Léonardo :
Allongé dans son lit, Léonardo réfléchissait. Il guettait, attendant son frère. Il avait beau y réfléchir, il ne savait pas comment l'aborder. Tout était devenu si compliqué entre eux. Pas qu'avant leur relation soit facile, mais depuis un an, jamais elle n'avait été aussi mauvaise. L'écoutera-t-il ? Arrivera-t-il à lui demander s'il risque encore sa vie dans la rue, seul, sans eux ? Il se voyait mal lui demander des comptes sur son comportement alors que lui-même n'était jamais à l'appartement. Il regarda son téléphone, dix-huit heures étaient passées, il savait qu'il allait être en retard à la Rosmerta, mais il espérait quand même réussir à croiser son frère avant qu'il ne soit contraint d'y aller. Quelqu'un toqua à la porte de la chambre. Léonardo vit son père entrer dans la chambre.
Son père lui sourit en avisant le bazar ambiant. Des vêtements sales sur le lit de Michelangelo, divers circuits et une vieille tablette en réparation sur le lit de Donnie, la couette dépassant du lit de Raphaël. Il n'y avait que Léo qui fasse son lit tous les matins, rangeait consciencieusement ses vêtements et ses livres. Mettre de l'ordre dans ses affaires comme pour conjurer le chaos à l'intérieur de lui. En boitant, le vieux rat vint s'asseoir sur le lit de Mikey, non sans en dégager quelques vêtements. Le mutant était partagé. Ça lui faisait plaisir de voir son père recommencer à marcher et reprendre certaines de ses habitudes, mais ce boitement... lui rappelait tout ce qu'il avait perdu et lui inspirait tant de peine.
- Tu ne pars pas en balade aujourd'hui, mon fils ? questionna Splinter.
Le rat avait une lueur malicieuse dans ses yeux noirs. Si Léonardo attendait Raphaël pour lui parler, il fallait croire que son père aussi avait attendu une occasion pour lui parler.
- Si, mais pas maintenant, j'attends Raph.
- Tu veux parler à ton frère ? C'est une bonne chose.
Le vieux mutant sourit tristement.
- Mais Léonardo, crois-tu sincèrement que tes mots atteindront ton frère ?
Léonardo fronça les sourcilles, contrariait. Son père arrivait toujours à mettre le doigt sur ce qu'il craignait. Ça faisait si longtemps que Raphaël et lui ne s'étaient pas simplement parlés, sans agressivité, sans accusations. Léonardo soupira lourdement.
- Je ne sais pas, Sensei... euh, père.
Tu peux encore m'appeler Sensei, mon garçon, intervint le vieux rat.
Léonardo se mordit la joue. De nouveau, la peine et la culpabilité étreignaient son cœur. Splinter surprit son regard, et le mutant gémit quand son père lui donna un petit coup de canne sur la tête.
- Je ne suis peut-être plus capable d'enseigner à toi et tes frères, mais sois certain que je ne cesserai jamais d'être votre Sensei. Ne me prends pas en pitié. J'ai obtenu ce que j'ai mérité et le repos dû à tout les guerriers. De plus, je suis encore capable de mater des petits arrogants comme toi.
- Oui, désolé père.
Léonardo se rembrunit, les poings serrés.
- Mais pour que vous soyez encore mon Sensei, il faudrait que je sois encore un ninja. Ce n'est plus le cas...
Le vieux rat reçut ses paroles pensivement. Il se releva, faisant quelques pas difficiles pour rejoindre la porte.
- C'est peut-être vrai, mais sache que ce n'est pas toi qui souffre le plus de cette renonciation. Tout comme toi, ton frère est en deuil, mais il ne pleure pas un, mais deux frères. Les mots d'un mort ne peuvent pas affecter les vivants.
Léonardo en fut blessé. Bon sang, il n'était pas qu'un guerrier et un masque. Il n'était pas mort. Il n'était pas mort. Pourtant, les paroles résonnaient dans le creux de sa poitrine.
- Que dois-je faire alors ? questionna le mutant perdu.
Splinter depuis la porte lui répondit tendrement.
- Si tu veux parler à ton frère, il faut d'abord que tu saches exactement ce qui doit être dit, mais je crains que tu n'aies pas encore compris toi-même l'ampleur de votre perte.
Léonardo sentit le goût du sang dans sa bouche, à force de se mordre l'intérieur des joues. Les paroles de son père le bouleversèrent plus qu'il ne l'avait imaginé. Il avait déjà fait la paix avec tout ça. Enfin, il le croyait. De toute manière, il ne pouvait plus rien faire pour changer ce qui était fait.
- Mais je dois lui parler dès ce soir ! Il...
Léonardo ferma immédiatement son bec, car si Raphaël n'était pas une balance, il ne l'était pas non plus. D'autant plus qu'il n'avait que des soupçons, rien de solide ; si ça se trouve, ce n'était pas son frère qui arpentait New York en dégommant des malfrats. Mais Splinter lui jeta un regard concerné. Vite, une excuse.
- Il a encore pris un des sweats que j'avais prévus de mettre, inventa-t-il en priant pour que ce soit convaincant.
Son père soupira longuement. Mais il semblait le croire. Léonardo en eut un goût amer, à force de dire des mensonges, il semblait s'améliorer un peu. Mais ça ne lui plaisait pas. Raphaël n'était toujours pas rentré de sa tournée. Léonardo secoua la tête. Tant pis, il se faisait sans doute des idées. Descendant de son lit, c'est pensées reprirent le chemin de la Rosmerta, April l'y attendait peut-être déjà. Quand il quitta la chambre, son sac de sport sur le dos, il fit attention à ce que ni Mikey ni Donnie ne l'aperçoivent. Les mots de son père le poursuivirent malgré tout alors qu'il se dirigeait vers la zone industrielle. "Tu n'as pas encore compris l'ampleur de votre perte."
