April :

Assise au fond de son canapé, la journaliste observait sa liste de contacts, "Léonardo."

Un être curieux, entouré de mystère.

Il était l'une des seules connaissances qu'elle avait réussi à se faire depuis son arrivée à New York, et il attisait sa curiosité. Il se déplaçait toujours comme un fantôme, sans faire de bruit, discret comme une ombre. À croire qu'il essayait d'être invisible. Il n'était pas le seul d'ailleurs. Elle avait déjà remarqué que ses frères étaient presque aussi discrets et silencieux que lui.

Que pouvait-il bien cacher, quel secret gardait-il sous leur capuche ? La journaliste imaginait toutes les théories les plus folles. Tatouages ? Balafres ? Elle n'en avait aucune idée, mais cela ajoutait à l'épaisseur de l'énigme entourant l'homme de ménage. Rejetant son téléphone, elle se leva en direction du frigo.

Vide.

Elle rêvait d'une bonne omelette. Elle n'aurait jamais cru que ce seraient les œufs qui lui manqueraient en premier. La jeune femme s'attendait à ce que la tranquillité campagnarde lui manque, ou encore la présence de son père. Mais non, ce furent les œufs. Ceux qu'elle achetait depuis qu'elle avait emménagé avaient un goût fade, loin de ceux de chez elle. Il était plus dur de se lever le matin sans le réconfort d'un petit déjeuner idéal.

Son travail était pour l'instant long et répétitif. En tant qu'employée à l'essai, on lui confiait peu d'articles vraiment intéressants. On testait ses capacités sur de petits sujets sympathiques. La jeune femme priait pour que bientôt on lui confie de vrais faits à investiguer. Elle avait envie de se frotter à cette ville, sa part sombre, ses terribles secrets. Devenir la journaliste d'investigation qu'elle voulait devenir depuis ses dix ans.

En tout cas, elle n'avait pas eu besoin de chercher loin pour constater que New York était une ville aussi belle que crasseuse, où les quartiers chics se disputaient face à une misère envahissante. Là où les lumières brillaient, les vices se cachaient. Il n'y avait pas un jour où elle n'avait pas entendu les sirènes de police depuis qu'elle était arrivée. Elle avait déjà identifié les sujets polémiques et les acteurs de la une, elle suivait avec passion l'actualité et passait des heures dans les archives du Daily Six, découvrant le dessous de certaines affaires qu'elle avait suivies depuis sa cambrousse. Elle avait même commencé une collection des articles les plus étranges du Daily.

Les bizarreries et les dissonances, c'était vraiment son truc. C'était là que nichaient les histoires les plus intéressantes. De nouveau, elle repensa au mystérieux Léonardo. C'était un vrai plaisir de le retrouver, soir après soir, un rendez-vous informel mais ô combien libérateur. Ses conversations polies et pleines d'humour lui rendaient sa tâche plus agréable. À tel point qu'elle se sentait presque coupable de chercher à percer son mystère. Car son intuition lui soufflait que si elle y parvenait, elle risquait de ne plus jamais le recroiser. C'était une perspective qui la chagrinerait. Mieux valait que la réponse vienne de lui.

Son téléphone la notifia.

Irma lui souhaitait bonne chance et l'invitait à un café. Un bien grand mot pour résumer deux gobelets fumants dans la salle de pause du Daily. Elle lui répondit par l'affirmative et jeta un coup d'œil à l'horloge en baillant. Le lendemain, on lui donnait son premier vrai article conséquent. Mieux valait qu'elle dorme. Ce serait le moment de prouver à son patron qu'elle avait les épaules pour écrire de bons papiers et faire ses preuves.


Léonardo :

La chambre qu'il partageait avec ses frères était assez sommaire. Étroite, elle ne comportait qu'une seule fenêtre. Autour, il y avait deux lits superposés. Deux vieux lits retapés et renforcés par les soins de Donatello. C'était nécessaire de modifier un peu le mobilier, pour qu'un lit à lattes supporte leur poids, mieux valait rajouter quelques planches.

