Léonardo :

Assis sur le banc du « Middle Blue Park », Léonardo était au fond du trou. Le pont de singe troué balançait dans le vent. Il commençait à faire vraiment froid, et il frissonnait, mais il ne voulait pas retourner à l'appartement. Il ne voulait pas faire face aux questions de ses proches.

Leur père avait déjà insisté, Donnie aussi, pour comprendre ce qu'il lui était arrivé cette nuit. Mais Léo était resté muet. Il ne pouvait pas parler, pas maintenant. Il allait bien devoir leur dire, mais pas tout de suite. Leur sécurité était compromise par sa faute. Il allait devoir changer de secteur de nettoyage, c'était trop risqué de retourner aux Daily Six.

La tête dans les mains, il voyait déjà le regard de son père quand il apprendrait la nature de sa mésaventure. Il allait être déçu. Pire, il s'était déçu lui-même. Il s'était juré de rester loin des humains. C'était trop risqué, aussi bien pour eux que pour les mutants.

C'était aussi trop dur. Jamais il ne paraissait aussi monstrueux qu'assis à côté d'eux. Chaque normalité de leurs traits rappelait la grossièreté des leurs. Leur anormalité, leur fardeau. Le regard qu'elle avait, dans ses prunelles brunes, Léonardo avait disparu, dévoré par le monstre. Il aurait aimé affirmer que c'était un accident, qu'il ne pensait pas devenir aussi proche d'elle. Mais il devait admettre qu'il avait laissé faire, il en avait profité, il se sentait bien avec elle.

Il devait se rendre à l'évidence qu'il pensait pourtant déjà connaître, que le destin depuis toujours les avait condamnés, lui et sa famille, à un sort misérable. Il était convaincu de s'y être résigné. Il avait bâti une muraille autour de son cœur pour que jamais il ne puisse être blessé par des sentiments impossibles. Il n'avait pas fait attention, il n'avait pas entendu les barricades craquer. Naïvement, il s'était laissé emporter dans cette relation confortable, ce sentiment irrépressible, et maintenant il en subissait les lourdes et stupides conséquences.

Ça avait toujours été sans espoir. Il avait si mal. D'autant plus mal qu'il n'avait jamais rien ressenti de tel auparavant, et qu'il était certain que jamais plus, il ne ressentirait quelque chose d'aussi doux dans le futur. Il ne se le permettrait plus, il était prévenu, douloureusement prévenu.

Les sanglots retenus l'étranglaient. C'était stupide. Si stupide. Comment avait-il pu croire que ça serait possible ?

- Je t'aurais imaginé bien plus difficile à trouver.

Cette voix. Non. Il devait rêver, c'était impossible. Il releva la tête. Elle était là. À l'entrée du parc, dans son imperméable jaune. Qu'est-ce qu'elle faisait là ?

- Comment...

- Comment je t'ai retrouvé ? Coupa la jeune femme. Facile.

Son expression était indéchiffrable. Elle saisit son téléphone et s'avança tout doucement vers lui, vers le banc.

- Tu m'avais dit que tu te baladais souvent dans un parc abandonné avec un vieux jeu pour enfant du côté de l'Ouest Side, expliqua-t-elle précipitamment. Une petite recherche Google et j'ai eu trois retours. Donc me voilà, après deux parcs vides, la rencontre avec un drogué plutôt sympathique, et la destruction de mes chaussures.

Elle plaisantait, mais les mots tombaient plats. Léonardo constata que les jolis petits talons d'April étaient couverts de boue épaisse, l'un des deux talon retenus pars du gros scotch. Il était désemparé. Elle l'avais chercher ?

- Pourquoi...

- Pourquoi est-ce que je te cherchais ? coupa encore une fois April.

Elle tordait nerveusement le bas de la manche de sa veste jaune. Elle essayait d'avoir l'air calme, mais c'était peine perdue, tout trahissait son agitation. Elle hésita avant de s'asseoir sur le banc, tout au bout. Elle sortit une cigarette de la poche de sa veste, la glissa entre ses lèvres blême et l'alluma. Elle tremblait, Léonardo soupçonnait que ce n'était pas à cause du froid. Elle faisait de son mieux pour garder une voix assuré, un peu trop aigus peut être.

- Je... tu... tu me dois une explication.

Léonardo se mit immédiatement sur la défensive. Était-elle venue en croisade ? Prête à faire la chasse aux sorcières ? Il ne pouvait pas se permettre de mettre ses frères et son père en danger. Il se leva, prêt à partir.

