April :
La jeune femme retint un gémissement, alors que l'homme qui la retenait la poussait au sol. Les mains solidement attachées, elle tomba lourdement sur le flanc. Le souffle coupé, elle lança un regard noir à l'homme tatoué, qui le lui retourna en souriant, agitant son arme chargée devant lui.
Si on n'avait pas fait preuve de douceur à son égard, ce n'était rien en comparaison du traitement réservé au mutant. Ils le jetèrent violemment à côté d'elle, celui-ci ne laissait rien paraître. C'est à peine s'il gémit quand l'un des hommes de main, un peu trop zélé, lui donna un coup de pied dans les côtes pour faire bonne mesure. Une fois "ces invités" installés, le malfrat aux lunettes de soleil entra. Il avait l'air satisfait mais pas téméraire pour autant. Deux gorilles l'accompagnaient. Les deux hommes de main lourdement armés braquèrent leurs armes sur eux.
- Si vous bougez, on vous flingue ! C'est clair.
Les deux prisonniers n'y trouvèrent rien à redire. Ils crachèrent par terre et firent signe aux deux hommes, qui se reculèrent dans l'entrée. Le petit despote fit un pas pour reculer. April se dit qu'il allait partir maintenant qu'il les avait prévenus, c'était sans compter sur la rancune puérile du dragon qui asséna un grand coup directement dans la mâchoire de Raphaël. April couina en entendant le choc, impossible qu'il ne lui ait rien cassé ! Le dragon sourit. Et enfin, il quitta la pièce.
C'était la première fois qu'April se retrouvait dans une situation aussi critique.
Il n'y avait aucun doute qu'elle et le mutant avaient été enlevés par les Dragons Pourpres, et la raison de cette prise d'otage était assez évidente... Le mutant avec elle était le "justicier" qui leur pourrissait le business. Et s'il ne l'avait pas déjà exécutée... c'était parce qu'ils espéraient se servir d'eux comme appât. Il était hors de question qu'elle attende tranquillement que Léonardo et ses frères viennent se jeter dans un piège. Mais que pouvait-elle faire ?
C'était une petite pièce sombre, sans fenêtre, des murs en béton brut. Sans doute un ancien débarras dont on avait enlevé la porte. Les deux hommes de main toujours devant la porte n'avaient pas bougé et gardaient l'entrée. Le seul et unique accès. Elle avait uniquement les mains liées. Elle pouvait très bien courir, mais pour aller où ? Et comment fausser compagnie à leur geôlier sans qu'il ne la remarque...
- Laisse tomber, dit le mutant d'une voix grave.
La journaliste se tourna vers le second prisonnier. Elle l'avait cru assommé. Mais la silhouette massive noyée sous des vêtements trop grands se releva douloureusement. Sa capuche rabattue révéla une peau verte et écailleuse. Une telle ressemblance ne faisait aucun doute, c'était l'un des frères de Léo. Même profil, même yeux légèrement plissés, bien que les siens soient d'un vert vif, contrastant avec l'étonnant bandeau d'un rouge criard qui était noué autour de ses yeux. Léo lui avait dit qu'elle allait rencontrer sa famille ce soir, la journaliste n'avait jamais imaginé commencer les présentations sous de telles hospices. Elle se racla la gorge et fit de son mieux pour afficher un sourire malgré sa lèvre fendue.
- Comment tu t'appelles ? Demanda-t-elle.
Le mutant lui lança un regard étrange, levant un sourcil étonné. Il semblait étrangement détendu pour quelqu'un qui venait d'être jeté au cachot, à croire que ça lui arrivait tous les quatre matins. Il détourna la tête.
- Euh, est-ce que tes lunettes sont cassées ?
- Non... Répondit April sans comprendre.
- Bizarre, ironisa le mutant, d'habitude, les humains crient en premier, puis ils me demandent quel genre de monstre je suis, puis de ne pas les manger, et encore vingt autres trucs avant de faire les présentations. Peut-être que t'es bourrée ou que tu as fumé un truc ?
La jeune femme laissa tomber l'air cordial. Ce long discours sarcastique lui avait donné le temps de faire une hypothèse sur son identité, et au vu de l'humour noir et du ton rude, elle avait une assez bonne idée de qui il pouvait être.
- Toi, tu es Raphaël, c'est ça ?
