Bonjour à tous,

Chapitre 14, enfin ! Je ne sais pas si je l'ai déjà dit ici, mais j'écris cette fanfic sur mon temps de pause déjeuner. Je pensais continuer de la même façon pendant le confinement et mon télétravail, mais j'ai finalement exclusivement avancé un projet personnel. J'ai donc repris cette histoire seulement en sortie de confinement et... eh bien j'ai enchaîné des semaines un peu trop fatigantes pour écrire plus de quelques mots par pause. Mais quelques mots à chaque fois suffisent et, lentement mais sûrement, ce chapitre a pris forme !

Merci à Alyssa, Spherebleue et l'invité qui m'ont laissé des reviews sur le chapitre 13. J'ai déjà répondu à Spherebleue en MP (bien avant la publication de ce chapitre D:), alors pour les deux autres :

Alyssa, ravie de t'avoir surprise, alors. Concernant les caractères des personnages, je ne dirais pas qu'ils sont plus matures, mais ils vivent des événements différents de ceux de L'Etincelle, il est donc logique pour moi qu'ils évoluent différemment :) Contente que tu aimes l'alternance de points de vue. C'est une contrainte un peu sévère pour moi, mais j'ai réussi à prendre le pli, je crois. J'ai dû me faire violence, au début, je voulais toujours revenir sur Thran, comme c'était autour de lui que je voyais la majorité des recherches x) D'ailleurs, j'ai mis un peu de temps pour trouver comment tourner le chapitre d'Ahito, et je bute encore sur le contenu précis de celui de Mark, mais pour te répondre, Nikki sera présente, je pense. En tout cas j'aimerai bien, et j'espère trouver comment l'intégrer correctement. J'aime bien ce personnage, mine de rien, aussi secondaire soit-il. Merci pour tes compliments, j'espère continuer à te plaire. Et mes mains sont propres !

Guest, thanks for your review :) I only intend to write from the Snowkids' points of vue, so no thoughts of Simbai, Clamp and the others, sorry. I'm being a bit lazy about them, I admit, because we don't see them much in this story. I'll try to make Simbai appear in the next chapter but I don't make any promise yet, because I'm still not sure about what will exactly happen in it. But I'd like to make a quick exchange with the Circle of Flux so, yeah, maybe we'll say hi to Simbai in the process. And sorry to disappoint you about this too, but the Technoid has absolutely no clue about what's going on and this is driven Maddox completely nuts. Poor man. I love him. As for D'Jok, it's... kind of too late for him. The media knows everything and he has to respond to acharge of endangerment and negligence. But hey, maybe the pirates' investigation will save his butt ?

Sur ce, bonne lecture.


Chapitre 14 :

Émanation

Mei fixa la tranche de poisson cuite que Sharky venait de mettre dans la feuille qu'elle utilisait comme assiette. Le cyclope avait mangé sa part vingt-quatre heures plus tôt et semblait tout aussi fouineur qu'à l'accoutumée. De quoi goûter le plat en toute confiance. S'il n'avait pas eu cette couleur.

Lorsque Micro-Ice et les trois enfants pêcheurs étaient revenus de la rivière avec leur prise, tout le monde avait fait la fête. Leur liesse venait bien plus d'un besoin de se réjouir au premier prétexte donné qu'à une véritable joie à l'idée de manger du poisson, mais ça leur avait fait du bien quand même. La petite Rochelle s'était ensuite installée sur l'herbe pour montrer à tous ceux que ça intéressait comment on s'y prenait pour préparer un poisson. Mei avait eu un pincement au cœur en voyant les belles écailles violettes être arrachée à la chair tendre, à l'aide d'une pierre tranchante. Ce pincement s'était transformé en grimace lorsque le dépeçage avait dévoilé une viande jaunâtre absolument repoussante.

Elle était certaine de ne pas avoir été la seule à penser ainsi, mais personne ne l'avait dit à voix haute. Sharky avait même poussé le vice jusqu'à faire cuire un petit morceau pour assurer sa fonction de goûteur. C'était… engagé de sa part. Mei aurait simplement préféré qu'il déclare le poisson immangeable, pour ne pas avoir à porter cette chair si peu ragoûtante à sa bouche.