- Je ne te dois rien, dit-il froidement.

- Oh que si ! Insista la jeune journaliste.

Surprenamment, elle se leva à son tour pour faire face au mutant. Elle semblait fragile et inquiète. Elle n'arrivait pas à cacher ses tremblements.

Léonardo s'en voulut. Elle était terrifiée, il devait la terrifier. Elle avait attrapé une cigarette de la poche de sa veste, elle déglutit, sa lèvre tremblait. Léonardo soupçonnait que ce n'était pas à cause du froid. Elle essayait de paraître calme, mais c'était peine perdue. Elle hésita avant de s'asseoir sur le banc, tout au bout. Elle tira une grande bouffée sur sa cigarette, pour calmer ses nerf, mais celle ci lui glissa des mains et s'écrasa à ses pieds. Elle ne fit rien pour la reprendre, la laissant se consumer sur le bitume.

- Qu'est-ce que tu es ? Qui es-tu ? Est-ce que je suis complètement cinglé ? Je dois savoir... Gémit fébrilement la journaliste.

Elle était sur le fil du rasoir, tendu a l'extrême.

- Il ne vaux mieux pas. Déclara posément Léonardo.

Il était navré. Jamais il n'aurait imaginé la voir ainsi. Elle semblait vraiment secouée, effrayée. Elle passa une main tremblante sur son visage.

- Si, je suis une journaliste, je dois comprendre ce que j'ai vu ! Ce que j'ai vu... c'est impossible Léo ! Ce ne peux pas exister. Je ne comprend plus rien ! Je deviens complètement folle.

La jeune femme, en panique, avait crié cette phrase avant de se laisser tomber sur le banc, comme si elle y avait mis toutes ses forces. "Pourquoi étais-tu venue me chercher ?" pensa Léonardo, sa présence la mettait dans un état de stress terrible. Elle se passa nerveusement la main dans les cheveux. Elle n'avait jamais paru aussi perdue, aussi instable. Elle venait de subir une agression. Léonardo la dévisagea. Elle ne s'était pas changée. Peut-être venait-elle tout juste de quitter l'hôpital ou le poste de police. Elle n'était même pas rentrée chez elle ? Depuis combien de temps n'avait-elle pas dormi ? Avait-elle mangé ?

Elle devait avoir l'impression de nager dans un cauchemar peuplé de monstres et de créatures qui n'existaient pas. Il valait mieux qu'elle oublie tout ça. Il valait mieux qu'il ne réponde pas à sa question, qu'il la laisse. Car si elle savait, alors ils seraient tous en danger. L'ignorance était plus sûre. Fréquenter des monstres, c'était s'exposer à des risques. Non, il valait mieux qu'elle ne sache pas, qu'elle n'apprenne jamais, et qu'il disparaisse.

- Tu ferais mieux d'oublier ce que tu as vu. Ce serait mieux pour tout le monde, argua faiblement Léo.

Ça y est, c'était le moment de partir, il devait vraiment partir, et cette fois-ci à un endroit où elle ne pourrait pas le trouver. C'étaient des adieux.

- Non, attends !

April, dans un mouvement vif, avait attrapé le tissu de son pull. Même elle semblait surprise de son geste. Léonardo retint son souffle. Non, il ne devait pas...il devait partir, mais il ne pouvait plus bouger, paralysé par le sentiment qu'il essayait en vain d'étouffer, l'espoir.

Elle ne voulait pas qu'il parte, elle voulait qu'il reste. Léonardo voyait bien qu'elle était effrayée, que sa main tremblait, et qu'elle retenait son souffle. Mais malgré tout, elle ne le lâchait pas. Il ne pouvait pas, il n'avait pas le droit d'espérer. C'était inconsidéré et dangereux. À l'abri dans l'ombre de sa capuche, il considéra le visage défait de la journaliste. Les lourdes cernes qui ornaient ses yeux. Des yeux qui le regardaient, cherchant à percer l'obscurité, elle voulait le voir de nouveaux, c'était insensé ! Sa curiosité était-elle plus forte que sa peur... NON ! ÇA SUFFIT !

Le mutant recula, s'arrachant à la main de la jeune femme, ses yeux de nouveau emplis de peur, bordés de larmes scintillantes. Ça en était trop !

Il n'y avait pas d'espoir !

