Univers : UA.
Un monstre dans la nuit
Will ne sait plus à quel moment il a commencé à avoir des doutes sur la nature d'Hannibal. Peut-être dès leur rencontre, ou peut-être à l'instant où le psychiatre est venu le voir chez lui, lorsqu'il lui a demandé s'il pouvait entrer. Il n'a jamais cru à ces légendes d'un autre temps, parées de créatures effrayantes aux traits humains, ces échos des peurs les plus profondes de chacun, ces esquisses d'un passé où il était bien plus difficile de discerner la vérité, où la magie et le surnaturel paraissaient être les seuls mots acceptables. S'il est capable de se mettre à la place des pires criminels, grâce à son empathie, il considère cependant qu'il n'est pas encore assez fou pour donner foi à ces histoires. Et pourtant, il lui a suffi de quelques semaines pour que son point de vue évolue sur ce sujet.
Zeller et Price sont penchés sur le corps, à la morgue. La peau noire de la victime ressort sur le blanc de la pièce, des blouses, du drap, comme un encrier renversé là. Will remarque assez vite que le teint est bien plus pâle qu'il ne devrait l'être, il aperçoit quelques détails qui agitent dans son esprit une clochette invisible et qui lui imposent un visage qu'il repousse d'un clignement de paupières. Les deux scientifiques l'accueillent d'un air lointain avant de reprendre leur inspection, marmonnant que c'est la première fois qu'ils ont un tel cadavre entre les mains.
« Qu'avez-vous ? demande Will en se tenant dans l'encadrement de la porte.
— Cette femme a été plus ou moins vidée de son sang, répond Price avec une expression qui oscille entre étonnement et dégoût. »
Le consultant sent les battements de son cœur s'accélérer, une scène se joue dans sa tête, familière, habituelle. Il songe au cabinet de Lecter, à ses fauteuils l'un en face de l'autre, à cette ambiance feutrée, et à ce flacon, posé sur l'une des tables en verre, bien en évidence. Will n'a eu de cesse de se dire qu'il ne s'agissait que de vin puisque le psychiatre en raffole pour accompagner ses mets. Mais à ce moment précis, il comprend que le liquide est d'une autre nature.
« Il a bu son sang, murmure l'empathe sans se préoccuper des coups d'œil des deux autres hommes. Il l'a vue comme une réserve personnelle, il l'a mise en bouteille pour son propre plaisir gustatif. »
Les gestes se jouent dans son esprit, le flacon qui s'incline et déverse son contenu dans un verre. Les lèvres d'Hannibal qui se posent sur le rebord tandis que son nez en hume le liquide avec délectation. Le sang qui coule enfin dans la gorge pour en tapisser les parois avant de faire son œuvre dans l'ensemble de son corps, alimentant son organisme. Will se souvient de cette lueur animale dans les yeux du psychiatre, de ce sourire amusé, de ce clin d'œil complice.
« C'est un vampire, annonce le consultant.
— Il se prend pour un vampire, corrige Zeller avec un haussement de sourcils significatif. Je sais qu'Halloween approche mais … »
Le scientifique se tait en avisant le regard plus que sérieux de Will. Cette révélation tire un frisson à l'empathe, sans qu'il ne parvienne à définir si c'est de l'angoisse ou de la curiosité. Hannibal Lecter est un vampire, un vrai, et personne ne va le croire.
« Graham ? tente Price avec un brin d'inquiétude. »
Will devine qu'il a dû parler tout haut en avisant les expressions gênées de ses collègues. Il s'excuse avec un sourire qui ne remonte pas à ses yeux, arguant qu'il est simplement fatigué. Il salue ensuite les deux scientifiques en leur promettant de revenir le lendemain, quittant la morgue et les locaux du FBI. Une migraine fulgurante vient le saisir à l'instant où il s'éloigne du parking, délaissant sa voiture pour marcher un peu et s'aérer. Tout s'embrouille dans son esprit, il ne peut s'empêcher de penser à Lecter et à cette révélation qui trotte dans sa tête.
Un vampire. Hannibal est un vampire. Pas de ceux qui brûlent au soleil et fuient tous les humains, mais plutôt de ceux qui arpentent le monde avec un sourire mesquin aux lèvres. Will se rend compte que cette découverte, bien qu'elle soit surprenante, ne le terrorise pas autant que cela le devrait. La relation qu'il entretient avec Hannibal n'a jamais été à l'image de celle qu'il a avec les autres, il y a beaucoup d'ambiguïté, de non-dits, d'éléments qui tanguent entre eux, noyés sous un déluge d'émotions refoulées.
Il ne remarque pas immédiatement qu'il a franchi depuis longtemps l'enceinte du FBI, ni qu'il s'est aventuré dans une ruelle bien trop sombre. Will ne craint rien, il a eu l'autorisation de porter une arme depuis qu'il a été rappelé à la rescousse par Crawford mais il reste sur ses gardes. Savoir qu'Hannibal est un monstre, c'est un fait acquis, mais il y a le risque que d'autres créatures se promènent. Il avance en cherchant son téléphone, pour trouver un filet de lumière, surpris que les lampadaires ne soient pas fonctionnels. Il active la lampe-torche de son portable, juste à temps pour voir passer devant lui une silhouette à l'affut.
Comme si un coup de vent venait l'interrompre, son téléphone tombe au sol, s'éteint, et un bruit d'écran brisé retentit. Will se retourne mais n'aperçoit plus rien, sa vision n'a pas le temps de s'adapter à l'obscurité que quelqu'un le saisit par son manteau et le cogne contre le mur le plus proche. Un hoquet s'échappe de la gorge de l'empathe, il brandit une main en avant pour attraper son agresseur mais ses doigts ne rencontrent que du vide. Son assaillant revient à la charge, le soulève du sol, incline sa tête vers le côté, pour atteindre sa gorge. Will comprend tout de suite ce que cette personne a à l'esprit, il pourrait en rire s'il n'était pas sa prochaine victime.
Je vais mourir, songe-t-il. Je vais mourir parce qu'un vampire aura bu mon sang.
Un cri retentit à quelques pas de lui, un grognement qui se termine dans un étranglement. Ses pieds touchent à nouveau le sol, il longe le mur sans savoir où il va, se guidant du bout des doigts pour en percevoir la solidité sous ses paumes. Will n'essaye pas de saisir l'étrangeté de la situation, il s'éloigne, un peu maladroit, et sursaute lorsqu'une main serre son épaule et le tire vers l'arrière.
« Bonsoir Will, susurre une voix familière à son oreille. Vous n'avez plus rien à craindre. »
Dans l'obscurité de la ruelle, dans les ombres de la nuit, dans les ténèbres qui environnent toujours ce maudit psychiatre, Will cède à sa propre noirceur en fermant les yeux et en acceptant la douce morsure qui se perd sur sa chair.
