Léonardo :
- Qu'est-ce que tu nous caches ? Accueillit Raphaël.
Adossé à la table de la cuisine, son frère le jaugeait d'un air mauvais. Depuis un moment, sa mauvaise humeur allait de mal en pis. Il faut dire que Léo n'avait rien fait pour arranger la situation. Donnie et Mickey faisaient de leur mieux pour absorber la tension entre eux. D'ailleurs les deux frère regardé la scène se dérouler depuis le couloir, Michelangelo faisait la douté étais-ce lui qui était a l'origine de la question de Raphaël. Léonardo soupira, face au caractère irascible de Raphaël, même la meilleure volonté du monde ne pouvait rien faire. Léonardo n'avait jamais été un très bon menteur, il le savait, alors mieux valait en dire le moins possible.
- Rien qui te concerne si c'est la question.
Ne joue pas au plus malin, Léo, y a un truc qui cloche depuis un mois. T'es sur ton téléphone jour et nuit à parler à on ne sait qui, t'es plus à l'appartement, t'es tout le temps dans la lune. T'es en train de déconner grave, mon gars.
Léonardo avait franchement manqué de discrétion, il devait l'avouer. Mais il ne pouvait pas dire à ses frères qu'il avait éventé leur secret alors même qu'il était le plus à cheval sur ce principe. Comment leur expliquer l'accident et l'extraordinaire relation qui le liait à April ? Pourraient-ils comprendre ? Pire encore, si leur père l'apprenait, il n'osait imaginer les conséquences. Ils s'étaient tous fait une promesse, et il l'avait bafouée. Il ne voulait pas perdre April. Il prit sur lui de ne rien laisser paraître. Le meilleur moyen d'éviter les questions de Raphaël était encore de jouer sur son mauvais caractère. Il n'aimait pas faire ça, il regrettait déjà.
- Et alors, ça te gêne ? Je croyais que tu ne voulais plus me voir ni me parler. Que je suis plus qu'une lavette, un bouffon qui a peur de son ombre. Alors fous-moi la paix, Raphaël !
- Espèce de... grogna le mutant qui se contenait encore.
Néanmoins, leur éclat de voix attira l'attention de leur père, qui quitta son fauteuil pour la cuisine. Donnie et Mickey décampèrent aussitôt sans demander leur reste.
- Qu'est-ce qui se passe, les garçons ?
- Rien, asséna Léonardo en fusillant des yeux son frère.
Qu'allait-il faire ? Le balancer à Splinter et l'obliger à tout révéler ? Ou garder ses observations pour lui ? Le mutant au bandeau rouge grogna de plus belle et bouscula son frère en quittant la salle à manger. Léo s'en doutait, son frère avait beau être caractériel, ce n'était pas un mouchard. Malgré tout, il s'en voulait d'avoir joué avec les mauvais aspects de Raphaël. Il allait devoir s'excuser. Mais pas tout de suite. Il avait d'autres choses à faire dans l'immédiat. C'était samedi et il avait rendez-vous.
* Message de « April O'Neil » à « Léo » :
Entendu, on se retrouve à l'entrée de Black Hill High. À tout de suite :-)
Le chemin entre Black Hill et l'appartement n'était pas très long. Léonardo n'eut aucun mal à arriver en avance. Comme prévu, le lieu était désert. En cette période de l'année, les SDF et autres habitants des rues trouvaient des lieux plus accueillants que ce vieux quartier industriel. Sans hésiter, il se dirigea vers « Miss Rosmerta ».
Miss Rosmerta était une ancienne conserverie désaffectée. Ce n'était maintenant plus qu'un squelette vide d'acier et de verre. Ces frères et lui avaient leurs habitudes ici. Ils venaient souvent, avant. Ce n'était pas tout à fait légal, mais Donatello avait fait un double des clés de l'entrepôt, ils pouvaient y entrer comme bon leur semblait, et personne n'y patrouillait jamais. De plus, ils avaient rétabli l'électricité. C'était l'endroit rêvé quand on voulait s'entraîner sans être vu. Dernier avantage non négligeable, sur la mezzanine qui servait de deuxième étage, le sol était de la moquette. Vieille et poussiéreuse, mais quand même plus agréable pour amortir les chocs.
*Message de « April O'Neil » à « Léonardo » :
Je suis sur place. Tu es où ?
