côté de l'open space.

- April ? C'est bien toi, Api ?

- Bon sang... souffla la jeune femme.

Elle fit tourner son fauteuil à roulettes et vit quelqu'un qu'elle n'espérait pas, mais vraiment pas, recroiser. Elle sourit en essayant de ne rien laisser paraître de son agacement.

- Rhett ! Oh, quelle surprise, je ne m'attendais pas à te trouver ici.

- Moi non plus, je n'espérais pas te voir au Daily. C'est toi la nouvelle recrue ?

- Oui, je suis à l'essai.

- Génial ! sourit le gaillard.

Il n'avait absolument pas changé depuis l'école, toujours grand et athlétique, des cheveux bruns et fournis, des yeux chaleureux. Et tout comme à l'école, il s'assit sans la moindre gêne sur un coin du bureau d'April, écrasant au passage un des côtés du dossier qu'elle devait consulter au plus vite. Sans rien laisser filtrer, elle continua à lui sourire. Mais bon sang, elle était prodigieusement ennuyée. Elle ne tenait pas à travailler avec un de ses ex, et encore moins avec Rhett. Elle désigna du bout du doigt le dossier sur lequel il était assis.

- J'ai besoin de ce dossier.

- Oh, je vois que Joe t'a déjà mis au boulot. Dure, dure d'être nouvelle. Pour ça, j'ai eu de la chance, mon oncle travaille déjà à la section impression, donc je n'ai pas eu de mise à l'essai lors de mon embauche...

Et s'était parti, maintenant il allait monologuer et parler de lui. Mais elle n'avait vraiment pas le temps !

- Excuse-moi, Rhett, mais...

- Oh, oui, désolé, April, tu dois être très occupée. Joe n'est vraiment pas commode, tu vas voir, il va te faire trimer...

C'était impossible. Elle n'avait qu'une envie, lui dire d'aller voir ailleurs si elle y était, mais elle ne tenait pas à faire des histoires dès son premier jour.

- April ?

Irma venait de passer la tête dans son box, un véritable ange tombé du ciel, qui lança un regard furieux à Rhett.

- Désolé, Rhett, mais je dois briefer April sur les logiciels du Daily, tu permets ?

Le journaliste envahissant enleva enfin son derrière du vieux bureau, et April se retint de soupirer de soulagement.

- Bien sûr, petite Irma, je vous laisse les filles.

Il sourit et fit un clin d'œil à April, qui, cette fois-ci, ne retint pas un soupir. Irma avait également fait la grimace en entendant « petite Irma ». Qu'il pouvait être lourd. Comment avait-elle pu sortir avec lui ? Ah oui, pour sa belle gueule, et peut-être aussi ses fesses. Irma, victime d'une curiosité toute féminine, darda sur elle un regard empli d'intérêt. Mais elle lui fit un petit signe de renonciation.

- Je sais que tu n'as pas le temps maintenant, mais tu vas devoir tout me dire plus tard, sinon pas de café.

April sourit sincèrement.

- Merci, c'est promis.

Sa collègue regagna son bureau adjacent, et April ouvrit enfin le dossier. Il y avait six sujets, avec de nombreux témoignages, descriptions et photos. Bon sang, elle n'était pas couchée. Mais ce n'était pas grave. Tout ce travail, ce n'était qu'une mise à l'épreuve, ce n'était qu'un moteur de plus, une étape avant de devenir la grande journaliste qu'elle était sensée devenir. C'est avec détermination qu'elle attrapa le premier sujet.


Léonardo :

Les trois frères étaient embêtés. Depuis le seuil de l'open space, ils pouvaient voir la lumière d'un des bureaux. Encore une fois, un des employés était resté à la fermeture. Léonardo grogna.

- Qu'est-ce qu'on fait ? On va dire bonjour ? Demanda Mickey avec entrain.

Léo le retint immédiatement.

On monte, on commence par le septième étage. Avec un peu de chance, il sera parti avant qu'on redescende.

- Ok... soupira le mutant en reprenant le chemin de l'ascenseur.