Maintenant que tout le monde était servi, elle ne pouvait plus reculer. Renoncer à manger serait comme cracher sur le succès de Rochelle et la joie qu'il leur avait apporté. Elle inspira donc profondément et mordit dans sa part. Elle fut obligée de son rendre à l'évidence. Le poisson était bon et elle le dévora avec appétit. Manger des protéines lui avait manqué. D'autant qu'elle en aurait besoin pour faire ce qu'elle comptait faire.

Mei laissa passer la fin du repas sans réellement participer aux conversations. Sonja essaya bien de la prendre à parti pour expliquer à Kaal en quoi Sinedd était un joueur indiciblement meilleur que Luur, mais elle esquiva sous le prétexte de ne pas être objective. Sa petite belle-sœur la fit rire en rappelant qu'aucun d'entre eux n'était objectif, mais cessa de lui demander son avis. De leur côté, Olukine et Sylphe discutaient d'une série à la mode avec Eolius et, pour une fois, aucun des deux ne semblaient vouloir faire des siennes. Quant à Micro-Ice, il racontait – encore – à un Ugo médusé la façon dont Rochelle avait tiré son poisson de l'eau. Millicent le secondait avec un plaisir évident tandis que la xzionnienne se cachait dans ses mains, et Sharky lui-même en rajoutait, en exhibant les photos qu'il avait prises, de la fillette en train de difficilement porter son énorme poisson pour l'objectif. En le voyant féliciter chaleureusement Rochelle, Mei se dit pour la première fois qu'il était peut-être – seulement peut-être – fréquentable.

Mal à l'aise, la jeune femme se racla la gorge pour attirer l'attention sur elle. Elle n'était pas sûre que l'idée qu'elle comptait proposer soit bonne, mais elle voulait au moins se battre pour. C'était la seule alternative qu'elle parvenait encore à voir, pour qu'on les retrouve avant… avant qu'il ne leur arrive quelque chose d'horrible.

« S'il vous plaît, tout le monde. »

La jeune femme avait beau être habituée aux feux des projecteurs, elle se sentit devenir toute petite quand tous les enfants se tournèrent vers. Elle avait l'impression d'être sur le point de proposer quelque chose de grave et de les rendre tous complices d'une transgression dangereuse. Pourtant, elle avait soudainement très peur qu'on lui demande pourquoi elle ne l'avait pas envisagé plus tôt.

Stressée, elle avala sa salive et cracha le morceau :

« Je vais tenter quelque chose, pour que les secours nous repèrent. »

Ses interlocuteurs se partagèrent entre surprise, incrédulité et espoir.

« Je vais dégager mon Fluide à pleine puissance. J'aurais dû le faire bien avant, je sais, mais… je pensais qu'on nous retrouverait vite. Tout ce que je peux faire, c'est vous présenter mes excuses et donner mon maximum maintenant. »

Un silence de plomb tomba sur ses auditeurs. Gênée, Mei crut qu'elle devrait le briser elle-même, lorsque Sonja ouvrit la bouche et demanda d'une petite voix qui ne lui ressemblait pas :

« Mais si tu fais ça, tu pourras plus jouer ? »

Mei crut qu'elle allait se mettre à pleurer devant l'angoisse de la fillette.

« Ce n'est pas complètement impossible. C'est pour ça que je ne l'ai pas fait avant. Mais nous sommes dans une situation extrême qui doit justifier une utilisation exceptionnelle de Fluide. »

La jeune femme serra les poings derrière son dos pour maîtriser les tremblements de ses mains. Les visages inquiets des enfants étaient un miroir de ses propres doutes. Utiliser son Fluide en dehors d'un match la terrifiait. Lorsqu'ils l'avaient fait, peu après leur arrivée sur ce monde si étrange, elle s'était forcée à rationnaliser la situation : leur groupe était objectivement dans un danger de mort immédiat. Pouvait-elle invoquer cette excuse une seconde fois ? Après tout, ils avaient de quoi survivre, de l'eau, de la nourriture, un abri, même du feu. Peut-être qu'on jugerait sa décision irresponsable et qu'elle serait exclue par la Ligue.

« Tu as raison. »

Mei sursauta et crut que Micro-Ice parlait de son exclusion de la Ligue, mais il reprit, le visage inhabituellement sombre :

« On aurait dû essayer avant. La situation le justifie.

- Mice… Je vais le faire…

- Hors de question. Si tu utilises ton Fluide, je le fais aussi. Je sais pas du tout comment tous ces trucs fonctionnent, mais je suis sûre qu'on aura plus de chances de se faire repérer si on est deux !

