Léonardo :
Assis sur le banc du Middle Blue Park, Léonardo trépignait. Bientôt, April arriverait, et ils iraient tous deux rejoindre sa famille. Une famille qui serait malheureusement incomplète. Sortant son téléphone, Léonardo regarda sans appuyer le contact représenté par un rond rouge. S'il l'appelait, il avait peut-être une chance qu'il revienne à l'appart. Peut-être devrait-il faire comme avec Donnie, tout lui avouer sans aucune ambiguïté. C'était sans doute le meilleur moyen pour l'inciter à revenir. Il serait si en colère qu'il voudrait sans doute lui en coller une le plus vite et douloureusement possible. Ça serait mieux que rien. Ça, c'était s'il décrochait, et s'il le laissait en placer une. Autant dire que les chances étaient minces.
April n'arrivait toujours pas, peut-être qu'elle était coincée dans le métro ? C'était à croire qu'elle lui laissait le temps pour contacter son frère. Prenant ce retard pour un signe, Léonardo inspira et appuya sur le petit logo.
Une sonnerie passa...
Puis une deuxième...
Enfin un déclic !
- Allô, Raph, s'il te plaît, ne raccroche pas...
- "Alors, ce monstre-là s'appelle 'Raph', j'ai enfin un nom pour aller avec cette immonde gueule."
Ce n'était pas la voix de Raphaël. Quelqu'un d'autre utilisait son téléphone. Léonardo se figea, son cerveau tournait à pleine vitesse, son frère avait des ennuis. Il se releva de son banc, tendu.
- Qui êtes-vous ?
L'ancien leader eut craint pendant un instant que sa voix laisse entendre sa panique, mais heureusement, son timbre était calme.
- "Tu ne te rappelles pas de moi ? Ça me brise le cœur ! Pourtant, on avait passé une superbe nuit tous ensemble. Il y avait plein de sang, plein de mort... et de vengeance."
Le sang de Léo se glaça, il figea, une désagréable odeur d'humidité s'enroulant autour de lui.
- Les Dragons Pourpres...
- "En chair et en os, vous pensiez que l'on vous avait oubliés, les monstres ? C'est que vous nous avez manqué ! Heureusement qu'un de vous s'est montré, sinon on aurait dû continuer à vous chercher au hasard dans la ville."
Léonardo sentait une panique sourde monter en lui, il fit de son mieux pour lutter contre, en appelant à tout son calme. Mais l'odeur amère était de plus en plus forte autour de lui. Non, ce n'était pas le moment de faire une crise !
- Où est mon frère ?
- "Oh, ne t'inquiète pas, il est avec nous ! On a été sympas, on lui a même pris une copine pour qu'il ne s'ennuie pas trop en vous attendant."
Son frère avait été enlevé par les Dragons Pourpres, comment ? C'était un cauchemar, il devait vite retourner à l'appart, Donnie pourrait tracer l'appel ! Mais une autre information le retint un instant.
- Une copine ?
- "Oui, la nana de la dernière fois ! La rousse ! Faut dire qu'elle est venue d'elle-même et mes hommes n'avaient pas le cœur à la laisser seule sur la touche. Alors ils l'ont embarquée aussi ! On est sympas, n'est-ce pas ?"
Dans l'esprit de Léonardo, c'était le blanc. Il se sentit presque vaciller avant de se retrouver affalé sur le banc qu'il venait de quitter. Ils tenaient April ! C'était un cauchemar sans fin, le même horrible scénario qui se répétait encore et encore. La voix reprit.
- "Si vous tenez à les revoir tous les deux, nous pouvons nous retrouver dans notre endroit spécial, rien qu'à nous. On fera une petite fiesta, vous quatre et tous mes petits frères qui meurent d'envie de faire votre connaissance. Vous savez où nous trouver. On vous laisse une heure."
Le ravisseur raccrocha. Léonardo sentit son téléphone lui glisser des mains. Il tremblait, il pleuvait, il était sous la pluie, l'odeur de l'asphalte trempé était partout. Lui qui pensait être enfin sorti de cette ruelle... mais jamais elle ne cesserait de le hanter... jamais... Des images horribles surgissaient sous son crâne. Le visage froid de Casey, ses yeux sans vie... April étendue sur le bitume, son sang ruisselant sur le sol trempé. Raphaël inanimé gisant à côté des deux humains. Ça allait recommencer... Non, il ne le supporterait pas... Non... plutôt mourir !
