Léonardo :

C'était comme si ces derniers mois avaient été noyés dans la brume. Léonardo commençait à apercevoir des éclaircies dans ses nuits noires. Les messages d'April étaient des notes de normalité et de légèreté dans son quotidien. Il n'en avait rien dit à ses frères. Il profitait de ses balades et de ses sorties pour discuter avec la jeune femme. Il lui arrivait de lui répondre le jour quand tous dormaient. Mais il avait aussi besoin de dormir, ce qui posait vraiment la question de quand elle dormait, Léonardo n'en avait aucune idée.

Cependant, le mutant trouvait parfois la réponse quand il apercevait April avachie sur son bureau. Il lui envoyait un message, et en général, cela suffisait à la réveiller. Il observait de loin son visage défait en riant. Néanmoins, il essayait de rester discret, car ce qu'il faisait n'était pas très raisonnable, et il ne tenait pas à ce que ses frères lui rappellent la dure et triste réalité de cette relation. Cela faisait un peu moins d'un mois, et il avait l'impression d'avoir noué une véritable amitié avec la jeune fille, mais toujours à distance et à demi-mot, sans jamais trop en dire.

Quoi que... peut-être en savait-elle déjà trop. Elle connaissait le nom de ses frères. Elle savait que Raphaël ne lui parlait plus, elle savait qu'il se noyait dans les romans et l'errance pour ne pas être chez lui.

Mais lui aussi avait appris beaucoup de choses sur la jeune femme. Elle n'avait que son père et se sentait coupable de l'avoir abandonné pour la ville. Elle se sentait seule chez elle. Elle avait de l'ambition pour son avenir et rêvait d'un jour être présentatrice télé. Cette solitude expliquait peut-être pourquoi elle préférait lui envoyer des messages à lui, un homme de ménage dont elle ne connaissait même pas le visage, plutôt qu'à de potentiels amis.

Le toit était devenu leur point de rendez-vous. Léonardo faisait en sorte de s'y rendre chaque soir, bien que ça puisse finir par éveiller des soupçons. Il avait remarqué que Donatello le surveillait un peu étroitement en ce moment, comme attendu du frère le plus malin. Il avait remarqué ses messages ou ses absences, mais ne lui avait rien dit. Dans tous les cas, Léonardo faisait en sorte de croiser April avant que celle-ci ait fini sa période d'essai et qu'il ne puisse plus autant la voir.

Le vent était plus frais ce soir sur le toit, et la journaliste s'était drapée dans un long manteau jaune. Léonardo se dit que ce vêtement voyant lui ressemblait bien. Entre les cheveux roux, les lunettes vertes vives, une veste jaune canari s'était parfait pour finir le tableau.

- Salut, April.

- Bonsoir, Léo, bonne nuit ?

Le mutant rit.

- Les toilettes du troisième ne sont pas bouchées, donc oui : c'est une bonne nuit !

- Tant mieux, dit-elle en tirant une taffe sur sa cigarette.

Léonardo était étonné, elle semblait nerveuse.

- Ça va, April, tu sembles tendue ?

Je savais bien que tu étais le plus observateur de nous deux, sourit la jeune femme. Je vais partir plus tôt cette nuit car demain c'est le grand jour. Ils vont me donner leur décision.

- Pour ton job ?

Elle hocha la tête et respira à nouveau la fumée. Le mutant eut un pincement au cœur. Est-ce qu'il la reverrait encore, une fois qu'elle ne passerait plus ses nuits sur son bureau ? Sans rien laisser paraître, il la rassura.

- Ne te fais pas de soucis. Je suis certain qu'ils vont te garder !

La jeune femme sourit. Elle se pencha un peu et darda sur lui ce regard que le mutant commençait à connaître. Curieuse, elle cherchait toujours à percer son déguisement. Si ses yeux étaient des lasers, il était certain que le pauvre Léonardo n'aurait plus de capuche depuis longtemps. Il se détournait et ne pouvait qu'entendre son rire.

- Quand est-ce que j'aurais le droit de te regarder dans les yeux ?

- C'est un privilège, ça, madame, il faut le mériter, plaisanta Léonardo en essayant de paraître plus détendu qu'il ne l'était.

April se prit au jeu. Quitter son banc, elle commença à marcher vers lui. Un peu déstabilisé, le mutant recula.

- Et que dois-je faire pour mériter ce privilège, très cher ?

Paniqué, le mutant était comme un poisson hors de l'eau. La journaliste s'éloigna un peu, et il put reprendre son souffle. Seul sur ce toit avec elle, la lumière de la ville dessinait tendrement sa silhouette, parfois ponctuée d'éclats rouges ou bleus. Il fut pris d'un élan du cœur. Il voulait qu'elle reste là, avec lui, sur ce toit. Il ajouta sans réfléchir :

- Deviens la présentatrice du Daily Six, alors peut-être que tu auras le droit à ce scoop.

Elle lui adressa un regard lumineux. Elle aimait relever des défis, cela aussi Léonardo l'avait remarqué.

- Un scoop ? Tu sais que je ne peux résister à un bon scoop, entendus mystérieux Léonardo. Attends-toi à être démasqué par la future plus grande reporter de New York.

- J'y compte bien, dit le mutant attendri.

Il souhaitait sincèrement à April de réussir et d'atteindre son objectif, tout en espérant, que si cela devait le démasquer, elle n'y parvienne jamais. La seule chose qu'il désirait véritablement, c'était que cet instant dure toujours. C'était vain et illusoire, mais quelle importance ? Elle écrasa sa cigarette sous son talon et lui fit un grand sourire taquin. Le froid rougissait ses joues.