- Moi aussi je veux participer ! »

Sonja venait de se lever, le bras brandi au-dessus de sa tête. D'abord bouche-bée par son intervention, Mei se força à se reprendre :

« Tu n'as aucun besoin de faire ça ! Nos Fluides combinés, à Micro-Ice et moi seront de toute façon bien supérieurs à ce que tu pourras dégager !

- Je veux quand même participer ! »

Mei ne put s'empêcher de jeter un regard un coin à Olukine, qui avait fait savoir à grands cris qu'il possédait également un Fluide, ce qui semblait être des années plus tôt. Elle ne sut pas si elle était soulagée ou agacée de le découvrir en train d'admirer ses chaussures.

Sans s'appesantir sur le cas du garçon, elle vint s'agenouiller devant sa petite belle-sœur, pour que leurs yeux soient à la même hauteur.

« Sonja, c'est non, dit-elle gentiment, en posant ses mains sur ses épaules. C'est très courageux de ta part de le proposer, mais ce n'est pas à toi de prendre ce risque. Nous n'avons aucun moyen d'être sûrs des conséquences de cet acte. Dégager ton Fluide avec nous ne ferait que t'exposer à ces conséquences, sans apporter de réelle différence pour permettre de nous retrouver. »

La fillette ouvrit la bouche pour protester, mais le regard que lui adressa Mei l'en dissuada. Elle hocha timidement la tête, le visage étrangement sombre, comparé à son attitude énergique habituelle.

Rassurée, la jeune femme se releva pour se tourner vers Micro-Ice.

« Tu n'es pas obligé de le faire non plus, Mice. Dégager le Souffle, c'est ma décision, tu n'as pas à t'y plier.

- Tu plaisantes ? rétorqua le petit brun avec un sourire rayonnant, qui sonnait totalement faux mais lui réchauffa quand même le cœur. Après t'avoir laissée faire cette proposition la première ? Faudrait pas que tu récupères tous les lauriers, quand même ! Je me dois au moins d'avoir l'air enthousiaste ! »

Mei se surprit à sourire. Elle savait que son ami était terrifié. Elle l'était aussi. Pourtant, il arrivait encore à trouver ce qu'il fallait dire pour la détendre. Elle avait vraiment de la chance qu'il fasse partie de ce voyage forcé. À défaut d'avoir eu la chance de ne pas en faire elle-même partie.

« On… s'y met tout de suite ? »

Son sourire pâlit, quand Micro-Ice lui posa cette question, mais elle serra les poings et hocha résolument la tête.

« Oui. Je ne vais plus penser à rien d'autre tant qu'on ne l'aura pas fait. »

Et qu'on ne m'aura pas annoncé les conséquences concrètes, pensa-t-elle sans le dire. Elle retint un soupir et repoussa son angoisse. Puis elle se leva et s'éloigna légèrement des enfants, Micro-Ice sur ses talons. Ils se tournèrent l'un vers l'autre, à quelques pas de l'endroit où ils avaient savouré leur premier apport de protéines, au milieu de la prairie rouge et des fleurs de feux qui luisaient paresseusement. Sans avoir besoin de se concerter, ils dégagèrent leur Souffle simultanément.

Leur Fluide se répandit d'abord tout autour d'eux. Une couverture givrée vint recouvrir l'étrange végétation, comme un raz-de-marée avide de noyer une terre hostile. Rapidement, cependant, les deux Snowkids concentrèrent le Souffle vers le haut. Une colonne d'un azur chatoyant creva le sol pour se perdre dans le bleu intense qui surplombait la planète. Pendant un instant, Mei se demanda si les enfants n'avaient pas l'impression de voir le ciel se déverser sur eux. Puis elle se perdit dans le dégagement de Fluide sans précédent qu'elle était en train de vivre.

Elle ne sut pas combien de temps dura son action. Sans doute pas longtemps. Micro-Ice et elle étaient plutôt habitués aux dégagements ponctuels intenses. On ne tenait pas la distance sur un match entier, si on utilisait son Fluide sur toute la durée. Quand ils s'arrêtèrent enfin, elle se sentait aussi éreintée qu'après un match de Cup. Prolongations comprises.

« Ça va marcher, tu crois ? demanda Micro-Ice à voix basse, pour ne pas être entendu des enfants.