La tortue ouvrit de grands yeux de surpris. La journaliste sut qu'elle avait tapé dans le mille. Raphaël fronça les sourcils, tendu et menaçant.
- Comment tu sais ça, toi ? T'es qui au juste ? T'es un flic, un détective ?
Qu'est-ce qu'il avait, tous à lui poser cette question ce soir. Désolée pour Léo et les présentations officielles en grande pompe mais elle allait faire au plus simple.
- Je m'appelle April, je suis journaliste au Daily Six.
- Journaliste au Daily Six...
April hocha la tête et reprit. Elle hésita un instant avant de se résoudre à faire succins.
- Je suis une amie de Léo.
- Tu connais Léo ! Il ouvrit de grands yeux, éclairés de compréhension. Me dis pas que c'était toi tous les messages au téléphone ?
La journaliste hocha la tête avec un sourire penaud. Le mutant la dévisagea, la détaillant des pieds à la tête. Tout son calme avait disparu, il paraissait en colère. April se fit toute petite. Allait-il crier ? S'énerver ? Rien de tout ça, il commença doucement à rire.
- Quelle hypocrite, je vous jure, Monsieur Faut-pas-se-mêler-aux-humains qui fait en cachette ami-ami avec une humaine. Mais quelle truffe vraiment ! Quand je sortirai d'ici, je me foutrais de sa gueule jusqu'à la fin de sa vie.
Son rire profond était amer. Néanmoins, il tenait à se battre. Avisant leur geôle, elle aussi était résolue à ne pas abandonner. Elle comptait bien sortir d'ici. Il y aurait forcément un bon moment pour qu'ils s'évadent, il suffisait d'ouvrir l'œil et de se tenir prêt.
Léonardo :
Léonardo savait qu'il marchait sur une corde raide, lucide, suspendu au-dessus des abîmes de sa propre colère. Un équilibre précaire qui ne lui était pas familier. Pour la première fois de sa vie, il comprenait un peu mieux Raphaël, qui vivait constamment en équilibre entre le calme et la rage. Il avait toujours pensé que la colère de son frère lui venait de son tempérament, mais il était en train de revoir son jugement alors qu'il-même expérimentait cette sensation à la fois inconfortable et motrice.
Ils venaient d'arriver et c'était comme si rien n'avait changé. Il avait de nouveau dix-huit ans, venait de perdre son foyer, un précieux allié, et la santé de leur père. Devant lui se tenait le vieil entrepôt, tout était pareil jusqu'au moindre sac-poubelle abandonné. Il se retint à grande peine de regarder plus en contrebas.
Il n'avait pas le temps pour ses traumatismes à la noix, il devait rester furieux, concentré. Il jeta un regard à son frère, celui-ci, chaussé de ses lunettes, étudiait déjà le bâtiment, seul le pli de ses lèvres disait combien il était inquiet. Michelangelo restait anormalement silencieux. Lui ne se privait pas d'observer les lieux où Casey avait perdu la vie. Michelangelo était sans doute le plus sensible d'entre eux, mais il ne lui avait jamais parlé de cette nuit dont pourtant il portait les stigmates. La cicatrice de la balle ronde sur son biceps. De toute manière, il n'aurait pas trouvé les mots pour le consoler, lui-même venait tout juste de prendre conscience de la disparition du jeune homme. Encore un souvenir qui menaçait de le faire basculer. Bon sang, il s'en voulait d'être aussi instable alors qu'il avait plus que jamais besoin de pondération.
- Activer détecté, des sources de chaleur qui se déplacent, on est attendus en grand comité, environ vingt-cinq personnes, estima Donatello.
- Ils doivent vraiment avoir la trouille, supposa Michelangelo.
« Ou ils veulent être sûrs de ne pas les rater cette fois », songea Léonardo, plus pessimiste. Silencieusement, Donatello lança un drone furtif pour faire un tour de reconnaissance du bâtiment et affiner son analyse.
- J'ai repéré Raphaël ! S'exclama Donnie. Gros gabarit avec une température inférieure à 30°, il se déplace avec un groupe de cinq humains, l'un d'eux est peut-être la fille.
- Vers où se dirige-t-il ? questionna Léo.
- Vers le fond du bâtiment, la grande salle, ils sont à la limite de ma vision thermique.
