NdA : Surprise ? Quelques mots avant de continuer :
- je suis en train de relire sérieusement chacun des chapitres de cette FF. Je les remanie pour la plupart. Pas de gros gros ajouts, juste un peu d'enrichissement, d'amélioration. Juste le chapitre 8 où Billy Costa passe une tête ;)
- j'ai des idées pour sérieusement faire une suite. Je vais profite de tenter le Nanowrimo cette année pour écrire les deux premiers chapitres. Peut être une publication courant décembre ? Par contre, la suite risque de n'être publiée que sur AO3 comme je n'ai quasi aucune interaction ou commentaire ici ... Si vous êtes interessé.es, même pseudo, même titre. Stay tuned !
- DU COUP à force de gamberger, ce petit chapitre bonus a surgi dans mon esprit ! Profitez en, il est mignon, plein de bons sentiments. Et, a priori, la deuxième partie de ma FF ne sera pas aussi tendre (parce que la vie d'adulte, de parents … et le Magisterium qui vient foutre le bazar). Bref, bonne lecture :)
Six heures, Mary ouvrit les yeux. Elle n'avait pas besoin de réveil, elle n'avait jamais eu besoin de réveil. Tous les matins se jouait le même refrain. À six heures, elle ouvrait les yeux. Dans l'obscurité quasi totale de la chambre, seul le faisceau du réveil rétro éclairé venait dessiner les arrêtes des meubles et des murs. Sous la lumière rougeâtre des chiffres numériques, Mary contempla le visage endormi d'Olivia face à elle. Ses longs cheveux noirs lui tombaient devant le visage. Mary lui repoussa d'un geste tendre et Olivia fronça le nez. Mary sourit puis se leva sans un bruit. Elle s'enveloppa dans un épais pull en laine, enfila une paire de chaussettes et quitta la chambre à pas feutrés.
Le parquet du couloir et les marches de l'escalier craquèrent sous ses pas alors qu'elle avançait à tâtons. Arrivée dans la cuisine, elle alluma les luminaires et enclencha l'ouverture des volets roulants. La même obscurité régnait à l'intérieur et à l'extérieur. Elle apercevait, au loin, les silhouettes sombres des îles glacées. Le solstice d'hiver était passé, et le soleil pointerait son nez pour une timide heure. Toutefois, le ciel s'était chargé de nuages, rendant incertaine la possibilité d'une éclaircie.
Mary appréciait les matins. Elle aimait sa femme, elle aimait sa fille, mais elle aimait aussi qu'elles ne soient pas aussi matinales qu'elle. Elle chérissait ces moments tranquilles où elle pouvait boire un premier café en écoutant les nouvelles du matin ou en lisant un livre. Olivia elle, vivait avec les saisons. En été, elle se levait tôt, était prise d'une frénésie qui la faisait courir 10km le matin, rester active toute la journée et une bonne partie de la nuit. Au contraire, quand l'hiver arrivait, elle entrait en hibernation, dormait plus longtemps, restait au chaud à la maison à tricoter, lire ou regarder des films. Et Nora prenait sa suite. Mary s'étonnait toujours que le dæmon d'Olivia soit un renard roux et non une marmotte, cela lui aurait convenu parfaitement.
Elle se fit un café. En attendant que le breuvage coule, son regard s'attarda sur les éléments aimantés sur le frigo. Un dessin de Nora, un faire-part de naissance, des photos. Une en particulier, retenait toujours son attention. Elle l'avait prise il y a deux ans. Sur celle-ci, on pouvait voir Olivia, debout dans leur jardin plongé dans la pénombre hivernale, les pieds dans la neige, prise dans ce qu'il semblait être un fou rire. Elle riait aux éclats. A ses côtés, Will et Lyra riaient aussi. Will avait les mains dans les poches et la tête légèrement basculée en arrière et Lyra une main posée sur le bras du jeune homme et l'autre devant la bouche. Quelle était la source de cette hilarité générale ? Mary ne s'en souvenait pas. Mais ce qui était sûr, c'était que cette photo là la mettait de bonne humeur.
« Tu es toute excitée. Pourquoi est-ce que tu te retiens comme ça ? » fit une voix derrière elle. Mary sursauta et porta la main à sa poitrine. « Tu m'as fait peur ! » rala t-elle.
Sur le plan de travail, à côté d'elle un choucard à bec jaune à l'œil malicieux la regardait.
