Bonjour à tous,
J'espère que vous allez bien, en ces temps étranges. J'avoue que je ne pensais pas que nous en arriverions à devoir rester chez nous, mais puisque c'est le cas, eh bien laissez-moi vous offrir une courte distraction sous la forme de ce nouveau chapitre.
Il... ne fait pas suite au chapitre 11, désolée. J'ai beaucoup hésité au moment de le commencer, mais je me suis dit que je voulais quand même donner une chance à tous les Snowkids d'apparaître et je ne voulais pas condenser les chapitres de Mark et Ahito vers la fin, tout simplement. La personne qu'a reconnue Rocket ne sera donc révélée qu'au chapitre 15. D'ici là, je vous laisse me faire vos hypothèses ?
Oh, et, petite correction de cette note de l'auteur pour remercier Eryalk, Memori Plume et anon pour leurs commentaires sur le chapitre précédent. J'ai répondu aux deux premiers en MP, et contente que l'alternance de point de vue te plaise, anon. En effet, je tâche de donner sa place à tout le monde, même si mes préférences de personnages doivent beaucoup transparaître !
Sur ce, bonne lecture.
Chapitre 13 :
Rivalités
Le banc était dur. Pour la première fois, Ahito réalisait à quel point les gradins autour d'une salle d'entraînement pouvaient être inconfortables. Il aurait voulu avoir un oreiller ou, plus exactement, il aurait voulu avoir l'épaule de Thran pour lui servir d'oreiller. Malheureusement, l'épaule de Thran n'était pas disponible, puisque son frère était en train de coder aux côtés de son nouveau meilleur ami.
Ahito soupira. Il se sentait mal. Thran cherchait activement les enfants, D'Jok réglait tout le tintouin administratif, Sinedd mettait son Fluide à disposition, Tia et Rocket menaient l'enquête avec les pirates et Mark aidait les paradisiennes à se réaccoutumer à la vie en tant qu'humaines. Tandis que lui, il était allongé sur ce banc atrocement dur et il attendait que le temps passe, sans trouver aucun moyen de se rendre utile.
Il aurait pu échapper si facilement à sa déprime, pourtant. Il lui aurait suffi de fermer les yeux et de cesser de lutter contre le sommeil. Il n'avait jamais lutté contre le sommeil, avant l'incident. Depuis, tout avait changé. Il avait peur de dormir la journée.
La nuit, ça allait, peut-être uniquement grâce à Thran. Son jumeau considérait que le travail de recherche risquait fort d'être un travail de longue haleine – les événements lui avaient donné raison jusque-là – et il mettait un point d'honneur à rester reposé et alerte. Toutes les nuits, il rentrait donc dormir. Pas plus de six heures, il n'avait pas besoin de plus de six heures, mais il rentrait dormir, pour s'accorder une coupure et s'assurer de tenir sur la durée. Alors, quand Thran se couchait, Ahito avait cette impression qu'on lui accordait le droit de dormir également et il sombrait à son tour. Jusqu'à ce qu'il se réveille le lendemain matin, alors que Thran était déjà parti, et qu'il se mette en route pour l'académie, pour le retrouver et retrouver ce banc si dur sur lequel il craignait tant de s'endormir. C'était ce qui s'était passé le jour même, ce qui s'était passé la veille et ce qui s'était passé tous les jours d'avant.
Il soupira et se releva à contrecœur. Que les gens le croient endormi ou non n'avait aucune importance, il restait toujours aussi inutile.
« Ça va, petit frère ? demanda Thran sans lever les yeux de son écran.
- Ça va, » répondit Ahito.
Son aîné ne l'écoutait déjà plus. Il s'était tourné vers Lloyd, qui attirait son attention sur un point de son écran et hochait la tête en écoutant ses explications. Ahito n'y comprenait pas grand-chose, mais le scientifique dut faire un bon mot, puisque Thran éclata de rire en lui posant une main sur l'épaule. Fidèle à lui-même, Lloyd prit une jolie teinte carmin qui ne s'estompa que lorsqu'on le laissa à nouveau seul devant son écran.