Le ménage se fit dans le silence, les frères qui d'habitude étaient relativement tranquilles et pouvaient se permettre de chantonner ou mettre de la musique se firent discret. Aujourd'hui, ils guettaient aux aguets. Quand vint le moment de retourner au cinquième étage, ils descendirent à pas de loup. Léonardo serrait les dents, la lumière était encore là.

- Peut-être qu'il dort ? Supputa Donnie.

- Je vais vérifier !

- Mickey, attends !

Trop tard, le mutant s'était fondu dans les ombres, évoluant rapidement de bureaux en bureaux. Léonardo retenait son souffle. Michelangelo jeta un coup d'œil à l'angle du box illuminé et se releva. Il se tourna vers ses frères en levant le pouce en l'air. Non sans grogner, Léonardo et Donnie le rejoignirent. Il y avait bien un humain, et il dormait, Léonardo se retint d'adresser des remontrances a son frère pour son acte inconsidéré, se contentant de faire signe de reprendre le travaille.

C'est en silence qu'ils firent leur tâche. Heureusement, ils n'avaient pas besoin de passer l'aspirateur ce soir. En charge de vider les poubelles, Léonardo fit le tour des bureaux. Arrivé à celui de l'humain, il s'arrêta. Devait-il la vider aussi ? Sa prudence lui disait que non. Son perfectionnisme, par contre, lui soufflait que ce n'était pas si risqué. Il était vrai que la poubelle était facilement accessible, il ne risquait pas grand-chose à la prendre. Il saisit la petite corbeille à papier. La catastrophe se passa comme au ralenti. La poubelle de qualité médiocre se disloqua, le fond en métal tomba par terre dans un violent écho, en renversant tout son contenu au sol. Léonardo n'eut pas le temps de jurer que l'humain se réveilla sur son séant. Pendant une seconde, Léonardo put observer l'humain en nage. C'était une humaine, jeune, dont l'épaisse chevelure rousse frisait librement autour de son visage groggy. De la bave luisait sur son menton. Tout de suite, il se détourna, le visage rivé sur le sol. Il commença à ramasser le bazar causé par la chute de la poubelle.

- Qu'est-ce que c'est... bredouilla la jeune femme.

- Toutes mes excuses, mademoiselle, bredouilla Léonardo sans la regarder. C'est le service de nettoyage, ne faites pas attention à nous.

- Oh... OH PARDON, je vous gêne ! Laissez-moi vous aider ! S'exclama-t-elle.

- NON, non, ce n'est pas la peine, paniqua le mutant tout en se relevant.

Mauvaise idée, la jeune femme s'était elle aussi relevée, et ils se retrouvèrent malencontreusement face à face. Léonardo attendit un hurlement, un hurlement qui ne vint pas. L'humaine cligna des yeux en faisant la grimace. D'une main incertaine, elle fouilla son bureau. Elle finit par mettre la main sur ce qu'elle cherchait, une grosse paire de lunettes vert pomme. Léonardo saisit sa chance. Tirant encore un peu sa capuche sur son visage, il remonta son masque chirurgical. Il avait déjà pris ses distances quand l'humaine chaussa ses lunettes.

- J'insiste, réaffirma la jeune femme en se penchant pour ramasser les dernières boulettes de papier échappées au mutant.

- C'était pas la peine, soupira-t-il.

La jeune femme fit deux pas vers son chariot et jeta les maudits détritus avant de se rasseoir à son bureau.

- Quelle galère, je n'aurais pas dû m'endormir, je n'aurais jamais fini cet article pour demain.

Léonardo ne savait pas quoi faire. Elle attendait une réponse, il devait répondre ? Répondre quoi ? Il éclaircit la gorge.

- Ne perdez pas courage... bonne chance pour finir votre papier.

Il s'élança en direction de la porte quand une voix dans son dos l'interrompit.

- Merci ! À vous aussi, bonne chance dans votre travail.

Le mutant, dos à elle, lui adressa un vague geste de main et se retint de courir jusqu'à l'ascenseur. Cachés à l'entrée de la salle, ses deux frères se jetèrent sur lui, tous se précipitèrent sur l'ascenseur, laissant la pression redescendre avec les étages.

