April :

April ne saurait dire combien de temps ils restèrent ainsi, étreints sur la moquette sale de la Rosmerta. Mais le temps n'avait pas d'importance, seul comptaient les tressautements des épaules de Léonardo. Il pleura comme il n'avait sans doute jamais pleuré. April laissa elle aussi échapper quelques larmes alors qu'elle caressait tendrement la nuque de la tortue. Mettant dans chacune de ses caresses toute sa compassion, espérant qu'il la perçoive, qu'elle lui fasse du bien.

Quand enfin les sanglots se calmèrent et que le mutant retrouva son calme coutumier, April craignit qu'il s'éloigne. Mais il n'en fit rien. Il resta contre elle, la tête dans son cou. Elle sentait son souffle contre sa peau. Elle fit de son mieux pour tempérer son trouble, les battements rapides de son cœur. D'autant plus que de là où il était, il devait très certainement les entendre.

Léonardo était si tranquille, qu'elle crut même qu'il s'était endormi. Mais ses bras la tenaient encore fermement. À quoi pensait-il ?

- Léo ? Murmura doucement la jeune femme.

Le mutant ne répondit pas, il resserra juste un peu ses bras autour d'elle. Avant de finalement la relâcher et de se redresser. April eut soudainement froid. Léonardo avait l'air épuisé, des sillons humides marquaient encore ses joues. Il fallait dire qu'en quelques heures, il s'était entraîné, avait eu une crise de panique et une crise de larmes. Il y avait de quoi vider n'importe qui. Elle aussi sentait la fatigue sur ses épaules. Le lendemain, elle devait travailler, et elle commençait à avoir faim. La raison voudrait qu'elle lui dise d'aller se reposer et qu'elle fasse de même. Mais elle ne voulait pas qu'il parte. Il y avait un moyen de concilier tout cela ! Elle lui sourit.

- Ça te dit de venir chez moi ?

Léonardo cligna des yeux, surpris, avant de... rougir ? En tout cas, ses joues s'étaient foncées d'un coup. Il réfléchit quelques secondes avant de détourner le regard.

- Si ça ne te dérange pas…

April n'en crut pas ses oreilles. Il voulait bien, peut-être qu'il souhaitait autant rester en sa compagnie qu'elle le souhaitait. Elle rosit de bonheur. Elle se mit prestement sur ses pieds et tendit la main à Léonardo. Le mutant lui sourit un peu moqueur mais les yeux brillants. Ils savaient très bien tous les deux qu'elle serait incapable de l'aider à se lever, même si elle y mettait toutes ses forces, tant il était lourd. Léonardo s'en saisit, toujours rougissant, mais bien moins hésitant que tout à l'heure. Ils prirent à peine le temps de rassembler leurs affaires avant que, saisissant de nouveau sa main, April l'entraîne vers sa voiture.

Elle l'entendit pouffer en voyant la vieille Chevrolet jaune citron. Heureusement que les portes étaient larges, et les fauteuils modulables. Car faire rentrer la tortue de presque deux mètres dans sa voiture était un défi. April se félicitait intérieurement d'avoir échangé son scooter contre ce véhicule. Elle n'imaginait même pas Léonardo tenir sur le malheureux deux-roues.

Il observa avec curiosité le chemin emprunté, mémorisant sûrement le trajet. Il n'avait toujours pas lâché sa main. Pas pratique pour passer les vitesses, mais la route n'était pas bien longue, et même pour éviter un bus, elle n'aurait pas souhaité le lâcher. Arrivé au pied de son immeuble, il fronça les sourcils, contrarié avant de lui adresser un sourire pincé.

- Excuse-moi une seconde.

