Bonjour à tous,

My my, mais que se passe-t-il ? Un nouveau chapitre à peine un mois après le précédent ? Ne vous habituez pas, ça ne va pas durer... D'autant qu'au final, on est parti pour que le chapitre précédent ne soit pas du tout parmi les derniers. Enfin "du tout" c'est peut-être un peu fort, mais comme je suis repartie sur un point de vue par chapitre, je vais avoir besoin de quelques parties supplémentaires pour boucler tout ce que j'ai lancé. Mais ne pensons donc pas aux difficultés à venir, réjouissez-vous de ce moment présent, yay o/

Un énorme merci à Little Wolf of Snow et Clarina. Vos retours si rapides, après une pause si longue, m'ont fait énormément plaisir ! J'ai répondu à la première en MP, et du coup oui, le chapitre précédent était multi-point de vue, comme un rappel du premier. Je ferai sûrement pareil pour le chapitre de clôture, mais on en est pas encore là, du coup, alors nous verrons bien. Clarina, déjà, ravie de te voir pour la première fois en ces lieux ! Et c'est moi qui suis désolée de t'avoir fait perdre espoir ! Ce n'était pas voulu, la fic n'a jamais été abandonnée (elle n'a même jamais risqué de l'être !), mais oui, j'ai mis longtemps avant de lui consacrer un peu d'attention, au milieu de tout le reste. Je ne peux pas promettre que ça ne se reproduira pas D: Tout ce que je peux dire, c'est que je n'ai pas encore commencé la rédaction de mon prochain projet perso justement pour consacrer encore un peu d'énergie à cette histoire avant de vous remettre en standby. Sorry...

Mais trêve de bla bla, j'espère que ce chapitre vous plaira. Oh, et, pour info, je ne sais pas si elle est réussie, mais imaginer la scène à la fin de ce chapitre est ce qui m'a donné envie d'écrire cette fic à la base. Et je pensais que cette scène arriverait beaaaaaauuuuuuucoup plus tôt.

Sur ce, bonne lecture.


Chapitre 19 :

Sincérité

Les hôpitaux avaient quelque chose d'angoissant, quelle que soit la raison pour laquelle on s'y rendait. Thran se faisait cette réflexion alors que l'ascenseur prenait son temps pour l'amener au bon étage. Une mauvaise surprise risquait toujours de s'inviter à la fête, mais seules des bonnes nouvelles étaient censées l'attendre dans le bâtiment de soins. Pourtant, il restait impuissant face à la petite boule qui refusait de quitter son estomac dès qu'il pénétrait dans le hall.

Il tâcha de se raisonner lorsque l'ascenseur annonça son arrivée avec un ting désagréable. Il avait bien assez de problèmes réels pour s'angoisser, pas la peine de leurs ajouter des problèmes imaginaires. Il passa une main sur ses courts cheveux noirs, tentative pour remettre à zéro ses paramètres d'usine, et entra dans une chambre au milieu du couloir.

« Bonjour Clamp, salua-t-il en laissant son habituel sourire prendre place sur son visage.

- Ah, Thran, c'est gentil de déjà revenir me voir. »

Le vieux technicien se releva tant bien que mal sur ses oreillers. Son visage accusait des marques de fatigue inquiétantes, mais il avait meilleure mine que lors de la dernière visite du Snowkid. La nouvelle du retour des disparus avait agi là où les soins médicaux s'étaient révélés impuissants.

« Ça me fait plaisir. Je me rattrape pour tous les jours où je n'ai pas pu passer.

- Comme si tu avais besoin de te rattraper pour ça. Tu étais bien plus utile à chercher nos disparus plutôt qu'à t'apitoyer sur le sort d'un vieux débris comme moi. »

La formule tira un rire au défenseur. Constater que son vieil ami avait cessé de s'autoflageller lui enlevait un poids du cœur.

« M'apitoyer sur ton sort, peut-être pas, mais te tenir un peu compagnie n'aurait pas fait de mal, rétorqua-t-il en souriant.