Ils enchaînaient les passes. Dans la lumière ocre de la Miss Rosmerta, April s'entraînait avec bonne volonté. Léonardo en était d'autant plus motivé. Il allait, lui aussi, de plus en plus loin. Il commençait à retrouver ses marques et ses réflexes. C'était agréable, vraiment agréable de renouer avec ses sensations. La tension des muscles et le tiraillement de la chair. Loin des tourments sous son crâne, un peu comme avant. Avec encore quelques efforts, il pourrait peut-être s'entraîner de nouveau avec ses frères ? Ça serait génial.
Venir ici avec April était une expérience très différente de quand il s'entraînait avec ses frères. Déjà d'un point de vue physique... il n'avait jamais eu à mesurer ses coups avec ses frères, au contraire, s'il se retenait, il était bon pour se faire taper dessus encore plus fort. Avec April, il était en équilibre, à la fois plus grand et plus fort qu'elle, il devait mesurer chacun de ses coups. Cela le rendait incertain, était-il trop doux ou trop dur ? À quel point les adversaires qu'elle pourrait rencontrer seraient forts vis-à-vis d'elle ? C'était complexe mais c'était plus sympathique et plus tranquille qu'un entraînement avec les mutants. Quand il s'entraînait sous la supervision de leur sensei, c'était dans l'objectif de vaincre, d'être fort. Assez fort pour se défendre et défendre les autres, ils n'avaient pas le droit d'échouer. Avec April, il se sentait... plus libre. Il pouvait tomber, recommencer sans craindre ni le jugement, ni la remontrance, sans le regard de son père. Pas qu'il ne les avait jamais réprimandés pour avoir échoué dans un exercice, mais... chacun de ces échecs avait un goût amer, celui de la faiblesse, celui du risque d'être blessé ou pire. La jeune femme lui avait rappelé ce que représentaient les arts martiaux pour lui quand il était enfant. Un jeu.
Aujourd'hui, le thème de la séance était le désarmement. Léonardo voulait montrer à April quelques manœuvres simples. Le coup du poignet, projection vers la hanche ou encore blocage. Rien de bien méchant, mais indispensable pour qui voulait savoir se défendre. Dans le cadre de l'exercice, il se munit d'un faux couteau en mousse jaune. Le parfait jouet pour enfant complètement inoffensif. C'est pourquoi le mutant fut surpris.
Tout à coup, il eut la chair de poule. Il ne tenait plus un petit jouet, il reconnut sans peine la garde d'un de ses ninjato. Il pleuvait, le sang coulait le long de la lame. Il fut pris d'un tremblement incontrôlable. Il ferma les yeux, ce n'était rien, c'était faux, c'était dans sa tête, rien de cela n'était réel. Et pourtant, il tomba à genoux, le ninjato lui brûlait la main, mais il était incapable de le lâcher.
- Léo, est-ce que ça va ? Léo ? April se précipita auprès de lui.
Mais le mutant n'était plus vraiment là. Un bête couteau en mousse venait de le renvoyer un an en arrière. Dans une ruelle froide un jour de pluie.
- Léonardo, qu'est-ce qui t'arrive ?
Inquiète, April avait une main sur son épaule, à genoux, elle cherchait à lire ses traits. Mais Léo ne la voyait pas. Il regardait ses mains couvertes de sang. Fermant les yeux, il sentait l'odeur métallique et la rudesse du bitume humide sous lui. Pourquoi était-il encore là ? N'avait-il pas déjà quitté cette ruelle ? Il ne pouvait pas être là...
Il inspira profondément, fermant les yeux. Comme il avait appris à le faire depuis un an, concentré sur lui-même. Sur son cœur précipité, sur son souffle hiératique, pour dominer ses pensées confuses. Il n'était pas dans la ruelle, la pluie ne le mouillait pas, le sang n'imprégnait pas ses mains.
Il expira, il devait chasser tout ce qui n'était pas là, il devait revenir ici et maintenant dans le présent, c'était le seul moyen de quitter la ruelle. Il s'accrocha à tout ce qui était autour de lui. L'odeur de la poussière, une main sur son épaule, sa voix qui appelait son nom. Par-delà la pluie, il l'entendait douce et insistante. April n'était pas dans la ruelle, elle n'y avait jamais été. Soufflant et expirant, il la suivait, elle le sortait de la ruelle. April l'avait ramené, ils étaient tous les deux à la Rosmerta.
Quand il rouvrit les yeux, il rencontra le visage concentré d'April, à quelques centimètres de lui.
- Léo ? Tu m'entends ?
Épuisé, il hocha la tête et se laissa tomber en arrière sur la moquette. Il avait refait une crise. Ça faisait longtemps. Ça n'était pas arrivé depuis la nuit où il avait sauvé April. Il se passa une main sur le visage, il avait commencé à penser que peut-être c'était derrière lui. Il se voyait déjà retourner s'entraîner avec ses frères... quelle blague ! Il ne quitterait jamais cette satanée ruelle.
- Est-ce que ça va ? Tu veux de l'eau ? Quelque chose ?
- Du calme, April, soupira-t-il.
La jeune journaliste s'était relevée et tournait en rond, un peu paniquée. En l'entendant parler, elle revint se pencher sur lui. Elle semblait soucieuse, ses yeux étaient si grands qu'ils lui mangeaient les joues, ses lunettes n'étaient plus tout à fait droites, ses lèvres entrouvertes laissaient apparaître une rangée de petites dents blanches. De nouvelles mèches s'étaient échappées de son chignon, Léonardo avait envie de les replacer derrière ses oreilles, mais il ne le fit pas, se contentant de fermer de nouveau les yeux pour calmer son cœur affolé.
- Qu'est-ce qui t'est arrivé, Léo ? Tu m'as fait peur ! Le mutant déglutit, encore un peu secoué.
Il aurait espéré que jamais, elle ne le voie comme ça. Il ne voulait pas qu'elle sache à quel point il était fragile, instable, bien loin du ninja qui avait un jour sauvé cette ville. Il voulait rester à ses yeux un héros qui l'avait sauvée de ses agresseurs, un justicier repentis.
- Ce n'est rien, April, juste un petit vertige, vraiment, ce n'est rien, dit-il tout en se redressant doucement.
L'expression de la journaliste passa immédiatement de l'inquiétude à la colère. Elle lui tapa sur le bras.