- Je ne sais pas, répondit tristement Mei. Mais au moins, j'arrêterai de me torturer la tête à savoir si je dois le faire ou pas. »

Son ami hocha la tête et ils retournèrent s'asseoir avec leur petit groupe, pour prendre un fruit et faire comme si le repas n'était pas encore terminé et qu'ils n'avaient pas à déjà chercher ce qu'il pourrait faire ensuite.

Ils ne parlèrent pas beaucoup, après ça. Mei réalisa avec amertume qu'elle guettait les bruits autour d'elle et qu'elle se retournait vivement dès que l'un d'entre eux lui paraissait inhabituel. C'était d'autant plus stupide que, sur cette planète inconnue, tous les bruits lui paraissaient inhabituels. Elle commença à regretter son action, lorsqu'elle constata qu'elle était loin d'être la seule à rester sur le qui-vive. Pourtant, ils auraient dû garder les pieds sur terre. Il y avait tellement d'inconnues dans l'équation, ils auraient dû réussir à réfréner leurs espoirs.

Ils ne savaient pas où ils étaient, peut-être à des années-lumière du siège du Cercle des Fluides. Ils ne savaient pas comment fonctionnait la détection des Fluides, peut-être qu'elle prenait un peu de temps. Ils ne savaient même pas si le temps s'écoulait à la même vitesse que sur les planètes habitées de Zaelion ! Mei n'avait que de vagues restes de ses cours d'astrophysique, mais elle croyait se souvenir que l'écoulement du temps dépendait de la masse de la planète. Ou peut-être de sa vitesse de déplacement. À moins qu'elle n'ait vu ça dans un film de science-fiction fantaisiste.

Une boule désagréable dans la gorge, la jeune femme tâcha de se convaincre que les secours étaient en route et qu'ils n'arriveraient sans doute pas le jour même, mais au moins dans la semaine. Elle n'eut que l'impression de se mentir à elle-même.

Elle fit de son mieux pour éviter d'y penser, bien que le vide de la matinée ne l'aide guère à se changer les idées. Comme les autres jours, ils essayèrent de s'occuper. Ils improvisèrent un match de foot, avec un coquelon de fleur rembourré de feuilles pour faire le ballon. La partie prit malheureusement vite fin, lorsqu'un joli tir de Sonja déchira les pétales et éparpilla leur contenu. Rochelle repartit pêcher et Ugo s'ajouta à ses deux amis pour l'accompagner. Mei organisa un genre d'atelier de bricolage avec Kaal et Sonja et, à l'aide de branches fines et souples, ils essayèrent de fabriquer une nasse. Olukine et Sylphe restèrent un peu à l'écart. Mei aurait presque pu croire qu'ils préparaient un mauvais coup, mais elle ne voyait pas vraiment lequel ça pourrait être, alors elle évita de s'en préoccuper.

Ils se retrouvèrent tous pour manger, au moment où la luminosité était la plus forte et où la faim commençait à se faire sentir, en espérant que ces deux indications suffisaient pour décréter qu'il était midi. Rochelle ramenait un nouveau poisson, beaucoup plus petit, mais toujours agréable à ajouter sur la liste de leurs provisions. Mei grignota sans grand appétit, en tâchant de donner le change. À voir les autres avaler goulument leur repas, elle se demanda si elle était réellement la plus angoissée parmi eux. Puis elle se fit la réflexion qu'ils étaient encore tous en pleine croissance, Micro-Ice et Sharky inclus, et se fit sourire toute seule.

Après le repas, leur petit groupe se désagrégea une nouvelle fois, tandis que chacun faisait semblant de se trouver une activité stimulante qui l'empêchait de réfléchir à tout ce que cette histoire avait de terrifiant. Mei partit en direction de la forêt, accompagnée de Kaal et Sonja, pour chercher d'autres fruits. Elle fut soulagée que Micro-Ice accepte vaillamment de rester au camp avec tous les autres. Elle avait besoin de marcher, de s'éloigner des grottes, de la cascade et de ce lieu de campement qui les accueillait depuis déjà bien trop longtemps. Elle avait besoin de respirer, de laisser son sourire s'affaisser là où personne ne pourrait la voir. Son moment de tranquillité dura cependant moins longtemps que ce qu'elle avait espéré, avant que la voix de Kaal ne s'élève, quelques mètres sur sa droite :

« Euh… Mei ? Il y a un truc bizarre, ici… »

La jeune femme fronça les sourcils et obliqua rapidement pour rejoindre l'enfant. Elle supposait que son intonation aurait été plus alarmée s'il avait constaté un danger, mais ils étaient perdus dans un environnement totalement inconnu. Les animaux éventrés donnaient une indication assez évidente de la présence de prédateur.