Il sentit la colère s'agiter au fond de lui. Une colère sourde qui le terrifiait, à son côté, il avait tué sans discernement, mais qu'importe. Cette colère le tenait debout. Cette rage s'accompagna d'une grande lucidité, reléguant sa panique au second plan. Abandonnant son portable, il se mit à courir en direction de l'avenue. Il n'avait pas une seconde à perdre. April et Raphaël étaient toujours en vie et en grave danger. Il n'allait pas laisser ce qui était arrivé à Casey se reproduire. Ils quitteraient cette ruelle ensemble et vivants. Ou il mourrait en essayant !
Michelangelo :
Il n'avait pas pu résister. Sans attendre le retour de Léo ou de Raph, il avait commencé à dévorer la pizza, sa part et celle de Léo. De toute manière, son frère n'aimait pas l'ananas, ça aurait été comme donner de la confiture à un cochon.
Dans l'entrée, Donatello attendait, agité, un peu comme s'il marchait sur des oursins. Sans doute attendait-il un signe de Raphaël. Il était vraiment parti comme une furie et sans s'excuser... enfin, ça c'était assez habituel. Splinter sortit de la salle d'eau, le poil tout humide, il s'ébroua. Michelangelo en rit, c'était toujours un peu drôle car après leur senseï mettait des heures avant de retrouver un poil lisse et ordonné, en attendant il ressemblait plus à un vieux paillasson qu'à un grand et digne maître ninja. Il prit place dans son fauteuil, lançant un œil curieux sur son fils resté dans l'entrée.
- Rien ne sert de t'inquiéter pour ton frère, Donatello, il reviendra bientôt.
Le nerd se tourna vers lui, mais il ne quitta pas son coin de mur.
- Oui, pa', mais...
- Mais tu ferais mieux de manger une part de pizza avec Michelangelo avant qu'il n'y en ait plus, assura calmement leur père.
Mickey attrapa une part de plus, il n'avait pas encore eu son compte, et à la guerre comme à la guerre. Premier servi... Premier servi ! Donnie ouvrit la bouche, mais au même instant la porte s'ouvrit violemment.
Léonardo, suant et essoufflé, se tenait à l'encadrement de la porte comme à bout de force, le visage fermé, les yeux agités. Michelangelo perdit aussitôt l'appétit. Son frère embrassa la pièce d'un regard avant de se fixer sur le nerd.
- Ils les ont, ils les ont enlevés !
- Qu'est-ce que tu…
Léonardo entra dans le salon, bousculant Donatello, s'avançant prestement vers leur chambre quand il fut arrêté par la voix de Splinter qui claquait comme un fouet.
- Léonardo ! Explique-toi, qui as été enlevé ?
L'ancien ninja se retourna vers son père, il affichait une expression furieuse. Mais il prit sur lui de s'expliquer après une longue inspiration.
- Les Dragons nous ont retrouvés. Ils nous attendent à l'usine de la dernière fois, ils y retiennent Raph et April.
Le silence accueillit cette déclaration. Mais une seule question occupait l'esprit de Michelangelo (pas qu'il y ait de la place pour beaucoup plus qu'une question).
- C'est qui April ?
Léonardo :
Léonardo savait pertinemment où ils étaient rangés. Sautant sur son lit, il attrapa l'étagère branlante qui contenait tous ses livres et la tira d'un coup sec. Le placo céda sans résistance, le petit meuble vomit tous les livres, BD et magazines dans la chambre commune. Léonardo ignora volontairement ses deux frères qui l'observaient depuis la porte. Aujourd'hui, il se moquait du désordre. Il balança sur le côté l'étagère en aggloméré, révélant une large entaille faite dans le plâtre du mur. Léonardo avait fait ce trou il y a un an. Dans la cache attendait une grande boîte en bois laqué, couverte de poussière. L'ancien ninja l'en sortit d'une main chancelante. Il l'ouvrit dans un petit nuage de cendres blanches. Sur le velours élimé reposaient ses armes. Parfaitement semblables au jour où son père les lui avait offert, à quelques éraflures près, preuve de ses très longues heures d'entraînement. C'était comme retrouver d'anciens camarades, vétérans de la guerre contre le crime. Il caressa les fourreaux avant de reprendre en main les deux courtes lames de ninja. Rien n'avait changé, il retrouva avec naturel leur poids dans sa paume, la rugosité du cuir, le froid de la lame, mais... il ne ressentait plus cette puissance paisible qui avait toujours accompagné ses armes. Aucune force, juste du doute. Il redescendit, écrasant sous ses pieds Oscar Wilde et Hemingway sans aucune considération.
