Léonardo :
Le parc était devenu leur point de rendez-vous à tous les deux. D'étranges parenthèses dans la vie de Léo. Quand il quittait le parc, ces rendez-vous lui semblaient irréels, comme issus d'un rêve, et chaque fois qu'il y retournait, il était de nouveau submergé par cette magie. April ne manquait pas un rendez-vous, elle semblait aussi impatiente que lui de se retrouver. Les premières fois avaient été malaisées, craintive, elle ne savait pas exactement sur quel pied danser, ce qu'elle pouvait demander, ou comment ? Elle n'arrêtait pas de poser des questions. Léonardo les entendait résonner, il était incapable de répondre à toutes. Le naturel curieux et enjoué d'April avait resserré les liens entre eux. Malheureusement, leurs horaires étaient compliqués, parfois, ils ne pouvaient se voir qu'en coup de vent. Mais ce n'était pas grave, elle semblait l'apprécier, et lui n'échangerait aucune des minutes qu'il passait avec elle pour rien au monde. Avec le temps, elle semblait de plus en plus à l'aise en sa compagnie, oubliant sa nature anormale. Après l'inquisition, il continuait à parler, de tout et de rien, de sa nouvelle vie de journaliste, des tâches ingrates que lui confiait son patron ou de ses collègues. Léo lui parlait de ses frères, de son père, de ses lectures.
Les semaines avaient beau avancer, la jeune journaliste trouvait encore et toujours des choses à lui demander. Une fois, elle le surprit en lui demandant s'il pouvait toucher son propre dos. Elle était morte de rire quand elle constata qu'il en était incapable. Embarrassé, il la mit au défi de toucher son coude avec sa langue, ce que, contrairement à lui, elle était bien incapable de faire. Le mutant n'en revenait toujours pas de leur complicité, de cette impossible rencontre. Il veillait farouchement à ne pas se laisser aller à des pensées romantiques. Il ne voulait pas forcer sa chance, c'était déjà extraordinaire qu'elle soit restée son amie après tout ce qui leur était arrivé. Hors de question qu'il gâche ça avec des sentiments puérils et irréalistes.
Un soir malgré tout, en arrivant à leur rendez-vous, elle avait l'air étrange, comme réticente. Léonardo le sentit tout de suite.
- Yo, est-ce que ça va ? T'as l'air toute patraque.
La jeune femme dansait d'un pied à l'autre, mal à l'aise. Quand enfin elle le regarda, elle avait un air confus et coupable.
- J'espère que tu ne vas pas être trop en colère contre moi, bredouilla-t-elle.
Immédiatement, Léonardo s'inquiéta.
- Qu'est-ce qu'il y a, April ? Il s'est passé quelque chose.
Il regarda la jeune femme de haut en bas, elle ne semblait pas blessée, ni malade.
- Non, il ne s'est rien passé, je t'assure ! Enfin, disons que ça s'est passé il y a longtemps.
- Qu'est-ce que...
La jeune journaliste lui tendit la photocopie d'une coupure de presse. Léonardo la reconnut tout de suite. Cette photo leur avait valu un savon monumental.
- Je suis désolée, tu m'as bien dit de ne pas chercher à savoir, mais j'étais aux archives du journal aujourd'hui et je n'ai pas pu m'en empêcher...
Léonardo détailla le vieux cliché, il le connaissait bien, Donnie en avait une copie dans un dossier. On les y voyait tous les quatre de dos, sur un toit en train de sauter. Le cliché était trop flou pour que l'on puisse bien les discerner, mais assez net pour que l'on voie leur silhouette imposante et inhumaine. Faut dire qu'à l'époque, il ne mettait pas de veste pour leur mission, trop gênant. Ils auraient dû. Levant le nez, Léonardo vit que la jeune fille attendait la potence. Il soupira.
- Bien joué, détective, on est démasqués, ironisa-t-il.
- Tu n'es pas en colère ?
Le mutant leva les épaules.
- Je ne peux pas t'empêcher de chercher les réponses par toi-même, bien que je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Et puis sur ce coup-là, on n'a pas été très discrets.
- Donc c'est bien tes frères et toi ! Je le savais !
Léonardo se mordit l'intérieur des joues. Il l'avait dit, ces secrets n'appartenaient pas qu'à lui. Il ne tenait pas à exposer ses frères, mais c'était inévitable étant donné leur nature commune. Avisant la journaliste, il soupira. Montrant la photo, il passa son doigt sur chaque silhouette.
- Lui à droite, c'est Mickey, là Raphaël, à gauche c'est Donnie, et moi au centre là.
- Pas croyable, s'émerveilla April. Vous faisiez quoi là-haut, sur un toit ?
Quitte à révéler des trucs, autant y aller franc-jeu. Il se frotta la tête, un peu gêné.
- On patrouillait.
- Vous patrouilliez ? Comme des flics ?
- Plutôt comme des ninjas, murmura-t-il.