- Aïe ! s'exclama la tortue.
- Ne t'avise pas de me mentir, Léonardo ! Ce n'était pas rien ! Mon œil ! Tu ne t'es pas vu, tu es resté prostré plus d'une minute sans me voir ni m'entendre. Alors quoi que ce soit, ce n'était pas rien. Son ton se radoucit un peu. Qu'est-ce qui s'est passé, Léo ?
Le mutant la regarda dans les yeux. Il n'avait vraiment jamais su mentir, pas même à un humain qu'il ne connaissait que depuis peu. Était-il si transparent ? Ou était-elle tout simplement trop forte pour lire en lui ? Sans doute un peu des deux. Mais il ne pouvait pas lui dire. Oui, il ne voulait pas qu'elle sache, il ne savait même pas quoi lui dire. Non, il ne savait pas, personne ne pouvait comprendre cette ruelle sous la pluie.
Deux petites mains vinrent encadrer son visage et mirent fin à son débat intérieur. Léonardo voulut reculer, mais April le tenait fermement. Arrimé à son regard, elle y plongeait, cherchant dans leur profondeur des réponses à ses questions. Léonardo était de nouveau coupé de la réalité, un choc thermique entre la ruelle gelée et le hangar surchauffé. Elle était proche, si proche de lui. Ses mains chaudes contre sa peau.
- Parle-moi, Léo, n'aie pas peur de moi..., supplia April, inquiète.
- Je n'ai pas peur de toi.
Léo était perdu, il ne savait plus où il était. Elle était si proche, il sentait son souffle sur sa peau, l'odeur de son shampoing à l'orange chassant définitivement l'asphalte trempé de sa mémoire. Elle était trop près, bien trop près. Pourquoi ne reculait-elle pas ? Elle l'avait déjà touché, mais jamais comme ça. Il était encore étonné qu'elle continue de le faire, d'oser le toucher sans crainte... Elle l'avait happé, il ne pouvait plus fuir, il ne pouvait même plus bouger. Il lui restait juste assez de lucidité pour demander.
- Qu'est-ce que tu fais, April ?
La journaliste semblait elle aussi attachée à cet instant. Ses grands yeux bruns dérivaient des yeux de Léo vers sa bouche, oubliant ses questions, avides des réponses qu'elle pouvait obtenir de ses lèvres. Léo ne respirait même plus quand elle lui répondit.
- Je ne sais pas...
Sans comprendre, il la vit, la sentit, poser ses lèvres sur les siennes.
April :
April n'aurait jamais imaginé embrasser Léonardo. C'était étrange, ses lèvres étaient grandes et un peu sèches. Elle avait craint qu'elles soient froides comme ses écailles, mais il n'en était rien. Elles lui semblaient paradoxalement incroyablement normales. Elle avait déjà embrassé des hommes, mais April n'embrassait pas Léo comme tous ces prétendants. Elle l'embrassait comme elle avait embrassé le premier garçon de sa vie : du bout des lèvres, curieuse et craintive. Remplies d'espoir et d'innocence, ignorant complètement que ce chaste baiser allait réveiller en elle toute cette folie refoulée. Ce désir, aussi incompréhensible et choquant, que seul Léonardo pouvait allumer dans son ventre. Avide, elle l'embrassa de plus belle, plus fort, refusant de réfléchir à l'immense chaos que ses baisers inauguraient pour son avenir. Tout de suite, elle se sentait complète, heureuse, amoureuse.
Léonardo :
Léonardo n'avait pas bougé, pas respiré. Il était là, assis sur la moquette de la Rosmerta, et April O'Neil l'embrassait.
Il devait s'être cogné la tête. C'était ça... il avait fait une crise et s'était cogné la tête en tombant. Il devait être inconscient. C'était la seule explication au fait qu'il soit en train de rêver.
Et quel rêve...
Souvent, il rêvait d'April, mais jamais avec cette intensité, à croire que même dans ces songes, il muselait son amour pour elle. C'était la première fois qu'il la sentait ainsi tout contre lui. Ses lèvres douces et insistantes sur les siennes, couvertes d'un gloss léger dont l'odeur fruitée le fit saliver. Il se demanda quel goût elle pouvait bien avoir. Ça lui semblait si réel. Loin du monde éveillé, il s'autorisa à la prendre contre lui, refermant ses bras autour de la délicate jeune femme. La serrant contre lui, s'emparant de sa présence, sentant la caresse de ses mèches sur sa peau, présentes plus fort, ses lèvres contre les siennes. Si réelles et palpables. C'était si incroyable et magnifique qu'il craignait le moment où il reprendrait conscience, loin de la chaleur de celle qu'il aimait désespérément. Oh que oui ! Il l'aimait comme un fou. Une certitude malheureuse qu'il gardait confinée au royaume onirique. Car cela n'arriverait jamais. Jamais elle ne l'embrasserait comme ça, c'était impossible. Son fantasme soupirait tout contre ses lèvres, et il se sentait défaillir de plus belle.
- Léo... Léo, regarde-moi, murmura-t-elle contre sa nuque.
Il obéit. Elle était magnifique, les joues légèrement rouges, légèrement essoufflée. Plus belle que dans ses rêves. Ses petites mains de chaque côté de son visage le gardaient fermement prisonnier.
- Parle-moi, Léo, je ne te laisserai pas tomber, alors dis-moi ce qui ne va pas, s'il te plaît...
Ce qui ne va pas ? Tout allait très bien ! Il faisait un rêve merveilleux et...
Il cligna plusieurs fois des yeux. Il était assis sur la vieille moquette de la Rosmerta, le néon jaune grésillait, tout son corps lui faisait mal après sa crise de panique. April était là, vraiment là. Assise entre ses jambes, tout contre lui, ses deux mains de part et d'autre de son visage. Bon sang... Ce n'était pas un rêve.
April rougissait en le fixant dans les yeux, et Léonardo devait vraiment faire une drôle de tête car elle pouffa doucement. Mais dans les immenses yeux bruns brillait encore une pointe d'inquiétude. Léonardo sentait son pouce caresser sa joue, traçant de petits cercles.