Ses frères, le voyant armé, avaient l'air inquiet. Eux aussi se rappelaient la dernière fois qu'il avait tenu ses armes. Mais le temps pressait, et rapidement, Michelangelo récupéra un carton sous son lit, en extrayant quelques peluches et figurines. Il ressortit ses nunchakus avec un sourire. Donatello n'eut pas à se donner autant de mal. Son arme reposait, depuis toujours, contre le mur à côté de son bureau, n'attendant qu'un signal pour servir de nouveau.
Sans se départir de sa colère, Léonardo se débarrassa de son pull, gardant uniquement son T-shirt. Rien ne devait le gêner, et qu'importe son apparence. Il passa ses deux sabres à sa hanche, pas le temps de passer le harnais pour les mettre dans son dos. Ce soir, il ne serait pas discret. Il tenait à ce que dès qu'ils le virent, les Dragons sachent à qui ils avaient affaire. Il inspira une dernière fois, prêt pour le combat, mais Splinter arrêta son élan d'un coup de sa canne, tapant au sol pour attirer l'attention.
Léonardo se sentit flancher devant le regard de son père. De grands yeux noirs, sérieux, emplis de détermination. Un regard qu'il n'avait plus vu depuis cette terrible nuit où les Dragons l'avaient estropié. Celui du maître ninja. Splinter tapa de nouveau de sa canne.
- Je ne peux venir avec vous, mes fils. Je le regrette, mais j'ai toute confiance en vous pour réussir à sauver votre frère et cette jeune humaine. Il fusilla Léonardo du regard. Aucun humain ne doit plus mourir par ou pour nous. Seule une équipe soudée pourra réussir cette mission délicate...
Il tira de son dos un bout de tissu que Léonardo reconnut immédiatement. Son bandeau. Un vieux morceau de tissu bleu, épais, rafistolé en de nombreux endroits, brodé maladroitement de kanji. Un symbole que son père lui avait remis en même temps que ses armes et qu'il avait abandonné en même temps qu'elles. L'un n'allait pas sans l'autre. On aurait pu croire qu'il aurait été plus difficile pour le mutant de reprendre en main ses armes que de remettre son bandeau. Mais ce n'était pas le cas.
Il avait renié le bushido, il avait abandonné son statut de ninja et celui de leader. Il avait tourné le dos à tout ce qui avait avant constitué sa vie. Il n'était plus digne des enseignements de son père, de la confiance de ses frères. Il n'était plus que Léo, "le responsable"... l'homme discret qui faisait tout. Celui qui se fondait dans le décor.
À cette pensée, les grands yeux d'April lui apparurent, aussi clairement que le soir où il l'avait sauvée. Ce soir-là, il n'avait pas réfléchi une seconde avant d'aller à sa rescousse. Sans se soucier d'être "responsable", "discret", "invisible". En vérité... dès cet instant, le masque qu'il avait construit, cette parodie de gentil mutant inoffensif, avait volé en éclats. Il n'était plus rien de tout ça. Mais qu'importe, pour l'instant, rien de tout ça comptait. Sans code, loi, identité, il n'avait besoin que de la force pour vaincre les Dragons.
Si pour ce faire, il devait de nouveau porter le masque... alors il le ferait. S'efforçant d'oublier ses scrupules et son indignité, il saisit le bandeau dans la main de son père et le noua autour de ses tempes. Une fois fait, le rat sourit.
- Ça faisait longtemps que je t'attendais, mon fils.
Son regard se fit plus soucieux.
- Mais fais attention. Je vois bien la rage qui guide tes pas. Elle peut te servir, mais ne la laisse pas t'aveugler, ou elle risquerait de faire de toi son jouet. Tu le sais, n'est-ce pas ?
Léonardo ne dit rien. Son père avait raison. Il avait trop honte de lui pour répondre qu'au fond, il se moquait bien de la vérité. Il ne convoitait que la force qui lui permettrait de sauver son frère et sa petite amie.
Prenant naturellement la tête de leur groupe, il s'arrêta un instant devant la porte close, jetant un regard derrière lui. La peur fit vaciller un instant sa colère, la peur pour ses deux frères restants. Ils risquaient bien plus que la vie de Raphaël et April ce soir, ils étaient tous en péril. Se raccrochant à sa rage, il la laissa prendre le contrôle, consumant la crainte. Il quitta l'appartement sans se retourner.