Raphaël et Mickey occupaient celui à droite depuis la porte, et lui partageait le sien avec Donatello. Léonardo avait laissé à son frère le lit du bas pour qu'il puisse y étendre un bureau aussi large que possible pour tout son bric-à-brac informatique. Perché dans son "nid," il n'avait eu d'autre choix que d'aménager le mur accolé. Il avait récupéré des égout une vieille étagère Ikea, fixée au mur, il y avais fourrer tous ses livres et BD, formant une frise multicolore. Tous les genres et types d'ouvrages s'y côtoyaient. Il avait toujours apprécié la lecture, mais ses mois d'isolement avaient accordé une toute nouvelle place à son hobby. Peut-être qu'il ne musclait plus ses bras, mais les livres ouvraient ses horizons et lui permettaient d'échapper un peu à sa vie.

Cette journée était pluvieuse, et il ne trouvait pas le sommeil. Il avait pris un livre au hasard. Un livre de lycéen abandonné dans une rue, la couverture était tachée, mais on y voyait encore le dessin d'une souris dans un labyrinthe. Il l'avait déjà lu, et il espérait que la lecture difficile des premiers chapitres le ferait trouver le sommeil, mais c'était peine perdue. Allongé dans son lit, il était bercé par le souffle régulier de ses frères. Enfin, presque régulier, la pluie semblait gêner Michelangelo, qui gémissait faiblement dans son sommeil.

La notification perça le silence comme une alarme. Léonardo sursauta. Cherchant autour de lui son maudit téléphone. Quand il mit la main dessus, un deuxième sursaut le saisit. Il avait reçu un message d'un numéro inconnu.

* Message de « 00-58-96-xx » à « Léonardo » :

Salut c'est April ! Voilà comme ça t'as toi aussi mon numéro.

Le mutant avait des yeux comme des soucoupes. Un peu paniqué, il jeta un regard à ses trois frères qui étaient toujours endormis. Elle lui avait envoyé un message, elle voulait qu'il lui réponde ?

Une nouvelle notification lui fit lâcher son téléphone. Il le reprit immédiatement et le mit en sourdine.

* Message de « 00-58-96-xx » à « Léonardo » :

c'est vrai que tu dois dormir la journée ! Désolée pour le message, j'espère qu'il ne t'as pas réveillé.

* Message de « Léonardo » à « April O'neil » :

Si tu t'en es rendu compte, alors pourquoi tu renvoies un message ?

* Message de « April O'neil » à « Léonardo » :

Alors t'es réveillé ? Super ! C'était juste pour dire bonjour. Enfin, je dis ça, mais on va sans doute se revoir ce soir. Le patron ne me lâche pas, et maintenant je dois interviewer un groupe de grand-mères chanteuses. J'avais besoin de quelqu'un avec qui partager mes malheurs. Désolée de t'avoir réveillé !

Le mutant sourit. Il n'était pas habitué à recevoir des messages. Car après tout, à part son père et ses frères, personne n'avait ce numéro. Une conversation banale et amicale, pas un appel au secours désespéré. C'était sympa.

* Message de « Léonardo » à « April O'neil » :

C'est si horrible que ça ?

* Message de « April O'neil » à « Léonardo » :

Tu n'imagines pas ! C'est soporifique. Finalement, c'est peut-être pas plus mal. Comme ça, j'aurai le temps de faire ma sieste avant cette nuit. Ça te dérange pas si je te parle ? Tu préférerais sans doute retourner dormir, non ?

Un sentiment coupable envahit le mutant. Sans doute valait-il mieux qu'il ne corresponde pas. Elle ne le connaissait, il ne la connaissait pas. Ce n'était pas prudent. Il ferait mieux de l'ignorer, c'était sans doute ce qui était le mieux. Pas de risque, pas de danger. Mais ici, dans son lit à écouter la pluie...

Il n'y avait pas de danger...il n'y avait, à la vérité, plus rien.