*Message de « Léonardo » à « April O'Neil » :
J'arrive.
Grimpant rapidement les escaliers, il déboucha sur le toit. Depuis les hauteurs, il repéra immédiatement l'épaisse masse de cheveux roux qui descendait la rue, l'air perdue.
- April, ici !
La jeune femme agita la tête en tous sens, cherchant l'origine du bruit. Léonardo en rit.
- En haut !
Levant les yeux, la jeune femme l'aperçut enfin.
- Léo, c'est toi ? Comment es-tu monté là-haut ?
- Démonstration, proposa le mutant.
Prenant de l'élan, il sauta du toit. April cria de surprise alors que le mutant, qui connaissait parfaitement l'usine, roulait et se réceptionnait sur une dépendance adjacente. Sans perdre son élan, il roula sur lui-même et repartit dans un salto pour enfin atteindre le sol, à quelques mètres de la jeune femme. Était-ce de la frime ? Oui, carrément. La bouche grande ouverte, elle le regarda avec stupéfaction.
- C'était très, très impressionnant, commença-t-elle, mais ça ne me dit pas comment tu es arrivé là-haut.
Léonardo lui montra l'entrée.
- Par la porte.
April pouffa.
- Où avais-je la tête.
Le mutant la guida à l'intérieur. Elle siffla en voyant l'immense espace vide.
- C'est cosy, avec un peu de décoration... et de la mort au rat, ça serait parfait.
- N'est-ce pas ? Mais c'est surtout un coin discret pour s'entraîner. Ce n'est pas ici que l'on risque de gêner les voisins.
Sur ces entrefaites, il la guida à l'étage. La journaliste fit la grimace devant la moquette peu ragoûtante.
- Ne fais pas cette tête. Bientôt, tu la remercieras d'exister, crois-moi.
- Si tu le dis, répondit April sans entrain.
Sans discourir d'avantage, le mutant se déchaussa et retira sa veste avant d'avancer au centre de l'espace sous la vieille ampoule jaunie. Il n'y avait pas prêté attention, mais la jeune femme s'était habillée d'une tenue de sport, loin de ses standards habituels. D'habitude, elle portait des robes et des jupes, toujours très féminines et colorées. Aujourd'hui, un jogging noir moulait ses jambes jusqu'à ses hanches, où un top blanc tout aussi serré comprimait sa poitrine généreuse. D'un geste souple, elle attacha son imposante chevelure en un solide chignon, dont quelques mèches éparses retombaient chaotiquement autour de son visage.
Elle était vraiment magnifique. Léonardo ferma les yeux une seconde, le temps d'évacuer cette vision bien trop plaisante. Il ne pouvait se permettre de la trouver jolie. Il devait se concentrer sur autre chose.
- On va commencer par des étirements, ça te va ?
- Parfait, Coach !
Rien de bien compliqué, mais nécessaire pour débuter. La première chose que put constater Léonardo, c'est qu'il n'était pas aussi en forme qu'il ne le pensait. Ses muscles tiraient et protestaient, et sa cascade de tout à l'heure l'avait un peu essoufflé. Il en fut contrarié. Deuxième constatation, April était sportive. Elle était souple et ne rencontrait aucune difficulté. C'était l'idéal.
Il avait réfléchi ces deux derniers jours à ce qu'il pourrait bien lui montrer comme mouvements, et il s'était arrêté sur des basiques, des techniques simples mais efficaces face à une personne hostile. Des techniques qu'il espérait pouvoir réussir lui-même, sans accident... il l'espérait. Bref, des trucs utiles en autodéfense. Le premier et le plus évident n'avaient pas besoin ni de démonstration ni de pratique. Il s'assit sur la moquette, imitée non sans dégoût par April.
- Bon, si tu fais face à un agresseur, la première et la plus efficace manière de t'en sortir est assez simple.
- Mmm... laissa échapper April qui écoutait avec attention.
- Tu cries à l'aide.
- Quoi ?
Léonardo sourit. Les gens avaient tendance à l'oublier, mais c'était vrai.
- Crie aussi fort et longtemps que tu peux, c'est le meilleur moyen pour faire fuir un agresseur, je te l'assure. Tu n'imagines pas le nombre de personnes que l'on a pu aider, mes frères et moi, simplement parce qu'elles se sont manifestées.