- Léo, qu'est-ce qui s'est passé ? S'inquiéta Donnie.

- C'était qui ? Une fille ? Une journaliste ? Questionna Mickey.

Léonardo reprenait à peine son souffle. Ça faisait longtemps qu'il n'avait pas parlé à un humain. Est-ce qu'il avait répondu correctement ? Elle n'avait vraiment rien remarqué ? Il l'espérait. En tout cas, lui, il l'avait bien vue. Elle avait les yeux bruns.


April :

Le café, il n'y avait que cela de vrai. Il était cinq heures du matin quand enfin elle souffla, soulagée et satisfaite. Ce n'était pas le grand luxe, mais c'était un début. Cela ne faisait que trois jours qu'elle était officiellement à la rédaction. Joe, le premier jour, l'avait testée pour savoir si elle pouvait écrire rapidement, et maintenant il tenait à savoir si elle pouvait tenir la distance.

On lui avait confié la veille, à la dernière minute, la rédaction d'un article sur l'ouverture d'un club de rencontres pour sourds-muets. Le bizutage des nouveaux arrivants. April voyait cela comme un bon signe. Si on la bizutait, c'était comme si elle faisait déjà partie de la boîte.

Épuisée, elle se leva. Elle avait ôté ses chaussures quelques heures plus tôt quand elle s'était endormie par mégarde. En collant sur le parquet plastifié, elle s'avança vers le mur vitré qui séparait l'open space de New York. Une bande de lumière, ouverte sur la liberté, brillait dans les lueurs de l'aube. Elle ne regrettait pas d'avoir quitté sa campagne quand elle appréciait cette vue. Certes, elle n'avait plus eu une nuit paisible depuis son emménagement, mais c'était le prix à payer pour goûter à la vie fourmillante de la City.

Téléphone dans la main, elle hésita une seconde à appeler son père ou lui envoyer une photo de New York dans la lumière. Mais sans doute dormait-il. À quelques centimètres de la vitre, à un pas du vide, elle pouvait voir les premiers passants se presser. Tant de petites histoires anonymes, de potentielles aventures, et tout autant d'articles. Aujourd'hui, les gentils sourds-muets, demain les enquêtes sordides sur les crimes qui feront les gros titres. Que c'était excitant de se tenir sur la ligne de départ de son avenir. La naissance d'April O'neil, future grande journaliste d'investigation. Qui sait, peut-être qu'elle finirait par avoir sa propre émission de télé.

Retournant à son bureau, elle heurta quelque chose. Une boulette de papier. Elle rougit, embarrassée. Heureusement, aucun de ses collègues ne l'avait vue cette nuit. Quelle honte de s'endormir à son bureau ! En plus, elle connaissait sa tête au réveil : ses cheveux en bataille, la marque de ses lunettes sur sa joue et le chemin brillant de la bave le long de son menton. Quelle image elle renvoyait. L'homme de ménage était vraiment poli de ne pas lui avoir ri au nez. Malheureusement, elle n'avait pas retenu le nom sur son badge. Il faut dire qu'elle avait vraiment de très mauvais yeux. Sans ses lunettes, elle ne voyait pas à trente centimètres devant elle. Elle aurait été incapable de faire la différence entre un homme ou une femme. Elle n'était même pas sûre qu'elle arriverait à le différencier de ses collègues. À la voix, peut-être ?

En massant ses yeux piquants, la jeune femme jeta un coup d'œil à l'écran de l'ordinateur. Elle avait plus ou moins deux heures et demie si elle voulait faire une sieste. À huit heures, ses collègues commenceraient à arriver. Avec un peu de chance, Irma serait la première, elle pourrait la réveiller si jamais son réveil ne suffisait pas. La jeune femme s'installa le plus confortablement possible sur son bureau. Elle allait devoir s'y habituer, elle savait qu'elle ne reverrait pas son lit avant un moment, tant que son patron ne serait pas sûr de son endurance. Quelques nuits blanches l'attendaient encore. April programma deux réveils sur son téléphone, envoya un message à Irma, et cessa de résister.