Pas de curiosité qui tienne ! Elle ne tenait pas à lui, elle ne le retenait pas, elle ne savait pas ce qu'elle faisait, elle était juste perdue ! Il le savait, et il ne pouvait pas commettre une erreur pareille. Il devait y mettre fin, TOUT DE SUITE ! Il devait briser cette illusion, aussi bien pour elle que pour lui. Il était un monstre, et personne ne veut avoir affaire à un monstre. Si elle y tenait tant, alors il allait lui montrer, l'épouvanter ! Et enfin elle s'éloignerait, enfin elle comprendrait qu'elle ne devait pas approcher. Il allait s'assurer qu'elle ne l'approche plus jamais.

Avant de perdre son courage, il se saisit du bord de sa capuche, il la laissa glisser.

Ce fut le même cauchemar que quelques heures plus tôt, les mêmes symptômes...Les yeux grands ouverts, les pupilles étrécies, le teint pâle, le souffle haché. La peur. Elle observa en silence l'abominable vérité, et Léonardo, bien que cela lui coûte, ne fit rien pour se cacher. De près, cela devait être encore pire, pas une ombre pour le dissimuler, il apparaissait devant elle dans toute sa monstruosité. Il avait du mal à maîtriser sa voix quand il parla.

- Maintenant, tu ferais mieux de m'oublier. Ce n'était qu'un cauchemar, et dès demain, à ton réveil, j'aurai disparu.

C'était horrible, elle le fixait sans bouger. Léonardo n'était pas assez fort pour supporter ça plus longtemps. Il allait se détourner quand April bougea, abandonnant son sac à main. Elle se mit debout sur le banc, un peu plus grande que lui. D'une main hésitante, elle approcha le visage écailleux de Léonardo. Le mutant, sidéré, ne bougeait plus. Qu'est-ce qu'elle faisait ?

- Tu pleures... Souffla la jeune femme.

Du bout du doigt, elle releva une larme sur sa joue. Léonardo ne s'était même pas rendu compte qu'il pleurait. La jeune femme admira la larme sur son doigt, son visage transcendé par l'émotion. Léonardo ne savait pas ce qu'elle voyait dans cette goutte d'eau, mais elle commença doucement à pleurer elle aussi. C'était si inattendu. Le mutant était désemparé. Pourquoi pleurait-elle ? Il était en terre inconnue. Que devait-il faire ?

- Pourquoi tu pleures ?" demanda-t-il, contrit.

- Je... je suis désolée, murmura la journaliste. Je ne voulais pas que tu pleures. Tu es mon ami, et je suis vraiment une grosse conne. Je ne t'ai même pas remercié. J'aurais dû, je suis désolée... mais j'ai si peur! J'arrive même pas à te regarder dans les yeux, je suis qu'une garce ingrate.

- Non... Répondit Léonardo en panique.

Il avait terriblement envie de tendre la main, de l'aider, de la rassurer. Mais elle avait peur, elle avait peur de lui. Et c'était normal, c'était ce qu'il fallait pour qu'elle s'en aille. Il sentit les larmes lui monter à nouveau aux yeux.

- Ce n'est pas grave...

- Si, c'est grave ! S'emporta la journaliste. Car je ne veux pas que tu disparaisses Léo ! Je tiens à toi ! L'écho de son cri résonna dans le silence du parc.

Choqué, désarçonné, Léonardo ne bougeait plus. Il n'était pas sûr de ce qu'il avait entendu, ses désirs devaient lui jouer des tours. Pourtant, la jeune femme, toujours debout sur le banc, pleurait à chaudes larmes.

- April... qu'est-ce que tu as dis ?

- Je ne sais pas, sanglota la journaliste. J'ai peur, j'ai vraiment peur. Je n'arrive pas à te regarder, mais je ne veux pas que tu partes... je ne comprends pas ce qui se passe, mais si tu t'en vas, j'aurai toujours la trouille. Qu'est-ce que tu es ? Pourquoi tu es comme...

Que dire ? Pouvait-il partir et la laisser comme ça ? C'était de sa faute si elle était dans cet état de terreur. Sa raison lui hurlait de partir, de la laisser, qu'elle s'en remettrai ! Mais son cœur ...chantaient une toute autre chanson, l'espoir ne cessait de le frapper comme autant de vagues. Il soupira, quand il s'était porté à son secours, il avait accepté la responsabilité de sa sécurité, maintenant il n'avait plus le droit de l'abandonner. Elle en avait trop vu, et ce n'était pas de sa faute à elle.

