Bonjour à tous,
Chapitre 15, enfin, pfiou ! L'attente fut longue, j'en ai conscience, mais la vérité c'est que j'ai encore commencé le chapitre en me disant que j'avais peu de choses à dire, alors qu'au final, ce que j'avais prévu a pris bien plus d'espace que ce que je pensais ! Comme vous le voyez, je me suis complètement laissée dépassée, ce chapitre fait le double des précédents ! Habituellement, je préfère que mes histoires soient découpées en des parties à peu près égales et, autant que possible, pas trop longues. Si j'avais été dans L'Etincelle, j'aurais juste coupé en deux et vous auriez eu une parution intermédiaire, mais cette fois-ci, avec mon système de points de vue, ce n'était pas faisable. Donc... désolée ?
D'ailleurs, je viens de me rendre compte, en vérifiant la mise en page, que j'envisageais initialement de faire une incursion dans le Cercle des Fluides, mais... j'avais totalement oubliée cette idée ! Pas de Simbaï pour cette fois, du coup x) (et c'est finalement tant mieux, parce que j'avais déjà pas mal de choses à dire).
Merci à Spherebleue et GNTR96 pour leurs commentaires sur le chapitre précédent. J'espère que celui-là vous plaira tout autant.
Sur ce, bonne lecture.
Chapitre 15 :
Effondrement
« Tia ! Tia, réveille-toi, s'il te plaît ! »
Alors même que son nom était répété en boucle par la voix angoissée qui lui vrillait les tympans, Tia mit un certain temps avant de comprendre qu'on lui parlait. Lorsque l'information parvint enfin à atteindre son cerveau embrumé, elle ouvrit péniblement les yeux pour tenter de comprendre ce qu'on lui voulait. Malgré la lumière trop puissante et un mal de crâne tenace, elle reconnut le visage inquiet d'Artie, penché au-dessus d'elle.
« Enfin ! s'exclama-t-il, alors que le soulagement s'imprimait sur ses traits. Tu m'as fait une de ces peurs !
- Tu peux parler moins fort ? demanda douloureusement Tia en essayant de se redresser.
- Oh, bien sûr, désolé. C'est juste que je commençais vraiment à flipper. »
La jeune femme voulut hocher la tête pour montrer qu'elle comprenait, mais le mouvement lui donna l'impression de planter une aiguille à tricoter entre ses deux oreilles et elle cessa rapidement.
Encore sonnée, elle accepta la main que lui tendait Artie pour l'aider à se relever. Il faisait froid, autour d'elle. Froid et sombre. De la poussière en suspension remplissait l'air ambiant. De la poussière et… des sirènes ?
Bouche-bée, Tia prit enfin le temps d'observer l'endroit où ils se trouvaient. Il s'agissait de l'une des rues principales d'Akillian. Une rue qu'elle avait arpentée à n'en plus finir avec les Snowkids et dans laquelle Mei l'avait trainée un nombre incalculable de fois pour essayer de lui faire acheter autre chose qu'un jean. Pourtant, cette rue qu'elle connaissait par cœur était méconnaissable.
Des immeubles s'étaient effondrés de part et d'autre de la route. L'une des plus hautes tours avait basculée et formait désormais une rivière de gravats énormes, coupant le passage, et peut-être même l'intégralité du centre-ville, en deux. Horrifiée, Tia plaqua une main sur sa bouche.
« Les autres… murmura-t-elle d'une voix éraillée.
- Ils vont bien. Tous. Sonny m'a appelé sur mon holomontre, ils sont de l'autre côté. Corso a pu les protéger avec le bouclier intégré dans son bras. Si tu peux marcher, on va essayer de les retrouver à notre destination. Sinon, je te ramène au White Orca. Inutile de chercher de l'aide dans un hôpital pour le moment. »
Tia entendit à peine la fin de sa phrase. Tout le monde allait bien. Le soulagement la submergea si violemment qu'elle cessa de sentir ses jambes pendant quelques secondes. Puis la voix amère avec laquelle Artie avait conclu sa déclaration se fraya un chemin dans sa conscience et la culpabilité prit le pas sur le reste. Elle ne savait pas ce qui avait mis les lieux dans cet état, mais les pertes devaient être immenses. Akillian ne s'en relèverait peut-être jamais.
« Je peux marcher, ne t'inquiète pas, répondit-elle enfin, d'une voix faible. Mais… tu as une idée de ce qui s'est passé ?
- Juste des suppositions, répondit sombrement le jeune homme. Tu te souviens de la secousse qu'on a sentie dans le vaisseau ? »
Tia fronça les sourcils une seconde avant de hocher lentement la tête. Elle se souvenait effectivement d'une embardée brutale qui avait eu lieu lors de leur approche d'Akillian. Sonny avait perdu le contrôle du White Orca pendant plusieurs minutes à cause de perturbations en provenance de la planète, mais tout était rentré dans l'ordre ensuite et elle avait cessé d'y accorder de l'importance dès qu'ils avaient posé le pied à terre. À tort, de toute évidence.
« J'ai envie de dire que c'était une succession de répliques, comme pour les séismes. À priori, elles étaient moins fortes et plus courtes.
- Je vois. Même si elles étaient moins puissantes, elles ont fini par surcharger les systèmes antisismiques d'Akillian…
- On dirait bien. Après, elles se sont produites bien plus tard que la secousse initiale et je ne suis pas assez calé sur le sujet pour savoir si ça invalide ma théorie. Peut-être que c'était un phénomène totalement différent. »
Tia haussa les épaules en soupirant. Au final, ils n'étaient pas concernés par ce problème, aussi tragique soit-il, et ils ne pouvaient rien faire pour aider. Ils n'avaient donc plus qu'à laisser les secours faire leur travail et à se concentrer sur ce qui les avait menés sur Akillian avec un si mauvais timing.
« Tu as dit qu'on retrouverait les autres à destination ? On n'essaie pas de les rejoindre ?
- Ce sera sûrement plus rapide si on s'éloigne de la zone de sinistre. En plus, on risque de se faire bloquer par les secours. Donc autant se retrouver ailleurs. Et comme on a déjà une destination… »
La mort dans l'âme, Tia capitula.
« J'ai compris, acquiesça-t-elle doucement. Je te suis. »
Elle regarda une dernière fois le cadavre du bâtiment effondré. Il ressemblait à une mue de serpent, mais les piliers qui avaient survécu à la chute lui ajoutait une cage thoracique défoncée du plus morbide.
Les autres allaient bien. Artie le lui avait assuré. Tia fit de son mieux pour résorber la boule d'angoisse qui fleurissait au creux de son ventre et lui emboîta le pas.