« Qu'est-ce qu'il y a, Kaal ? » demanda-t-elle avec un sourire chaleureux.

Le petit Xénon pointa le doigt devant lui et Mei tourna la tête dans la direction indiquée. Il y avait une… forme. Elle ne voyait pas d'autres mots pour décrire ce qu'elle voyait. Une forme indiscernable, à la couleur laiteuse, légèrement translucide, qui rampait – coulait ? – sur le sol. Elle zigzaguait paresseusement entre les racines et les fougères pourpres et escaladait les obstacles avant de se laisser tomber comme une cascade visqueuse de l'autre côté.

La chose bougeait lentement et ne se rapprochait pas vraiment d'eux, mais Mei sentit un long frisson d'angoisse remonter dans son dos. Elle voulait fuir cette étrange créature, qui n'était peut-être même pas un être vivant, et redoutait dans le même temps de la perdre de vue. Sa bouche s'assécha lorsqu'elle réalisa que la chose avançait globalement en direction de l'orée de la forêt, donc de leur campement.

Elle hésitait toujours sur le comportement à adopter, Kaal parfaitement immobile et silencieux à son côté, lorsque Sonja les rejoignit.

Mei la vit jaillir devant eux, de derrière un mur de lianes. Elle la vit ouvrir la bouche pour leur demander ce que Kaal avait vu. Elle la vit lever le pied, juste au-dessus de la chose, et commencer à l'abaisser.

« SONJA, ATTENTION ! »

Surprise, la fillette posa brutalement la jambe et écrasa de plein fouet la forme laiteuse.

Au début, Mei crut que c'était le choc qui avait déformé cette dernière, mais lorsque les filaments blanchâtres continuèrent de s'élever vers le genou de Sonja, elle comprit que le mouvement était volontaire. Dirigé par une pensée, peut-être pas intelligente, mais au moins consciente de son environnement. Figée de stupeur, elle observa la chose changer doucement de forme pour créer une cage et emprisonner sa petite demi-sœur.

Ce fut Sonja, qui se reprit la première. Les barreaux laiteux atteignaient déjà ses hanches lorsqu'elle poussa un hurlement strident et fit la seule chose qu'elle pouvait encore faire. Elle dégagea le Souffle pour bondir au-dessus d'eux. La créature s'élança à sa suite.

Alors que tous ses mouvements avaient été lents et patauds, elle se montra d'une vivacité sans pareil dès que Sonja s'envola dans les airs. Sous les yeux écarquillés de Mei, les filaments blancs fusionnèrent en un bras blanc qui s'allongea de façon fulgurante en direction des jambes de Sonja. Il allait l'attraper. Sans réfléchir, Mei appela le Souffle à son tour.

Son Fluide était plus puissant et bien mieux maîtrisé que celui de Sonja. D'un coup de talon, elle rejoignit la fillette dans les airs, la saisit par la taille et l'envoya sur Kaal, pour empêcher la créature de la toucher. Elle retomba ensuite souplement au sol et bondit immédiatement pour faire face à la chose, en priant pour que celle-ci n'ait pas obliqué en direction des enfants. Le bras blanc transperça le sol, à moins d'un mètre d'elle. Mei étouffa un cri, et s'éloigna de quelques pas précipités, persuadée qu'il allait immédiatement se tordre dans sa direction. Cependant, il n'eut pas de nouveau sursaut. Le reste de son corps le rejoignit paresseusement tandis qu'il recommençait à se couler lentement sur le sol.

Perplexe, les jambes légèrement tremblantes, Mei regarda les enfants. Kaal s'agrippait au bras de Sonja, donc les yeux écarquillés ne lâchaient pas la forme blanchâtre. Mei la comprenait. Ses reptations la fascinaient. Elles avaient quelque chose de répugnant et d'étrangement satisfaisant à la fois. Et s'en détourner lui donnait l'impression de risquer une attaque d'un instant à l'autre. Elle se força pourtant à se concentrer sur les visages des deux enfants.