« C'est bon signe, ça veut bien dire que tu n'as même plus besoin de faire d'efforts pour me voir ! J'en suis ravi ! » rétorqua-t-il d'une voix chantante. Il s'approcha d'elle en sautillant. « Alors, pourquoi tu te retiens comme ça ? »
Mary inspira les volutes torréfiées du breuvage et en avala une gorgée avec un petit sourire de contentement. Elle appuya sa hanche contre le plan de travail. « Parce que si je m'agite maintenant, je vais griller mes cartouches et je serais inutile pour les jours à venir, tu le sais bien. »
Son dæmon avait raison, elle était excitée, exaltée, impatiente. Aujourd'hui était le 24 décembre, mais c'était un 24 décembre particulier et elle avait hâte qu'il commence pour de bon.
Depuis quelques années maintenant, Will et Lyra venaient passer 3 jours chez elles. Ensemble, ils passaient des jours joyeux et légers. Cette période était l'une des préférées de Mary. Elle n'avait jamais été très fête de fin d'année, jusqu'au jour où Nora était née. Et ces derniers Noël avaient une saveur particulière avec la présence de Will et Lyra.
Ce Noël là était spécial. Car, l'an passé, Will était arrivé seul.
Il avait sonné un peu plus tard qu'à l'accoutumé. Mary lui avait ouvert et elle n'avait pas remarqué immédiatement qu'il n'était accompagné que de Kirjava. Elle avait d'abord vu qu'il avait coupé ses cheveux, ce qui l'avait ravie et elle n'avait pas pu s'empêcher de lui faire une remarque. Elle avait ensuite jeté un coup d'œil derrière son épaule pour saluer Lyra mais avait constaté qu'ils étaient les deux seuls humains dans la pièce. « Will… » avait-elle dit. Will avait ôté son manteau et entreprenait de retirer ses chaussures. Il avait levé la tête en entendant le timbre inquiet de Mary.
Quelques secondes s'était écoulées entre le moment où il avait passé la porte et celui où elle l'interpellait d'une voix alarmée. Elle avait eu le temps de faire une centaine de scénarios dans sa tête. Pourquoi était-il seul ? Il était arrivé quelque chose à Lyra ? Est-ce qu'ils s'étaient séparés ? Est-ce qu'elle était malade ? Est-ce qu'elle avait eu un accident ? Est-ce qu'elle était morte ?!
Will, à moitié déchaussé, s'était précipité pour lui saisir ses mains qu'elle tordait d'angoisse.
« Pourquoi est-ce que Lyra n'est pas là ? avait demandé Mary.
- Oh non non, Mary ! Relax ! » s'était-il exclamé avec un sourire rassurant. Il y avait un éclat nouveau dans son regard qui décontenança la chercheuse. « Tout va bien, je t'assure ! » avait-il ajouté. « Lyra va très bien ! Elle n'a pas voulu traverser car elle est enceinte et on ne sait pas trop quel effet ça peut avoir sur le bébé. »
Enceinte. Le mot avait ricoché dans l'esprit de Mary et elle avait écarquillé les yeux. « Quoi ?! » s'était-elle écriée.
Will avait laissé échapper un rire clair et les yeux de Mary s'étaient instantanément embués de larmes.
« C'est vrai ?! avait-elle demandé en lui pressant les bras.
- Bien sûr ! Tu crois vraiment que je vais te mentir là dessus ? »
Mary l'avait serré dans ses bras avec force en étouffant un sanglot ému. A ce moment, Nora était entrée dans la pièce pour se précipiter vers eux. « Will ! » avait-elle crié en tendant les bras. Will s'était libéré tant bien que mal de l'étreinte étouffante de Mary pour prendre la petite fille dans ses bras. Elle avait passé ses mains dans ses boucles brunes.
« J'aime tes cheveux ! avait déclaré Nora. Lyra est où ? Elle est malade ?
- Non, avait répondu Will. Lyra va très bien. Et toi tu as encore grandi ! Il faut arrêter ! Je ne peux plus suivre moi !
- Je ne vais pas rester petite toute la vie. » avait répliqué Nora avec le sérieux des enfants de son âge.
Will l'avait reposé, retiré sa deuxième chaussure et était entré dans le salon pour saluer Olivia. « Sympa ta coupe ! » avait dit cette dernière. Elle s'était ensuite arrêtée en remarquant Mary qui séchait ses larmes derrière Will, et l'absence de Lyra. « Qu'est-ce qu'il se passe ? Où est Lyra ? »
Will avait soupiré en souriant. Elles étaient pareil toutes les trois.