- Sans doute, répliqua la journaliste, déçue.
- La deuxième méthode, et presque aussi simple mais tout aussi efficace...
- Laisse-moi deviner, railla April, le bon gros coup de pied dans les parties ?
- Bingo, grimaça le mutant. C'est bigrement efficace, mais pas toujours facile à faire. Si tu en as l'occasion, n'hésite pas. Je t'assure que personne ne pourra te poursuivre après ça.
Sur ces mots douloureux, il se releva, tirant sur ses phalanges. Il était temps de passer aux choses sérieuses.
- Le mieux en cas de danger, c'est d'avoir une arme, n'importe quelle arme, affirma-t-il avec emphase. Ça peut être n'importe quoi, ton sac à main, un caillou, même un journal peut faire l'affaire. L'important, c'est d'avoir un moyen de garder ton adversaire à distance.
- Ça semble logique, apprécia April.
- Malheureusement, il se peut que tu n'aies rien de tout ça sous la main. Dans ce cas-là, je vais te montrer deux ou trois trucs qui pourront t'aider dans un corps à corps, mais également si ton adversaire a une arme.
La journaliste acquiesça avec sérieux. Léonardo fut ravi de l'investissement de la jeune femme. Précautionneusement, il se mit en position, aussi bien pour montrer à April la posture à prendre que pour tester les réactions de son propre corps. C'était comme essayer de s'appuyer sur une jambe blessée, le tout était de savoir jusqu'où il pouvait aller sans tomber. Pour l'instant, tout semblait aller, il se sentait bien, normal. Cela lui donna un peu de confiance. Il allait peut-être réussir à lui enseigner quelque chose finalement. Tout d'abord, il lui montra des mouvements de dégagement, des mouvements pour garder l'agresseur à distance, car la distance était la clé de la sécurité. Plus l'adversaire est loin, et plus on a de temps pour agir. Elle comprenait très bien l'exercice et le réalisait sans difficulté. Après une trentaine de répétitions du mouvement, il le jugea correct.
- Bon, à la pratique maintenant !
- D'accord, je suis prête, affirma la journaliste avec impatience.
Léonardo se plaça face à April, sérieuse et volontaire, elle le fixait sans ciller. Cela le fit sourire, ça lui rappelait sa propre attitude quand il était gosse et qu'il attendait que son senseï porte le premier coup.
- Je vais m'approcher rapidement, tu dois me repousser comme je t'ai montré. Le but n'est pas de te blesser, donc pas la peine de frapper fort ou de résister, ce n'est que de l'exercice.
La jeune femme acquiesça. Léonardo hésita une seconde. Ça faisait très longtemps qu'il ne s'était pas entraîné avec un humain, et jamais avec une fille ! Il décida d'y aller doucement, quitte à y aller un peu trop doucement. Il inspira et s'approcha. Mais il fallait croire que c'était quand même trop rapide. Surprise, April n'eut pas le temps d'effectuer le mouvement que Léonardo était déjà sur elle. Elle avait fermé les yeux et s'attendait sans doute à recevoir un coup. Si c'était l'un de ses frères, il est certain qu'il se serait pris un grand coup derrière la tête. Mais il se contenta d'appuyer doucement sur sa tête, du bout du doigt.
- Trop tard, railla-t-il.
- En effet, constata la journaliste.
- On recommence.
Ils répétèrent le mouvement une dizaine de fois avant qu'April intègre la vitesse de Léonardo et réussisse à le repousser dans les temps.
- Parfait, mais sans doute qu'un humain irait moins vite. En général, les crétins qui s'attaquent aux femmes les sous-estiment, lui dit-il avec bonhomie.
- Tant mieux, j'imagine.
- On continue ?
Léo était enthousiaste, April sourit elle aussi semblait ravie. Bon sang, comme il se sentait bien. Ça faisait si longtemps qu'il ne s'était pas senti juste... bien.
April :
April n'eut aucun mal à intégrer des esquives simples. Bien que les esquives nécessitent un entraînement quotidien et un renforcement musculaire, elle était confiante et elle comptait bien continuer à apprendre avec Léo. Il semblait si heureux, si vivant en lui montrant les mouvements, presque juvénile. C'était la première fois qu'elle le sentait aussi libre, naturel en sa présence. Elle sentait que ça faisait un moment qu'il n'avait pas fait d'entraînement. Elle voyait combien ça lui avait manqué.