Il lâcha sa main pour prendre dans son sac son sweat. April ouvrit de grands yeux. Elle avait complètement oublié. Elle regarda Léonardo remettre son vêtement et sa capuche avec étonnement. Elle était étonnée, non pas qu'il se cache à nouveau, mais de sa propre distraction. Comment avait-elle pu oublier quelque chose d'aussi important ? Ah oui, peut-être parce qu'elle avait d'autres choses en tête, comme sa déclaration ou le fait qu'elle lui avait proposé de venir chez elle pour la première fois. Qu'ils étaient maintenant tous les deux au pied de son immeuble. April sentit ses joues chauffer. Pas qu'elle soit une jeune vierge effarouchée n'ayant jamais ramené de garçon chez elle, mais la relation qu'elle partageait avec Léonardo était si unique qu'elle n'avait pensé à rien d'autre, si ce n'était de rester avec lui. Pour dissiper son trouble, elle prit son propre sac et sortit du véhicule. L'air frais l'aida à remettre ses idées en place, cette nuit était complètement folle. Léonardo la rejoignit, parfaitement dissimulé dans les ombres de sa capuche. D'un geste un peu incertain, il lui prit à nouveau la main. April sentit une onde de chaleur la traverser. Rassérénée, elle guida son tendre ami dans son immeuble. Qu'importe ce qui arriverait, il était à ses côtés.

Il détailla l'immeuble avec curiosité, assez récent, il était sobrement éclairé et, summum du luxe, l'ascenseur fonctionnait. Arrivé au septième étage, ils descendirent dans le couloir à la moquette rouge. Le mutant baissa la tête quand des voisins d'April la saluèrent. April vit leur étonnement quand ils s'aperçurent qu'ils se tenaient la main. De toute manière, April était certaine que quiconque voyant son sourire à cet instant aurait déduit ses sentiments tant elle était heureuse. Numéro 712. Elle lâcha à contrecœur la main de Léo pour fouiller son sac et en tira son trousseau. Elle entra en soupirant d'aise dans l'appartement. Léonardo, plus hésitant, mit quelques secondes de plus avant de la rejoindre. Quand la porte fut refermée, le mutant se permit enfin d'enlever sa capuche.

L'appartement de la journaliste était plutôt spacieux, et pourtant Léonardo pouvait apprécier l'espace d'un regard. L'appartement était un grand espace qui faisait tout, à gauche la cuisine et le salon, à droite la chambre et le bureau. Le seul espace séparé était la salle de bain. April le laissa regarder avant de se rendre compte du bazar. Bon sang ! C'était super embarrassant, avisant son lit, elle vira à la pivoine. Vite, il fallait détourner l'attention. Dans la précipitation, elle fila dans la salle de bain. Elle ramassa le pyjama abandonné, qu'elle jeta dans la corbeille, et elle sortit deux serviettes de plus sur le meuble. Revenant dans le salon, Léonardo l'observait avec circonspection. Il allait ouvrir la bouche, mais April le devança.

- Voilà, c'est prêt ! Je t'ai sorti une serviette, si tu veux prendre une douche. Je vais faire un petit truc à manger, tu as faim ?

- Un peu. Tu es sûr pour la salle de bain ?

- Bien sûr ! Vas-y, je t'en prie.

April dut presque pousser le mutant à deux mains pour qu'il daigne avancer vers la salle d'eau. Avant d'y entrer, il se crispa, et il lui adressa un regard un peu inquiet, comme s'il craignait quelque chose. Peut-être qu'elle ne disparaîtrait le temps qu'il ne se lave ? Ou qu'elle change d'avis ? April fut satisfaite de constater qu'elle arrivait à lire en lui de plus en plus facilement. Elle le rassura.

- Allez, ça va te faire du bien. Je t'attends.

Toujours anxieux, le mutant entra quand même de bonne grâce dans la petite salle d'eau. À peine eut-il verrouillé la porte que la jeune femme s'agita comme une tornade. Priorité : son lit. Pitié, faites qu'il n'ait pas remarqué cette petite culotte et ces collants abandonnés négligemment dans le lit défait. Puis elle s'activa autour du lavabo, rangeant la vaisselle sale en petite pile organisée. À défaut d'être propre, ça serait au moins rangé. Elle se mordit la lèvre en ouvrant son frigo presque vide. Elle avait encore un pot de sauce bolognaise, ça irait très bien avec des pâtes. Est-ce que les tortues mangent des pâtes ? Elle se sentit bien bête de ne s'être jamais posée la question. Est-ce qu'elle devait le déranger pour ça ? Elle secoua la tête. Non, mieux vaut qu'elle le laisse tranquille, d'autant plus qu'elle se sentait rougir rien que de l'imaginer sous la douche. Elle mit de l'eau à bouillir.