Le narcoleptique se sentait de trop, dans cette pièce où les génies exprimaient leurs talents. Il eut un regard pour la console délaissée de Clamp. Il se demandait si le technicien avait ressenti la même chose. Il avait passé la semaine à s'éclater les yeux sur ses écrans, en refusant de prendre des pauses, ignorant les tirades de Thran sur les dangers de la fatigue. Ce qui devait arriver avait fini par arriver : il avait fait un burn-out la veille et s'était effondré au sol. Les médecins de l'hôpital où il avait été admis en urgence leur avaient assuré que ses jours n'étaient pas en danger, c'était peut-être pour ça que personne n'avait l'air triste dans la pièce. Ahito soupçonnait même son frère d'être secrètement soulagé, l'état de Clamp devenait préoccupant et ça n'aidait personne de le voir décrépir de jours en jours.
Enfin, ça n'aidait personne… Que ce soit Lloyd ou le père de Micro-Ice – et dire qu'il avait fallu que leur ami disparaisse pour qu'ils découvrent que son père n'était pas mort –, ils ne s'étaient pas laissés déconcentrer pour si peu. Mana avait bien essayé de suivre l'exemple de Thran et de demander au vieux technicien de prendre des pauses, mais elle n'avait pas eu plus de succès que lui. Quant aux autres Snowkids… Il n'y avait plus que lui pour rester passif dans la salle d'entraînement, de toute façon.
Déprimé, il se rallongea. Son attente reprit, aussi frustrante et improductive que précédemment. Il pensait avec dépit qu'elle durerait toute la journée, lorsque l'interphone de l'école retentit en lui arrachant un sursaut violent. Perturbé par cet événement qui venait briser sa routine morose, il se tourna machinalement vers Thran. Ce dernier lui accorda un rapide regard, qui l'encouragea à se lever pour aller répondre. Autant éviter de déranger les gens utiles.
« Oui ?
- Ahito ?
- Yuki ? »
Estomaqué, le narcoleptique contempla le visage pixellisé de sa cousine, affiché sur l'écran de communication avec l'extérieur.
« Je… Tu… Qu'est-ce que tu… Attends. Je viens t'ouvrir. »
Déstabilisé, il échangea un nouveau coup d'œil avec Thran, qui haussa les épaules, aussi perplexe que lui, avant de se pencher à nouveau sur ses écrans. Contrarié par son comportement détaché, Ahito se pressa hors de la pièce pour aller chercher leur cousine, qui avait jugé bon de débarquer sans préavis. Il n'aurait pas dû être surpris, la nouvelle de la disparition de Mei et Micro-Ice avait pas mal tourné et le petit brun et elle avait une relation… ambiguë. De quoi suffisamment justifier son déplacement, apparemment.
« Salut Yuki.
- Ahito ! »
La petite rousse se jeta dans ses bras lorsqu'il la fit entrer, pour le serrer à l'étouffer.
« Vous allez bien ? Je suis désolée, j'aurais dû venir plus tôt, mais il faut tellement de temps pour arriver depuis Hektonia !
- Yuki…
- Je sais que j'aurais pu prendre une navette plus chère pour arriver plus rapidement, mais je ne m'y suis pas prise assez tôt !
- Yuki.
- Techniquement, si j'avais attendu la prochaine, elle aurait mis moins de temps, mais j'avais peur qu'elle soit annulée !
- Yuki ! »
Son exclamation coupa enfin court à la diatribe de sa cousine. Les mots se bloquèrent dans sa gorge tandis qu'il pressait ses mains sur ses épaules. Quelque chose passa dans leur regard, alors que Yuki restait figée sans rien dire devant lui. Il fallut plusieurs secondes pour qu'elle reprenne la parole, d'une voix étouffée :
« Alors c'est vraiment vrai ? Ils ont disparu ? »
Ahito hocha lentement la tête, la gorge serrée, avant d'attirer de nouveau la jeune femme dans ses bras. Il la sentit se mettre à trembler, la tête enfouie au creux de sa poitrine, et la pressa plus fort contre lui.
« T'inquiète pas, petite cousine, tu n'aurais rien pu faire de plus en arrivant plus tôt. Que tu sois venue veut déjà dire beaucoup pour tout le monde. »
Il la sentit hocher la tête contre son tee-shirt et la maintint encore un peu contre lui avant de la relâcher doucement pour lui offrir un sourire humide.