- Pour ça, j'avais Sidney et Harvey ! » s'exclama Clamp en désignant un coin de la chambre.

Les deux robots se chamaillaient dans un bruit de fond plus ou moins facile à ignorer selon l'habitude.

« Les médecins n'ont pas fait de difficultés pour qu'ils restent là ? s'étonna Thran.

- Figure-toi que l'infirmier en chef les a tellement terrifiés qu'ils n'ont plus osé faire un bruit à chaque passage du corps médical. Je crois que le responsable de service les prend respectivement pour un micro-onde et une théière.

- Designés par une personne avec un sérieux problème, alors…

- Oh, tu sais, avec les malades dont il s'occupe tous les jours, je crois qu'il en a vu d'autres. Mais dis-moi plutôt, tu as des nouvelles de Mei et Micro-Ice ? »

Thran sourit encore devant l'empressement subit de Clamp. Il se rendait compte que le technicien avait retenu cette question depuis qu'il avait passé la porte, pour ne pas lui donner l'impression que sa présence n'était qu'un moyen d'avoir des informations sur les disparus. Peu de risque de ce côté-là, le défenseur comprenait son impatience puisqu'elle était le reflet de la sienne.

Mei, Micro-Ice et les enfants étaient réapparus la veille. Depuis, les médecins leur avaient assuré qu'ils étaient tous hors de danger, mais ils n'avaient eu droit à plus de détails. Seuls les parents avaient été autorisés à voir leurs enfants, ce qui était bien normal, et si Tia avait pu voir Mei un court instant dans la soirée, elle leur avait expliqué que l'arrivée de Sinedd avait écourté sa visite. D'après ses dires, il avait débarqué comme une bombe dans la chambre de sa petite-amie – Thran n'avait pas de difficulté à l'imaginer – et Tia n'avait pas souhaité leur imposer sa présence.

Quant à Micro-Ice… Il était rentré avec la blessure la plus grave. Thran avait croisé Mana-Ice dans le hall, en arrivant. Elle lui avait confirmé que son fils allait bien, mais qu'il était très fatigué. Elle ne l'avait vu que quelques minutes, le temps pour lui de la rassurer sur son état et son moral, avant qu'il s'excuse et lui explique qu'il se sentait trop éreinté pour parler longtemps. Être trop éreinté pour voir sa mère ne ressemblait pas à Micro-Ice mais, après tout ce qu'il avait vécu, Thran n'était pas sûr de pouvoir encore se targuer de le connaître.

Le défenseure relata le peu de nouvelles qu'il avait à son vieux compagnon, qui les accueillit avec plaisir, avant de prononcer une phrase à laquelle Thran ne s'attendait pas :

« Tu devrais descendre au service maternité.

- Je devrais quoi ? demanda-t-il avec un temps de retard, pris de court par la suggestion.

- Descendre au service maternité. Aarch a eu son bébé. Une adorable petite fille. Puisque tu es là, tu devrais aller la voir.

- Oh ! » s'exclama le jeune homme, alors qu'il raccordait enfin les wagons.

Au beau milieu de leurs mésaventures, Aarch avait cessé de venir à l'Académie. La grossesse d'Adim avait présenté quelques complications. Rien de grave, mais suffisamment pour justifier une hospitalisation. Donc la disparition de leur ancien coach du théâtre des opérations. Thran en avait été soulagé. Si la volonté de l'homme de tout prendre en main s'était montrée rassurante au début, elle était devenue étouffante en un temps record. Thran estimait qu'ils s'en étaient bien mieux tirés sans avoir à faire des comptes-rendus toutes les heures, lui, le père de Micro-Ice et… Lloyd.

Son visage se ferma sans qu'il le réalise.

« Tu ne devrais pas lui en vouloir, murmura Clamp en se méprenant sur son changement d'expression.

- Je ne lui en veux pas du tout, le corrigea Thran sans attendre, un doux sourire déjà de retour sur son visage. Je suis content de savoir que tu as vu sa petite fille.