La traversée de la ville ne fut pas agréable. Un grand nombre d'immeubles s'étaient écroulés et beaucoup menaçaient de le faire. Où qu'ils aillent, les hurlements des sirènes les harcelaient. Tia tâcha de se convaincre qu'elle préférait entendre les secours plutôt que les pleurs des victimes, mais dans le même temps, entendre les victimes lui auraient prouvé qu'il y avait des survivants.
Elle voyait des Akilliens partout autour d'elle, comme s'ils avaient été vomis par les gravats. La poussière avait recouvert leurs vêtements et leurs chevelures colorés d'une couverture grisâtre. Assis au beau milieu des rues, immobiles, hébétés, leurs proches serrés mécaniquement contre eux, ils ressemblaient plus à des poupées de chiffon prêtes à s'affaisser au sol qu'à des humains.
Tia avala péniblement sa salive. Ses propres parents étaient en déplacement à l'autre bout de Zaelion mais, à l'exception des parents de Micro-Ice et Sinedd, qui se trouvaient sur le Genèse, et de la famille de Mark, qui vivait sur Obia, les familles de ses coéquipiers pouvaient toutes se trouver écrasées sous les décombres. Norata et Kira pouvaient se trouver écrasés sous les décombres.
Elle chancela.
« Tia ! s'exclama Artie en la rattrapant brusquement. Ça va ?
- Oui, je… J'ai juste… Je… »
Soudain, ce fut trop. Elle éclata en sanglots sans pouvoir se retenir. Elle balbutia des excuses saccadées en essayant de résorber sa crise de larmes et répéta qu'elle pouvait continuer à marcher, mais Artie ne lui prêta aucune attention et la força à s'asseoir sur le rebord d'un trottoir en à peu près bon état. Un bras réconfortant autour de ses épaules, il attendit patiemment qu'elle se calme, en coupant court à ses tentatives pour qu'ils se remettent en chemin.
« Ça va mieux ? » demanda-t-il doucement, tandis que ses sanglots se calmaient enfin.
Tia acquiesça piteusement, en avalant péniblement sa salive. Elle aurait voulu se passer le visage sous l'eau. Voire plonger complètement la tête dans une rivière d'Akillian. Le froid lui aurait peut-être remis les idées en place correctement.
« Ça va, ça va. J'ai juste… un peu craqué.
- C'est compréhensible.
- Entre la disparition et les Fluides qui ont bien choisi leur moment pour faire n'importe quoi, j'ai… Disons que j'ai plus de mal que d'habitude à garder la tête sur les épaules… »
Elle leva les yeux pour sourire au pirate et, quand leurs regards se croisèrent, elle comprit qu'il savait. Qu'il savait que Rocket avait eu beaucoup plus de poids dans sa crise de larmes que les immeubles effondrés autour d'eux. Elle sentit une boule de honte gonfler dans son ventre, mais le métis lui tapota gentiment la tête.
« Je te l'ai dit, c'est compréhensible. Crois-moi, je sais ce que c'est que d'avoir trop de choses dans la tête. L'important, c'est que ça ne t'empêche pas d'agir et… ben tu es là, non ?
- Si seulement ça suffisait…
- Peut-être que ça va suffire, au final. On est sur une piste, non ?
- C'est vrai… »
Tia se leva et soupira sans même s'en rendre compte.
« T'as pas l'air convaincu, » releva Artie tandis qu'ils se remettaient en chemin.
Elle eut un haussement d'épaules vagues.
« C'est juste que… C'est tellement gros. Oui, la présence de Sharky est surprenante, et peut-être qu'il a effectivement quelque chose à voir dans ce qui s'est passé, mais… Et si c'était juste une coïncidence ? Si ça n'avait été qu'un bête plan d'espionnage, qui a eu lieu au mauvais moment ?
- C'est possible. Mais ça vaut le coup de vérifier, tu ne crois pas ?
- … Si. »
Ils poursuivirent leur trajet dans un calme relatif. Tia essayait de mettre ses pensées à plat et Artie semblait avoir compris qu'elle avait besoin d'un peu de silence. Lorsqu'ils atteignirent leur destination, elle se sentait un peu plus maîtresse d'elle-même, et c'est un regard déterminé qu'elle leva sur la façade.
« Tia ! »
Le cri la prit par surprise. Elle sursauta et se retourna pour voir Rocket se précipiter vers elle. Lorsqu'il voulut la prendre dans ses bras, son mouvement de recul fut totalement instinctif. Elle repoussa l'élan de culpabilité que lui causa son regard blessé.
« Je… tu vas bien ? bégaya-t-il gauchement.
- À peu près. Tu as pu avoir des nouvelles de tes parents ?
- Euh… Ils… Ils sont partis pour le Genèse il y a quelques jours. Pour la naissance de la fille d'Aarch. Qui ne devrait pas tarder.
- Oh. Tant mieux, alors.
- J'aurais dû te le dire…
- Ce n'est pas très important. »
Rocket la dévisagea, gêné, sans rien ajouter. Tia nota sans même y penser qu'il ne s'était pas excusé.
« Si tout le monde est prêt, on peut peut-être entrer ? »
Artie enfonça discrètement son coude dans les côtes de Bennett, qui avait fait cette proposition, et Tia sentit un sourire inattendu étirer le coin de ses lèvres.
« Oui, entrons, répondit-elle. Qu'on en finisse. »
Avec détermination, les pirates sur ses talons, elle poussa la porte du centre d'entraînement des Tigres Rouges.
Tia n'avait jamais voulu faire partie des Tigres Rouges. Une équipe de gosses de riches pistonnés lui paraissait la pire des insultes faite au football et, quand bien même ses parents ne lui auraient pas interdit tout net de postuler, elle n'aurait jamais accepté de le faire. Elle se rendait compte désormais que cette décision n'était venue que de sa propre fierté et de son besoin de prouver qu'elle valait mieux que les autres adolescents de son groupe social. Pourtant, si elle l'avait prise pour des mauvaises raisons, cette décision avait été la bonne. Les Tigres Rouges avaient prouvé plus d'une fois qu'ils n'avaient pas l'esprit sport, et ce bien avant de se retrouver potentiellement liés à la disparition de huit enfants.
Les séismes successifs avaient dû endommager les systèmes de protection du bâtiment, puisque leur petite troupe pu avancer jusqu'à la salle commune sans rencontrer ni garde ni porte verrouillée. Lorsque Tia pénétra dans la pièce, sept visages excédés se tournèrent vers elle.
« On vous a dit qu'on ne souhaitait pas faire de déclaration pour le mo… »
La voix d'Asavi, numéro 2 de l'équipe des Tigres Rouges, mourut dans sa gorge lorsqu'elle les reconnut, Rocket et elle.
« Je… suppose que les gens qui vous accompagne ne font pas partie de la presse ? poursuivit-elle finalement, déroutée.
- Non, en effet, répondit froidement Tia.