L'enthousiasme communicatif de Léonardo la motivait d'autant plus à continuer, mais son corps n'était pas tout à fait d'accord et déjà la fatigue commençait à se faire ressentir chez la jeune femme. Elle n'avait pas l'habitude des exercices aussi physiques. Suante, elle s'arrêta une seconde pour se réhydrater. Elle faillit s'étouffer avec sa bouteille quand elle vit Léonardo retirer son t-shirt trempé de sueur. Sans doute qu'il ne s'était même pas rendu compte du trouble de la jeune femme, car lui aussi s'avança pour prendre sa propre gourde. April, pour sa part, ne pouvait pas le quitter des yeux. Jamais elle ne l'avait vu aussi exposé. Toujours caché sous des vêtements épais, c'était la première fois qu'elle pouvait voir sa carapace en entier. Elle semblait aussi lourde que solide et se fondait harmonieusement le long de son dos, brillant d'un éclat noir et parcouru de motifs. Des motifs qui se prolongeaient jusqu'à ses côtés où elle semblait plus fine. Le plastron qui recouvrait son torse était d'une toute autre couleur, d'un brun crème plus doux. Commençant en haut de ses pectoraux et recouvrant l'intégralité de son ventre, il semblait se prolonger sous son jogging. Plus épais que sa peau mais pas aussi rigide que sa carapace, telle une armure de cuir souple. La jeune femme se surprit de trouver cela beau et intrigant. Levant la tête, le mutant surprit son regard attentif. Et comme s'il se rendait soudain compte de sa tenue, il s'écarta précipitamment, les joue plus sombre, rougissant.
- Je vais peut-être remettre mon t-shirt, s'excusa-t-il.
- Pas la peine! S'exclama la jeune femme.
Elle n'avait pas réfléchi avant de parler, immédiatement elle se mit elle aussi à rougir, se sentant obligée de s'expliquer.
- Ça ne me gêne pas, tu sais, et puis si tu es plus à l'aise comme ça... Ne te soucie pas de moi, vraiment.
- Non, je n'ai pas réfléchi, avec mes frères, on ne fait pas attention, mais c'était assez indélicat de ma part en présence d'une fille. Et puis ce n'est sans doute pas un spectacle très agréable à regarder.
Wahou ! Il se déprécie à ce point ! pensa April. À l'entendre parler, on pourrait croire qu'il est une sorte de monstre, une créature ignoble et difforme. Certes, il n'est pas humain, mais il est vraiment loin du monstre dégoûtant. Il pouvait bien se mettre à l'aise, elle n'allait pas lui jeter des pierres. Au contraire, elle était assez curieuse de savoir à quoi il pouvait bien ressembler.
- Vraiment, ça ne me dérange pas. Le rassura-t-elle.
- Ça m'étonnerait. Affirma-t-il en repassant son vêtement. T'inquiète, je ferais plus attention à l'avenir.
April en fut contrariée. C'était totalement l'inverse du résultat espéré. Elle n'était pas une petite chose chaste qui avait besoin qu'on protège sa pudeur. Il s'était de nouveau caché dans son t-shirt, pire, il avait même remis sa veste. Se remettant sur ses pieds, elle fit face au mutant.
- Non, vraiment, ça ne me dérange pas. Tu n'as pas à te cacher, vraiment. En plus, tu vas avoir chaud avec ça sur le dos... euh, carapace ?
La tortue fronça les sourcils à ses mots, fermant les yeux une seconde, empêchant April de voir ses sentiments.
- April, je sais très bien à quoi je ressemble. Pas la peine d'essayer d'être sympa, je n'ai pas envie que tu me... Il s'interrompit avant de reprendre dans un murmure. Vraiment, c'est sympa, mais ça va.