- Oui, moi aussi, » acquiesça Clamp.

Les yeux du vieux technicien brillaient de larmes d'émotion et Thran se sentit touché à son tour de le voir dans cet état.

« Enfin bref ! s'écria le vieil homme d'un coup, en arrachant un sursaut à son visiteur. Tout ça pour dire que tu devrais faire un crochet pour aller la voir ! Cette petite est adorable, Aarch est fier comme Artaban, et lui et Adim sont frustrés de ne pas pouvoir la montrer à tout le monde, avec tout ce qui se passe, alors ça leur fera plaisir de parader devant quelqu'un.

- C'est noté, j'irai la voir ! abandonna Thran en riant. Mais tu sais, si tu veux me mettre dehors, tu peux me le dire, tu n'es pas obligé de me renvoyer vers quelqu'un d'autre. »

Clamp se défendit avec ferveur contre l'accusation. Il passa plusieurs minutes à lui assurer que sa visite lui mettait du baume au cœur, que le vieux croûton qu'il était ne méritait pas tant d'égards et qu'il était seulement inquiet de toutes les choses plus intéressantes avec lesquelles un jeune homme tel que lui aurait pu occuper son temps.

Thran entra dans son jeu sans se faire prier. Et espéra que son malaise restait invisible derrière son sourire. Il rendait visite à Clamp parce qu'il tenait au vieil homme et qu'il voulait le lui faire sentir, mais derrière cette première raison, il cherchait aussi à s'occuper. Maintenant qu'il n'avait plus à courir après les minutes pour retrouver les disparus… il avait peur de rester oisif.

Pour cette raison, et bien qu'il ne se sente pas légitime pour s'inviter parmi les premiers dans un contexte aussi intime, il suivit le conseil du technicien et se dirigea vers le service maternité après avoir pris congé de lui.

Ce fut un Aarch rayonnant qui lui ouvrit lorsqu'il toqua à la chambre d'Adim.

« Thran ! l'accueillit-t-il en l'attrapant par les épaules pour le faire entrer d'autorité. Ça me fait de te plaisir de te voir ! Surtout maintenant ! »

La chambre n'était pas grande, et surpeuplée. En plus de la carrure impressionnante d'Aarch, le lit d'Adim était entouré par Norata et Kira, ainsi que par une belle femme rousse qu'Adim présenta comme sa sœur aînée. Lorsque Thran s'inquiéta d'être de trop, il eut l'impression qu'on lui interdisait tout bonnement de sortir de la pièce. Avant qu'il comprenne ce qui lui arrivait, un tout petit corps chaud reposait entre ses bras. L'émotion qu'il avait perçue chez Clamp prit tout sens.

Une tête minuscule, à peine visible sous un bonnet jaune, pesait un poids considérable contre son coude. Un nez comme un grain de maïs frétilla sous des yeux qui refusaient encore de s'ouvrir. Une main emmaillotée dans une moufle juste assez grande pour y cacher un noyau d'abricot vint se presser contre des lèvres pas encore prêtes à babiller.

Thran sentit sa gorge se nouer à l'idée qu'on le laissait tenir quelque chose d'aussi précieux. La pensée que les Galactik Kids étaient aussi fragiles à peine quelques années plus tôt le submergea. Il fut saisi d'un vertige en réalisant qu'on l'avait chargé de retrouver non pas un mais huit tout petits enfants sans défense, privés de leur parents. Les yeux brûlants, il rendit le poupon à sa maman en remerciant il ne savait quelle puissance cosmique d'avoir su mener sa tâche à bien avant de comprendre à quel point elle était critique.

Quelques échanges de politesse plus tard, il quittait la chambre des jeunes parents, et l'hôpital. Il avait pensé saluer Mei et Micro-Ice, mais les médecins l'avaient averti que ses deux coéquipiers étaient épuisés et préféraient ne pas recevoir trop de visites pour le moment. La nouvelle avait un peu inquiété Thran, mais il avait relativisé : Mei et Micro-Ice n'étaient rentrés que la veille. Rien d'étonnant à ce qu'ils aient besoin de temps pour eux après ce qu'ils avaient traversé.