- Vous êtes là pour… nous proposer un match amical caritatif ? »
Tyrus, le numéro 7, avait posé la question avec un certain scepticisme. La capitaine des Snowkids le comprenait, les Tigres Rouges n'étaient pas assez renommés pour faire bondir les sponsors. Sa supposition la prit de court, cependant. Elle ne s'attendait pas à ce qu'ils pensent au sinistre en cours, en les voyant. Encore moins à ce qu'ils évoquent une solution pour lever des fonds.
« Pas vraiment, non, finit-elle par répondre. Non, nous voulions simplement savoir si vous n'auriez pas quelque chose à nous dire. Au sujet d'une rencontre avec un certain journaliste. »
Au fond de la salle, une silhouette surplombée par une chevelure émeraude se crispa.
« Alors ? Ezrel ? »
Les Tigres Rouges se tournèrent mollement vers leur capitaine, qui garda la tête baissée sur le verre devant lui. Tia sentait son cœur qui battait à tout rompre dans sa poitrine. Peut-être que les raisons de son entretien avec Sharky n'avaient rien à voir avec la disparition des enfants, mais elle n'arrivait pas à s'empêcher d'espérer.
Puis les événements s'enchaînèrent trop vite pour qu'elle puisse réagir.
D'un geste vif, Ezrel saisit son verre et le lança en plein dans le visage de Bennett. Surpris, ce dernier réagit instinctivement et tira un rayon laser sur l'objet. Le liquide qu'il contenait fut vaporisé par le tir et leur petit groupe se trouva momentanément plongé dans un brouillard rougeâtre. Le bras replié devant son visage, dans un réflexe de protection bien inutile, Tia sentit un mouvement sur sa gauche bientôt accompagnée d'une exclamation de Sonny :
« Corso, arrête ! C'est un footballeur, pas un criminel ! »
Elle devina plus ou moins que le pirate avait levé son arme avant d'être arrêté par son leader.
« Un footballeur qui s'est enfui, » grommela-t-il en baissant le bras.
Sonnée, Tia constata qu'il avait raison. Ezrel avait profité de la confusion pour sortir par la porte au fond de la salle commune, à l'opposé de celle par laquelle ils étaient entrés. Dans la pièce, le reste des Tigres Rouges semblaient tout aussi perdus qu'elle. Du moins, c'est ce qu'elle crut, jusqu'à ce que Asavi se lève et vienne la saisir par le col, un air furieux sur le visage.
« Vous voulez pas nous foutre la paix, bordel ? Je sais pas ce que cet imbécile d'Ezrel a branlé, mais ça valait vraiment la peine de venir nous demander des comptes maintenant ? »
Tia se dégagea sans ménagement de la poigne de l'attaquante, en colère, elle aussi.
« Tu veux savoir, Asavi ? Je ne sais pas non plus ce que « cet imbécile d'Ezrel a branlé », mais ce que je sais, et que sa réaction tend à confirmer, c'est que ça a peut-être un rapport avec la disparition de huit enfants, en plus de celle de Mei et Micro-Ice, alors oui, ça valait vraiment la peine de venir vous demander des comptes maintenant. Donc tu peux me dire où est-ce que ton capitaine est parti se planquer comme le lâche qu'il est, ou tu peux la boucler et aller gentiment voir ailleurs si j'y suis. »
Sa verve destabilisa la jeune femme, au même titre que le reste de son équipe, qui échangeait des regards incrédules en arrière-plan.
« C'est quoi, cette histoire ? demanda finalement Asavi, toujours agressive, mais plus réservée.
- Ça, c'est ce que j'aimerai bien demander à ton cher capitaine, malheureusement il vient de s'enfuir par la porte du fond, alors soit vous pouvez me dire comment je peux le retrouver, soit je m'abstiens de perdre plus de temps avec vous. »
Les Tigres Rouges se regardèrent, inquiets et indécis. Tia sentit sa propre colère s'estomper un peu en les observant. Ils ne donnaient vraiment pas l'impression d'être au courant de quoi que ce soit, et elle doutait qu'ils soient suffisamment bons comédiens pour donner le change comme ça.
« Vous comptez lui faire quoi ? »
Surprise par l'intonation douce, Tia se tourna vers Byheol, l'un des défenseurs.
« À Ezrel, compléta-t-il. Vous comptez lui faire quoi, si vous le trouvez ?
- Juste lui demander ce qu'il a fait exactement.
- À d'autres, » siffla Asavi entre ses dents.
Tia se tourna vers elle, prête à lui renvoyer une réplique cinglante, mais la peur qu'elle lut dans ses yeux désamorça son coup d'éclat.
« On n'est pas là pour faire payer l'addition, mais pour comprendre ce qui s'est passé, répondit-elle finalement, sèchement mais calmement. Notre unique priorité, c'est de retrouver les disparus. Et si Ezrel a effectivement une part de responsabilité dans cette disparition, ça devrait être la vôtre aussi. »
Elle vit les épaules d'Asavi s'avachir discrètement, mais encore une fois, ce fut Byheol qui répondit :
« La maison d'Ezrel a été détruite dans les derniers séismes, mais comme il sait que vous le cherchez, il n'y serait sûrement pas allé. On ne peut pas vous dire où le trouver. Tout ce qu'on peut faire, c'est vous prévenir si jamais il revient ici. »
Tia ferma les yeux sous le coup de la déception et inspira profondément. Elle avait de nouveau envie de pleurer, mais il était hors de question qu'elle craque encore.
« Si vous pouvez faire ça, ce sera déjà beaucoup, merci, déclara-t-elle en tournant les talons.
- Tia. »
L'appel grave et mesuré du défenseur arrêta son mouvement.
« Je ne sais pas ce qu'Ezrel a fait, expliqua-t-il gravement. Personne ici ne le sait, c'est une certitude. Mais ce qu'on sait tous, c'est qu'il n'a pas voulu faire de mal à qui que ce soit. Il est un peu trop obsédé par la victoire, mais contrairement à ce que vous pouvez croire, il n'est pas prêt à tout pour l'obtenir. Aucun de nous ne l'est. Et si ce qui se passe est vraiment de sa faute… »
Il s'interrompit un instant, sous les interrogations muettes de ses camarades.
« À défaut de pouvoir vous promettre qu'il vous aidera dans vos recherches, je m'assurerai qu'il fera ce qu'il faut pour rétablir D'Jok. »
L'engagement la surprit et, à en juger par les expressions des Tigres Rouges, elle ne fut pas la seule. Cependant, aucun de ses adversaires n'émit d'opposition à la promesse de Byheol.
« Merci. À vous tous. »
Elle sortit enfin de la pièce, sans attendre de réponse, les pirates et Rocket sur ses talons.
Tia se sentait lessivée. Ils pouvaient raisonnablement penser qu'Ezrel avait une part de responsabilité dans le bogue de l'holotraineur, mais maintenant qu'il leur avait filé entre les doigts, le savoir ne les faisait pas avancer. Elle soupira sans s'en rendre compte et une main se posa sur son épaule. Pendant une seconde, elle crut que c'était celle de Rocket. Elle découvrit le visage de Corso, en tournant la tête.