« Lyra va bien. » répéta t-il. « Elle a préféré rester car elle est enceinte. »
Olivia avait eu un hoquet de surprise puis un sourire radieux s'était placé sur son visage, tandis que les larmes étaient revenues au bord des yeux de Mary.
« Pourquoi Lyra est pas là ? Pourquoi vous riez ? Pourquoi Mama pleure ? » avait protesté Nora. Elle avait tapé du pied. « Je veux savoir ! »
Will s'était accroupi a sa hauteur pour lui répondre d'une voix douce :
« Lyra attend un bébé. Elle a préféré rester car on avait peur que le voyage la fatigue trop.
- Elle attend un bébé ? demanda Nora. Il est où ?
- Il est dans son ventre. C'est un bébé qu'on va avoir tous les deux. »
Norah avait pris un instant, le front plissé par une intense réflexion, avant de demander : « Mais c'est qui la maman?
- C'est elle, avait répondu Will. Comme le bébé est en train de grandir dans son ventre.
- Ah ! Et le papa c'est toi comme t'es son amoureux ?
- Exactement.
- Comment t'as fait pour que le bébé soit dans son ventre ? Pourquoi tu lui as pas donné comme ça ? »
Will avait levé les yeux vers Olivia et Mary et ajouté d'un air malicieux : « Tu demanderas à tes mamans. »
Il s'était redressé. Les deux femmes avaient attendu ce moment pour l'assommer de questions en simultané : « Comment va-t-elle ? » « Pourquoi elle ne peut pas traverser ? » « Et quand est son terme ? » « Ne me dis pas que vous êtes toujours sur le bateau ?! »
Will avait levé les mains en signe d'apaisement. « Est-ce que je peux juste entrer correctement et avoir un verre d'eau ? » avait-il demandé.
Les deux femmes l'avait laissé passer. Mary lui avait offert un verre d'eau et un café. Will s'était appuyé contre la table et avait avalé le premier. Puis il avait pris la tasse de café fumant avant de sourire devant les deux paires d'yeux impatients qui le fixaient.
« Lyra va très bien, tout se passe très bien, avait-il de nouveau dit. Elle est stressée alors elle ne peut pas s'empêcher d'interroger l'aléthiomètre au moins une fois par jour. Elle est à Bodø là, enfin le notre. On ne sait pas bien ce que traverser peut faire sur le bébé, donc on a préféré être prudents.
- Tu l'as laissée toute seule ! s'était indignée Mary.
- Tu aurais préféré que je ne vienne pas et ne pas avoir de nouvelles ? avait répliqué Will en roulant les yeux.
- Oui bon …
- Elle n'est pas toute seule, ne t'inquiète pas. Elle est avec nos amis marins.
- Parce que vous êtes encore engagés dessus ?! C'est inconscient !
- Mais non ! » Will avait réprimé un soupir. L'inquiétude de Mary était justifié et le touchait. « On est partis s'installés à Oxford. Mais Bodø est toujours le port d'attache du navire où nous avons passé trois ans. Et puis, vous comprendrez que je ne reste pas les trois jours et que je reparte en fin de journée … Mais j'ai quand même apporté des cadeaux ! »
Il avait déposé sa tasse et s'était redressé en passant les doigts dans ses cheveux. Olivia lui avait saisi la main en piaffant. Elle avait montré son annuaire autour duquel brillait un anneau. « Et c'est quoi ça ?! »
Mary avait ouvert des yeux ronds de stupéfaction, et pris sa main à son tour pour analyser de plus près l'anneau.
« Mais qu'est ce que t'as foutu ?! s'était-elle insurgée.
- Hého, on se calme ! s'était débattu Will. On a pas eu le choix ok ?
- On vous a mis le couteau sous la gorge pour que vous vous mariiez ?! avait ricané Mary.
- Et bien figure toi que c'est presque ça, avait répondu Will vexé de sa remarque. Cet Oxford là est très différent. C'est tellement conservateur, tu verrais ça...