Un grand bruit résonna dans la salle de bain, suivi d'un juron derrière la porte. Qu'est-ce qui se passait ? S'avançant vers la porte en bois, April hésita une seconde avant de frapper.

- Léo, ça va ?

- Euh... Ouais ! Impeccable ! J'ai presque fini, tout va bien !

Il avait dit ça avec tant d'empressement que la journaliste ne pouvait que douter. S'était-il cogné ? Avec un bruit pareil, elle s'était presque attendue à voir un trou dans le mur. Vaguement inquiète pour l'intégrité structurelle du bâtiment, elle l'entendit déverrouiller le loquet. Quand il en sortit, elle constata qu'il avait remis le même jogging, mais il semblait avoir changé de T-shirt. D'une main, il se frottait l'arrière du crâne, l'air penaud.

- April, désolé, j'ai cassé ton rebord de lavabo.

Il avait l'air si embarrassé. Mais April ne le remarqua même pas, happée par la vision de Léonardo en T-shirt sans manches, laissant apparaître les bras musclés, sa large carapace dépassant un peu par le col, suivant les contours de son cou. La peau encore humide. Elle reconnut sur lui l'odeur de son savon neutre et une autre fragrance plus ténue, métallique, cuivrée. Léonardo dut interpréter son silence et son regard scrutateur comme de la colère, car il se mit à se dandiner un peu mal à l'aise, avant qu'April ne se détourne, espérant que ses pensées ne puissent se lire sur son visage.

- Ce n'est rien Léo, c'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup de place là-dedans, répondit-elle avec empressement.

Elle alla voir les dégâts. Effectivement... elle pouvait clairement voir où Léo s'était appuyé, le pauvre lavabo était presque fendu en deux.

- Désolé, répéta le mutant.

Il avait l'air de se sentir mal. April en fut chagrinée, elle voulait qu'il se sente bien avec elle, chez elle. Cette salle de bain n'était pas du tout adaptée à son gabarit et elle s'en voulut de ne pas y avoir pensé. Elle leva les épaules.

- Pas grave, de toute façon je voulais réaménager l'endroit, je le trouve trop petit. D'autant plus si tu dois revenir souvent, autant commencer les travaux tout de suite, dit-elle avec un sourire malicieux.

Léonardo lui sourit timidement, rougissant de plus belle. De nouveau, le fil des pensées d'April dérapa, et dans une tentative de cacher ses joues enflammées, elle le repoussa du plat de la main.

- À mon tour de me décrasser, sourit la jeune femme, je te laisse couper la cuisson des pâtes quand le minuteur sonnera.

Les directives semblèrent aider le mutant qui se rapprocha de la gazinière, investi de sa mission dérisoire. April prit à son tour la direction de la douche, jetant un dernier coup d'œil à Léo avant de fermer la porte. Il observait l'appartement avec curiosité, avançant doucement à croire qu'il pourrait encore casser quelque chose juste en le regardant. April gloussa avant de s'accorder une minute pour elle.

Cette douche fut l'une des meilleures de sa vie, elle se sentait galvanisée par la présence de Léonardo. Heureuse, emplie d'un puissant sentiment de plénitude et de sécurité. Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait pas goûté à cette sensation, cette puissance amoureuse. C'était si inattendu. À l'image de l'élue de son cœur, extraordinaire. Sortant des jets d'eau brûlant, elle tergiversa un instant sur la tenue qu'elle devait enfiler. Même si à la vérité, le choix était assez vite fait... car elle n'avait comme vêtement de nuit qu'une longue série de jogging, de t-shirts, et une seule nuisette. Une nuisette offerte par une amie, qu'elle avait la ferme intention de ne jamais porter à moins que tous ses autres vêtements brûlent dans un incendie. Elle attrapa en rougissant le t-shirt le plus décent de sa collection et un jogging un peu mieux taillé que les autres.