« Courage, petite. Ça se ressent peut-être pas beaucoup, mais on avance. Et principalement grâce à toi.
- Il a raison, surenchérit Artie en lui tapotant amicalement le haut du crâne. Plus je te vois à l'œuvre, plus je me dis que tu ferais une pirate exceptionnelle. »
Tia entendit clairement le reniflement de dépit de Rocket, au milieu du rire un peu triste que lui avait arraché la remarque. Elle l'ignora.
« On a avancé, oui, mais qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? demanda-t-elle, découragée.
- Maintenant, répondit Sonny d'une voix rassurante, on cherche comment mettre la main sur notre tigre en fuite.
- Avec la confusion suite aux séismes ?
- Elle change assez peu de choses. Nous avons confirmé que notre cible se porte bien et qu'elle n'a pas été touchée par le tremblement de terre. Puisque sa maison est détruite, on peut écarter définitivement cette piste, et c'est toujours du temps de gagné pour nous. Les autorités ne nous seront d'aucune aide, dans l'état actuel des choses, elles ont mieux à faire que de rechercher une personne en particulier, mais une fois encore, ça nous évite des démarches potentiellement longues et infructueuses.
- Mais puisqu'on ne sait pas dans quel lieu chercher et qu'on ne peut pas s'adresser aux autorités, qu'est-ce qu'on peut faire ?
- T'es avec des pirates, lança Artie avec son sourire taquin. La réponse te paraît pas évidente ? »
Tia le dévisagea sans comprendre, mais il se contenta d'accentuer son sourire. Ce fut Sonny qui dévoila la solution envisagée :
« Notre meilleure chance, c'est de contacter la pègre locale. »
Tia sursauta, et ne songea même pas à s'agacer de l'exclamation offusquée de Rocket. Elle devait même reconnaître que, pour la première fois depuis leur altercation dans le White Orca, elle partageait entièrement son sentiment : contacter la pègre locale était une idée épouvantable.
Pour ce qu'elle ne savait, les criminels akilliens n'étaient pas les pires raclures de Zaelion, mais Bilo et sa bande avait tout de même mis leur nez dans la formation des Snowkids. Sans quelques circonstances heureuses et le concours de Callie Misty, leurs interventions auraient pu très mal tourner, et Tia ne pensait pas uniquement à leur métier de footballeur, mais aussi, au hasard, au fait qu'ils étaient toujours capables de marcher sur leurs deux jambes. Néanmoins, la proposition venait de Sonny. Et Sonny n'était pas le genre de personnes à proposer des solutions dangereuses à la légère.
« Je suppose que vous savez ce que vous faites, acquiesça-t-elle d'une voix faible.
- Vous pouvez nous faire confiance sur ce point ! s'exclama joyeusement Artie. On a plutôt de bons contacts avec eux, depuis que votre équipe s'est révélée !
- Depuis… Quoi ? »
Corso balança une bonne claque à l'arrière du crâne de son cadet, tandis que Tia observait, médusée, le grand chef des pirates se plaquer une main sur le visage.
« Mais quoi ? s'insurgea Artie en se frottant l'arrière du crâne. Ils se sont quand même rendu compte que l'équipe des Snowkids était un aimant à problèmes ! C'est pas étonnant qu'on garde un œil sur eux entre les Cups ! Surtout quand on tient compte du fait que D'J – »
Une seconde tape de Corso coupa court à ses justifications.
« Eh ben… je sais pas si je dois être rassuré ou terrifié. »
Surprise, Tia se tourna vers Rocket, qui venait de bafouiller cette phrase. Leurs regards se croisèrent sans qu'elle y prenne garde, mais elle ne trouva qu'une franche incompréhension au milieu de ses iris doré. Elle bloqua le gloussement qui lui montait dans la gorge, mais les lèvres de Rocket tremblotèrent avant qu'il ne les pince. Leurs défenses cédèrent exactement au même moment et ils se retrouvèrent secoués d'un fou rire incontrôlable, en pleine rue, au milieu des décombres du dernier tremblement de terre, entouré par les quatre personnes les plus recherchées de la galaxie.
« Quoi, quoi, quoi ? demanda Artie en les regardant tour à tour.
- Rien ! souffla Tia entre deux éclats de rire. Rien du tout ! On vient de découvrir que le père de D'Jok a missionné des criminels notoires pour garder un œil sur nous, mais tout est parfaitement normal ! »
Corso vint frapper une troisième fois le crâne d'Artie, de façon totalement gratuite, et le demi-sourire mal contenu que Tia crut apercevoir sur ses lèvres fit repartir ses rires de plus belle.
« Je vous concède que mes décisions peuvent sembler disproportionnées, marmonna Sonny, mi-amusé mi-gêné. Mais on en parlera plus tard, si vous le voulez bien. Plus vite on missionnera nos contacts, moins notre cible aura eu le temps de disparaître dans la nature. »
Encore secouée de quelques gloussements qu'ils cherchaient à retenir, Tia et Rocket acquiescèrent et emboitèrent le pas des quatre pirates. La jeune femme nota avec un brin de perplexité le clin d'œil que lui fit Artie, avant de réaliser qu'elle et Rocket étaient légèrement en arrière par rapport aux autres. Elle fronça les sourcils en se demandant si Sonny et Corso avaient noté ce qui se passait – sûrement – et participaient consciemment, quoique passivement, à les rapprocher.
Les vestiges de ses rires disparurent, remplacés par un malaise grandissant, assorti d'une pointe de colère. Elle n'avait pas envie d'être seule avec Rocket, elle n'avait pas envie que sa pitoyable situation amoureuse reprenne la première place dans ses préoccupations et elle n'avait certainement pas envie que les pirates s'en mêle, de quelque façon que ce soit. Malheureusement, ses envies n'avaient de toute évidence aucun poids face aux circonstances.
« Tia… »
Elle grimaça. Elle ne put pas s'en empêcher. Rocket dut le voir, puisqu'il interrompit sa phrase avant même de l'avoir vraiment commencée.
« Pourquoi tu es comme ça… »
Elle crut avoir mal entendu.
« Pardon ?
- Je sais que j'ai merdé. J'ai réagi comme un imbécile. Mais ça ne se reproduira plus. On est vraiment obligé d'agir comme deux enfants en… en boudant ? »
Il avait l'air peiné. Sincèrement. Ses yeux dorés exprimaient une profonde tristesse, et peut-être même un peu de culpabilité. Dommage que ce soit entièrement éclipsé par ses paroles.
« C'est ce que tu crois que je fais ? »
Tia se sentait en colère.
« Tu crois que je boude ? »
Non, elle se sentait enragé.