C'est pas la première fois que tu me fais peur comme ça... s'expliqua la journaliste. Mais je tiens à toi, Léo, alors j'aimerais savoir ce qui t'arrive, j'aimerais pouvoir t'aider.
Léonardo était resté bloqué sur le mot « aimer ». Il ne comprenait plus rien à ce qui lui arrivait. Qu'est-ce que ça voulait dire ? Elle l'avait embrassé, il avait encore les bras autour de sa taille, et elle ne faisait rien pour se dégager, comme si cela lui plaisait. Mais personne ne pouvait apprécier être étreint par un monstre. Les souvenirs pluvieux encore vifs, palpitaient à la limite de sa conscience, la pluie, le sang sur ses mains. Non, elle ne pouvait pas l'aimer ! Il n'était pas digne d'être aimé ! IL ÉTAIT UN MONSTRE !
Il la repoussa, si fort que la pauvre journaliste tomba à la renverse sur la moquette.
- Aïe !
Léonardo s'était relevé, confus et effrayé. Il hésita une seconde en voyant le regard blessé d'April, puis il attrapa son sac abandonné contre le mur et se précipita vers les escaliers. C'était sans compter sur la jeune femme. Elle aussi s'était relevée et, dans un juron, elle réussit à attraper le bras du mutant qui se figea dans son élan.
- Ne pars pas, Léo ! Je... je ne sais pas vraiment ce qui m'a pris, mais s'il te plaît reste !
- Non, April... je ne peux pas, je ne dois pas, bafouilla Léonardo.
- Je t'en supplie, Léonardo ! Je … je crois que je suis amoureuse de toi.
Le mutant se retourna. Les mots de la journaliste résonnaient dans l'immense vide de la Rosmerta comme si elle les avait hurlés. Chaque écho était comme un coup. Il en ressentait l'impact aussi violemment que si elle l'avait frappé. Son cœur martelait sa poitrine, et la réalité fléchissait sous ses coups. À croire que l'inconcevable n'était qu'un concept pour les cyniques manquant d'imagination. April arrivait comme par magie à tordre les lois de la réalité, sa bonté était telle qu'elle arrivait à aimer une créature telle que lui. Elle était encore plus belle et merveilleuse que Léonardo ne l'aurait cru. Mais c'est parce qu'elle ne savait pas tout. Si elle savait... elle ne pourrait pas l'aimer.
- Non, tu ne me connais pas, tu ne peux pas être amoureuse de moi, April, dit-il froidement.
Elle eut un hoquet, mais elle ne le lâcha pas, les larmes contenues dans ses yeux brillaient tel de l'or à la lumière ocre du néon. Sa voix trembla un peu.
- C'est vrai que je ne sais pas grand-chose sur toi, souffla la journaliste.
Léonardo sentit son cœur se briser alors qu'elle baissait la tête, qu'elle relâchait sa prise sur son bras. Il sursauta quand il sentit son autre main saisir la sienne, laissant tomber le sac de sport. Elle entremêla ses doigts aux siens. Elle la serra fort, comme pour y trouver de la force.
- Mais je ne me suis jamais senti aussi bien avec personne d'autre. Je ne te connais que depuis peu de temps, et je sais que c'est dingue, mais je n'imagine plus mon avenir sans toi. J'en reviens pas de dire des mièvreries pareilles, mais je veux apprendre à te connaître, s'il te plaît ne t'en va pas. J'ai l'impression que si je te lâche maintenant... je ne te reverrai jamais.
Comment faisait-elle ça ? L'obliger à rester, alors que le bon sens voulait qu'il parte. Trouver les mots qu'il fallait pour lui ôter toute force. Leurs deux mains tendrement entrelacées. Elle semblait sincèrement se soucier de lui, de « l'aimer ». Il ne pouvait pas lui faire ça, elle avait le droit à quelqu'un de mieux, quelqu'un d'humain. Pas quelqu'un comme lui, un monstre. Pire, un monstre parmi les plus monstrueux, les pires... Elle avait le droit à la vérité, avant qu'il ne soit trop tard pour elle.
- April, je t'assure, tu ne peux pas être amoureuse de moi. Je vais t'apprendre quelque chose sur moi, et après... je sais qu'ensuite tu partiras et que tu ne voudras plus jamais me revoir, et ce sera très bien comme ça.
- Qu'est-ce que t'en sais ? Tu n'es pas dans ma tête que je sache ? se fâcha-t-elle. Fais-moi un peu confiance !
Si elle savait à quel point sa confiance comptait pour lui et à quel point il était déjà triste de ce qui allait arriver. Dans un dernier élan égoïste et coupable, il serrât sa main dans la sienne, si petite et si chaude. Il n'en avait pas le droit, il ne le méritait pas. Il respira l'odeur d'orange et de cigarette, se concentra pour graver dans sa mémoire la chaleur de sa main dans la sienne. Il inspira profondément. Déjà la douceur de l'orange laissait la place au relent humide de cette terrible nuit.
- Je vais tout te dire.
Léonardo :
Ça lui semblait être une éternité. Pourtant, les souvenirs étaient toujours aussi clairs dans son esprit. Il aurait pu tout oublier, jusqu'à sa propre date d'anniversaire, mais jamais il ne pourrait oublier cette nuit d'orage.
C'est frère et lui-même étaient en mission. Cela faisait des mois qu'ils n'avaient aucune nouvelle de leur frère, aucun signe de vie depuis l'enterrement d'Anthony. Ça s'était passé si vite : la boutique, l'incendie, la blessure de leur père, la mort de l'antiquaire. Ils n'avaient pas eu le temps de s'arrêter depuis cette tragédie. Fuyant de tuyaux en tuyau, pansant leurs plaies, semant le dragon. Ils n'avaient pas eu le temps de faire le deuil du père du jeune homme. C'était un homme de bien. Le jour de son enterrement, Casey avait disparu. Vaporisé, du jour au lendemain, injoignable, absent de son appartement et de son lycée. Les tortues étaient mortes d'inquiétude, et Raphaël plus que tout autre. Lui et Donnie avaient pris l'habitude de le chercher pendant des heures, sans succès. Jusqu'à aujourd'hui.