C'était mal, mais lui non plus n'arrivait pas à la laisser partir. Pleurant toujours, la jeune journaliste commença à se ressaisir, elle ne le regardait toujours pas, mais elle inspirait et expirait profondément, sans doute pour se calmer.

- Est-ce que ça va, April ?

La journaliste ne répondit pas, continuant à expirer doucement, les yeux fermés. Quand elle rouvrit les yeux, elle les leva enfin sur lui. Un regard scrutateur, presque scientifique, exempt de toute émotion, qui détaillait chaque trait de son visage, chaque écaille, rugosité et pli. Elle cligna plusieurs fois des yeux, chassant les dernières larmes qui y étaient cachées.

- Merci de m'avoir sauvée, Léo, dit-elle d'une voix mal affirmée.

« Merde, merde et re-merde », songea le mutant. Il avait quand même fait une erreur fatale. Il aurait dû partir quand il l'avait vue à l'entrée du parc. Quand elle s'était approchée... c'était trop tard. Il ne pouvait plus partir. Il savait qu'il aller souffrir, il le savait. Sa famille allait souffrir. Mais c'était trop tard.

Il était tombé amoureux d'April O'Neil.


April :

Ce n'était pas aussi éprouvant que la première fois. Cette nuit, dans la rue : c'était un cauchemar, et Léonardo n'y était qu'un monstre de plus. Sous la lumière froide du parc, ce n'était plus la même chose, ni le même visage. Il était impossible de regarder le visage de Léonardo sans égard. Jamais elle n'avait vu quelque chose d'approchant de près ou de loin les traits de la créature face à elle. C'était effrayant. Était-il seul ? Y en avait-il d'autres ? Combien ?

Depuis combien de temps New York abritait-elle des êtres aussi singuliers ?

C'était difficile de le regarder, on ne pouvait pas le faire sans appréhension, son apparence impliquait tellement de choses. Aucun cauchemar n'était impossible, tous les monstres de l'imagination étaient probables. Mais de la même manière qu'elle n'avait jamais vu un être comme lui, elle n'avait jamais vu non plus un regard plus affligé. Aucun monstre ne pouvait avoir le regard qu'il posait sur elle. Aucun monstre ne pouvait avoir l'air aussi seul. Elle pensait à tort que seuls les humains pouvaient être aussi malheureux. C'était comme s'il portait sur ses épaules tous les maux du monde.

Il n'était pas un humain, et pourtant... elle voulait le connaître. Elle ne savait pas dans quel monde cette découverte l'emmènerait, mais elle fut certaine d'une chose : jamais elle n'aurait à le craindre. Il ne lui ferait aucun mal.


Léonardo :

Toujours debout sous la lumière du faible réverbère, Léonardo était mortifié, plus épouvanté qu'enchanté par la naissance de son tout nouvel amour, un amour mort-né. Cependant, ce sentiment imbécile se battait avec ferveur contre sa détresse pour rester en vie. Il était nourri par la présence de la journaliste, qui, tout aussi silencieuse, restait avec lui sur ce banc.

- D'accord, April... concéda le mutant vaincu. Qu'est-ce que tu veux savoir ?

Le silence rompu, la journaliste fut prise au dépourvu. Elle était venue bille en tête en quête de réponses, mais elle les avait perdus en chemin. Néanmoins, il était certain qu'elle n'aurait pas trop de mal à les retrouver.

- Qu'est-ce que tu es ? Demanda-t-elle timidement.

Léonardo songea, "Ça semble être une bonne entrée en matière."

- Je suis une tortue mutante.

- Une tortue... mutante ? Repris la journaliste.

Léonardo hocha la tête, assez mal à l'aise. Il n'avait jamais eu à l'expliquer jusqu'ici. Une image valait sans doute mieux que des mots, il tira sur le bas de son pull et de son t-shirt, révélant un bout de sa carapace. La journaliste regarda, fascinée.

- Ouais, on était des tortues tout à fait normales à la base, mais un jour, nous et notre père, on s'est retrouvés exposés à une substance étrange, un mutagène, et voilà, nous sommes devenus des mutants.

- On ? Ton père ? Tu parles de tes frères ? Tes frères sont comme toi ?

- Oui, mes trois frères sont aussi des tortues mutantes. Répondis Léonardo avec hésitation

La journaliste, sidérée, se rassit doucement. En pleine réflexion, elle se laissa aller contre le dossier de son banc. Léonardo fit de même, reprenant la même place qu'il avait quittée quelques minutes plus tôt. Il ne dit rien, laissant la jeune femme réfléchir. Elle secoua la tête pour s'éclaircir les idées.