« On arrive là bas alors que Lyra avait disparu depuis des années. Personne ne me connait, elle est enceinte et on n'était pas mariés. Rien n'allait ! Son amie Alice nous a pressés en nous disant que si on le faisait pas on pouvait se retrouver condamnés pour hérésie ou une connerie de ce genre. »
Il avait soupiré en croisant les bras sur sa poitrine et s'asseyant à nouveau contre la table. Mary et Olivia avaient éclaté de rire. « C'est vraiment la meilleure ! avait dit Mary. Toi ! Alors que tu me rabâchais constamment que tu étais contre le mariage au moment où on a décidé de se marier avec Olivia, à quel point c'était inutile, que c'était une injonction de notre société patriarcale et gnagnagna. Toi ! Marié ! » Elle se tapa la cuisse avec la paume de sa main avant de rire à nouveau. Nora s'était jointe à l'hilarité de ses mères sans vraiment comprendre. Will avait bu son café en marmonnant.
« Oh arrête ! » avait raillé Olivia. Elle le poussa gentiment avec son poing. « Ne viens pas nous dire que tu n'es pas heureux d'être marié à Lyra !
- J'ai jamais dit ça ! s'était défendu Will. C'est juste que …
- Ah ! » Mary l'avait interrompu. Elle lui avait saisit le bras avec force si bien qu'il manqua de renverser le contenu de sa tasse. Il avait voulu grogner une remarque sur sa maladresse, mais Mary avait enchaîné, le regard fou, « Non ! Ne me dis pas que … elle s'appelle Parry désormais ?!
- Evidemment. » avait répondu Will d'un air faussement nonchalant.
A nouveau, Mary avait éclaté de rire. « Je n'en crois pas mes oreilles ! Où sont donc passés tous tes grands discours d'allié féministe ?
- Mais c'est pas ça ! On a pas eu le choix ! Rolala, ça devient lourd ! » avait soupiré Will.
Mary et Olivia avaient continué de ricaner comme deux bossues en se regardant.
« Aller, avoue-le. Tu peux nous le dire Will. » l'avait encore taquiné Mary. « Tu es heureux et tu es fier qu'elle porte ton nom. Admets-le ! »
Will avait roulé des yeux las sans répondre, mais Mary le connaissait bien et elle avait parfaitement vu qu'il avait rougi.
Le reste de la journée s'était déroulée dans la bonne humeur. Will s'était vengé des moqueries amicales des deux femmes en égrainant les nouvelles au compte-gouttes. Elles trépignaient d'en savoir plus. Oui oui, Lyra allait bien, comme une femme enceinte. La naissance était prévue pour fin février, à priori. Oui, la médecine est suffisamment avancée pour assurer un accouchement en toute sérénité. Oui, ils connaissaient le genre, car Lyra n'avait pas pu s'empêcher de le demander à l'aléthiomètre. Non, il ne leur dirait pas. Bon, d'accord, puisque vous insistez, c'est une fille. Oui oui, ils avaient déjà un prénom. Non, par contre, ça restera secret jusqu'au bout. Et oui, Lyra avait des envies bizarres, comme manger du raisin avec de la moutarde ou des cornichons avec de la confiture. Oui, il avait essayé et il avait trouvé ça infecte.
Il était reparti en fin de journée, avec un sac plein à craquer de vêtements et de jouets. Mary et Olivia avait insisté pour qu'il prenne les anciens vêtements de Nora qu'elles gardaient précieusement. La petite fille elle-même avait tenu à lui donner une peluche en forme de narval qu'elle adorait.
Et maintenant, Mary attendait. Noël arrivait toujours avec une point d'inquiétude. Elle n'avait aucun moyen d'avoir des nouvelles de Lyra et Will. Rien ne pouvait garantir qu'ils seraient bien là et qu'il ne leur était rien arrivé. Cela faisait partie du jeu, elle le savait, mais son cœur restait toujours serré par l'attente. Elle avait été très inquiète quand elle savait qu'ils naviguaient. Maintenant, elle s'inquiétait de savoir si tout se passait bien, si ils étaient en sécurité, si leur enfant allait bien. Enfant. Juste en prononçant ce mot dans sa tête, son rythme cardiaque s'intensifia, grossissant un peu plus son impatience.
Elle regarda le ciel, le front soucieux. Ils prévoyaient une tempête de neige pour la journée et elle espérait qu'ils n'arriveraient pas trop tard. Une inquiétude supplémentaire.
Elle fut tirée de son soucis par des pas lourds qui dégringolèrent les escaliers. Mary regarda son téléphone qui annonça sept heures du matin et vit arriver Nora, les cheveux en broussaille mais visiblement parfaitement éveillée. Elle plaça son poing sur sa hanche.