« Les enfants, regardez-moi, » leur demanda-t-elle d'une voix ferme.

Ils sursautèrent de concert avant d'obéir, la même expression d'horreur au fond des yeux.

« On va se déplacer lentement, en évitant les feuilles au maximum, pour s'éloigner et retourner vers le camp, d'accord ? »

Hochements de tête synchronisés.

« Très bien. Laissez-moi d'abord venir vers v – »

Ses paroles restèrent bloquées dans sa gorge. Une marée pâle et visqueuse s'approchait dans le dos de Sonja et Kaal. La bouche soudainement desséchée, elle tourna la tête avec l'impression que son cou était rouillé. La marée blanche les encerclait complètement.

Pendant une seconde horrible, elle crut qu'elle n'arriverait pas à respirer. Son regard se posa sur la première créature, qui se dandinait au hasard entre les fougères. Elle avait d'abord essayé d'attraper Sonja, puis l'avait attaquée elle, et désormais, elle se contentait de ramper sans but. De même, ses congénères les avaient encerclés, mais ils semblaient ne plus savoir quoi faire et roulaient les uns sur les autres en se rapprochant de façon aléatoire.

Mei chercha à se remémorer précisément les mouvements vifs qui avaient failli les atteindre. Quand Sonja avait utilisé le Souffle pour bondir. Quand elle avait utilisé le Souffle à son tour pour la protéger.

« Ils perçoivent les Fluides, » murmura-t-elle, horrifiée.

Elle se tourna de nouveau vers les deux enfants, qui n'avaient pas bougé et osaient à peine respirer.

« Sonja ! s'écria-t-elle, en faisant bondir la fillette. N'utilise pas le Souffle, tu m'entends ? Je pense que c'est comme ça que ces choses se repèrent ! »

La petite rousse hocha la tête, les yeux écarquillés, et Mei se sentit légèrement mieux.

« Vous allez vous allonger au sol, tous les deux, continua-t-elle. Je vais faire diversion, bondir au-dessus d'eux grâce au Souffle et les éloigner du camp au maximum. Vous, vous courez rejoindre Micro-Ice et vous le prévenez de rassembler tout le monde et de ne surtout pas utiliser de Fluide, d'accord ?

- Mais et toi ? »

Sonja avait parlé d'une voix si faible que Mei crut un instant qu'elle l'avait imaginée. Touchée par les inquiétudes de la fillette, elle se força à sourire.

« Ne t'en fais pas pour moi, je vais juste éloigner ces… créatures, puis j'arrêterai de dégager le Souffle. Tu as bien vu, je suis plus rapide. »

Sa petite demi-sœur lui offrit un sourire timide.

« Vous êtes prêts ? Mettez-vous au sol et tenez-vous prêts à courir. Et n'oubliez pas : pas de Fluide. »

Les deux enfants obéirent sans rien ajouter. Le ventre de Mei se serra, tordu par l'angoisse à l'idée des risques qu'elle allait prendre, mais elle garda son sourire rassurant. Elle s'accorda quelques inspirations profondes, le temps de se convaincre qu'elle gardera son clame. Puis elle bondit.

À la seconde où elle dégagea le Souffle, l'amas de créature s'élança vers elle. Comme elle l'avait espéré, celles qui se trouvaient derrière les enfants sautèrent au-dessus d'eux sans les toucher. Mei ne savait pas pourquoi elle pensait ainsi, mais elle avait le sentiment qu'il était vital d'éviter tout contact avec ces choses. Après un dernier regard sur Kaal et Sonja qui fuyaient en direction de leur camp, elle s'enfonça dans la forêt.

Mei perdit la notion du temps. Les créatures étaient rapides et agiles, leur corps informe leur permettait de se tordre et d'éviter les obstacles avec une facilité pénalisante pour elle, mais elle n'était pas une novice. Elle manipulait le Souffle aussi naturellement que n'importe lequel de ses muscles et n'avait rien à leur envier sur la question de l'endurance.

Quand les percées des créatures devenaient trop précises, ou tout simplement trop terrifiantes, elle résorbait son Fluide, et c'était comme si elle était devenue invisible. Les formes blanches s'affaissaient alors paresseusement au sol et rampaient sans but. Dans ces moments-là, Mei ne se reposait pas vraiment. La situation était trop tendue pour ça. Elle pouvait cependant reprendre sa respiration aussi longtemps que nécessaire et disposait d'un délai bienvenu pour choisir son prochain chemin de fuite.