La journaliste rit, puis pâlit tout d'un coup.
- Comme des ninjas ? Mais attends... c'est vrai que tu te bats trop bien. La nuit où je m'étais fait agresser, t'avais dégommer ces types comme si c'étaient des gamins. T'es un ninja ! Sérieusement, t'es un ninja ?
Léonardo rougit, embarrassé.
- J'étais un ninja.
- Tes frères aussi ?
Le mutant hocha la tête, empli de nostalgie.
- Ouais, notre père était le maître d'un grand dojo. Il voulait que l'on sache se défendre face aux humains. Alors, depuis que l'on est tout petit, on s'est entraînés au Ninjutsu.
La journaliste souriait de toutes ses dents.
- Donc, tu me dis que tes frères et toi faisiez des patrouilles comme de super héros tortues ninja mutantes.
- C'est horriblement résumé, mais c'était l'idée, rit-il doucement. On avait quinze ans, on ne savait pas quoi faire de nos journées à part nous entraîner et traîner dans les égouts. On avait envie d'être acceptés, de rencontrer des gens, alors on s'est mis à jouer les justiciers de New York.
C'était difficile à dire pour le mutant. C'était une époque où il croyait aux bienfaits de leurs actes. Ils étaient forts ! Utiles ! Il n'avait beau ne pas en avoir l'air, ils étaient des « héros ».
- La coupure date d'il y a quatre ans. Mais ce n'est pas la seule que j'ai trouvée, avoua-t-elle en sortant d'autres photocopies de son sac. Mais c'était la seule avec une photo, les autres ne sont que des témoignages. D'ailleurs, je ne suis même pas sûre que toutes soient vraies ou parlent de vous. Ça te dit quelque chose une histoire avec un crocodile géant dans les égouts ?
- Pauvre Leatherhead, dit Léonardo volontairement mystérieux.
Les yeux d'April brillèrent, et pendant cinq minutes, ils firent le tri entre les articles véridiques et les élucubrations douteuses.
- Vraiment, tu croyais que « des lapins phosphorescents s'échappent d'un cabinet génétique » avait un rapport avec nous ?
- Mieux vaut écarter aucune piste, et encore je n'ai pas ramené les trucs les plus dingues que j'ai pu trouver.
L'attention qu'April lui portait le ravissait, mais il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet. Des souvenirs lourds et douloureux remontaient à la surface de son cœur. Entre ses mains passa une autre coupure de presse. « De mystérieux justiciers font le ménage dans les rues de New York », suivie du portrait robot de trois Dragon pourpre. La tortue sentit son estomac se tordre. Les Dragon pourpre... ils leur avaient pris tellement. April dut remarquer son trouble car elle saisit à son tour l'article.
- Les Dragon pourpres. Le fléau des bas-fonds new-yorkais, cracha-t-elle amère. Même la police ne fait plus rien pour les arrêter. Ils ont trop peur des représailles. C'est du joli.
Léonardo ne pouvait qu'acquiescer, il les avait côtoyés de près. Sans doute que certains Dragons devaient encore se rappeler d'eux, en tout cas, eux, jamais ils n'oublieraient.
April :
April sentait que son ami était tourmenté par quelque douloureux souvenir. Sans même réfléchir, elle posa sa main sur la sienne. Il sursauta, surpris par le contact. Il fallait avouer que c'était toujours une sensation étonnante, le froid rugueux du cuir et des écailles. La jeune femme pouvait sentir sous ses doigts les callosités des mains de Léo. Tant de travail, elle éprouvait que plus de respect pour le mutant. Elle avait toujours apprécié les personnes débrouillardes et qui ne ménageaient pas leurs efforts. Jusqu'à ce jour, elle n'avait rencontré personne qui soit aussi dégourdi et volontaire que lui. Elle voulait lui changer les idées. Tirant sur sa main, elle le força à se lever, abandonnant les papiers et son sac sur le banc. Debout, elle relâcha sa main et joignit les siennes en s'inclinant bien bas.
- Eh bien, grand maître, j'espère que vous pourrez m'apprendre quelques trucs.
T'apprendre quelques trucs ? s'étonna le mutant.
- La journaliste sourit.
- Tu sais, le job de journaliste d'investigation n'est pas sans risque, alors j'aurais bien besoin de quelques cours d'auto-défense. Tu vois le genre.
Oui, je crois comprendre, sourit le mutant dans l'ombre de sa veste. Mais es-tu sûre de toi ? Je suis un instructeur sans pitié.
- Les truands ne sont pas connus pour leur pitié non plus, répliqua April.
L'idée avait l'air de plaire à Léonardo, elle le percevait dans sa voix. Et elle ne lui mentait pas, mieux elle saurait se défendre, plus elle serait en sécurité. Elle ne voulait plus jamais se sentir vulnérable comme l'autre fois. Néanmoins, le mutant semblait hésiter. April était agacée, elle ne pouvait voir son visage quand il se penchait ainsi. Elle fit quelques mouvements maladroits, boxant un ennemi invisible dans l'espoir de le faire sourire. Elle ne savait pas si ça avait marché, mais sa voix était plus joyeuse quand il lui répondit.