« Tu veux savoir pourquoi je suis comme ça, Rocket ? »
Mais elle ne crierait pas. Oh non. Elle ne lui ferait pas le plaisir de pouvoir lui accoler l'étiquette « hystérique », une fois qu'elle aurait dit ce qu'elle avait à dire.
« Je suis comme ça parce que j'en ai marre. J'en ai marre de cette façon que tu as de toujours fuir les choses, j'en ai marre de toujours être celle qui s'assied sur son orgueil et qui fait le premier pas parce qu'elle ne veut pas te perdre, j'en ai marre de toujours être celle qui fait des sacrifices pour que les choses marchent.
- Tu as parlé avec Artie, c'est ça ? l'interrompit Rocket, l'air mi-agacé mi-gêné. Je sais que j'aurais dû venir te voir plus tôt et je sais que je suis le seul en tort dans cette histoire.
- Ce n'est pas l'impression que tu donnes. Et non, je n'ai pas parlé avec Artie. Je sens que tu as très très envie de te trouver un bouc émissaire pour tout ce qui ne va pas actuellement, mais la dernière chose dont j'avais envie quand on parlait tous les deux, c'était de mettre le sujet « Rocket » sur le tapis. En fait, mettre le sujet « Rocket » sur le tapis est la dernière chose dont j'ai envie tout court. »
Elle voulut presser le pas pour s'éloigner et mettre fin à cette conversation stérile, mais il lui attrapa le poignet.
« Tia, je… Ne gâche pas tout. S'il te plaît. »
Sa demande avait l'air sincère. Suppliante, même. Tia réalisa qu'elle s'en fichait :
« Parce que c'est moi qui gâche tout ? demanda-t-elle sèchement en dégageant son bras. C'est toujours la même chose avec toi, Rocket. Tu t'en rends compte, au moins ? Que c'est toujours moi qui fais des compromis et qui me bats pour qu'on survive ? Parce que c'est ce qu'on fait, Rocket. On survit.
- Ce n'est pas vrai…
- Ah non ? Évidemment, quand tout va bien, on ne se pose pas de question. On est ensemble, autant continuer, pas vrai ? Mais à la première difficulté, on n'arrive plus à se parler, tu te retrouves à me fuir et moi je suis condamnée à pleurer dans mon lit le soir, en espérant avoir une occasion de te demander pardon. Parce que tu réalises quand même que c'est toujours moi qui m'excuse ? Tu réalises que tu ne m'as pas demandé pardon ?
- Je venais te parler pour le faire !
- Et tu ne l'as pas fait.
- Qu'est-ce que ça change, si l'intention était là ? »
Il avait les yeux humides, désormais, et ses pupilles ressemblaient à deux disques d'or fondu. Tia sentit sa gorge se serrer, tandis que le doute venait éclore dans sa poitrine. Est-ce qu'elle était sûre de ce qu'elle faisait ? Est-ce qu'elle ne cherchait pas seulement à lui faire mal, parce que son comportement l'avait blessée ? Elle baissa les yeux.
« Une intention, ce n'est rien, si on ne prend pas la peine de lui donner du corps, Rocket.
- J'allais le faire !
- Tout comme tu allais revenir, après ta suspension temporaire de l'équipe ? Tout comme tu allais prendre en compte ma gêne vis-à-vis de Lun-Zia ?
- Qu'est-ce que tu… pourquoi tu remets ça sur le tapis ? Qu'est-ce que tu essaies de dire ? »
Tia garda le silence un instant. Peut-être simplement pour être sûre de ne pas fondre en larmes au milieu de sa phrase.
« J'essaie de dire que ça me reste en travers de la gorge. À chaque fois, je me dis que je peux passer l'éponge, que ce n'est pas si grave et que je peux le surmonter, mais au final, tout se presse dans ma tête et je… Je n'y arrive plus, Rocket. Je n'ai plus envie de me battre. »
Il la fixa sans rien dire, en espérant sans doute qu'elle s'arrêterait là. Tia inspira profondément.
« Je veux arrêter. Toi et moi. Je veux que ça finisse. »
Elle le vit ouvrir la bouche, chercher quelque chose à dire et gober l'air comme un poisson en train d'étouffer. Puis elle détourna les yeux avant de ne plus rien voir à cause de ses larmes qui commençaient à déborder.
Elle accéléra le pas, en se demandant si elle était lâche ou magnanime, mais rejoindre Artie dans un moment pareil était peut-être une forme d'insulte.
« Tout va – »
Elle fit taire le jeune pirate d'un geste. Tout allait mal, elle n'avait pas besoin qu'il pose la question. Tout tournait dans sa tête à lui en donner la nausée. Elle se rendit compte que ce qu'elle regrettait le plus n'était pas d'avoir rompu, mais de l'avoir fait au milieu de leur mission. Ce qu'elle voulait, c'était aller s'effondrer sur son lit et pleurer à se noyer dans ses sanglots. Mais elle devait attendre d'avoir remis la main sur cette raclure d'Ezrel, parce que Mei et Micro-Ice comptaient plus que l'échec total de sa vie amoureuse, le fait qu'elle se sentait injuste et stupide, et l'idée qu'elle venait peut-être en prime de bousiller sa carrière, parce qu'elle n'était vraiment pas sûre de pouvoir supporter de travailler avec son ex.
La tête basse et les idées noires, elle suivit les pirates sans faire attention. Lorsqu'elle releva enfin les yeux, ils se trouvaient tous dans un bureau où elle ne se souvenait pas avoir pénétré. Bilo et trois de ses hommes leur faisaient face.
Tia assista passivement à la demande de Sonny et patienta tout aussi passivement en attendant que cette demande soit remplie. Elle considérait qu'elle n'avait plus rien à apporter à cette mission et pensait passer le reste de son temps hors du Genèse à ressasser la façon dont tout aurait pu être différent si elle n'avait pas choisi d'y participer, lorsqu'un événement imprévu la tira de son marasme.
Le père de Mei entra dans le bureau de Bilo.
« M. Mullen ? Qu'est-ce que vous –
- Du nouveau ? demanda-t-il sans prêter attention à la surprise des deux Snowkids.
- Idiane et Georg étaient sur une piste plutôt fiable, répondit immédiatement le mafieux. Ils ne devraient pas tarder à mettre la main sur notre rat en fuite. »
L'homme eut un hochement de tête à la réponse, avant de s'asseoir sur l'un des fauteuils encore disponibles. Tia se rendit compte qu'elle avait gardé la bouche ouverte et rougit en la refermant. Elle ne comprenait pas ce que le père de Mei faisait ici. Pas plus qu'elle ne comprenait son changement de comportement.
M. Mullen lui avait toujours donné l'impression d'être un homme doux et mesuré. Peut-être même effacé, surtout à côté de sa femme qui était… une sacrée personnalité. Pourtant, à l'instant présent, dans ce bureau, Tia se sentait écrasée par l'autorité qu'il dégageait. Son visage semblait plus dur et sa voix plus ferme. Elle se demanda même s'il ne se tenait pas plus droit qu'à son habitude.