Il rentra donc à l'hôtel où il logeait avec son frère, un curieux sentiment de vide au creux du ventre. Il fallut attendre que sa carte magnétique déverrouille la porte de la chambre pour qu'il mette le doigt sur ce qui le gênait : pour la première fois depuis des jours, il n'était pas passé par l'Académie. Son cerveau déjà conditionné par la routine des recherches culpabilisait de ce changement de programme. Thran tâcha de chasser ce sentiment d'un haussement d'épaules.

Au fond de la pièce, Ahito releva la tête le temps de grogner un salut puis se laissa retomber sur le matelas.

« T'es déjà rentré ? demanda-t-il en baillant, la voix étouffée par son oreiller.

- Je suis parti plus longtemps que ce que je pensais, tu sais. T'aurais dû venir avec moi, d'ailleurs.

- Je voulais pas déranger... »

Thran pinça les lèvres alors que la voix de son frère était encore plus étouffée qu'auparavant. Comme s'il avait enterré son visage dans sa literie pour s'assurer qu'on ne l'entendrait pas.

« Qu'est-ce que tu racontes ? Clamp aurait été ravi de te voir. Et j'ai vu Aarch et Adim, aussi. Ils étaient aux anges de pouvoir montrer leur bébé à quelqu'un, alors imagine à deux personnes.

- T'es allé à l'hôpital ? »

Thran lança un regard intrigué à son cadet, dont les yeux de chat pointaient au-dessus de la couverture en tapon.

« Ben oui. C'est bien ce que je t'avais dit avant de partir, non ?

- Si… Mais je croyais que… »

Thran attendit que son frère finisse sa phrase. Ce qui prit plus de temps que ce qu'il avait anticipé.

« … tu irais à l'Académie après.

- Je n'ai plus rien à faire à l'Académie, » rétorqua le défenseur d'un ton qu'il espérait nonchalant.

En vérité, quelque chose venait de geler dans son ventre.

« Thran… »

Ahito soupira avant de se relever sur son lit, les cheveux plus en bataille que jamais.

« Je sais que je me suis conduit comme le dernier des crétins. Et je sais aussi que je continue un peu. Mais c'est juste moi qui doit trouver comment gérer un truc que j'avais pas prévu. Je veux pas que tu te mettes des barrières à cause de moi. »

Thran sentit un sourire triste lui étirer les lèvres.

« T'inquiète pas, ptit frère, je me mets aucune barrière à cause de toi. J'ai vraiment plus rien à faire à l'Académie. »

Il vit Ahito plisser les yeux. Il le vit analyser sa phrase. Il le vit chercher ses mots pour poser sa question. Il aurait voulu fuir avant qu'elle ne franchisse ses lèvres.

« Mais… Et Lloyd ? »

La boule de glace éclata en échardes dans son estomac.

« Il termine de rassembler ses affaires, je suppose, répondit-il avec un calme qu'il était loin de ressentir.

- Mais tu devrais pas être en train de… enfin, je sais pas… de prendre son numéro ? »

Les coquelicots qui venaient de fleurir sur les joues de son cadet lui arrachèrent un sourire attendri, malgré son état.

« Je doute qu'il ait envie de me le donner, répondit-il à mi-voix.

- Mais tu… Il… Enfin, je veux dire, qu'est-ce qui te fais dire ça ? »

Thran fixa ses genoux un moment. Il n'était pas sûr de la réponse à donner.

« Il s'est mis à m'éviter, finit-il par expliquer, en tâchant de maîtriser le volume de sa voix. À faire attention à ne pas se retrouver seul dans une pièce avec moi. À garder ses distances quand on se montrait des données sur un écran. C'est de ma faute. J'ai été trop tactile, je l'ai mis mal à l'aise. Je me suis fait des idées. »

Un silence triste tomba dans la chambre. Lorsqu'il se rendit compte qu'il étudiait les lames de parquet depuis plusieurs minutes sans rien dire, Thran s'empressa de le briser :

« Enfin voilà, j'ai plus rien à faire à l'Académie, quoi.