« Bien le bonjour mademoiselle discrète, » dit elle d'un ton sévère. « Tu ne veux pas faire encore plus de bruit pour réveiller toute la maisonnée ? »
La fillette s'avança vers sa mère avec un sourire charmeur pour s'excuser. Mary lui embrassa la tête et Nora s'installa à la petite table de la cuisine. C'était désormais une petite fille de cinq ans qui commençait à s'affirmer et à poser beaucoup de questions.
« Bonjour Chocho, dit-elle d'une voix guillerette à l'adresse du dæmon de Mary.
- Bonjour Nora. » répondit le choucard.
Quand Nora eut trois ans, Mary et Olivia avaient constaté qu'elle pouvait voir les dæmons de ses mères sans effort, ainsi que le sien. D'après Lyra, elle avait cette capacité naturellement, comme elle-même l'avait eu pour déchiffrer l'aléthiomètre quand elle était enfant. Elle les avait mises en garde. Selon elle, Nora risquait de perdre cette habilité en entrant à l'adolescence et devra apprendre à voir son dæmon et ceux de ses mères. Nora donc, du haut de ses trois ans hésitants, avait baptisé le dæmon de Mary « Chocho », celui d'Olivia « Charlie » et le sien «Moomin». Cela semblait convenir plus aux dæmons qu'aux humains. Mais il en fut ainsi.
« Tu es debout bien tôt. » fit remarquer Mary. Elle versa du lait dans un bol qu'elle plaça au micro onde et sortit une boîte de cacao en poudre. «Tu as fait un cauchemar ?
- Oh non Mama, j'ai juste super hâte ! répondit Nora en balançant joyeusement ses jambes au dessus du sol. Ils viennent avec le bébé ?
- Je pense oui. Ils ne vont pas la laisser toute seule. »
Le matin s'étendit lentement, trop lentement pour Mary. Il fallait occuper les heures, ne pas regarder constamment l'horloge ou sa montre pour éviter de s'impatienter. Quand Olivia se décida enfin à se lever, elle découvrit la cuisine sans dessus-dessous. Mary et Nora tentaient de cuisiner des biscuits. Olivia embrassa sa femme, sa fille, ouvrit le four pour inspecter l'avancée des travaux et humer les arômes de beurre et de cannelle qui s'en dégageait. Elle souleva ensuite le couvercle d'une cocotte où mijotait, depuis la veille, un bœuf bourguignon parfumé. Elle afficha un sourire satisfait et quitta le champ de bataille qui couvrait la pièce du sol au plafond, laissant les cuisinières couvertes de farine se débattre avec les emporte-pièces en forme d'étoiles. Le vent brassait des vagues de flocons qui venaient s'abattre contre les vitres du salon.
Enfin, la sonnette de l'entrée retentit et fit sursauter Mary. Elle lâcha le plat puis un juron, s'excusa, et ordonna la précaution à sa fille pendant qu'elle s'absentait. Elle se précipita pour ouvrir la porte d'entrée. Une bourrasque de neige fit irruption accompagnée de deux silhouettes engoncées dans des fourrures.
« La vache ! s'écria Lyra en entrant. Qu'est-ce que c'est que ce temps ?! »
Will la suivit en retirant sa capuche suivi des deux dæmons qui secouèrent leurs pelages couverts d'une pellicule blanche. Un flot de flocons se déversa sur le paillasson de l'entrée. Lyra posa les sacs qu'elle tenait pour accueillir l'étreinte de Mary. Cette dernière la serra vigoureusement contre elle, « Tu m'as tellement manqué ! »
Elle se recula un instant pour l'observer. La jeune femme n'avait pas changé d'une once si ce n'est un pétillement nouveau dans le regard. La tempête de neige n'avait en rien arrangé le désordre permanent de sa chevelure et ses joues étaient rosies par le froid mordant. Un large sourire s'étirait entre ses oreilles et elle embrassa Mary une nouvelle fois.
« Lyra, l'interpella Will. Un peu d'aide ? S'il te plait. »
Il avait retiré son manteau et se débattait avec un drap noué autour de son torse et d'où sortait une paire de bras, une de jambes, et une petite tête recouverte d'un bonnet bleu foncé. Lyra se plaça derrière lui pour dénouer l'écharpe. Il glissa ses mains sous le tissu pour saisir la petite masse gigotante qui protestait par des petits cris aigus.
« Tu la tiens ? demanda-t-elle.