Il se souvint des fantômes de lumière, des voitures au bruit étouffé et de l'odeur de la fumée. Sur ce toit, pendant cinq minutes, il avait oublié. Il avait oublié son petit monde avec sa petite misère. Il s'était senti de nouveau vivant. Il ne devait pas la mêler à tout ça, mais il ne voulait plus de cette petite mort.

* Message de « Léonardo » à « April O'neil » :

Non, j'ai bien assez dormi.


Donatello :

Quelque chose avait changé. Bien que son esprit soit brillant, le mutant ne savait dire ce qui avait changé exactement, mais c'était palpable. Il réussit à mettre le doigt dessus un soir. Il s'était réveillé plus tôt que d'habitude. Un besoin pressant. Léonardo était déjà réveillé, mais cela ne le surprenait pas. Son frère était un lève-tôt.

Téléphone : 19h55

Dans cinq minutes, le réveil sonnerait. Donatello se dit en grognant que cette fois, il arriverait à temps pour empêcher Raph d'exploser le réveille-matin, comme tous les soirs. C'est en sortant qu'il remarqua la lumière dans la cuisine. Il allait dire bonjour, mais il s'arrêta.

Dans la pénombre, Léonardo écrivait sur son téléphone, ce qui était surprenant, mais le plus surprenant, c'était son sourire. Donatello ne lui avait pas vu un sourire aussi rayonnant depuis longtemps. Il semblait... heureux ? La ride soucieuse qui avait élu domicile sur son front semblait avoir plié bagage.

Il pianotait rapidement, il discutait. Avec qui ? Un forum ? Le nerd n'en savait rien. Mais il ne voulait pas s'imposer, doucement, il fit demi-tour, rendant son intimité à son frère. Donatello était curieux, c'était bien la première fois qu'il voyait Léonardo parler à quelqu'un en dehors d'eux. Lui était familier du fait, il discutait souvent en ligne, car aussi génial qu'il soit, il n'avait pas les réponses à tout et parfois demander des connaissances extérieures était nécessaire. Le nerd pourrait pousser à dire qu'il avait deux ou trois connaissances en ligne avec qui il lui arrivait de jouer.

Est-ce que c'était ça ? Il s'était fait des amis en ligne ? Il avait trouvé un nouveau passe-temps ? Il était tenté de lui demander... peut-être plus tard. Il ne voulait pas briser la quiétude de son frère. Ça faisait si longtemps qu'il ne l'avait pas vu si détendu. Donc, peu importe, c'était un adulte raisonnable, alors il lui faisait confiance pour ne pas faire n'importe quoi.

En tout cas, peu importe ce que c'était, si ça lui faisait du bien, alors qu'il continue.

Téléphone : 19h59. Il était encore temps de sauver le réveil.


Casey :

Il avait réussi à entrer dans le gang. Comme quoi, quand on est prêt à tout, on arrive à ses fins.

Casey était étonné de la vitesse et de la facilité avec lesquelles il montait les échelons dans l'organisation. Pour y parvenir, il n'avait eu qu'à renoncer à son intégrité et à sa morale. C'était bien peu en comparaison de son objectif, qui ne cessait de se rapprocher.

Assis dans le canapé défoncé, le jeune homme profita d'être seul dans l'appartement crasseux pour allumer son deuxième portable. Immédiatement, une avalanche de notifications affolèrent l'appareil. Il ouvrit le dernier SMS arrivé.

*Message de « D » à « Casey » :

Où es-tu, Casey ? Ça fait des semaines que l'on ne t'a pas vu. Tu vas bien ? Réponds-nous s'il te plaît. On est très inquiets...

Le jeune homme lut le message, mais il ne répondit pas. Comme les cinquante-neuf autres fois. Il était essentiel que ses frères ne sachent pas ce qu'il faisait ni où il était. Il coupa de nouveau l'appareil. Il savait qu'ils pouvaient le retrouver en le triangulant, mais c'était hors de question. C'était son combat, ils ne devaient pas s'en mêler. Jamais ils ne l'auraient laissé faire.

Casey était déterminé. Tant qu'il n'aurait pas sa tête, il ne serait pas satisfait. Tant qu'elle ne serait pas morte, il ne trouverait pas la paix.