Léonardo inspira profondément. Il ne fessait pas intérieurement confiance au instrument de Donatello, il s'était déjà tromper. Mais tout n'était pas contre eux. Car si la cheffe des Dragons avait choisi ce cadre tragique pour les faire souffrir, elle avait également choisi un espace dont ils connaissaient parfaitement les coulisses. Mieux vaut, pour un acteur, connaître son texte avant d'entrer sur scène. Un spectacle dont ils espéraient que ce serait l'unique représentation.
- Bon, voici le plan.
Ils étaient attendus, donc oubliez la discrétion, s'ils essayaient de s'infiltrer, ils seraient immédiatement repérés. Il fallait être à la fois plus rusé et plus frontal. Un plan se dessina dans son esprit, c'était risqué, et il mettait toute son équipe en danger, mais avait-il d'autre option ?
Raphaël :
Le mutant avançait, attentif. Les abrutis qui le retenaient le poussaient du bout de leurs armes à feu, n'osant pas le toucher. Ils avaient raison de le craindre, se dit-il. Devant lui, un Dragon pointait son arme sur la journaliste. Celle-ci ne pipait pas un mot depuis qu'on les avait sortis du local, faisant preuve de plus de courage qu'ils ne l'avaient estimé capable. Néanmoins, elle lui semblait un peu faible, elle avait du mal à avancer droit.
- Allez, dépêche-toi ! Grogna son gardien en la poussant.
Emportée par le coup, April s'entrava et tomba devant lui, en plein sur les restes d'une vitre brisée. Elle cria en s'entaillant sur les morceaux de verre, un des débris s'était fiché dans sa jambe.
- Hey ! S'inquiéta le mutant, avançant vers la jeune femme.
Immédiatement, les quatre Dragons pointèrent leurs armes sur lui. Ils avaient tous peur de ses réactions, au moindre geste irréfléchi, Raphaël savait qu'ils lui troueraient la peau. Le plus nerveux du lot appuya son canon sur sa nuque, l'empêchant de faire un mouvement de plus.
- La ferme, tu ne bouges pas, le monstre, aboya l'homme de main dans son dos.
Raphaël grogna, mais il garda les yeux sur la jeune femme qui se relevait péniblement, les mains en sang et le jean déchiré, un long filet de sang sanguinolent imprégné le long de sa jambe. D'un coup d'épaule, le garde incita la jeune femme à avancer, heureusement elle n'avait que quelques mètres à claudiquer. Ils arrivèrent au fond de l'entrepôt, encerclés par des coursives de métal sur lesquelles étaient perchés des Dragons surarmés.
Raphaël se rappelait très bien de cet endroit. Il ne comptait pas y revenir avant le jour où il aurait pu annoncer à leurs frères que leur ennemi avait enfin été vaincu et qu'il pouvait reposer en paix.
Au centre, se tenait la cheffe des malfrats. Un visage que Raphaël n'aurait jamais pu oublier. Une femme petite et pulpeuse, un grand sourire aguicheur peint sur ses lèvres pleines. La tête pensante des Dragons Pourpres, Tina Fang, l'assassin de Casey. La petite cheffe de cartel s'approcha en pépiant, roulant des fesses comme sur un podium, les mains posées sur les hanches. Un détail sautait néanmoins aux yeux dans son allure. Une de ses mains était fausse, une prothèse articulée, toute en or et en nacre, brillant comme un bijou.
- Ravie de te revoir, créature, gloussa la cheffe de cartel. Ça faisait un moment que l'on vous cherchait.
- Plaisir non partagé, siffla le mutant sardonique.
Sans ménagement, les hommes de main lui assénèrent un coup de crosse avant de le forcer à s'agenouiller devant la cheffe de leur organisation. April siffla de douleur en s'agenouillant, mais Raphaël cette fois-ci ne lui prêta aucune attention, tout entier concentré sur ce visage honni qu'il voyait dans certains de ses pires cauchemars. La femme sourit et s'approcha de lui. Le fixant comme on regarde un animal au zoo. Elle finit par reculer en plissant le nez, amusée.
- C'est la première fois que je peux voir l'un de vous de près, vraiment dégoûtant, dit-elle avec une répugnance guilleret.