« Et puis, désolée de t'apprendre ça, mais maintenant que t'es là, t'es juste condamnée à être aussi inutile que moi. »
Yuki laissa échapper un rire étranglé.
« Tu veux dire que j'aurais risqué les foudres de Zyria pour rien ? plaisanta-t-elle tristement. Si j'avais su !
- Elle ne… voulait pas que tu viennes ? s'étonna Ahito, en fronçant les sourcils.
- Oh, elle ne me l'a pas reproché, ne t'inquiète pas. C'est juste qu'elle ne voyait pas en quoi ma présence sur le Genèse aurait un quelconque intérêt. Elle n'avait pas totalement tort, je suppose.
- Bien sûr que si ! réagit le jeune homme. On ne fait peut-être pas avancer les recherches ou quoi que ce soit, mais on soutient ceux qui en sont capables. C'est pas rien, tu crois pas ?
- Ouais, t'as raison… Merci Ahito. »
Il lui sourit. Il se sentait un peu gauche, à ne rien pouvoir lui proposer et à en être réduit à lui mentir aussi effrontément à coup de platitudes aussi creuses, mais il commençait à un peu trop savoir ce que c'était que de se sentir totalement inutile et il n'avait pas vraiment envie d'imposer cette sensation à Yuki.
« On peut toujours aller voir D'Jok, si tu veux. C'est... plus ou moins le seul auprès duquel les brêles en informatique comme toi et moi peuvent espérer se rendre utiles. Même s'il n'avait pas besoin de moi aux dernières nouvelles. »
Sa cousine hocha la tête avec un sourire timide et le suivit dans les couloirs de l'école, jusqu'à ce qu'ils atteignent le bureau de son propriétaire. D'Jok n'en sortait plus beaucoup. Entre les discours haineux qu'il subissait, le lynchage en règle que lui imposait les médias et les problèmes juridiques qu'il devait résoudre, il manquait autant d'occasions que de volonté d'aller respirer de l'air frais. Cependant, Thran avait eu sur lui l'influence dont il avait manqué sur Clamp : leur ami prenait quand même le temps de faire des nuits et des repas réguliers. Il les faisait souvent dans son bureau, mais il les faisait.
Vaguement inquiet de ce qu'ils allaient trouver à l'intérieur, Ahito toqua à la porte puis la poussa sans attendre. D'Jok était penché sur sa table de travail, en train de lire une liasse de papiers. Il avait les traits tirés, mais semblait relativement en forme. Il releva la tête en l'entendant entrer.
« Ahito ? Il se passe quelque chose ? demanda-t-il, plein d'espoir.
- N… Non, désolé. Rien de nouveau. C'est juste… Enfin, Yuki vient d'arriver. »
Il se décala pour laisser passer sa cousine, qu'il avait malencontreusement bloquée derrière lui, et referma machinalement la porte lorsqu'elle entra. D'Jok se leva pour prendre la rouquine dans ses bras.
« Ça me fait plaisir de te revoir, Yuki. Même si… Enfin, tu comprends.
- Ouais, c'est pareil pour moi. »
Lorsqu'ils se reculèrent, une petite voix se fit entendre sur le côté de la pièce. Surpris, Ahito tourna la tête pour découvrir Zoelin assise à une table, un ordinateur portable ouvert devant elle.
« Bonjour ?
- Oh, bonjour, désolée, je ne vous avais pas vue ! Je suis Yuki, enchantée.
- Oui, je vous reconnais, vous êtes une ancienne gardienne des Snowkids, n'est-ce pas ? La cousine de Thran et Ahito ?
- Oui, c'est ça, répondit la petite rousse en souriant. Vous êtes une amie de D'Jok ?
- Par extension, oui. Zoelin, je suis la petite amie de Micro-Ice. »
Le sourire de Yuki se fêla, tandis que la température semblait chuter de plusieurs degrés, à tel point qu'Ahito crut que sa cousine avait réveillé le Souffle par accident. Cependant, D'Jok poussa un « Ah bon ? » retentissant de surprise, qui rassura un peu le narcoleptique. Qu'il n'ait pas été au courant d'un tel détail sur la vie amoureuse de Micro-Ice pouvait s'envisager - c'était vexant, mais ça pouvait s'envisager -, mais le roux était son meilleur ami depuis quasiment toujours, s'il s'était mis en couple avec Zoelin, il lui aurait forcément dit.