Rejoignant le cœur du studio, elle observa un instant Léonardo, concentré sur les pâtes comme si c'était la mission de sa vie. Il avait visiblement déjà coupé l'eau et hésitait à se mettre à la recherche d'une passoire. C'était une image absolument adorable.

- Le tiroir en haut à ta droite, informa la jeune femme.

Il sursauta au son de sa voix, la regardant avec surprise. April savait qu'en comparaison de ses vêtements de ville, cette tenue était... débraillée. Finalement, elle aurait peut-être dû mettre cette nuisette. Mais Léonardo finit par se détourner pour trouver l'ustensile de cuisine. Il y allait avec tant de précaution qu'il donnait raison à la fable sur la vitesse des tortues. Elle rit.

- N'aie pas peur, c'est plus solide que ça en a l'air.

Il rit doucement en retour.

- Tu sous-estimes mes capacités à tout casser. Je ne suis pas sûr que ton appartement soit à l'épreuve d'un mutant.

La jeune femme ouvrit de nouveau le frigo pour en sortir fièrement l'unique pot de sauce.

- Ça te va des pâtes selon la recette trois étoiles bolognaise du chef Panzalonie ?

- Je suis impressionnée par tes capacités culinaires, se moqua-t-il gentiment en retour.

- Et encore tu ne m'as pas vue réchauffer les plats surgelés, je fais ça comme personne ! Se vanta April.

Il semblait bien plus détendu avec les mains occupées. April lui apprit où étaient les couverts avant d'ajouter la note finale à la préparation de leur repas improvisé. Ils s'assirent autour de l'îlot de la cuisine. Une nouvelle fois, l'incongruité de leur situation la frappa. Le contraste entre son intérieur banal meublé à grand coup d'Ikea et Léonardo, être inimaginable à mille lieues du commun, lui fit douter un instant de sa réalité. Elle plongea son nez dans son plat de pâtes et constata avec amusement qu'elle avait bien fait de forcer sur la quantité. La tortue était vorace, et dire qu'il n'avait "qu'un peu faim", qu'est-ce que ça devait être quand il était affamé.

- Je n'étais pas sûr que les pâtes allaient te convenir, confia la jeune femme. Je ne sais pas ce que tu manges d'habitude.

Un peu surpris, Léonardo releva la tête de son assiette. Il ne semblait pas vraiment comprendre la question. April sourit un peu embarrassée.

- Les seules autres tortues que je connais mangent uniquement de petits poissons et de la salade.

Un peu surpris, Léonardo se mit à rire.

- Tu aurais pu y penser plus tôt, quand tu me ramené le café, dit-il en riant. T'inquiète, contrairement à nos cousines, on mange de tout. Les pâtes du chef Panzalonie, c'est parfait.

- Tu as un plat préféré ? demanda-t-elle.

- La bonne vieille pizza quatre fromages, affirma le mutant.

April sourit, c'était le plat le plus commun et le plus banal de l'histoire des plats préférés. Simple et efficace.

- J'imagine que ton plat préféré doit être un peu plus raffiné ? Je me trompe ? Reprit le mutant.

- J'avoue, j'hésite entre les sushis et la soupe de tortue.

Il pouffa, mais elle ne dit rien, ménageant son effet.

- Tu plaisantes, n'est-ce pas ? demanda-t-il un peu inquiet.

April ne tint pas plus longtemps, explosant de rire face à son visage dubitatif. Il ne mit pas longtemps à rire lui aussi. Une sonnerie résonna dans la grande pièce. April ne reconnut pas la sonnerie de son téléphone. Léonardo grogna, de nouveau soucieux. Il se leva et récupéra le petit appareil bruyant dans son sac. April se figura qu'il allait s'isoler, mais il n'en fit rien. Il revint à table avec le téléphone. Il décrocha et mit son appel en haut-parleur. April, surprise, s'était figée.

- Oui, Donnie, répondit Léonardo.