Les questions se pressaient dans sa tête. Elle chercha le regard de Sonny, pour essayer d'y répondre, mais si l'assurance tranquille du chef des pirates lui apprit que la situation était normale, elle ne la renseigna pas sur sa signification.
« M. Mullen, vous… vous connaissez Bilo ? » demanda finalement Rocket dans le silence ambiant.
Malgré son ressentiment, Tia se sentit sincèrement mal pour lui lorsqu'il se ratatina sous le regard du père de Mei. Elle crut que l'échange s'arrêterait là. Pourtant, l'homme consentit à répondre :
« Bilo est mon employé. Et si cette information sort de cette pièce, même sous la forme de la rumeur la plus ténue, vous réaliserez que compter la mafia d'Akillian parmi ses ennemis n'est pas une bonne idée.
- Mais je… vous…
- Vous ? Je ? »
Rocket resta bouche-bée, tandis que la sècheresse inhabituelle du père de Mei laissait Tia sans voix.
« Vous êtes, enfin… Vous êtes entrepreneur, non ? balbutia encore Rocket, qui ne savait décidément jamais quand il valait mieux lâcher l'affaire. Vous gérez les… Les Mines Mullen…
- Les Mines Mullen ne seraient pas ce qu'elles sont si l'entrepreneur que je suis se contentait de respecter la loi. »
Cette fois-ci, son ton cassant – ou peut-être le contenu de sa déclaration – coupa court à la discussion. Rocket s'enferma dans un mutisme déprimé, tandis que Tia osait à peine respirer. Le père de Mei lui avait toujours paru si gentil, elle peinait à croire que la situation était réelle. Elle l'observa, sans doute pas aussi discrètement que ce qu'elle souhaitait, mais il ne réagit pas. Il avait l'air fatigué. En colère. Sa jambe droite était secouée de tremblements continus. Elle se demanda ce qu'il pensait. S'il était aussi avide qu'elle de se sentir utile.
La mère de Micro-Ice était arrivé sur le Genèse dès qu'elle avait appris la disparition de son fils, et avait amené avec elle un potentiel moyen de le retrouver plus rapidement. Les parents de Mei, en revanche, ne s'étaient pas du tout manifestés. Tia s'était rendu compte qu'elle jugeait leur absence de réaction et s'en était voulu en le réalisant. Qu'auraient-ils pu faire, après tout ? Mais désormais, ils avaient une piste, et c'était ses hommes de main qui pouvaient la poursuivre. M. Mullen devait être soulagé. Ou peut-être encore plus tendu, maintenant que la suite dépendait de lui.
Ses réflexions furent interrompues par l'ouverture violente de la porte. Ezrel fut projeté au milieu de la pièce par deux espèces de frigos humanoïdes, qui se placèrent devant l'ouverture. Cette fois-ci, il n'y en avait qu'une.
Le Tigre Rouge balaya le bureau des yeux, avec l'air d'un animal traqué. Il tiqua en les repérant, elle et Rocket.
« Vous en avez pas marre de vous acharner ? cracha-t-il. Vous faites appel à la pègre, maintenant ? »
Tia nota le signe de tête du père de Mei à l'intention de Bilo. Le mafieux se leva tranquillement de son fauteuil pour s'avancer devant le jeune homme. Ce fut en l'entendant s'écraser au sol que Tia comprit qu'il l'avait frappé. Violemment.
« Relevez-le », exigea M. Mullen à l'intention des deux sbires, tandis qu'elle étouffait un cri d'horreur.
Ezrel ouvrait des yeux ronds, un filet de sang lui coulait de la bouche. Il fit mine de parler, mais Bilo le frappa une nouvelle fois.
« Arrêtez ! hurla la jeune femme, horrifiée. Vous n'avez pas le droit de le traiter comme ça !
- Tia a raison, Mullen, surenchérit Sonny. Vous n'avez pas besoin de vous acharner comme ça. »
Le pirate semblait calme, mais il serrait les poings. Tia se rendit compte qu'elle avait très peur.
« Pas besoin ? Non, je n'ai pas besoin de m'acharner, en effet. Mais ma fille unique, la chair de ma chair, est portée disparue à cause de ce cloporte, et il y a dix-neuf parents qui ne sont pas présents dans cette pièce pour lui dire ce qu'ils pensent de ses actions. Alors vous feriez mieux de me laisser régler cette affaire comme je l'entends. Vous n'avez vraiment pas envie de faire de moi votre ennemi alors que vous avez encore les pieds sur Akillian. »
Tia avait plaqué ses mains sur sa bouche pour ne pas crier. Elle sentit à peine Artie passer un bras autour de ses épaules et ne remarqua pas du tout le regard douloureusement envieux que Rocket jeta dans leur direction. Tout ce qu'elle arrivait à faire, c'était se demander comment la situation avait pu dégénérer aussi vite. Le père de Mei était en train de faire passer à tabac le capitaine des Tigres Rouges, Sonny ne disait rien et elle était complètement incapable de bouger.
Elle se demanderait toujours ce qui se serait passé si M. Mullen n'avait pas décidé lui-même d'arrêter les coups.
« Bien, déclara-t-il d'une voix douce, bien plus effrayante que la rage qui l'avait précédée. Maintenant que les présentations sont faites, tu as plutôt intérêt à me dire très vite comment retrouver ma fille. Tu ne voudrais pas que j'aie déjà besoin de te rafraichir la mémoire quant à ma position, n'est-ce pas ? »
Tia sentit un frisson glacé descendre le long de son échine, alors que Bilo faisait craquer ses phalanges. Ezrel ne tenait pas sur ses pieds. Seule la poigne des deux frigos le maintenait debout.
« Je ne… Je sais pas… gémit-il en pleurant.
- Mauvaise réponse.
- ARRÊTEZ ! »
Tia n'avait pas réfléchi. Avec tout ce qui se passait, elle n'était plus en état. Elle s'était simplement précipitée devant le Tigre Rouge, prête à tout pour empêcher Bilo de recommencer à le frapper.
« Je croyais avoir été clair quant à ce que vous pouviez faire ou non, jeune fille. »
Le père de Mei était glacial. Tia sentit ses jambes se mettre à trembler.
« Vous l'avez été ! s'écria-t-elle, à moitié paniquée. Vous l'avez été, je vous assure ! Mei est ma meilleure amie, je veux la retrouver autant que vous ! C'est pour ça que je ne peux pas vous laissez continuer. Sinon… Sinon vous risquez de le tuer et on n'aura jamais les réponses qu'on cherche. »
Pendant un instant, Tia crut que c'était elle qu'on allait frapper. Cependant, son argument parut faire son chemin dans la tête de M. Mullen. Ou peut-être son lien avec Mei. Il haussa finalement les épaules et lui fit signe de faire ce qu'elle voulait.