Tout comme ils avaient toujours été au courant de l'existence de son père, qui travaillait à quelques couloirs d'ici. Le visage d'Ahito se ferma. La présence de cet homme remettait en cause tout ce qu'il pensait savoir de Micro-Ice.
« Il ne vous l'avait pas dit ? On est en couple depuis la dernière Cup, expliqua innocemment Zoelin. Depuis le match des Elektras. C'est votre nouvelle équipe, non ?
- D'Jok, je peux faire quelque chose pour aider ? »
Yuki avait totalement ignoré la question de la blondinette. Cette dernière pinça les lèvres.
« Ben, je suppose que…
- Ça ira, coupa Zoelin. Je me charge de seconder D'Jok. Une troisième personne ne ferait que rendre les informations confuses. Et puis, vous devriez vous reposer. C'était un long voyage, pour que vous n'arriviez que maintenant, n'est-ce pas ? »
Ahito vit sa cousine serrer les poings et, pendant une fraction de seconde, il crut qu'elle allait coller une droite à sa rivale.
« Micro-Ice est mon ami. La fatigue d'avoir traversé la moitié de la galaxie ne m'empêchera pas de faire ma part, rétorqua-t-elle sèchement.
- J'en suis sûre, rétorqua Zoelin avec un sourire mielleux. Je pense que ton cousin sera ravi de ton soutien. D'Jok et moi nous allons continuer les actions juridiques.
- Malheureusement, mes compétences informatiques ne me permettent de venir efficacement en aide à Thran. Mais je suis parfaitement capable de lire des documents juridiques et ma carrière sportive prouve assez bien que je suis capable de les prendre en compte. Alors je vais prendre cette pile de papiers et vous aider aux manœuvres juridiques également. »
Sans lui laisser le temps de réagir, Yuki s'empara d'un paquet de feuilles de taille honorable et sortit de la pièce. Ahito eut tout juste le temps d'échanger un regard penaud avec D'Jok, avant de s'élancer à sa suite. Elle s'engouffrait déjà dans une pièce, deux portes plus loin, et claquait la porte derrière elle lorsqu'il sortit dans le couloir. Embêté, le jeune homme la rouvrit prudemment.
Yuki était déjà assise à un bureau, plongée dans la lecture d'un premier document.
« Tu… sais ce que tu es censée faire, avec tout ça ? demanda timidement Ahito.
- Les lire me paraît un bon début quelle que soit leur finalité, répondit-elle, cassante.
- Yuki…
- Bon, Ahito, prends une feuille ou endors-toi, mais laisse-moi me concentrer, ok ? »
Plus atteint qu'il n'aurait voulu le reconnaître, le jeune homme se laissa glisser contre le mur, les jambes coupées. Sa cousine ne s'en rendit pas compte. Le visage déformé par l'énervement, elle continuait de lire ou, en tout cas, de regarder rageusement son papier. Ahito ramena ses genoux contre sa poitrine et les enferma dans ses bras. Micro-Ice avait bien réussi son coup, à jouer sur deux tableaux. Yuki était furieuse, peut-être même humiliée, Zoelin avait tout l'air de vouloir jouer les filles toxiques, et lui, il avait disparu et il ne réapparaîtrait peut-être jamais. Résultat, sa cousine n'aurait jamais l'occasion de lui demander des explications et elle resterait en colère contre le monde entier.
Et puis il y avait Thran, aussi. Ahito n'arrivait même plus à lui parler. Son jumeau n'avait plus de temps à lui consacrer. Il passait tout son temps sur ses consoles, avec Lloyd. Le matin, il quittait la chambre sans le réveiller. La journée, il ne fallait pas déranger sa concentration. Le soir, il s'endormait dès que sa tête touchait l'oreiller. C'était comme s'il ne faisait même plus partie de sa vie.
Quant aux autres Snowkids, ils avaient tous trouvé comment se rendre utiles. Il ne restait que lui, le narcoleptique, l'handicapé, qui ne savait pas où se placer et qui partageait son temps entre dormir et broyer du noir. Même s'il avait su quoi faire avec ces documents de droit, il n'aurait pas réussi à achever la lecture d'un seul d'entre eux. Il se serait endormi avant. Peu importe son état de fatigue. Peu importe son état de tension. Peu importe qu'il soit terrifié pour les disparus. Terrifié qu'on pense qu'il s'en fiche. Terrifié que son frère s'éloigne de lui.