- "Tu es passé où, Léo ? Mikey t'attend pour la soirée ciné."

Le mutant ne dit rien pendant un instant, puis son regard se posa sur April, qui ne bougeait toujours pas. Il soupira lourdement. C'était la première fois qu'elle entendait la voix du fameux Donnie, mais ce n'était pas tant d'entendre un mutant qu'elle ne connaissait pas que l'attitude de Léonardo vis-à-vis de lui qui piqua sa curiosité. Il lui répondit d'une voix ferme qu'elle ne lui connaissait pas. Une voix qu'elle aurait sans doute qualifiée d'autoritaire, de chef.

- Je suis chez une amie.

April s'étrangla. Elle avait officiellement arrêté de respirer.

- "Une amie ? Attends, attends... c'est avec elle que tu étais tout le temps au téléphone ? Tu es chez elle ! Une fille ! Une humaine !" paniqua la voix au téléphone.

- Bravo, Donnie, tu as tout compris, t'es vraiment un génie, frangin, railla Léo.

- "Elle est au courant ? Pour toi ? Pour nous ? Et tu me dis ça au téléphone !"

- Oui, il faut que tu me couvres, je t'explique tout plus tard.

- "Bon sang, Léo... tu as intérêt à tout m'expliquer dès que tu ramènes ta carapace à l'appart !"

- Merci, Donnie, t'es un frère, plaisanta le mutant.

- "Ha-ha-ha ! eh bien ce n'est pas ton cas !"

La communication prit fin. Enfin ! Une seconde de plus, et April mourait de suffocation. Elle regarda Léo, étonnée.

- Il ne savait pas pour moi ? murmura la journaliste à son adresse. Pourquoi tu m'as fait écouter ? finit-elle par demander.

Léo plongea la tête dans son assiette tiède, mais il la regarda bien en face en lui répondant.

- Pour me donner du courage, je crois. Il afficha une expression coupable, serrant du poing. Normalement, mes frères et moi, on s'était juré de ne plus côtoyer les humains, mais... je ne peux pas garder ça pour moi plus longtemps.

- Ah... je vois.

April se retint de sourire. Il venait de parler d'elle à son frère, avouant ainsi qu'il avait transgressé toutes les règles, et tout s'était soudainement transformé en quelque chose de très sérieux, très rapidement. C'était la première fois depuis très longtemps qu'elle se sentait aussi incertaine et intimidée face à l'ampleur de l'amour qu'elle ressentait pour lui. Elle avait l'impression d'être une adolescente découvrant son premier amour.

Le mutant se trémoussa légèrement sur son tabouret.

- Désolé si ça t'a gênée, s'excusa-t-il.

- Ça ne m'a pas gênée du tout, au contraire, c'était... intéressant, répondit-elle, essayant de paraître détendue. Alors, je suis une amie, c'est ça ?

Le repas était définitivement oublié, et il la fixait intensément dans les yeux. April maintenait son regard, espérant lui communiquer la sincérité de ses sentiments, bien qu'elle se demandait si elle avait été un peu précipitée. Son cœur battait la chamade, mais elle faisait de son mieux pour rester calme, puisant dans toute son expérience amoureuse pour exprimer clairement ses pensées.

- Tu sais être une amie ça me va si c'est ce que tu veux, mais je ne me un peu plus proche de toi que d'un ami, Léo.

Elle évita son regard scrutateur, submergée par un soudain excès de timidité. Tant de questions restaient en suspens entre eux. Tant d'inconnues... c'était à la fois inquiétant et excitant. April prit une inspiration, c'était comme se jeter d'une falaise, prendre de l'élan, interdit de reculer et enfin sauter dans le vide. Elle ferma les yeux et parla aussi vite et distinctement que possible.

- Léo, est-ce que tu veux bien être mon petit ami ?

La journaliste entendit un grand fracas. Elle ouvrit les yeux. Léonardo avait disparu.

- Léo ?

- Heu... je suis là.