Donatello, en tête, guidait le groupe suivant le signal émis par le téléphone de Casey. Depuis une heure, le téléphone avait recommencé à émettre, mais le jeune homme restait injoignable. Qu'à cela ne tienne, les ninjas allaient venir à lui, mais le silence de leur frère angoissait Léonardo, qui sentait que quelque chose s'était passé. Quelque chose d'horrible. Il musela son mauvais pressentiment, optant pour l'optimisme. Au moins, ils savaient maintenant où il était, ils allaient le récupérer, qu'il le veuille ou non, et le ramener à l'appartement. Ainsi, il pourront veiller sur lui (et Raphaël arrêter de tourner en rond comme un lion en cage, ce qui ferait du bien à tout le monde).
La ville était étonnamment silencieuse, l'atmosphère lugubre. Léonardo sentit l'inquiétude le gagner alors qu'il quittait le cœur de la ville pour se diriger vers la zone industrielle, loin des lieux que fréquentait d'ordinaire le jeune homme. Qu'est-ce qu'il pouvait bien faire par ici ? Donatello leur fit signe, et les quatre ninjas s'arrêtèrent sur un toit.
- Le signal provient de cette entrepôt.
Il désigna du doigt un petit entrepôt désaffecté en brique, coincé entre deux usines plus larges. Il semblait vieux. Il n'y avait pas un bruit, pas une lumière. Léonardo fronça les sourcils.
- Donnie, tu peux faire un scan ?
- Mmm...
La demande était inutile, car il avait déjà entrepris de scanner le bâtiment à travers ses lunettes customisées. Il fit défiler plusieurs filtres, concentré, tirant la langue. Finalement, le nerd grogna et souffla d'inquiétude. Léonardo n'eut pas besoin de demander ce qu'il voyait pour savoir que ce n'était pas bon.
- Il y a une dizaine de personnes dans le bâtiment. Deux guets : un sur le toit, un en bas, deux à l'étage, et au moins six au rez-de-chaussée. Ils font des efforts pour ne pas se faire remarquer, ça ressemble à un piège.
Léonardo sentit la tension monter en flèche dans le groupe. Qu'était-il arrivé ? Était-ce des voleurs qui avaient volé le téléphone du jeune homme ? Ou était-ce bien pire, vraiment bien pire ? Le fragile optimisme qu'entretenait Léonardo disparut. C'était une situation de crise. Le mutant se mordit la lèvre. Si c'était un sauvetage, il aurait aimé que leur père soit avec eux. Mais le pauvre Splinter n'était pas en état d'aider ses fils. Ils allaient devoir assurer, seuls. Léonardo inspira profondément, ils avaient besoin d'un plan.
- Il y en a que dix ? Si Casey est là-dedans, on s'en fout ! On y va !
Raphaël était à deux doigts de sauter du toit pour prendre d'assaut l'entrepôt seul, mais Michelangelo lui tapa gentiment sur l'épaule.
- Vas-y en premier, je regarde.
Léonardo examina la configuration du bâtiment. Donatello lui confirma que normalement le bâtiment devait avoir deux portes à l'arrière, en plus de celle de devant, et en plus, une bouche d'égout dans la ruelle adjacente leur assurerait une sortie en toute discrétion par les égouts. Il avait un plan.
- Donnie, Raphaël, vous prenez les portes arrière. Léo fit un signe à son frère. Donnie, donne-moi un peu de thermite. Mikey et moi, on va passer par l'avant. Quand on fera sauter la serrure à l'avant, ça créera une diversion. Pendant ce temps, vous crochetez à l'arrière et vous repérez Casey. Vous le sortez. On reste en contact par talkie.
Les trois mutants hochèrent la tête. C'est en même temps que les trois frères inspirèrent avant de se laisser souplement tomber dans l'ombre de la rue. Discrètement, Raphaël et Donatello se glissèrent dans la ruelle avant de disparaître à l'arrière du bâtiment. Léonardo et Michelangelo s'attardèrent à l'avant. Le guet en bas du bâtiment ne vit même pas Mikey avant que celui-ci ne l'assomme en silence. Léonardo siffla de mécontentement. Sur la main du gorille était tatoué un dragon. Le bâtiment était occupé par les Dragons Pourpres, ce qui clarifiait la situation. C'était bel et bien un piège, et ils les attendaient. Le leader posa la patte de thermite sur la serrure verrouillée. Il attendit encore dix secondes, guettant dans le silence le moindre bruit signifiant qu'ils avaient été repérés. Rien.
D'une main, il se saisit d'un de ses ninjato, et de l'autre, il sortit un briquet de sa sacoche. Il échangea un regard avec son frère qui faisait déjà tournoyer ses nunchaku, prêt pour l'affrontement qui s'annonçait. Le leader lança un signal dans son talkie-walkie et mit le feu à la bande de magnésium.
La thermite brûla violemment, faisant du bruit et de la lumière. Impossible à rater pour les malfrats réfugiés dans le bâtiment. Donatello souffla depuis la radio.
- Vous êtes repérés, les gars se dirigent vers vous.
- Parfait, commencez l'infiltration, répondit le leader.
La thermite crachota encore quelques étincelles avant que Léonardo n'enfonce la porte à grand coup de pied. Derrière la lourde porte en métal, un homme s'effondra assommé, ayant reçu la porte de plein fouet. Tout de suite après, les hommes à l'arrière ouvrirent le feu. Les deux ninjas battirent en retraite derrière les murs de brique, obligeant les agresseurs à sortir. Immédiatement, les deux mutants se jetèrent sur eux. Profitant de la nuit et de l'encombrement de la rue, ils réussirent à en neutraliser quelques-uns jusqu'à ce que le talkie-walkie laisse échapper quelques exclamations paniquées.
- Léo ! Attention... il... Argh...
- Raph ?! RAPH !