Il enfouit sa tête au creux de ses bras. Il avait envie de pleurer. Au lieu de ça, il s'endormit.
…
« …ki ? »
…
« …peux entrer ? »
Le son d'une voix féminine le tira doucement du sommeil. Du fait de sa narcolepsie, se réveiller roulé en boule contre un mur n'était pas exactement inhabituel, aussi mit-il quelques secondes à se rappeler de la situation. Les dernières traces de fatigue s'envolèrent définitivement lorsque les souvenirs se précisèrent et qu'il identifia la voix comme celle de Zoelin.
« Tu viens récupérer tes papiers, c'est ça ? »
La voix de Yuki était agressive et éraillée. Elle avait dû pleurer. Elle ne l'avait pas réveillé. Pourquoi elle ne l'avait pas réveillé ?
« Non, je… enfin, je venais m'excuser… »
Zoelin était au contraire plutôt douce et hésitante.
« Je peux m'asseoir ? »
Yuki dut hocher la tête puisque, malgré l'absence de réponse, Ahito entendit le bruit d'une chaise qu'on tirait sur le sol.
« Je suis désolée, pour ce que j'ai dit tout à l'heure, reprit timidement Zoelin.
- Pourquoi ? répondit sa cousine, avec un énervement qui ne semblait pas dirigé contre l'autre femme. C'est moi qui aie réagi comme une hystérique, pas l'inverse.
- Eh bien… un peu, mais je reconnais que je l'ai provoqué…
- Zoelin, je ne voudrais pas avoir l'air d'une ingrate ou quoi que ce soit, je sais que j'ai le mauvais rôle et que c'est gentil de ta part de faire le premier pas, mais ça ne m'aide vraiment pas alors… Si tu es juste venue par gentillesse, je préfèrerai que tu t'en ailles.
- Non ! Enfin, je veux dire… Un peu. Mais non, je suis venue m'excuser parce que ce n'est pas tout à fait vrai, ce que j'ai dit… Je veux dire, Micro-Ice et moi… On n'est pas vraiment ensemble. »
Ahito resserra ses bras plus fort autour de ses jambes. Il savait qu'il ne devait pas écouter. Cette conversation ne concernait que les deux filles. Il aurait dû se manifester, se lever et partir. Pourtant, ce n'était pas sa faute, s'il était celui qu'on oubliait. Celui qu'on considérait comme élément négligeable, à cause de sa narcolepsie.
« Pas vraiment ? releva Yuki.
- Ouais, plutôt pas du tout, répondit Zoelin en soupirant.
- Mais… Et cette histoire, avant le match des Elektras ? Tu ne l'as pas inventée ! Micro-Ice n'est jamais passé me voir, ce jour-là, la coïncidence est trop grande !
- Non non, on s'est vus, c'est vrai. Je pensais qu'il était venu pour moi quand je l'ai vu dans le hall de l'hôtel, mais rétrospectivement, il n'avait aucun moyen de savoir que je serai là. Il était sûrement venu voir les Elektras. Une Elektra. »
Zoelin soupira. Toujours roulé en boule, Ahito planta ses ongles dans ses cuisses. Il n'était pas au courant de cette histoire. Il avait été un peu surpris que Micro-Ice ne soit pas venu avec eux voir Yuki après son match, mais il ne s'était pas posé de question. Au final, son ami était juste tombé sur une jolie fille.
« Mais à la place, je sais pas, je suppose que je l'ai pris de court, on a passé le reste de la journée ensemble.
- Et c'est tout ? »
Zoelin hésita, mais Yuki dut lui servir son fameux regard « ne joue pas avec moi, je suis peut-être petite, mais je cogne fort », puisqu'elle compléta :
« On s'est embrassé.
- Évidemment, siffla Yuki.
- Non, mais, ça ne voulait pas vraiment dire grand-chose !
- Écoute, c'est vraiment gentil de ta part, de venir m'expliquer tout ça, sincèrement. Merci. Mais au final, le résultat est le même.