- Tu devrais quand même y aller. »

Surpris, le défenseur dévisagea son cadet.

« Je suis sérieux, Thran. Tu devrais retourner lui dire au revoir, au moins. Si vraiment t'as eu un comportement déplacé, tu t'excuseras, et il te pardonnera ou pas, j'en sais rien, je le connais pas assez pour en juger. Mais si ça s'arrête comme ça… Toi je te connais. Tu t'en voudras. »

Thran resta silencieux. Comme frappé par la foudre. Parce que c'était rare que son petit frère soit le plus clairvoyant des deux. Parce que ce qu'il venait de dire prouvait qu'Ahito lui donnait son aval sans réserve. Parce que, sans se l'avouer, il avait attendu toute la journée que quelqu'un lui donne une raison d'aller à l'Académie.

« Allez, vas-y. Et me propose pas de venir avec toi, s'il te plaît. Cette fois, je veux vraiment pas déranger. »

Son jumeau accompagna la phrase d'un clin d'œil. Ce geste réconforta Thran plus que tout le reste.

Une demi-heure plus tard, il passait les portes de l'école de foot.

Les couloirs du bâtiment étaient plongés dans le noir. Pas un bruit ne montait des différentes pièces. Elles n'avaient pas été bruyantes ces derniers temps, mais c'était la première fois que Thran les découvraient aussi vides. Avec la fièvre des recherches, il s'était toujours retrouvé entouré de plusieurs membres des Snowkids à chaque fois qu'il avait mis les pieds dans l'école de D'Jok. De plusieurs membres des Snowkids, puis de Lloyd.

La boule dans son ventre était toujours là lorsqu'il poussa la porte de la salle d'entraînement, mais elle n'était plus tout à fait désagréable. Même si tout devait prendre fin d'ici quelques minutes, Thran ne pouvait effacer la pointe d'excitation qu'il ressentait à l'idée de revoir le scientifique.

Il était là. Assis derrière le poste sur lequel il avait travaillé pendant toute la durée des recherches. Ses cheveux bruns se dressaient vers le plafond en épis désordonnés, à croire qu'un moineau avait jeté son dévolu dessus pour faire son nid. Il tapait quelque chose sur son clavier, et la lumière des écrans se reflétait dans ses lunettes. Thran devinait ses yeux agrandis par les verres derrière les lignes de code. Un picotement délicieux parcourut sa peau. Puis Lloyd releva la tête, alerté par il ne savait quoi, et la magie de l'instant fut rompue.

« Thran ! S'exclama-t-il en sursautant. J'étais juste... »

Ses genoux cognèrent le bureau lorsqu'il voulut se lever en catastrophe. Sa chaise bascula en arrière suite à son mouvement brusque, et il la rattrapa de justesse. Son visage avait pris une teinte rouge brique. Thran le trouva adorable. Mais savoir qu'il était celui qui le plongeait dans un tel inconfort jeta un poids sur son estomac.

« Je récupérai les résultats de mes… nos… des recherches, continua de bafouiller Lloyd après s'être raclé la gorge. On a relevé des mesures inédites sur l'autre côté et… enfin… je pensais continuer à travailler sur le sujet… à la Technoïde… Bien sûr, si ça débouche sur quelque chose, vous serez crédités, le professeur Darin et toi… Mais je voyais plus ça comme un… Un genre de nouveau point de départ pour la recherche… Pas celle des kids ! Je veux dire… la recherche en général… Puisqu'on les a retrouvés…

- T'inquiète pas pour les crédits, le coupa gentiment Thran en sentant qu'il pouvait s'enferrer pendant des heures s'il le laissait faire. Je peux pas parler pour le docteur Darin, mais en ce qui me concerne, tu peux tout récupérer.