Faisant le tour de l'îlot, April découvrit la tortue par terre, secouée. Est-ce qu'il était tombé à la renverse ? Littéralement ? Entre l'embarras de sa déclaration et l'air sidéré de Léonardo, elle ne pouvait plus se contenir. Elle explosa de rire. Entre le bruit fracassant de sa chute et son visage désarçonnait. Impossible de ne pas rire. Sans doute que tous ses voisins avaient entendu le mutant se casser la figure

- April ! s'insurgea Léonardo, gêné et vexé par sa réaction.

- Pardon, pardon, mais ta tête, ta chute bon sang, c'est trop drôle, dit-elle entre deux accès de fou rire.

Faisant la moue, il se redressa et remit debout le tabouret, attendant que la jeune femme reprenne son sérieux. Il lui fallut une longue minute et encore des larmes d'hilarité perlaient au coin de ses yeux.

- Désolée, Léo... finit-elle par articuler essoufflée.

Le calme revint autour de la table, le mutant évitait son regard. Avait-elle vraiment réussi à le vexer, ou était-ce simplement un malaise lié à sa déclaration ? Il hésita avant de prendre la parole.

- April, je... je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.

C'était la douche froide pour la journaliste. Sans doute, Léonardo avait remarqué sa déception, car il reprit précipitamment.

- Ce n'est pas pour te blesser, mais regarde-moi. Je ne suis pas le genre de gars qu'il te faut...

- Stop ! le coupa April.

La jeune femme sentit une pointe de colère monter dans sa gorge. Que savait-il du type de garçon qu'elle recherchait ? Mais surtout, ce n'était pas une réponse qui prenait en compte ces sentiments ni a elle, ni a lui, seulement ses préjugés et ses craintes. April finit par penser que sa question n'était peut-être pas la bonne, qu'elle avait été trop précipitée. Il y avait une question bien plus importante à laquelle il devait répondre d'abord. Ignorant sa propre peine, elle se concentra sur quelque chose de bien plus essentiel.

- Léonardo, s'il te plaît, oublie un instant que le monde existe.

- April...

- Essaie, s'il te plaît, supplia la journaliste.

Elle se rapprocha de Léonardo et prit sa grande main entre les siennes. Comme à chaque fois, il sursauta, tendu. April avait le cœur qui battait à tout rompre. Elle puisa dans son éclat de colère le courage nécessaire pour poser la seule question qui comptait.

- Je t'ai dit à la Rosmerta ce que je ressentais pour toi. Je t'ai dit que je pensais être amoureuse de toi. Mais je me trompais... je n'ai aucun doute, je t'aime, Léonardo. Ça peut paraître insensé au reste du monde, mais je m'en fiche d'eux, ils ne comptent pas. Les seuls qui comptent, c'est nous. Léo... est-ce que tu éprouves la même chose que moi ?

C'était d'une mièvrerie incommensurable. April était affligée d'être si niaise. Mais c'est comme ça quand on tient à être authentique en amour, car l'amour est fondamentalement mièvre.

Le mutant était sans voix. Son regard était fixé sur leurs mains liées. Ses yeux étaient sombres, et il arborait une expression tourmentée. On aurait dit qu'il luttait intérieurement. Cette fois, il ne l'avait pas repoussée. April s'accrocha à ce mince espoir tandis que le silence pesant s'étirait entre eux. Les battements de son cœur résonnaient à ses oreilles, de plus en plus faibles, alors que Léo refusait de la regarder. April sentit la détresse monter en elle, peut-être ne répondait-il pas parce qu'il ne voulait pas la froisser. Avait-elle donc l'air si pathétique ? La peine commençait à supplanter sa volonté. Elle fit un geste pour retirer sa main, alors qu'elle parvenait encore à contenir ses larmes.

Mais la main de Léonardo resserra sa prise sur la sienne. Le mutant soupira. Ses yeux s'éclaircirent, et un rictus contrit apparut au coin de son sourire. Il la regarda droit dans les yeux, et lorsqu'il parla, c'était presque comme s'il le disait pour lui-même.