- Oui, c'est bon. »
Il retenait l'enfant pendant que le tissu glissait et Mary observait la scène, le regard pétillant d'impatience. « Et bonjour. » dit Will doucement en écartant l'enfant pour la regarder.
Il la tenait à deux mains tandis que Lyra lui ôtait son manteau en lui souriant. Petit manteau. Petit bonnet. Petites bottes. Petites mains au bout de petits bras. Tout était petit et le cœur de Mary se mit à fondre d'amour.
Will retira le petit couvre-chef de l'enfant, révélant une chevelure ébène dont la densité était accentuée par l'électricité statique provoquée par la laine.
L'enfant éternua. « A tes souhaits » ria Lyra. Puis Will la posa contre son flanc pour qu'elle voit Mary et s'approcha de la chercheuse. « Je te présente Elenore, dit-il sans quitter l'enfant des yeux, Elenore, voici Mary, tu te rappelles ? On t'a parlé d'elle. »
Hissée bien droite dans les bras de son père, l'enfant avait posé son regard sur cette nouvelle personne. Elle avait froncé ses sourcils noirs et observait Mary avec curiosité et appréhension. Un visage rond qui portait le même sérieux et la même couleur de peau que son père, et d'immenses yeux bleus, comme sa mère. La poitrine de Mary se gonfla d'affection. Elle tendit la main et caressa du bout de l'index la joue rebondie de la petite fille.
« Bonjour.» lui dit-elle d'une voix douce. Lyra se plaça à côté d'eux, toujours le même sourire radieux aux lèvres.
« Est-ce qu'elle n'est pas magnifique ?! demanda-t-elle.
- Oh oui, répondit Mary sans quitter Elenore du regard.
- Je suis assez fière de nous sur ce coup là, » déclara Lyra sans un semblant de fausse modestie.
Elle déposa un baiser sur la joue de Will puis entra dans le salon pour aller saluer Olivia et Nora. Will lâcha un petit rire. Il passa ses doigts dans les cheveux sombres et bouclés de sa fille. Elle cligna plusieurs fois des yeux, les détacha de Mary pour les poser sur lui.
« Désolé, dit Will. Elle est normalement généreuse en sourires, mais il lui faut un peu de temps pour appréhender son environnement et faire confiance. Après c'est bon, tu verras, elle te tendra les bras sans arrêt !
- Elle me rappelle quelqu'un. » rétorqua Mary avec un petit sourire.
A cet instant, un mulot pointa le bout de son nez et grimpa sur l'épaule de l'enfant. « Ah, et voici Beren, ajouta Will. Son dæmon. » Il passa le doigt sur la tête du rongeur et Elenore esquissa un petit sourire. Mary ouvrit de grands yeux surpris, « Mais bien sûr ! Oh, j'ai TELLEMENT de questions Will ! s'exclama-t-elle.
- Je n'en doute pas. »
Elle lui pressa affectueusement le bras. Elle se sentait si fière, et heureuse, et émue, et exaltée, et se demandait comment autant d'émotions pouvaient se manifester en même temps.
« Vous avez raison d'être fiers, dit-elle. Je suis vraiment très heureuse pour vous. »
Nora débarqua dans l'entrée et se rua dans les jambes de Will. « Je peux la voir dis ?! S'il te plaît ! »
Le jeune homme s'accroupît à son niveau. Elenore s'agrippa au col du pull de son père et Nora se pencha timidement pour observer ce visage poupin.
« Elle s'appelle Elenore, dit Will. Je suis sûre que vous allez bien vous entendre.
- Je peux jouer avec elle ? demanda Nora.
- Elle est un peu petite mais tu peux lui présenter des jouets si tu veux. Ne touche pas à son dæmon, d'accord ? Même si il est mignon. »
Nora se redressa, elle hocha la tête et quitta la pièce pour escalader l'escalier en courant. Elenore commença à s'agiter en râlant alors Will la déposa sur sol. Instantanément, l'enfant se plaça sur ses bras et ses genoux et entra prestement dans le salon. Son petit dæmon prit la forme d'un papillon. Il voleta maladroitement pour venir se poser sur le haut de son crâne.
« Attention, bébé en liberté, annonça Will. Elle va partout ! »
Il entendit les exclamations d'Olivia et les rires de Lyra puis se retourna vers Mary qui n'avait pas quitté son sourire. Elle le serra contre elle, sans un mot cette fois.