Au bout d'un moment, qu'elle espérait long sans en être vraiment sûre, Mei considéra qu'elle était suffisamment éloignée du camp pour rebrousser chemin et abandonner les créatures derrière elle. Elle se ferma totalement au Souffle et courut à petites foulées pour contourner la marée blanchâtre avant qu'elle ne se referme sur elle. Une fois sûre d'être hors de danger, elle se retourna une dernière fois, presque contre son gré, pour observer le spectacle morbide de ces créatures rampantes. Sous les fougères rougeâtres, la matière visqueuse de leurs corps sans forme frémissait doucement.

Mei sentit la nausée lui monter à la gorge. Elle voulut se détourner, mais un mouvement inattendu l'en empêcha. Horrifiée, elle vit un animal qui lui rappelait un singe, avec un beau pelage bleu roi, se laisser glisser d'une branche sur la gauche de l'amas blanc. Mei pensa à crier pour l'effrayer, mais elle ne put produire le moindre son, hypnotisée par les mouvements gracieux et le corps étrangement élancé de l'animal. Lorsqu'il se cambra à l'envers pour ramasser un fruit sur le sol, l'extrémité de ses longs doigts effleura les créatures inertes.

Le hurlement strident qu'il poussa quand un appendice laiteux avala sa main se grava dans l'esprit de Mei. Elle assista, impuissante, à la ruée des créatures. En un instant, l'animal était enseveli sous une masse blanchâtre, ses cris étouffés par la couverture gélatineuse. Il se débattait, mais ses mouvements se faisaient de plus en plus laborieux, comme s'il bougeait sous l'eau. Son pelage se mit à dégager une intense lumière d'un beau gris perle. Elle se répandit par vagues dans les corps informes qui semblaient désormais fondues en un unique monstre. Puis la lumière diminua et disparut. Mei ne distinguait plus de bleu, dans le ventre translucide.

Le monstre se laissa alors glisser au sol et se sépara en plusieurs entités rampantes, comme une flaque qui s'asséchait progressivement. Là où il s'était élevé se trouvait une forme carbonisée. Ses entrailles fumantes pendaient d'une entaille énorme aux contours brûlés sur son ventre.

Mei se mit à courir. Elle était si terrifiée qu'elle faillit faire appel au Souffle pour aller plus vite, mais se retint à la dernière minute. Au lieu de ça, elle bénit les entraînements d'Aarch et le stupide tapis de course d'obstacles qu'elle avait tant détesté au cours de ses années chez les Snowkids. Arrivée à la lisière de la forêt, elle s'arrêta et se plia en deux pour vomir.

Elle resta longtemps sans bouger, le front appuyé contre un arbre, un goût de bile dans la bouche. Les fleurs de feux commençaient à s'ouvrir lorsqu'elle se sentit suffisamment remise pour reprendre son rôle d'adulte responsable sans risquer de tomber dans l'hystérie. Elle fit de son mieux pour montrer une assurance qu'elle ne ressentirait probablement plus jamais, après ce qu'elle venait de voir.

Leur petit groupe était assis en cercle sur l'herbe, près de la grotte dans laquelle ils dormaient. L'un des enfants pointa le doigts vers elle et toutes les têtes se tournèrent dans sa direction. Elle se força à sourire.

« Mei ! »

Micro-Ice s'était levé d'un bond. En deux enjambées, il l'avait rejointe et s'était jeté dans ses bras. Elle le sentit trembler légèrement contre elle.

« Je suis désolé ! Je voulais partir à ta recherche, mais j'avais peur de laisser les enfants tout seuls… Je savais pas quoi faire, je… Bon sang, je suis si soulagé de te revoir ! »

Il s'arrêta de parler et la serra plus fort. Mei devina à sa respiration qu'il se retenait de pleurer, mais lorsqu'il s'écarta enfin, rien ne transparaissait sur son visage.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il, la voix légèrement rauque.

- Je vais vous raconter. »

Elle allait leur raconter, oui. Sa course avec les créatures pour les éloigner du camp, le fait qu'elles se repéraient aux Fluides et que c'était probablement elles qui avaient tué leur proie des jours plus tôt, dans le collet de Kaal. Mais pas ce qu'elles avaient fait au singe bleu. Ça, Mei ne le raconterait à personne. Jamais.