- Bon sang, les autres vont me tuer ! Je suis complètement fou, admit-il, les yeux emplis d'une grande tendresse. Oui, April, moi aussi, je suis amoureux de toi.

April ne put retenir un gémissement extatique. Sa joie était le reflet de celle de Léonardo. C'était tout ce qui comptait. Elle ne put réprimer ni son sourire ni son élan. Elle se rapprocha de Léonardo et, pour la troisième fois, l'embrassa.


Léonardo :

La vie pouvait parfois prendre des tournures bien étranges. Léo était profondément enfoncé dans le canapé d'April. La télévision en sourdine éclairait son visage rosé. Elle n'avait pas mis beaucoup de temps avant de décréter d'autorité que sa place, à elle, était d'être allongée entre ses bras. Léonardo n'opposa aucune résistance, un bras négligemment posé sur sa taille, alors que de l'autre il jouait avec les épais cheveux roux bouclés. Est-ce que ça avait toujours été aussi simple, de juste pouvoir profiter d'une caresse ? Il était émerveillé d'avoir le droit de la toucher sans avoir à craindre sa répulsion. D'être au contraire accueilli avec plaisir alors qu'elle ronronnait contre lui, doucement soulevée par le rythme de sa respiration.

Il aurait déjà dû être parti, la journaliste reprenait le travail dans quelques heures et le ciel pâlissait déjà. Mais il ne l'avait pas proposé, April non plus. Si elle le lui demandait, il était prêt à ne jamais partir, à rester pour toujours dans cet appartement, avec elle. Elle soupira d'aise, un peu endormie. Elle releva la tête et posa sur lui un regard ensommeillé, assorti d'un sourire doux.

- Est-ce qu'il faut que je te repose la question ?

Un peu ailleurs, il ne comprit pas ce qu'elle entendait par là. Elle pencha sa tête, sa joue posée sur son T-shirt. Elle regarda le contour de sa mâchoire, de sa lèvre. Ça lui donna envie de l'embrasser.

- Quelle question ? Finit-il par demander.

April frémit et se mordit la lèvre, ce geste aussi lui donna envie de l'embrasser. Il se pencha et elle fit de même, c'était si facile de l'embrasser, de sentir son parfum d'orange et de tabac, de s'imprégner de cette sensation légère et acide. Quand il lui rendit ses lèvres, elle ne s'éloigna pas. Les yeux légèrement brillants, elle sourit.

- Sur la possibilité d'occuper le poste vacant de petit ami officiel d'April O'Neil.

La formulation le fit rire, car en effet c'était un poste prestigieux et un grand honneur. Néanmoins, le terme « officiel » était embêtant.

- Je ne pense toujours pas que ce soit une bonne idée.

Elle écarquilla les yeux. Léonardo décida de s'expliquer avant qu'elle ne se méprenne.

- Non pas que je n'en aie pas envie, mais April... si je deviens ton petit ami, tu ne pourras jamais avoir un rendez-vous normal avec moi. On ne pourra pas sortir, aller se promener en plein jour dans la rue, aller au resto. Tu ne pourras jamais parler de moi à personne, tu vivras dans le secret et le mensonge. Et si jamais on est découvert, ça pourrait détruire ta vie. Tu t'en rends compte ?... Je ne tiens pas à empoisonner ta vie.

Sa tirade lui avait miné le moral, car plus il en disait et plus il réalisait que « le monde » à l'extérieur de ces murs leur était hostile. À chaque affirmation, le visage d'April se fermait un peu plus, devenant pensive. Réalisait-elle toutes les implications qu'engendrait le fait de « sortir » avec lui ? Du bout du doigt, elle traça des cercles sur son T-shirt gris. Quand elle ouvrit de nouveau la bouche, son ton était pourtant serein.

- Tu sais, le rendez-vous amoureux par excellence, c'est le ciné.

Léonardo était interloqué, un petit rire incrédule le saisit. April lui sourit.

- J'ai bien compris, Léo, que ça ne serait pas tous les jours facile, mais je crois que ça en vaut la peine. Qu'importe si on ne peut pas faire ce que font les couples « normaux ». On trouvera ensemble ce qu'on veut faire. Pour le coup, je pense qu'un cinéma n'est pas déraisonnable.