Sans réfléchir plus avant, ils se précipitèrent dans le hangar, Mickey derrière lui. Une terrible erreur. Dans le bâtiment, il ne fit pas dans la dentelle, assommant le dernier garde qui lui barrait le passage. Il découvrit alors une scène tirée de ses pires cauchemars.
Une très mauvaise scène de théâtre, Casey à genoux au pied d'un grand fauteuil, entravé et sous la menace d'une arme, son visage si tuméfié qu'il était à peine reconnaissable. Et sur le trône improvisé, une petite femme que Léonardo ne reconnaissait que trop bien. À peine éclairée par la lueur du panneau de sortie de secours, la nouvelle cheffe des Dragons Pourpres, aussi cruelle qu'efficace : Tina Chang. Celle qui les avait chassés de chez eux, incendié la boutique d'antiquités, blessé leur père.
Tuer Arnold John.
Raphaël se tenait face à elle. Hun la menaçait d'un revolver, et Raphaël appuya son saï sous sa gorge. Donatello se tenait en retrait, son bō en main, il lança un regard paniqué à Léonardo. Le mutant au bandeau bleu fit de son mieux pour ne rien laisser paraître de sa tension. Il évalua rapidement les forces en présence. Il voyait six hommes dans la pièce, sans compter Tina, ce qui était plus que ce que le scan de Donnie avait repéré. Mais ils étaient encore quatre, ils pouvaient les vaincre... Si seulement Casey n'était pas un otage. Il fallait l'éloigner de Tina et de son arme.
La petite femme souriait toute contente.
- Oh, comme c'est dommage, il manque le poilu de la dernière fois... Mmm, il va falloir continuer à le chercher si je les veux tous dans ma collection.
Léonardo ne réagit pas à la provocation. Cela ne servait à rien, mais il vit Raphaël tressaillir, et le sourire de Tina grandir d'autant plus. Elle se leva, sûre d'elle, provocante.
- Où peut-être que le tire de l'autre fois l'a tué ? Vous l'avez laissé où ? Je peux peut-être encore récupérer sa carcasse. Sa fourrure pourrait faire une chouette descente de lit. Tu ne penses pas, Hun, mon cœur ?
Léonardo sentait que son frère était à deux doigts de se jeter sur la mafieuse, nourrissant sa colère. L'homme de main souriait à sa cheffe, peu impressionné par l'arme du mutant. Il allait céder. Léonardo devait désamorcer la situation avant qu'il ne se produise un drame.
- Relâche Casey, ordonna le mutant aussi durement que possible.
La cheffe prit un air étonné.
- Vous parlez ? C'est génial, peut-être que je vous garderais en fin de compte, vous êtes plus amusant que je ne le croyais. D'accord, je veux bien le laisser partir, mais que si on échange !
- Un échange ? Questionna Léonardo, qui soupçonnait déjà le pire.
- Oui ! Lui contre un de vous ! Vous êtes bien plus drôle que le fils de ce bon à rien d'antiquaire.
C'est à ces mots que tout dérapa. Casey, que Léonardo croyait évanoui tant il ne bougeait pas, se redressa, l'œil alerte et le sang aux lèvres. En réponse, Raphaël grogna et se dégagea de la poigne de Hun. Il n'avait plus le temps de tergiverser. Les prochaines secondes seraient décisives. Le leader se précipitait sur la cheffe, Donatello sur Hun, dans son dos Mickey le suivait. Tina, ravie, pencha la tête, et avec une vitesse et une précision dont Léo ne la savait pas capable, releva son arme et au lieu de tirer sur Casey, visa et tira vers le leader. Elle le manqua. Casey s'était jeté sur elle, et bien qu'entravé, il réussit à la faire tomber.
C'était le moment. Donatello lança un shuriken précis sur le seul éclairage de la pièce. Le panneau "exit" s'éteignit dans un flash. Dans le hangar plongé dans l'obscurité, quelques flashes de détonation éclairèrent le lieu un instant. Parfaitement inefficaces, les hommes de main ratèrent leur cible, tandis que les ninjas réussirent à se saisir de Casey. Léonardo sentit contre lui la petite femme qui se retournait cherchant sa cible. Elle tira dans le vide. Léonardo prit le jeune homme sous son bras et se précipita vers le fond du bâtiment et une des sorties vers la ruelle.
- Tout le monde dégage ! hurla Léonardo à l'adresse de ses frères.
Il entendit les pas derrière lui, de nouveaux coups de feu. Michelangelo le délesta du poids du jeune humain, laissant leur leader ouvrir la voie de repli. Derrière eux, ils entendaient les mafieux qui les poursuivaient.
- Ne les laissez pas s'échapper ! gémit la cheffe.
Enfin, les quatre mutants et Casey rejoignirent la ruelle. Sans hésiter, le leader se précipita vers la bouche d'égout, tandis que Donnie et Raphaël couvraient leur arrière. Il s'efforçait d'ouvrir la plaque. Quand un coup de feu retentit, suivi d'un cri.
- NON ! Hurla Raphaël
- Casey ! Mickey ! Mugit Donatello
Léonardo, se releva et laissa tomber la lourde plaque en fonte. Michelangelo s'était effondré, le bras ballant, en sang. Mais il tenait toujours contre lui Casey, sur son t-shirt sale s'étaler une large trace rouge. Le jeune homme à peine conscient craché du sang. Il ne lâchait pas Mickey des yeux, il bredouillas quelque chose, Michelangelo dit non de la tête, puis se fut terminé. Léonardo vit l'étincelle disparaître dans les yeux du jeune homme. Casey disparut, à sa place, il restait un cadavre défiguré. Des larmes coulaient en silence sur le visage de Michelangelo, alors qu'il serrait avec ferveur celui qui avait été leur frère de son bras indemne.
Mais Léonardo n'entendait pas ses sanglots. Pas plus que les rugissements de Raphaël qui se battait de toutes ses forces contre Hun, ni les cris de Donatello qui repoussait deux dragons à lui tout seul. Il n'entendait que le rire clair et mélodieux de la petite femme qui se tenait derrière ses hommes.