- Tes frères sont comme toi, et ton père, c'est aussi une tortue ?

Elle n'était pas journaliste pour rien, aucun détail ne lui échappait.

- Non, notre père était un homme, le mutagène l'a changé en homme-rat.

April ouvrit des yeux grands comme des soucoupes.

- Un homme-rat ? J'ai du mal à me le figurer. Je dis ça, mais si je ne t'avais pas sous les yeux, j'aurais également du mal à imaginer une tortue mutante géante.

- Compréhensible. Dit-il avec un rire nerveux, se frottant la tête pour garder contenance.

April laissa échapper un hoquet surpris. Léonardo la dévisagea, qu'est-ce qu'elle avait vu ? En avait-il trop dit ? Était-ce le moment où elle finirait à l'asile ?

- Tu n'as que trois doigts... Comment ai-je pu rater ça ?

Son expression surprise était si drôle tout d'un coup, si décalée dans la situation, que Léonardo ne put s'empêcher de pouffer. Il rougit furieusement quand il sentit la main d'April saisir la sienne pour la détailler. Le mutant était surpris, elle qui avait du mal à le regarder avait capturé son bras et détaillé sa main avec curiosité. Elle ne tremblait plus, apparemment le meilleur moyen de l'aider était encore de lui parler. Comme quoi Donnie ne disait pas que des conneries, songea le mutant. Concentrée sur sa découverte, elle en oublia sa frayeur initiale.

- Ça ne doit pas être pratique pour faire des lacets, constata-t-elle.

Vraiment ! C'était la seule chose que cela lui inspirait, à moins que cette légèreté l'aide à gérer l'énormité de leur situation.

- On s'en arrange, ironisa-t-il. Le plus pénible à planquer reste la carapace.

De nouveau, elle lui adressa un regard en biais, lorgnant sur le renflement au-dessus de ses épaules et son dos.

- Maintenant que tu le dis... comme quoi ça ne se voit pas tant que ça, mentit-elle avec aplomb. Donc tes frères, ceux de l'équipe de nettoyage, sont comme toi... et il y en a d'autres ? D'autres mutants ?

La tortue sourit tristement.

- Tu ne peux même pas imaginer.

- Et les vampires, les fantômes, les loups-garous, ils existent eux aussi ? Demanda frénétiquement April, dévoré de curiosité.

- Ce sont des légendes, April, bien sûr qu'ils n'existent pas, s'agaça le mutant.

- Désolée, mais comment suis-je censée le savoir, moi ? Toi non plus, tu n'es pas censé exister.

- Touché.

La journaliste sourit. Il fallait croire que la connaissance était le meilleur des remèdes à la peur. Elle semblait beaucoup plus sereine. Léonardo n'était pas sûr d'avoir pris la bonne décision, mais ce qui était fait était fait. De plus... c'était le meilleur moyen de la garder près de lui, il venait égoïstement de la lier par le secret de leur existence.

- Et les extraterrestres ?

- Pardon ?

La journaliste le regarda avec de grands yeux.

Les extraterrestres existent ? Mon père affirme que oui.

- J'en sais rien, mais Donnie serait sans doute d'accord avec ton père. Déclara Léonardo en haussant les épaules.

- Donnie, ton frère ?

Que de questions. Léonardo regarda le ciel s'éclaircir, sentant son téléphone vibrer dans sa poche. Il allait devoir rentrer. Quelle excuse allait-il donner à ses frères ? Ferait-il mieux de dire la vérité ? Il n'en savait rien. Il se tourna vers la journaliste tout en remettant sa capuche.

- April. Le jour va se lever, il faut que je rentre.

La journaliste sortit son téléphone.

- Il est déjà cinq heures du matin, je n'avais pas vu le temps passer.

Un tremblement la saisit. Elle était épuisée, trop d'émotion en moins de vingt-quatre heures. Léonardo s'en voulut de ne pas avoir pensé à la santé de la jeune femme. Il se leva du banc. Il avait les muscles raides d'être resté si longtemps sans bouger. April le regardait, et de nouveau, elle semblait... fragile.

- Ne t'inquiète pas, April. Je ne vais pas disparaître, maintenant tu es des nôtres...

- des vôtres...

Le mutant lui offrit un sourire triste, sans doute invisible dans l'ombre de sa capuche.