- Pas vraiment, c'est ce que j'essaie de te dire, je… On ne s'est quasiment pas recontacté depuis, Micro-Ice et moi. On n'a rien d'un couple. »
Silence. Elles n'allaient quand même pas gober ça. Micro-Ice leur avait menti à toutes les deux, ça ne devait pas se finir bien pour lui. Si ?
« Pourquoi... Pourquoi tu es venue me dire tout ça ? » demanda Yuki, hésitante.
Zoelin expira longuement par le nez, comme si elle ne savait pas vraiment répondre à la question. Question pertinente, au demeurant. Qu'est-ce qu'elle avait besoin de venir donner des faux espoirs à sa cousine, avec ses justifications alambiquées ?
« Je crois que… »
Sa voix était étouffée, subitement.
« Je crois que j'ai un peu trop peur que Micro-Ice n'ait jamais l'occasion de se justifier lui-même, pour oser lui causer du tort en modifiant un peu la réalité.
- … Merci. »
Ahito n'en croyait pas ses oreilles. Elles comptaient vraiment s'en tenir là ? Passer l'éponge sur toutes les demi-vérités de Micro-Ice, sous prétexte que… Sous prétexte que…
Il retint un sanglot.
Sous prétexte qu'il était peut-être déjà mort. Ou bien qu'on ne le retrouverait peut-être jamais.
Il se fichait bien des demi-vérités de ses demi-vérités. Il le connaissait assez pour savoir qu'il ne pensait pas à mal et Yuki – comme Zoelin – était bien assez grande pour décider elle-même de ce qu'elle trouvait acceptable ou non dans son comportement. Après tout, pour ce qu'il en savait, les deux femmes n'avaient pas non plus été des plus claires dans leurs comportements, l'une comme l'autre. S'il en voulait autant à son ami, s'il espérait qu'elles se mettent en colère après lui, c'était bien parce qu'il avait disparu. C'était injuste, irrationnel, mais Micro-Ice et Mei les avait abandonnés. C'était à cause de leur disparition – à cause d'eux – qu'Ahito se sentait inutile. Seul. Parce que tout le monde savait quoi faire. Parce que Thran n'avait pas besoin de lui.
Parce que lui avait besoin de Thran.
Le cliquetis de la clenche de la porte résonna dans la pièce. Yuki et Zoelin étaient sorties sans qu'il s'en rende compte. Elles l'avaient oublié. On l'oubliait souvent, lui, le garçon silencieux, endormi. Ce n'était pas très grave, puisqu'il dormait, de toute façon. Ça ne changeait pas grand-chose, qu'on l'oublie dans un coin, après tout, ce n'était pas comme s'il s'ennuyait. C'est ce que se disait les gens. Mais pas Thran. Thran ne l'oubliait jamais. Il se souvenait du recoin où il s'était endormi et venait le réveiller. Sauf en ce moment. En ce moment il le laissait dormir.
En ce moment il le laissait de côté.
Saisi d'un élan de panique, Ahito se leva brusquement. Il se fichait bien de Yuki, de Zoelin, de D'Jok et de tous les autres, le seul qui comptait, c'était son frère. Si lui l'oubliait, son monde s'écroulait.
Le jeune homme traversa les couloirs de l'école, perdu dans une espèce de brouillard. Il avait subitement l'impression qu'il avait passé trop longtemps hors de vue de Thran. Il était totalement inutile, dans cette histoire, tout ce qu'il pouvait faire, c'était regarder son frère travailler et, même ça, même cet acte de soutien aussi dérisoire qu'inutile, il ne l'avait pas fait. S'il ne reprenait pas rapidement sa place… Peut-être que Thran réaliserait définitivement qu'il n'avait pas besoin de sa présence. Peut-être qu'il réaliserait que ça ne l'intéressait plus, de se traîner ce frère inutile, avec lequel il partageait de moins en moins de choses. Peut-être qu'il réaliserait qu'il était bien mieux seul avec ce Lloyd qui paraissait comprendre jusqu'à son jargon le plus obscur.