Léonardo avait toujours mené ses batailles aussi bien dans sa tête que par son corps. Chacun de ses coups était pensé et il suivait scrupuleusement la voie du Bushido. C'était ce qui a ses yeux faisais la différence entre un guerrier et un barbare.
Mais à cet instant, il cessa de penser. Il n'y avait aucun code d'honneur qui tenait. Il ne réfléchissait même plus, guider par instinct sanguinaire qu'il ne se connaissait pas. Il n'était que réaction, même Raphaël n'aurait pus faire plus rapide... Ni plus violent. D'un coup de lame, le premier homme de main tomba. Le second coup, trancha la tête d'un autre homme. Le troisième homme de main battit précipitamment en retraite. Qu'à cela ne tienne, bafouant toutes les règles du combat, Léonardo jeta une de ses lames qui le saisit dans le dos. Tina, restait en retrait, sembla pour la première fois désemparée. Du sang éclabousser son chemisier de satin. Se reprenant, elle braqua son arme sur Léonardo. Trop tard. La main qui tenait le Colt 45 a cross nacré, tombât. Elle regarda avec surprise sa main chuter vers le sol, détacher de son poignet, alors que Hun, l'attraper contre lui et emporter la cheffe dans le hangar qu'ils venaient de quitter. Mais le mutant n'en avait pas fini. Il fonça sur la porte, il devait les rattraper, il devait les éliminer. Près a défoncé les gonds. Quand il sentit une main sur son épaule, un ennemi lui avait échappé, c'était approcher sans qu'il ne le voie. Il se retourna et tomba nez à nez avec Raphaël, son frère le regardé avec de grands yeux terrifier. Il lui dit quelque chose. Mais Léonardo ne comprit pas.
Il vit Donatello se précipiter sur Michelangelo, son frère s'était évanouis. Léonardo était étrangement détaché de la scène. Il ne voyait que leur frère, les yeux grand ouvert, fixant le vide. La pluie ne le gênait pas, ni le froid. Plus jamais.
Des lumière changeante éclairé, la ruelle humide, bleu et rouge. Il sentait Raphaël qui le poussait. Il leva ses mains. Ses poings serrés sur les manches de ses ninjatos. Le sang coulant le long de la lame, le long du bras de Michelangelo, sur le sol de la ruelle. L'odeur métallique de la pluie.
Le long de cette histoire, ils s'étaient tous les deux laissé glisser au sol. Assis l'un en face de l'autre, April tenait toujours sa main dans les siennes. Léonardo racontait cette terrible nuit comme un horrible cauchemar. Il conclut d'une voix qui n'était plus qu'un murmure :
Je les ai massacrés, April, et j'ai laissé mourir Casey alors qu'il était sous ma protection. Pendant des mois, je n'ai plus pu toucher un objet tranchant. Je faisais des cauchemars chaque nuit... Il fit une pause, les yeux brouillés. J'ai appris plus tard leur nom dans la presse. Dimitri, Mickael, et Andy. Ce n'étaient pas des enfants de cœur, mais ils avaient des familles.
Le mutant se passa une main sur le visage. Maintenant, elle savait tout. Il était bel et bien le monstre que son apparence laissait deviner. La journaliste ne disait rien, analysant ce qu'elle venait d'apprendre. Mais elle ne fit pas un geste pour s'éloigner, elle avait seulement baissé la tête, les yeux perdus dans le vide, concentrée sur ses propres réflexions. Léo attendait le verdict. Le moment où elle se lèverait pour partir.
Je me rappelle de cette histoire, souffla-t-elle. La police avait conclu à un règlement de compte entre les Yakuza et les Dragons.
Pas beaucoup de monde attaque avec des ninjatos, et on ne soupçonne pas les tortues mutantes d'être expertes en arts martiaux, ironisa le mutant.
S'il l'avait dit sur le ton de la blague, son visage demeura froid. April, qui avait gardé la tête baissée tout le long de l'histoire, devait sans doute être horrifiée. Elle devait revoir toutes leurs conversations, chercher des indices révélant la vérité, qu'il était un tueur. Il l'avait si bien caché, si bien dissimulé, tellement qu'elle avait même réussi à oublier son apparence. Elle allait finalement partir, lui retirer sa confiance... elle ne pouvait pas aimer de quelqu'un comme lui. Personne ne le pouvait.
April :
April était abasourdie. Elle savait bien que Léonardo traînait derrière lui de lourds bagages, mais elle n'avait jamais imaginé l'ampleur de son fardeau, jusqu'à cette confession. Malgré tout, elle avait du mal à imaginer le mutant, sabre à la main, décapiter un homme d'un revers de lame.
Enfin, ce n'était pas entièrement vrai... Les souvenirs d'une nuit quelques semaines avant lui revinrent. Les Dragons fondant sur elle, Léonardo rapide, précis, silencieux qui les avait massacrés sans leur laisser la moindre chance. Son sourire quand il fut certain de les avoir vaincus. D'autres souvenirs, ces gestes parfaits qu'il lui montrait à chaque séance. Sa silhouette, imposante, musclée, mortelle. Il n'y avait aucun doute que s'il le désirait, Léonardo n'aurait pas besoin d'une arme pour tuer. Il en était capable.
Relevant les yeux sur le mutant, April chercha cette violence, cette capacité à détruire. Sans succès. Elle ne la vit pas dans la courbe abattue de ses épaules, ni dans l'inclinaison lasse de sa tête. La seule trace de ces morts serpentait dans ses yeux brumeux, emplis d'une immense tristesse, voilée de fatigue. Il semblait si... fragile. April ne s'y trompait pas. S'il lui avait dit tout ça, ce n'était pas tant pour soulager sa conscience que dans l'espoir qu'elle s'éloignerait de lui. Il ne voulait pas qu'elle l'aime, il avait paru tant souffrir quand elle le lui avait dit. Ça lui semblait inconcevable qu'elle puisse l'aimer, que quelqu'un puisse sincèrement tenir à lui. Peut-être que lui-même n'y arrivait pas. Cette nuit avait cassé quelque chose en lui. Il ne voulait pas d'amour, d'affection, de pardon, il voulait une condamnation.