Tia se retourna avec empressement vers Ezrel. Il était hébété, mais il ne saignait plus. Suite au premier coup, Bilo avait évité le visage.
« Ezrel, il faut que tu nous répondes, demanda-t-elle d'une voix tremblante. Qu'est-ce que vous avez fait, Sharky et toi ?
- Rien ! On a rien fait ! s'écria-t-il, désespéré.
- Quoi, tu l'as juste envoyé espionner la séance d'entraînement des Galactik Kids ? Ça n'a pas de sens ! Je t'en supplie, je ne veux vraiment pas qu'on te fasse encore du mal, mais il faut que tu m'aides !
- Je l'ai pas envoyé à la séance d'entraînement des Galactik Kids ! Je lui ai dit… Je lui ai seulement dit qu'il se passerait quelque chose au prochain entraînement des Snowkids ! J'ai jamais voulu qu'il arrive quoi que ce soit aux gosses, je voulais juste… »
Il s'interrompit et fondit en larmes. Tia posa les mains sur son visage.
« Tu voulais juste qu'il nous arrive quelque chose à nous, c'est ça ? demanda-t-elle avec douceur. Qu'est-ce que tu as fait, Ezrel ? Explique-moi. »
Le jeune homme renifla plusieurs fois avant d'enfin se décider à parler, la voix secouée par les sanglots.
« J'ai donné un nouvel appareil photo à Sharky. Un truc bourré à l'adallium. Je voulais seulement bousiller votre holotraineur, pour gagner un peu d'avance. Je m'étais renseigné ! cria-t-il brusquement en la faisant sursauter. Ça devait seulement cramer les circuits électriques, pas causer une disparition ! »
Tia hocha la tête. Elle ne savait pas si ce qu'ils avaient appris aurait un quelconque intérêt pour les recherches, mais ce n'était pas à elle d'en juger. Elle devait simplement transmettre l'information à Thran et aux autres, et prier pour qu'ils trouvent un peu de valeur à lui accorder.
Cependant, son problème immédiat était Ezrel. Visiblement, il leur avait dit tout ce qu'il pouvait leur dire et ç'avait été court. Trop court pour qu'elle espère que Sonny avait improvisé un plan de fuite. Or il était inconcevable qu'elle laisse le Tigre Rouge derrière eux.
« On va t'emmener au vaisseau de Sonny. Là-bas, on pourra tout raconter à ceux qui sont sur le Genèse, en attendant de les rejoindre directement. La liaison avec Akillian est plutôt rapide, tu pourras vite les voir.
- Mais et ma fam – »
Tia lui écrasa le pied et, aussi dense qu'il fut, Ezrel comprit. Elle jeta un regard inquiet au père de Mei, convaincu qu'il allait refuser de laisser le jeune homme partir. Elle se crispa en constatant qu'il la fixait.
Il n'était pas dupe une seconde. Il n'y avait rien de plus à dire que ce qu'Ezrel avait déjà dit et sa manœuvre était aussi stupide que grossière. Pourtant il ne dit rien. Tia crut voir une étincelle de soulagement au fond de ses yeux.
Le père de Mei leur imposa seulement de faire le trajet de retour jusqu'au vaisseau accompagnés de ses deux gorilles, mais ses dernièrs n'essayèrent même pas d'entrer dans le White Orca.
Leur groupe élargit put enfin s'écraser sur les banquettes du cockpit, épuisé et écœuré.
« Je suis désolé. »
La déclaration de Sonny, faite d'une voix d'outre-tombe, les surprit tous.
« M. Mullen a toujours été un homme raisonnable et mesuré. Je n'avais pas anticipé qu'il pourrait se montrer aussi violent.
- Ce n'était pas ta faute, répondit Corso, avec sa sympathie bourrue. Rien ne permettait d'anticiper un tel changement de comportement.
- Si. Le fait qu'il soit le père de Mei. On sait tous à quel point je deviens imprévisible quand D'Jok est en danger. Alors j'aurais dû l'anticiper. »
Le silence tomba sur la pièce. L'air abattu, Artie se leva pour proposer à Ezrel de l'emmener à l'infirmerie, histoire de vérifier l'état de ses côtes. Corso annonça qu'il allait vérifier les défenses du White Orca. Bennett s'installa derrière les commandes et fit décoller le vaisseau. Tia évita le regard de Rocket.
« Sonny, on peut se mettre immédiatement en communication avec l'académie du Genèse ? demanda-t-elle. Je sais que c'est idiot, mais j'ai l'impression que si je ne transmets les informations données par Ezrel immédiatement, je vais devenir amnésique et elles seront perdues… »
Le chef des pirates répondit à ses angoisses par un sourire pâle. Tia comprit qu'il s'en voulait du spectacle auquel ils les avaient confrontés, mais elle ne se sentait pas la force de compatir. Elle se contenta d'attendre qu'il ouvre la liaison et que le visage de Thran s'affiche en gros plan dans le cockpit.
« Salut Tia, content de te voir. Vous avez du nouveau ? »
Son ami avait les traits tirés, mais semblait plutôt en forme. Il n'avait pas l'air d'attendre de bonnes nouvelles de sa part, cependant, et Tia se demanda s'il posait la question pour éviter qu'elle ne le fasse en premier.
« En fait, oui, j'ai du nouveau. Je ne sais pas si ça va vous être utile, cela dit. »
Elle nota un net changement de posture de la part de Thran. Une étincelle différente, dans son regard.
« Pour te la faire rapide, c'est Ezrel, des Tigres Rouges, qui a demandé à Sharky de venir au prochain entraînement des Snowkids, le nôtre, pas celui des enfants, mais Sharky a mal compris. Ezrel lui avait donné un appareil photo bourré d'adallium, pour faire griller notre holotraineur, mais il m'a juré qu'il s'était assuré que ça n'aurait pas d'autres conséquences, avant de mettre son plan en marche. »
Thran se passa la main sur le visage. Il n'avait pas l'air triomphant, mais la nouvelle semblait quand même plus intéressante pour lui que pour Tia.
« Ça… te parle ? demanda-t-elle, avec un brin d'espoir déjà pessimiste.
- Disons que… enfin, c'est une bonne piste, parce que, vérification ou pas, Clamp avait fait pas mal de changements sur l'holotraineur qu'on a utilisé cette fois-là, si tu te souviens. Je suis pas assez calé pour te dire si ça peut avoir un lien, mais je dirais qu'il y a de fortes chances et qu'on peut creuser ça. Pas vrai, Lloyd ? »
Tia le vit tourner la tête sur la droite, vers le scientifique, qui n'apparaissait pas sur l'écran. Elle pensait que la conversation s'arrêterait sur son assentiment et cette réponse en demi-teinte. Elle se trompait.