- Je… merci... »

Le scientifique se rassit gauchement, alors qu'un silence gêné s'installait dans la pièce. Thran se mordit la lèvre sans y penser. Il regrettait tous ses moments où ils avaient travaillé ensemble sans la moindre trace de malaise entre eux. Si seulement il avait pu mettre le doigt sur le moment où il avait tout gâché.

« Tu as les autorisations, pour récupérer les données de l'Académie, au fait ?

- Euh… C'est ce que j'étais en train de regarder quand… quand tu es arrivé. Et… Je crois pas, non.

- Attends, je vais te débloquer tout ça. D'Jok m'avait demandé un coup de main pour protéger ses machines, à la base. »

Thran traversa la pièce pour le rejoindre derrière sa console et s'inclina au-dessus de son clavier. Avant de penser à ce qu'il était en train de faire, il se retrouva penché en biais au-dessus de la chaise de Lloyd, très proche de son buste. Quand il le réalisa, il était trop tard pour se reculer sans générer un malaise encore plus grand. Le Snowkid renonça à trouver une échappatoire. Il posa les mains sur les touches et ouvrit un terminal de commande.

Il mit un peu plus de temps que prévu pour ses rappeler des lignes à saisir. Dans son dos, il percevait la présence de Lloyd avec une intensité douloureuse.

« Voilà, je t'ai tout ouvert. »

Il s'écarta, avec soulagement autant qu'avec regret. Lloyd dut se racler plusieurs fois la gorge, avant de parvenir à le remercier de façon intelligible. Thran lui sourit et amorça un geste pour lui serrer l'épaule. Il se retint au dernier moment.

Debout derrière Lloyd, le défenseur observa les barres de chargement se succéder, tandis que le scientifique copiait leurs recherches des derniers jours. Des heures et des heures de complicité réduites à quelques octets sur un disque de stockage. Bientôt Lloyd aurait fini. Ils échangeraient un salut plein de gêne et le jeune homme sortirait de sa vie.

Thran se mordit la lèvre. Les choses se termineraient peut-être ce jour, mais Ahito avait raison : il ne voulait pas qu'elles se terminent comme ça.

« Lloyd... »

Le scientifique sursauta. Thran eut un sourire attendri, qui se teinta de tristesse lorsqu'il pensa que c'était peut-être la dernière fois qu'il le voyait sursauter.

« Désolé, je voulais pas te faire peur.

- C'est rien… C'est moi, je sursaute trop facilement... »

Un frisson désagréable parcourut le corps du Snowkid. Lloyd ne s'était pas retourné pour lui parler. Ses épaules étaient encore plus crispées qu'auparavant.

« Je voulais juste te remercier. J'aurais pas pu retrouver les disparus sans toi. Et je voulais te dire que j'avais apprécié travailler avec toi. C'est peut-être un peu bizarre de dire ça, compte tenu des circonstances, mais comme tout s'est bien terminé, je me le permets.

- M… Merci, bafouilla le scientifique, toujours penché sur son clavier. Moi aussi j'ai… j'ai apprécié travailler avec toi. »

La poitrine de Thran se serra. Il vient s'asseoir à demi sur le bureau, de façon à au moins s'imposer dans son champ de vision.

« Lloyd... »

Pas de sursaut, cette fois-ci. Un vague regard en coin qui se détourna dès qu'il effleura le sien.

« Si j'ai fait quelque chose qui t'a mis mal à l'aise, je te demande pardon. »

Nouveau coup d'œil, nouveau détournement de regard.

« N… Non, tu n'as rien fait…

- Ah bon ? Bon, tant mieux, alors. »

Il baissa les yeux, sans penser à dissimuler sa tristesse. Il avait espéré pouvoir faire quelque chose. Pouvoir réparer quelque chose. Pour au moins quitter Lloyd sur une autre impression que celle de le pousser à fuir.

« Écoute, tu… tu n'as rien fait du tout… C'est juste… »

Lloyd ne le regardait toujours pas, mais au moins il avait cessé de fixer ses écrans. À la place, il observait sans les voir ses mains qu'il tordait l'une contre l'autre.