Peut-être oui, peut-être devrait-il être arrêté, passer devant la justice pour ces morts. Mais la justice existait-elle dans un monde comme le sien ? Est-ce que les règles du monde des hommes pouvaient s'appliquer à des êtres comme lui ou à des monstres comme les Dragons pourpre ? De toute façon... April n'était pas une juge.
- Je ne sais pas quoi dire, Léonardo, avoua-t-elle. C'est une histoire atroce, et je n'ai aucune idée de ce que ça te fait. J'imagine que ce doit être très dur.
Il ne répondit pas, mais elle vit distinctement ses poings se serrer, si fort que ses articulations blanchirent, les épaules crispées. Elle crut discerner de la colère sur son visage, puis de la résignation.
- Je comprends que tu ne veuilles plus me voir, April... souffla-t-il résigné.
- Je n'ai jamais dit ça !
Le mutant releva les yeux sur elle. Son expression baignée d'incompréhension. Soudainement agité, le mutant se releva, arrachant sa main à la journaliste, qui le suivit des yeux alors qu'il commençait à faire les cent pas sur la moquette. Il lui répéta, d'une voix dure, emplie d'incrédulité et d'une pointe d'énervement.
- Je suis un assassin, April, j'ai tué ces hommes de sang-froid.
- C'était de la légitime défense, répliqua la jeune femme.
L'agitation de Léonardo était palpable, il semblait gronder d'une colère contenue. April se releva, hésitante, devait-elle essayer de le calmer ? Elle n'était pas sûre de le pouvoir, le mutant cessa de tourner en tous sens. Planté bien droit devant elle, poings serrés, il se désigna d'une main rageuse.
- Un membre de mon équipe est mort car j'ai pris les mauvaises décisions !
- C'était un accident...
- Il est mort, April, j'étais responsable de lui et il est mort par ma faute !
Léonardo avait hurlé ces mots, transfiguré par la colère et le désespoir. April s'était figée, mais le mutant n'avait pas fini. Crachant des mots emplis de colère comme s'ils avaient été trop longtemps retenus.
- J'étais leur chef, et je les ai laissé tomber ! J'ai tué des hommes qui fuyaient, et j'ai laissé un membre de ma propre équipe mourir. Je savais bien qu'il m'avait menti, mais je ne l'ai pas soutenu. Il s'est infiltré seul chez les Dragons, si j'avais été un bon chef, il m'aurait parlé, il ne serait pas mort pour rien !
Tout en vociférant, il donna un énorme coup dans une poutre qui trembla violemment. La poussière tomba sur eux, noyant la scène dans une brume sale. April était terrifiée. Elle ne reconnaissait pas Léo. Jamais elle ne l'avait vu si peu maître de lui. Même dans la ruelle, il ne lui avait pas paru aussi dangereux qu'à présent. Comme un animal sauvage, fou de rage et de douleur. Mais elle serra le poing, réunissant son courage. Oui, cette facette de Léonardo lui faisait peur, mais toutes les blessures sont douloureuses, elles deviennent pires avec le temps si on ne les soigne pas. Les plus beaux aspects de Léonardo étaient assombris par cette douleur. Il était perdu dans des ténèbres sans doute bien plus effrayantes encore, et April ne voulait pas l'y abandonner, c'était son tour d'aller le chercher, le sauver. Elle finit par lui murmurer, d'une voix aussi douce que possible.
- Il est mort, Léonardo.
Il se tourna vers elle, la fixant, les muscles encore frémissants de son soudain accès de rage.
- Tu ne peux rien y changer, continua April de son timbre le plus doux.
Elle avança doucement, ignorant ses propres tremblements. Il ne la quittait pas des yeux, tendu, effarouché, prêt à bondir... pour lutter ou pour fuir ? Elle n'en était pas sûre.
- Tu peux crier ou détruire le bâtiment si tu veux. Ça ne changera rien.
Elle n'était plus qu'à un mètre de lui. Assez près pour le toucher si elle tendait la main. Elle pouvait sentir sa nervosité, son t-shirt trempé de sueur, ses prunelles emplies de démon. Il buvait ses paroles.
- Tu ne peux plus rien y changer. Alors tu dois avancer ! Car toi, tu es toujours vivant.
- Je n'en suis pas si sûr, April... murmura le mutant d'une voix basse.
Il écarquilla les yeux, comme si ces propres mots l'avaient surpris. April sentit la tension s'échapper. Léonardo, retrouvant un peu de contrôle sur lui-même, observa longuement ses mains avant que des larmes ne débordent de ses yeux bleus. C'était trop pour lui. April pouvait lire en lui comme dans un livre ouvert. Elle vit clairement les sentiments défiler dans le regard qu'il lui portait.
Culpabilité, honte, tristesse, amour...
Trop de sentiments qu'il avait cadenassés, contenus de son mieux et qui maintenant, relâchés, fondaient sur lui pour le mettre en pièces sans pitié. Il s'effondra dans la poussière. April, comme liée par des chaînes, le suivit au sol, le prenant contre elle. Il finit même par refermer son étreinte sur elle. Elle fut profondément émue de le sentir s'appuyer sur elle. Un profond sentiment de confiance la saisit. Elle avait sous-estimé ses propres sentiments. April était à présent emplie d'une certitude : elle ne le laisserait plus jamais partir.
- Pardon, April … je suis si désolé.
- Ne t'excuse pas, Léo.
Elle le serra plus fort contre elle, leurs larmes se mêlant.
- Je reste avec toi, je n'irai nulle part. Tu ne porteras plus tout ça seul. Je t'en fais la promesse. Alors n'aie pas peur de parler, de hurler, de pleurer, je reste avec toi.
Léonardo:
Comment était-ce possible ? April le serrait contre elle, alors qu'elle savait tout. Refusant de s'éloigner. Ne cessant de répéter qu'elle resterait près de lui. Malgré son aspect monstrueux, malgré ses crimes... Comment pouvait-il être aussi heureux et triste en même temps ? Il ne la méritait pas, il ne méritait pas cette absolution. Comment pouvait-il avoir autant de chance en le méritant si peu ?