C'était un fiasco. Il avait l'air contrarié, il regardait sa main, fuyant son regard. Il croyait vraiment qu'il devait se cacher, qu'elle ne supporterait pas de le voir, de le voir vraiment sans ses vêtements qu'il portait pour se donner l'air humain. Il ne la croyait pas capable de l'accepter comme il était. En toute honnêteté ... April ne pouvait pas dire que Léonardo était beau, car il ne l'était pas. Mais il n'était pas laid et certainement pas monstrueux. Tous ses traits étaient certes étranges, mais ils étaient harmonieux, son corps respirait la force et la santé. Il était différent, mais il n'était pas dépourvu de grâce. Aucun humain ne pourrait avoir l'air aussi puissant que le mutant quand il se battait, muscles saillants et carapace impénétrable.
Elle se rapprocha de lui doucement.
- Léo, je t'assure que...
- April, n'insiste pas.
La jeune fille ne dit plus rien, un profond sentiment d'échec lui serrant la gorge. Elle avait l'impression qu'elle n'avait fait qu'appuyer sur un point sensible, et elle s'en voulut. C'était un peu présomptueux de sa part, sans doute, de vouloir le réconcilier avec une image qu'il subissait depuis tout petit. Ce n'est pas quelque chose que l'on peut réparer en cinq minutes entre deux conversations, juste en disant "non, ce n'est pas vrai!". C'est en silence que le mutant se remit en position.
- On s'y remet. Demanda-t-il d'un ton détaché.
- On y va. Confirma la jeune journaliste penaude.
Plus tard cette nuit-là, quand elle fut rentrée chez elle, fourbue et épuisée, effondrée sur son canapé, April ne put s'empêcher de repenser au reflet mordoré de la lumière sur la carapace de Léonardo. Quel crime qu'il ne réussisse pas à apercevoir quelque chose d'aussi beau.
April :
Ça faisait plus de trois mois qu'April n'avait pas remis les pieds a Cardbourg. Il faut dire que l'on ne se déplace pas pour rien quand les voyages aller-retour prenaient plus de cinq heures en voiture. Mais jamais April n'aurait manqué son déplacement ce jour-là. En arrivant à la maison familiale, le foyer était plongé dans la pénombre. Sans doute que cela reflétait l'état d'esprit de son père. Assis dans son large fauteuil jaune, il était déjà habillé. L'air pensif, il fixait la télévision éteinte sans la voir.
- Salut Papa, je vois que tu es déjà prêt.
Le vieil homme s'anima en entendant sa fille. Il lui sourit, ramenant un peu de lumière dans le lugubre salon. Il désigna du doigt le bouquet qu'April avait pris le soin d'acheter en venant.
- Des tulipes ?
- Comme toujours papa.
Son sourire s'estompa un peu. April pouvait presque sentir le chagrin peser sur les épaules de son père. Ça faisait plus de cinq ans, mais le poids ne diminuait pas, il semblait même plus lourd chaque année écoulée. Malgré cela, le scientifique releva la tête.
- Allons-y, je sais que tu as du chemin à faire pour rentrer, alors autant ne pas perdre de temps.
April soupira devant cette réflexion si cartésienne et pragmatique. C'était tout son père, toujours concret, bien que des fois elle aurait aimé l'entendre parler de ses ressentis plutôt que des faits. Un peu plus comme un père que comme un scientifique. Les sentiments n'étaient pas une science. Bien qu'elle fut certaine qu'il répliquerait que les sentiments n'étaient que des connexions synaptiques et de la chimie hormonale.
Ils partirent à pied, ils n'allaient pas très loin. Rien n'avait bougé en trois mois, seulement le vent avait commencé à se rafraîchir et les feuilles tremblaient sur les branches, hésitant entre automne et été. Le petit cimetière n'avait encore moins changé que tout le reste de cette foutue bourgade, pareil qu'il y a cinq ans et sans doute pareil qu'il y a cent ans. Les cyprès naturellement élancés guidaient les endeuillés le long des allées grises, comme pour ranger harmonieusement les morts, cartographiant pour les vivants. L'atmosphère y était comme toujours empreinte de tristesse et de recueillement. Et tout le vent ne pouvait rien contre le poids de tant de larmes. April connaissait parfaitement ces petits carrés de terre, comme autant de livres dont l'histoire, écrite, était terminée pour toujours.
Martha Clark...
... Ben Kent...
Mary O'neil
Le père et la fille s'arrêtèrent devant la stèle. Quelques herbes folles fleurissaient autour de la tombe. La vie prospérait même dans ces terres désolées. Quelques feuilles traînaient également sur le granit gravé. D'un revers de main, le scientifique les chassa, laissant apparaître l'épitaphe.