- Alors d'accord, mais pas ce soir, ce n'est pas le bon endroit, et je ne suis pas sûr que ta robe aime la bagarre.
La journaliste baissa les yeux sur sa tenue et rougit. Il avait raison, sa robe mi-cuisse n'était pas adaptée pour un entraînement de kung-fu. Mais il avait dit oui.
- Super, je dois t'appeler comment maintenant, maître Léonardo, sensei, coach ?
- Juste Léo, ça suffira, rit la tortue.
Elle était ravie, il n'était pas contrarié par ses petites investigations, et il se proposait même de passer plus de temps ensemble. La journaliste était fascinée, sa vie avait pris un tour si extraordinaire. Elle regrettait de ne pouvoir lire l'expression de son ami. Serait-ce trop lui demander d'ôter sa capuche ? Peut-être... après tout, ce vêtement était ce qui le gardait en sécurité jusqu'à maintenant. Un bip familier retentit, et Léonardo soupira lourdement.
- C'est D, je dois retourner à l'appartement avant d'aller bosser.
- Bonne chance, Léo. Tu m'envoies un texto pour me dire où on se voit la prochaine fois, d'accord ?
- D'accord ! Je te dis ça le plus vite possible, à plus, April.
La journaliste le regarda s'éloigner prestement. Comme toujours, elle n'en revenait pas de côtoyer un être aussi exceptionnel, un justicier mutant ninja tortue géante, toujours plus incroyable. Cela lui plaisait. Son quotidien était toujours le même, rien n'avait changé, et pourtant, tout semblait plus grand, plus vivant qu'avant. Un monde rempli de secrets. Il n'y avait rien de plus grisant pour la journaliste qu'elle était. Vivement leur prochain rendez-vous. Elle allait devoir racheter des chaussures de sport.
April :
De nouveau aux archives, April ne voyait pas le temps passer. Tout semblait si clair maintenant qu'elle "savait". Les articles incongrus et les ombres mystérieuses prenaient un tout nouveau sens. Depuis peu, les Dragons Pourpre faisaient énormément parler d'eux. Sans compter sa propre agression. Le nombre de vols à la sauvette, de reventes de drogue ou de fusillades sauvages avait explosé. Mais dans les souvenirs d'April, ce gang était relativement ancien. Elle en entendait déjà parler quand elle était encore au lycée. Depuis quand était-il devenu aussi violent ? Un article lui sauta aux yeux, c'était un résumé d'un règlement de comptes. Quatre hommes avaient été retrouvés morts dans une ruelle. L'un était un civil malchanceux, et les trois autres étaient des membres connus des Dragons Pourpre, dont les portraits-robots figuraient en bas de l'article. C'était un article datant d'il y a un an, avant la vague de violence des Dragons et c'était le seul aussi violent.
Avant ce fait divers, on parlait des Dragons seulement pour évoquer des échecs et des faits étranges autour de ce gang minable. April sourit en lisant un article sur un kidnapping, où le petit était rentré chez lui comme un grand, expliquant que quatre extraterrestres verts l'avaient sauvé des vilains Dragons. L'époque où Léonardo et ses frères jouaient les héros. Justiciers anonymes de New York.
"Justiciers"...
Le mot fit tiquer la journaliste. Elle s'avança vers l'ordinateur des archives, qui référençait toutes les coupures de presse. Elle tapa à la hâte dans le moteur de recherche le terme "justicier". Elle eut une vingtaine de résultats, les plus anciens remontaient à presque cinq ans en arrière, mais le plus récent datait d'il y a un peu moins de deux mois.
Prenant la référence, April chercha dans la dernière étagère. Le dernier dossier stockait. Huitième journal.
"Un justicier lutte contre les Dragons Pourpre !"
Dans la nuit de mercredi à jeudi, un mystérieux individu a incendié une planque d'appartement du très craint gang des Dragons Pourpre. Quatre des membres du gang ont été retrouvés assommés et attachés devant l'ancien bâtiment industriel. La police nie l'implication d'une tierce personne, mais un témoin d'un immeuble voisin affirme avoir vu un homme à moto quitter les lieux sous les balles des membres du gang. Est-ce qu'un nouveau justicier est surgi à New York pour punir le crime organisé ?
Intéressant. April avait les yeux brillants. Est-ce que Léonardo avait repris ses activités de ninja ? Ou était-ce quelque chose de complètement différent ? Poursuivant ses recherches, elle se rendit compte que ce n'était pas un incident isolé. Depuis un moment, quelqu'un semblait suppléer aux mutants pour combattre les Dragons. Elle en parlerait à Léo, peut-être était-il au courant de quelque chose. En tout cas, ça sentait le scoop. Et April ne pouvait pas renoncer à un bon scoop.