Ahito s'essuya rageusement les yeux. Il craignait de se détester s'il mettait des pensées claires sur les angoisses qui menaçaient de plus en plus de le submerger. Il avait peur pour Mei et Micro-Ice, et pour les enfants, sincèrement. Cependant, ce n'était pas l'incertitude sur leur sort qui le réveillait en sursaut chaque matin et qui le faisait haïr de plus en plus cette narcolepsie qu'il n'avait encore jamais considérée comme un problème. Si sa respiration se bloquait dans sa gorge, si sa main se mettait à trembler tandis qu'il l'approchait de la poignée de la porte, ce n'était pas parce qu'il avait peur pour eux. C'était parce qu'il avait peur pour lui-même. Thran était en train de le remplacer.
Le ventre tordu par la terreur de ce qu'il allait trouver, il poussa lentement la porte pour regarder dans la pièce. Son jumeau était penché – encore – sur la console de Lloyd, qui lui montrait une ligne en rougissant. Thran hocha la tête et prononça quelques mots, que le scientifique médita avant de se mettre à taper sur le clavier. Lorsqu'il eut terminé, Thran lui serra affectueusement l'épaule, l'air ravi. Ahito lâcha la porte et tourna les talons. Thran l'avait déjà remplacé.
Le jeune homme ne savait pas où est-ce qu'il comptait aller, mais il accéléra progressivement jusqu'à se mettre à courir. Il n'avait pas de destination, mais il était sûr de ne pas vouloir rester dans les parages. Il était sûr de vouloir mettre le plus de distance entre lui et cette maudite salle d'entraînement, de laquelle il avait suffi qu'il s'absente une demi-journée pour complètement disparaître de l'esprit de son jumeau.
Il quitta l'école, poursuivit jusqu'à sortir du quartier et finit par arriver à leur hôtel. La façade lui donna l'impression de le narguer. Il voulait aller se perdre au milieu de nulle part, résultat, il s'était automatiquement retrouvé à l'endroit où il avait le plus dormi ces derniers jours. Il se laissa tomber sur l'un des bancs qui garnissaient le trottoir. Il voulait s'en aller. Il voulait disparaître, comme Mei et Micro-Ice, pour regagner ne serait-ce qu'un tout petit peu de place dans l'esprit de Thran. Au lieu de ça, il s'endormit.
…
« …to ? »
…
« …hito, réveille-toi. »
Le jeune homme grogna, contrarié d'être tiré du sommeil. Il ouvrit péniblement ses yeux en amande pour découvrir son aîné qui le secouait gentiment par l'épaule. Il avait un peu froid. Pendant une minute, il se demanda pourquoi. Puis tout lui revint. Il se dégagea.
« Tout va bien ? demanda Thran, l'air vaguement inquiet.
- Oui, oui, ça va, oui, » répondit-il avec humeur.
Son jumeau fronça les sourcils, perplexe, mais préféra enchaîner.
« Viens, autant roupiller dans la chambre. Ça fait longtemps que t'es là ? T'as mangé ?
- Qu'est-ce que ça peut te faire ? »
Cette fois-ci, Thran eut l'air franchement surpris.
« Ben… Je me disais que si t'avais pas mangé, on pourrait se prendre un truc dans la chambre ? proposa-t-il, hésitant.
- Ça ira, je me débrouille, j'ai pas besoin de toi pour me nourrir. »
Sur ces mots, Ahito tourna les talons et se mit à marcher dans une direction au hasard, furieux contre son frère d'être aussi détaché et, surtout, furieux contre lui-même de s'être endormi.
« Ahito, attends ! »
Thran voulut lui attraper le bras, mais il l'esquiva avec colère.
« Mais… Qu'est-ce qui te prend ?
- Rien ! Il me prend rien du tout, laisse-moi tranquille ! s'énerva-t-il en se remettant à marcher.
- Arrête. Pas besoin d'avoir vécu toute sa vie avec toi pour voir que t'es en colère, rétorqua Thran en se maintenant à sa hauteur. Et j'ai vécu toute ma vie avec toi.
- Merci pour l'info, je l'avais oublié.
- Ahito, qu'est-ce que t'as ?
- Rien, je te dis.
- J'ai fait quelque chose ? Tu m'en veux ?
- Tu n'as rien fait et tout va très bien. Ça devient juste clair que tu ne veux plus rien avoir à faire avec moi, alors je fais de mon mieux pour t'épargner ma présence désagréable.
- Qu'est-ce que tu racontes ? »
Le narcoleptique s'arrêta brusquement, au point que Thran le percuta, et fusilla son aîné du regard.