Ils entrèrent dans le salon où régnait déjà un joyeux capharnaüm. Le traditionnel sapin scintillait de mille lumières. Olivia avait déposé des guirlandes lumineuses dans la pièce, des bougies et des décorations chaleureuses sur les meubles. Une chaude odeur d'épices se dégageait de l'assiette garnie de biscuits qui avait été déposée sur la table.
Nora était descendue, les bras chargés de jouets qu'elle disposait à même le sol devant Elenore. La petite fille s'était assise et regardait ce grand déballage avec curiosité. Derrière elle, Lyra et Olivia bavardaient joyeusement. Elles entrèrent ensemble dans la cuisine d'où un délicat fumet sortait. Mais Elenore vit sa mère disparaître dans cette autre pièce. Elle se tourna et commença à geindre sous le regard désemparé de Nora. Lyra réapparut, se pencha vers la petite fille avec un sourire.
« Et bien alors chaton ? » dit elle d'une voix douce. Et Elenore sourit et lâcha un petit rire chantant.
« Je préfère ça ! » ajouta Lyra.
Elle prit la petite fille dans ses bras, la souleva au dessus de sa tête. L'enfant gigota en riant. Lyra lui embrassa les plis du cou, ce qui fit redoubler les rires d'Elenore. Puis elle s'agenouilla et lui montra Nora du bout du doigt. Cette dernière triturait nerveusement une poupée.
« Tu vois, elle c'est Nora, expliqua Lyra à sa fille. C'est ta copine, regarde tout ce qu'elle a apporté ! »
Elle joignit le geste à la parole et saisit un renne en plastique en poussant des exclamations exagérées.
La journée retrouva ce rythme effréné, joyeux et chaotique entre les repas, le vin, les exclamations et rires dès qu'Elenore faisait un geste ou babillait, les histoires sans queue ni tête de Nora, les jeux, les échanges de présents, de livres et de nouvelles. En début de soirée, Mary s'enfonça avec délices dans le fauteuil en sirotant le reste de son verre. Nora était allongée sous la table et montrait un livre d'image à Elenore qui suivait, le visage concentré. Olivia servait des tasses de tisanes. Lyra et Will étaient assis face à elle, sur le canapé. Will avait posé le bras sur le dossier et faisait glisser ses doigts le long du cou de Lyra, tout en discutant. Comme ils avaient l'air épuisés. Comme ils avaient heureux. Mary se rappelait avec nostalgie les premiers années de Nora, quand l'inquiétude prenait la place sur le sommeil et la faisait se lever en pleine nuit pour écouter sa respiration; quand le désarroi débarquait au milieu de ses pleurs ininterrompues; quand la félicité faisait vibrer sa poitrine à chaque éclat de rire enfantin.
Mary savoura chaque seconde de cette journée et de celles à venir. Elle soupira avec langueur. Elle se sentait complète. Complète, satisfaite et profondément, indéniablement heureuse.
Six heures, Mary ouvrit les yeux. Elle n'avait pas besoin de réveil, n'avait jamais eu besoin de réveil. Six heures. Elle se leva, les yeux encore lourds de la veille. La joie l'avait fait boire un peu plus que d'habitude. Le sang battait dans ses tempes avec férocité. Elle porta la main à son front en grimaçant puis attrapa une bouteille d'eau qui trainait à côté du lit pour boire une longue gorgée salvatrice. Elle se leva, sorti sans un bruit et parcouru le couloir de la maison endormie. Par l'entrée de l'escalier, elle vit un faible faisceau lumière coloré provenant du salon. Les lumières du sapin clignotaient en silence. Quelqu'un était déjà levé. Elle entendit un murmure grave provenant du salon. Elle descendit les premières marches puis s'arrêta.
Will était installé sur le canapé, Elenore dans ses bras. Il la couvait d'un regard tendre, lui chuchotait des mots pendant que la petite avalait goulûment le contenu d'un biberon de lait. Ses petits doigts s'accrochaient avec force à la main de son père. Elle ne le quittait pas des yeux. Elle arrêta un court instant pour lui offrir un sourire humide de lait avant de reprendre sa tétée d'un air concenté. Will bailla. Mary descendit les dernières marches, le bois craqua sous ses pas. Il leva des petits yeux fatigués pour croiser ceux de Mary. Il sourit.
« Joyeux Noël Mary, dit-il.
- Joyeux Noël Will. » répondit Mary, le regard brillant.