Rien que l'idée de passer deux heures avec April dans une salle obscure, à la vue de tous sans que personne ne leur prête pourtant la moindre attention, comme n'importe quel autre couple. Ça semblait génial.

Depuis leur rencontre, il n'avait fait que se tromper. Ce soir-là au Daily, il l'avait réveillée par accident. Il l'avait prise pour Donnie sur le toit. Il s'était fait enfermer par erreur au bureau. S'était fait démasquer, n'avait pas nié, avait continué de s'approcher. Son jugement était de toute évidence mauvais. Peut-être valait-il mieux laisser April faire preuve de jugeote pour eux deux.

- Vas pour un ciné, accepta le mutant de guerre las.

- Ça veut dire que tu veux bien !

La journaliste s'était redressée, son visage à quelques centimètres du sien. Il lui sourit.

- Ne viens pas dire plus tard que je ne t'avais pas prévenue.

- Qu'est-ce que tu es rabat-joie ! Gloussa la jeune femme.

Il la serra fort contre lui, sentant les soubresauts de son hilarité. Elle avait l'air beaucoup trop heureuse. Mutin, il lui souffla à l'oreille.

- Ce qui veut dire, mademoiselle, que dès demain... tu vas devoir rencontrer ma famille.

- Déjà ? Et dire que je ne pensais pas rencontrer ton père avant la demande en mariage, plaisanta-t-elle. C'est pas vrai, qu'est-ce que je vais mettre...

Ce fut à son tour de rire. Il n'avait jamais autant ri de sa vie. April était vraiment magique. Et il avait gagné la clé de son cœur. La princesse s'était éprise du monstre.


Donatello :

Léonardo était le pire frère de l'univers. Ce soir, Michelangelo avait prévu un marathon de films de super-héros pour profiter de leur week-end, et il allait devoir trouver une excuse pour justifier l'absence de son crétin de frangin. Un crétin de frangin qui batifolait avec une humaine. Quand, comment ? Comment leur frère "responsable" avait pu rencontrer une fille et lui dévoiler le secret de leur existence ? Est-ce qu'elle savait tout ? Absolument tout ?

Donatello hésitait entre la panique et la colère. Mais il savait que ces réactions basiques et primaires cachaient des ressentiments beaucoup plus profonds : de l'incompréhension et peut-être... une pointe de jalousie. Assis sur le canapé aux côtés de Raphaël et de Mickey, il ne se sentait pas à sa place. Lui était en état de crise, alors que ses frères se disputaient pour savoir par quel film commencer leur week-end.

- Alors, tu as une réponse de Léo ? Questionna le mutant au bandeau orange.

- Heu, Léo ? Oui, oui... Il... Il fait les boutiques ! Voilà, alors il rentrera tard !

Raphaël et Michelangelo lui adressèrent un regard sceptique.

- Les boutiques ? Au milieu de la nuit ?

Bon sang, si Léo n'était pas doué pour les bobards, le nerd ne l'était pas beaucoup plus. Il se reprit.

- Enfin, les boutiques, c'est une bibliothèque qui organise des nocturnes, et apparemment il y a un déstockage ce soir.

Raph siffla sarcastique.

- Il n'est plus bon qu'à lire des livres de toute manière, on dirait ton clone, D.

- Hé ! Se rebiffa la tortue, ce n'est pas notre faute si tu es qu'un analphabète, s'insurgea Donatello.

- Pff ! La lecture et le blabla, c'est bon pour ceux qui ne savent pas cogner, assura Raphaël.

- Ouais ! Ajouta Michelangelo, pourquoi lire des bouquins quand on a une télé.

Donnie soupira, exaspéré. Au moins, cette discussion aussi puérile que stupide avait eu le mérite de noyer le poisson. Son piètre mensonge semblait être passé comme une lettre à la poste. En tout cas, peu importe quand il rentrerait, il n'allait pas le louper. Léonardo allait devoir tout avouer avant midi.