Thran haussa légèrement les sourcils.
« Toi, t'as un truc en tête, dit-il à son camarade toujours hors de vue.
- N… non, je…
- Arrête, je commence à te connaître, rétorqua-t-il avec un sourire en coin. Quand tu fais cette tête-là, c'est que tu as une idée que tu hésites à partager. Allez, viens, même si c'est une fausse piste, on a tous besoin d'un peu d'espoir, là. »
Il tendit le bras et tira gentiment Lloyd pour qu'il soit dans le champ de la caméra. Tia eut un sourire amusé en le découvrant aussi resplendissant qu'un coquelicot. Thran lui posa les mains sur les épaules dans un geste qui se voulait rassurant, mais le scientifique trouva seulement le moyen de rougir encore plus.
« La… Le… L'adallium… enfin… »
Le pauvre garçon avait l'air tellement perdu que Tia envisagea de prétexter des parasites sur la ligne et de couper la communication. Cependant, elle avait trop envie d'une bonne nouvelle pour pousser la compassion jusqu'à passer à l'acte.
Elle vit Thran lui presser succinctement les épaules et, si son visage conserva sa couleur très intéressante, il parut retrouver la capacité de s'exprimer. D'une voix trop aiguë, mais quand même.
« L'adallium. C'était le métal principalement utilisé dans les prothèses des paradisiennes. C'est un conducteur et un amplificateur de Fluide. Mais il n'est efficace que dans le cas d'un Fluide pur. Dans votre holotraineur, il aurait été surchargé par vos différents Souffles et il aurait effectivement fait fondre les circuits de la machine. Mais pendant l'entraînement des… des Galactik Kids, il a n'a pas seulement reçu différents Fluides d'un même type, il a reçu différents types de Fluides, et il les a amplifiés tous en même temps. »
Il se tut, après une explication presque exempte de bafouillages. Tia croisa le regard de Thran. Elle fut soulagée de constater qu'il n'était pas plus avancé qu'elle.
« Et… du coup ? demanda-t-il précautionneusement. Tu as une idée de l'endroit où sont nos disparus ? »
La question fit sursauter Lloyd.
« Je… Heu… Je pense qu'ils sont… de l'autre côté.
- De l'autre côté ? De Zaelion ?
- De l'autre côté des Fluides. »
Tia vit Thran ouvrir des yeux ronds comme des billes et se dit que son expression ne devait pas être moins comique. Heureusement, Lloyd n'attendit pas qu'ils expriment leur incompréhension pour s'expliquer, cette fois-ci.
« Les Fluides sont… Enfin, ce n'est pas un rayon d'énergie produit par le corps, c'est… c'est un peu compliqué à expliquer, mais pour simplifier… Les Fluides sont un écosystème qui s'exprime en dix-sept dimensions. Ils ne font que croiser notre représentation de l'espace par le biais de vecteur qui sont soit les cœurs des planètes à Fluide soit les possesseurs de Fluides. Les Fluides de téléportation, comme la Charge, permettent à leurs possesseurs de le traverser succinctement et comme l'un des enfants est xzionnien... Il… Il y a beaucoup de thèses sur le sujet et celle de –
- Oublie les thèses pour le moment, Lloyd, l'interrompit gentiment Thran. Pour l'instant, dis-nous simplement si les disparus vont bien et si tu vois comment les faire revenir.
- Je… Je ne sais pas s'ils vont bien. Tout ce que je viens de vous dire, c'est très théorique, personne n'est jamais passé de l'autre côté plus d'une fraction de seconde. Mais pour ce qui est de les faire revenir… Je ne peux rien assurer pour l'instant, mais si on inverse le processus de désolidarisation de l'holotraineur au bon moment, qu'ils ont toujours l'adallium avec eux et qu'ils sont tous ensemble, donc avec les mêmes Fluides… Je pense que c'est possible. »
Tia ne retint – ne comprit – qu'une chose de son discours. Ils allaient pouvoir retrouver leurs disparus. Elle se laissa tomber sur une banquette du White Orca, les jambes coupées. Heureusement, Thran était plus pragmatique qu'elle.
« Qu'est-ce que tu entends par « au bon moment ? demanda-t-il, l'air inquiet.
- Eh bien… Il faut qu'ils soient affleurants. Je te l'ai dit, si ma théorie est… si elle est correcte, ils sont passés en dix-sept dimensions. Peu importe qu'ils soient restés au même endroit que leur arrivée, là où ils sont, ils se déplacent par rapport à nous. Il faut qu'on détermine quand est-ce que le champ de l'holotraineur pourra les atteindre, en quelque sorte.
- Vous avez les moyens de déterminer ça ? »
Le visage de Thran répondit bien assez, et Tia pensait repartir broyer du noir, lorsqu'une troisième voix s'éleva derrière l'écran :
« Bien sûr, que nous avons les moyens de déterminer ça ! déclama joyeusement le père de Micro-Ice, invisible.
- Mais… Je croyais que vous n'aviez encore rien trouvé, en cherchant leurs Fluides ? réagit prudemment Thran.
- Parce que je n'utilisais pas la bonne technique ! Est-ce que vous réalisez les perturbations, s'ils sont de l'autre côté ?
- Pas vraiment… Mais ces perturbations sont toujours là, savoir qu'il faut les prendre en compte ne change rien, si ?
- Au contraire, ça change tout ! C'est comme si j'avais cherché une bouée à la surface de l'eau, au lieu d'une ancre plongée dans l'océan. Maintenant je sais que je dois utiliser un sonar ! »
Cette fois-ci, Tia constata que Lloyd les avait rejoints, Thran et elle, dans le camp des gens paumés. Totalement obtus à leur incompréhension, le père de Micro-Ice continua de s'enthousiasmer.
« Finalement, ça va même être beaucoup plus simple puisqu'ils sont de l'autre côté. Enfin, pour les détecter, pas pour les ramener, mais peu importe. »
Tia se demanda quelle tête pouvait faire Mana-Ice.
« Grâce aux données que j'ai rassemblées avec le jeune Sinedd, j'ai reconstitué une structure assez plausible du Fluide de la petite Sonja. Si je transmets la structure inverse au cœur d'Akillian, je devrais pouvoir envoyer son signal jusque dans la dimension des Fluides et activer son Souffle à distance. Il suffira ensuite d'analyser les échos pour trianguler correctement sa position et de la croiser avec les résultats obtenus de quelqu'un présent sur place. Simple comme bonjour ! »
Le silence s'installa, des deux côtés de la communication. Jusqu'à ce que Tia se décide à reprendre la parole :
« Donc… ce que vous êtes en train de dire, c'est qu'avec vos compétences et celles de Lloyd…
- On sait enfin quoi faire pour tous les ramener, » compléta Thran, avec une incrédulité proche de l'euphorie.