« L'amour ne vit que dans le souffle qui le prononce, non dans l'écho des mots prononcés ».
April sourit, sa mère avait toujours été originale, et même sa tombe évitait les poncifs et les clichés. Les romanciers ont horreur des mots qui se répètent. S'il est vrai qu'elle était « une mère et une femme aimante », elle était surtout amoureuse des beaux mots et rien n'est plus banal que des complaisances mortuaires. Le père d'April lui avait un jour raconté comment sa mère était sortie tout émoustillée de son bureau en lui répétant cette phrase, certaine qu'il constituerait le pinacle émotionnel de son récit. Le scientifique n'en avait pas été convaincu, mais cela n'avait aucune importance face à la certitude heureuse de sa mère. La jeune femme déposa les tulipes sur la pierre froide. Ça avait toujours été ses fleurs préférées, bien qu'elle les préfère dans les parterres que en bouquet. Malheureusement, cela faisait cinq ans que les tulipes ne fleurissaient plus chez les O'neil.
Chaque année April s'attendait à ce que son père parle, dise quelque chose. Mais en bon scientifique, il ne prenait pas la peine de gâcher son temps en paroles pour une personne qui de toute manière ne pouvait l'entendre. Néanmoins, tout était dit dans ses yeux. Un regard où la vie se disputait à la fatigue et à la peine. Chaque année, c'était April qui proposait à son père de venir se recueillir. Son pragmatisme lui refusait de venir de lui-même dans ce lieu stérile où tout son génie était vain. Cependant, il ne refusait jamais de venir. Après quelques minutes à regarder la stèle, il se détournait, le visage tiré.
- Je t'attends dehors Api.
- Je ne serai pas longue.
Seule, la jeune femme s'assit à même le sol, sur le gravier. Elle saisit une des fleurs échappée du bouquet, lissant les pétales du pouce.
- Salut Maman. Ça fait un an que je ne suis pas venue, enfin comme tous les ans en fin de compte. Mais j'ai de bonnes nouvelles cette année. J'ai décroché un boulot ! Comme journaliste ! Incroyable n'est-ce pas.
Le vent siffla autour d'elle, comme une réponse fantomatique.
- Et aussi, je me suis fait des amis maman. Irmas, une nana formidable au Daily, vraiment une petite crème, toute douce. Tu l'aurais adorée. Et un garçon aussi, enfin un « garçon »... il est... il est indescriptible. Je ne sais pas si tu nous vois de là où tu es, mais si c'est le cas, tu dois déjà le savoir. C'est incroyable maman, je découvre des trucs impensables tous les jours avec lui. J'ai l'impression qu'avant New York, je n'ai fait que dormir. Tout y est si vivant là-bas, extraordinaire.
La jeune femme se tut quelques instants, la gorge prise par l'émotion.
- S'il te plaît, veille sur moi maman, et veille aussi sur papa, il en a vraiment besoin. C'est dur de le laisser ici en le voyant seul et triste. Tu lui manques beaucoup. Tu nous manques à tous les deux.
April reposa la fleur rouge sur la tombe, petit point de couleur. Elle se releva, quittant la terre froide.
- Joyeux anniversaire maman. J'essaierai de venir avant ton prochain anniversaire, si j'ai une promotion. Sourit la jeune femme.
Elle jeta un dernier regard sur le bout de marbre gris, comment une personne si chère pouvait être réduite qu'à un silence qu'aucune parole ne comblerait jamais. Quittant le cimetière, elle tira une cigarette de son sac. Retrouvant son père à l'entrée, regardant les voitures passer d'un air absent. April laissa s'échapper la fumée, espérant qu'elle emporte avec elle sa mélancolie.
- Tu ne devrais pas fumer ma puce, affirma son père en lui jetant un regard pessimiste.
- Tu as raison, consentit sa fille sans pour autant éteindre sa cigarette.
Son père soupira et lui tendit son bras. La jeune femme s'y saisit, comme si ce contact allait les aider à chasser les fantômes.
- On va au drive-in ? Proposa le scientifique.
April sourit. Elle n'avais pas mentit, le mot d'ordre de son père restais le pragmatisme. Manger : ou le moyen de conjurer la mort.
- Allons-y papa.