« Arrête un peu de faire comme si tout était dans ma tête ! éclata-t-il. Je sais que je suis totalement inutile pour toute la partie informatique, que mon Souffle ne vous apportera pas d'infos et que je servirais à rien en m'endormant toutes les trois minutes sur les documents de D'Jok, mais en temps normal, ça t'aurait pas empêché de me réveiller pour que je vienne à l'académie avec toi ! »
Thran le regardait, les yeux ronds, heurté.
« Je ne…
- Arrête. Tu veux pas que je sois là. On le sait tous les deux. »
Ahito se détourna une nouvelle fois. Ses yeux le brûlaient. Il voulait se remettre à courir, ou peut-être se remettre à dormir, mais le regard de Thran dans son dos l'empêchait de réfléchir correctement.
« Attends ! »
Cette fois-ci, il ne parvint pas éviter son jumeau, qui le saisit par les épaules pour le forcer à le regarder. Son premier réflexe fut d'exiger qu'il le lâche, mais le regard torturé de Thran bloqua les mots dans sa gorge.
« Je suis désolé. J'ai pas… Je m'en étais pas rendu compte. Je te le jure, je…
- Tu le préfères. »
Il ne voulait pas dire ça. Pas en des termes aussi puériles et égoïstes. Thran ne parut pas s'en rendre compte.
« Non ! s'exclama-t-il, presque avec panique. C'est faux, Ahito ! Te mets pas ça en tête, je t'en supplie ! C'est juste… différent…
- Arrête un peu de me prendre pour un con ! Tu peux parler science, avec lui ! Tu peux… lui expliquer tes programmes et tes… tes idées et avoir un vrai retour constructif dessus ! Tu… Merde, allez juste construire un robot tous les deux et oubliez-moi ! »
Il essaya de se débattre pour s'enfuir à nouveau, mais Thran lui agrippa le bras.
« T'es mon frère ! Mon jumeau ! T'es ma moitié depuis ma naissance ! Tu penses vraiment que le simple fait de trouver quelqu'un à qui parler robotique pourrait m'éloigner de toi ?
- C'est pas que je le pense ! C'est le cas !
- Pas du tout !
- Alors pourquoi tu me laisses à distance comme ça ?
- Parce que je – ! »
Thran s'interrompit au milieu de son exclamation. Sous son regard accusateur, il cherchait des mots qui ne voulaient pas venir. Cette fois-ci, il ne résista pas lorsque son cadet se dégagea.
« Tu vois ?
- J'aime bien Lloyd. »
Ce ne fut qu'en croisant le regard de son frère, qu'Ahito comprit sa réponse. Le silence tomba entre eux, mais il fallut que Thran se remette à parler pour que son cadet se rende compte que du temps s'était écoulé.
« Ça devrait même pas me traverser l'esprit, expliqua-t-il d'une voix faible. J'ai pas le droit de me laisser déconcentrer, mais je peux pas faire grand-chose à part me sentir coupable quand je me réveille le matin et que le premier truc auquel je pense, c'est que je vais passer la journée avec lui. Alors je fais de mon mieux pour y penser le moins possible. Je sais que j'aurais pas dû essayer de te le cacher, mais j'ai pas le droit de ressentir ça maintenant. C'est un peu idiot, mais, dans ma tête, tant que t'étais pas au courant, c'était pas complètement réel. »
Thran replia ses bras autour de lui-même, les yeux baissés, tandis que ses dernières paroles rebondissaient dans le crâne de son jumeau.
« Je suis vraiment désolé que ça ait rejailli sur toi comme ça, s'excusa-t-il encore. Je ferai attention à te réveiller, à partir de maintenant, c'est promis.»
Ahito lui dit quelque chose, qui devait ressembler à « Tu n'as pas à te sentir coupable », ou peut-être « C'est moi qui suis désolé de t'avoir forcé à me parler ». Il n'était pas vraiment sûr. Il avait l'impression d'avoir été immergé dans du coton. Il réagit à peine lorsque Thran le prit dans ses bras et l'étreinte qu'il lui rendit ne fut que machinale. Il se répétait en boucle son aveu.
Maintenant que son frère était amoureux, quelle place lui restait-il dans son monde ?