- Il faut que j'y aille si je veux être en forme demain. Je t'enverrai des messages plus tard. Passe une bonne soirée.

- Merci, fais de beaux rêves, April.

Un ultime regard, le bruit clac des talons. Elle quitta le toit. En son fort intérieur, le mutant pria pour qu'il puisse se retrouver bientôt sur ce toit.


April :

Elle était prise ! Elle était prise ! Elle était prise !

Elle avait eu raison, elle avait toujours eu raison de s'accrocher. Ces longues nuits insomniaques et ces articles de bon sentiment avaient payé. C'étaient les débuts. Et elle démarrer sur les chapeaux de roues. Il voulait la garder pour les chroniques "bonne humeur", et quand elle aurait acquis un peu plus d'expérience, alors elle pourrait s'attaquer à des sujets plus ardus.

Elle attrapa son téléphone et fit défiler sa liste de contacts. Devant le numéro de son père, elle hésita. Allait-il être content ? Ou au contraire triste, car c'était la confirmation qu'elle ne rentrerait pas ? Elle n'en était pas sûre, et elle voulait que l'on soit content pour elle. De tout les noms de son répertoire, peu d'entre eux étaient à proprement parler des amis.

Elle s'arrêta sur son contact "Léonardo". Elle était certaine que lui se réjouirait pour elle. Il était onze heures du matin, à cette heure, il dormait. Qu'as cela ne tienne, elle allait lui faire une surprise. Pourquoi annoncer au téléphone les bonnes nouvelles ? Elle rougit un peu en pensant que cette place lui assurait aussi de revoir le discret agent d'entretien. Il fallait dire qu'April était attirée vers lui comme un papillon devant une flamme. Il était un mystère. Elle n'avait jamais su résister à un bon mystère. Elle irait le voir. Ce soir.

Revenant dans son répertoire, elle appela son père. Qu'importe s'il appréciait ou non la nouvelle, car après tout, elle était heureuse, et elle était certaine que très bientôt quelqu'un d'autre se réjouirait aussi pour elle.

Heureusement, qu'elle avait dormi quelques heures la nuit précédente. Elle avait couru toute la journée. Maintenant qu'elle était officiellement dans la place, elle avait dû aménager un vrai bureau, se présenter aux autres départements du Daily Six, commencer ses recherches pour les numéros de la semaine prochaine. Elle n'avait pas chômé. Mais qu'importe, l'excitation la portait. Quand enfin vingt heures arrivaient, le calme commença à retomber sur les locaux. Les employés quittaient leurs bureaux, son chef lui lança un regard appréciateur en la voyant toujours assise au sien. Elle ne lui dit pas qu'elle n'allait pas y rester la nuit. Non, elle attendait le service d'entretien. Elle savait qu'ils prenaient leur service à vingt et une heures et demie. Donc à vingt et une heure, elle avait remballé ses affaires et attendait à l'entrée. Elle regarda son téléphone, il ne devrait plus trop tarder à arriver. Était-elle au bon endroit ? Elle aurait peut-être dû l'attendre devant la porte de service.

* Message de « April O'neil » à « Mr Capuche » :

Salut, Léo ! J'ai de grandes nouvelles, je suis devant l'entrée si tu as cinq minutes avant de débuter ton service.

- Bonsoir, mademoiselle.

April releva la tête de son téléphone et fut immédiatement saisie par la peur. Deux hommes s'étaient approchés alors qu'elle écrivait son message. Ils sentaient l'alcool, et leurs vêtements tape-à-l'œil en disaient long sur leur train de vie. Le plus grand des deux portait une veste blanche et une lourde chaîne en or. Le plus petit portait des lunettes de soleil….la nuit, preuve irréfutable de son intelligence. Serrant son téléphone contre elle, la jeune journaliste fit de son mieux pour afficher un sourire aimable.

- Bonsoir, Messieurs.

- Oh mais elle a aussi une jolie voix, la mademoiselle.

April n'aimait pas du tout ce qu'elle entendait, d'autant plus que ces deux hommes ne faisaient pas un geste pour s'écarter. Monsieur Lunettes de soleil sourit, un sourire absolument pas rassurant. L'éclat métallique d'une lame foudroya la nuit. April trembla.

Eh bien, mademoiselle, vous allez être raisonnable et nous donner votre téléphone et votre sac à main.

Le petit agitait sa lame tout en parlant. La journaliste était comme hypnotisée par l'arme qu'elle ne pouvait quitter des yeux. Ce n'est qu'après coup qu'April se dit qu'elle avait eu, à cet instant, une des pires idées de sa vie. Mais elle n'était pas du genre à céder aux menaces. Faisant signe de coopérer, elle remit son téléphone dans son sac, et au lieu de le tendre à ses agresseurs, elle le serra contre elle et fonça sur l'homme aux lunettes. Elle entendit la toile se déchirer alors que le couteau s'enfonça dans son sac, mais elle l'avait surpris et réussit à le bousculer. La voie dégagée, elle se mit à courir.

Petit détail qu'elle avait oublié, mais qui avait son importance. Ses magnifiques talons n'étaient pas du tout adaptés à la course. À peine eut-elle fait un mètre que la chaussure cassa dans un claquement, et qu'April se retrouva sur le pavé. Elle gémit, les genoux ensanglantés. Elle ne s'était pas loupée, et les truands également n'avaient rien raté de la scène. Ils s'avançaient en riant.

Mauvaise décision, mademoiselle.