- Oui, bienvenue dans le monde tordu et anormal des monstres. Redevenant sérieux, il se pencha à la hauteur de la jeune femme toujours assise sur le banc. Mais April... les secrets que tu as appris ce soir... n'appartiennent pas qu'à moi. Tu comprends, je compte sur ta discrétion.

- T'inquiète, je ne dirai rien. De toute manière, personne n'avalerait une histoire pareille.

Léonardo n'en était pas aussi certain.

- Promets-moi de ne parler de nous à personne.

La journaliste le regarda gravement et à son tour se leva du banc.

- Je te le jure, Léonardo, je garderai le secret.

Le mutant soupira, rassuré. Il se redressa, plus léger. De nouveau, son téléphone se mit à vibrer. C'était Michelangelo qui cherchait à le joindre. Ils devaient tous être très inquiets. Il fit un signe de main à la journaliste.

- Si tu n'arrives pas à dormir, tu peux toujours m'envoyer tes questions par message, mais je ne te promets pas de répondre à tout.

Merci, de toute façon, je n'aurais pas pu résister à l'envie de te parler, dit April en riant.

De nouveau, le bip pressant du téléphone retentit. Il était temps de filer.

- Tu promets que l'on se revoit bientôt, hein ? Demanda April.

- Oui, j'assure le mutant. Je te le promets.

Sur ces mots, il partit, jetant des coups d'œil derrière son épaule à la jeune femme, qui elle aussi semblait traîner des pieds pour quitter le parc. Léonardo rentra dans l'appartement comme s'il flottait au-dessus du sol. Avait-il bien fait, ou était-ce une erreur ? Seul l'avenir le lui dirait. L'amour, comme un fragile papillon, voletait dans sa poitrine. Il demeurait méfiant envers ce sentiment nouveau, mais il était nourri d'espoir. Il entendait encore April lui dire de rester, de ne pas la laisser. Un bip résonna dans sa poche.

* Message de « April O'neil » à « Léonardo » :

Tu ne m'as pas répondu, Donnie, ton frère tortue, pense que les extraterrestres existent ?

"Pas croyable", sourit Léo.


Michelangelo :

Léonardo n'avait jamais su mentir. Ses trois frères le savaient parfaitement. Mais avec les années, leur frère avait trouvé une parade. La pire qui soit. Le silence. Léonardo n'avait rien dit la veille quand il était parti en catastrophe du travail, il ne dit rien de plus le matin en rentrant et toujours rien de plus le lendemain à l'heure de reprendre le service.

Mickey n'était pas certain de savoir ce que son silence cachait, mais il avait des théories. La première d'entre elles était : que cela avait tout à voir avec cette ou ces personnes avec qui son frère conversait depuis peu. Mickey n'avait pas remarqué immédiatement le comportement étrange Léo, c'était l'attitude de Donnie qui lui avait mis la puce à l'oreille. Sa manière de surveiller son frère du coin de l'œil, mi-inquiet, mi-curieux. Il avait fini par lui confier ses observations et ils étaient tombés d'accord pour ne pas en parler ni à leur père, ni à Raphaël. Pas à Splinter, car il était certain qu'il n'approuverait pas que son fils discute avec des humains. Pas à Raphaël, car quand cela avait trait à Léonardo, il avait toujours tendance à s'énerver.

De toute manière, ils étaient bien assez de deux pour veiller sur Léonardo, comme ils le faisaient depuis qu'il avait laissé tomber le Ninjutsu.

En tout cas, la situation amusait un peu le mutant au bandeau orange, "le grand frère" responsable qui faisait ami-ami avec des humains après avoir lui-même décrété qu'il fallait à tout prix l'éviter. Comme quoi tout le monde peut se tromper. Bien que l'expérience aurait tendance à lui donner raison.

La seule véritable interrogation de Mikey et Donnie tenait donc plus à savoir qui étaient, ce ou ces mystérieux inconnus, et quelle relation exactement entretenait-il avec leur frère. Devaient-ils s'en inquiéter ? Après l'incident de l'autre soir... peut-être bien que oui. Michelangelo détestait ce silence. Si son frère ne se confiait pas à eux, que devaient-ils faire ? Peut-être que Donnie devrait hacker son téléphone... Non, cela ne se faisait pas. Mais...

Michelangelo commença à avoir mal à la tête. Bon sang, il n'était pas fait pour réfléchir. Il en parlerait à Donnie. Il ferait travailler son énorme cerveau et trouverait une idée, comme toujours.