Le mutant se contenait à grande peine pour ne pas lui rendre son insulte, faisant de son mieux pour maîtriser sa colère, il ne voulait pas lui donner cette satisfaction. Il connaissait bien les Dragons et il se doutait que si jamais il faisait quelque chose qui les contrariait, ce n'était pas lui qui en subirait les conséquences. La cheffe s'était approchée d'April, qui à genoux à côté de Raphaël, ne disait plus rien, les yeux fermés et respirant lourdement. La petite cheffe lui releva le menton pour détailler ses traits.
- Salut, Cocotte ! Alors, tu es leur nouvelle humaine de compagnie. Il faut dire que l'on n'a pas été tendres avec le dernier.
Raphaël ne put réprimer un spasme. Elle n'avait pas le droit de parler de lui. Sa réaction n'échappa pas à la petite Tina qui gloussa ravie de voir le mutant réagir.
- Oh, j'ai touché un point sensible, on dirait ! C'est qu'ils y étaient attachés à ce gamin, comment il s'appelait déjà...
- « Jones », dit Hun, restant en retrait derrière sa cheffe.
- Oui ! Jones ! Il est entré dans la famille pour venger son papa, vraiment trop chou comme gamin. Quel dommage qu'il ait essayé de me tuer...
Raphaël faisait de son mieux pour rester inflexible. Fermant les yeux, il se concentrait uniquement sur la douleur des liens qui entaillaient ses poignets. Il n'avait pas le temps de répondre à ses provocations. Il devait trouver un moyen de s'échapper, de se tirer, lui et la journaliste, de ce traquenard.
- Bah... il doit être plus heureux où il est maintenant, il l'aura sans doute retrouvé son papa adoré. En plus, on est vraiment sympas car bientôt il aura de la compagnie, se gaussa la femme.
Raphaël grimaça, et la petite femme éclata d'un rire malsain.
- Quand tous tes copains verts seront avec nous, la fête pourra commencer ! Poursuivit-elle avec une joie manifeste.
Raphaël gardait la tête baissée, il analysait. Ses frères allaient-ils venir ? Sans doute avait-il réussi à les contacter, après tout, ils avaient son téléphone. C'était un piège de toute évidence. Comptaient-ils tous les tuer ?
Il sentit une main presque douce lui relever la tête. Il ouvrit les yeux. La petite cheffe le tenait, elle le contemplait avec un regard brillant où derrière une gentillesse d'apparat sommeillait la cruauté.
- À la base, j'étais dans l'idée d'uniquement vous mutiler, histoire de vous rendre l'appareil pour ma main, mais finalement... je vais peut-être récupérer vos têtes pour les empailler. Ça serait du plus bel effet dans l'entrée. N'est-ce pas, chérie ?
Hun, toujours en retrait, rit de la proposition loufoque. Raphaël se débattit pour ne plus sentir la main de la dragonne sur lui. Cela lui était insupportable, plus encore que ce qu'elle venait d'annoncer. Ils comptaient les torturer puis les tuer. Super programme.
April :
Elle aurait presque dû remercier les dragons de ne pas faire plus attention à elle. Tous les sbires fixaient Raphaël.
Il était vrai que le mutant était très impressionnant. Si April trouvait Léonardo baraqué, il était presque une petite pointure à côté de son frère. Le mutant au bandeau rouge, bien que silencieux, semblait prêt à rompre ses entraves à tout instant pour se jeter sur leurs tortionnaires. La petite nana qui semblait être la cheffe faisait également le show, plus intéressée de s'entendre parler et de provoquer Raphaël que de se soucier de la ridicule petite journaliste blessée.
April s'appliquait à ne pas gémir alors qu'elle commençait doucement à faire jouer le morceau de verre qu'elle avait ramassé en "tombant" contre le lien en plastique qui lui sciait les poignets. C'était un mouvement difficile et douloureux, y compris à cause de la coupure du verre contre ses doigts et des efforts qu'elle devait déployer pour qu'il ne glisse pas à cause du sang. Elle devait impérativement se libérer le plus vite possible. Elle avait compris que Léonardo et ses frères allaient venir, et elle ne tenait pas à attendre gentiment qu'on vienne à son secours. Peut-être qu'avec un peu de chance, elle pourrait également délivrer Raphaël de ses liens.
La douleur était vive, mais elle ne renonça pas. Au bout de quelques minutes, elle commençait à sentir le plastique céder. Ils n'allaient pas devenir les nouveaux Casey. Remplie d'adrénaline, elle continua de scier, déterminée.
Quand la porte s'ouvrit dans un fracas métallique.
- Ils sont là !