« J'ai regardé des interviews des Snowkids… J'ai vu à quel point tu es toujours plein de sollicitude envers tout le monde… avec des paroles d'encouragement pour tous ceux que tu croises… Sauf que je le savais pas au début… »

Le cœur de Thran accélérait à chaque mot que prononçait Lloyd. Et à chaque seconde, la teinte rouge vif qui avait fait son apparition sur les pommettes du scientifique gagnait du terrain sur sa pâleur naturelle.

« Tu n'y es p… pour rien… m… mais je voudrais q… que tu… arrêtes de m… me donner… des faux espoirs… »

Son bégaiement empira tant sur les dernières syllabes que Thran faillit ne pas comprendre ses paroles. Quand il les déchiffra, il prit encore plusieurs secondes pour en saisir le sens. Le temps de finir sa phrase, Lloyd avait rougi de la racine des cheveux jusqu'au bout des ongles.

« Qu'est-ce qui te fait croire qu'ils sont faux ? » murmura le Snowkid.

Ses mots le figèrent sur place. De longues secondes s'écoulèrent sans qu'il fasse le moindre mouvement. Le cœur battant toujours aussi vite dans sa poitrine, Thran attendit sa réaction. Il se sentait prêt à attendre la nuit entière, si nécessaire. Il n'eut pas à attendre autant.

Lloyd releva la tête. Et le regarda dans les yeux.

L'univers tout entier était contenu dans son regard. Ses peurs. Ses suppliques. Ses espoirs.

Des phrases défilèrent dans l'esprit de Thran. Tout ce qu'il pouvait dire. Tout ce qu'il voulait dire. Qu'il était peut-être plein de sollicitude envers tout le monde, mais qu'il n'était pas toujours plein d'intérêt. Qu'il avait des paroles d'encouragement pour tout ceux qu'il croisait, mais pas des paroles d'admiration. Que pour la première fois de sa vie, il se sentait égoïste au point de se réjouir de ce qui était arrivé aux disparus, parce que ces événements lui avaient permis de le rencontrer. Que ce n'était pas son incapacité à retrouver ses amis qui l'avait rongé de l'intérieur, mais bien la froideur subite avec laquelle il l'avait traité.

Que ses espoirs n'avaient rien de faux.

Que tout son corps tremblait de joie, de savoir qu'il espérait quelque chose.

Aucun son ne franchit la barrière de ses lèvres. Mais Lloyd parut comprendre un fragment de la tempête de sentiments qui s'agitait sous son crâne.

Sans le quitter des yeux, Thran avança la main pour saisir l'une des siennes. Il y eut une légère crispation, un coup d'œil furtif sur leurs doigts qui s'entrelaçaient, mais Lloyd le laissa faire. Alors Thran posa son autre main sur l'accoudoir de sa chaise.

Il se pencha vers lui. Il le vit hoqueter et cesser de respirer. Il hésita à arrêter son geste, se demanda si Lloyd allait se reculer, s'il avait tout brisé avec un décision précipitée.

L'instant d'après, il l'embrassait.

Toute pensée superflue déserta son esprit. Il ne restait plus que la pression des lèvres de Lloyd contre les siennes. La chaleur de sa peau qui irradiait sur ses joues.

Il abandonna sa main sans y penser pour poser la paume sur sa nuque. Ses doigts jouèrent avec la naissance de ses cheveux. La bouche de Lloyd s'entrouvrit.

Leur baiser s'approfondit. Leurs langues se caressèrent. La main de Thran disparut dans la crinière folle de Lloyd.

Lorsqu'ils s'écartèrent enfin, ils avaient le souffle court et les lunettes des Lloyd étaient penchées de travers sur son visage.

Ils se fixèrent quelques secondes, enivrés par ce qu'ils venaient d'échanger. Puis Thran reprit la parole :

« Ce ne sont pas des faux espoirs. »

Lloyd laissa échapper un rire gêné. Il se racla la gorge et ajusta ses lunettes pour se donner contenance.

« Oui, je… j'avais cru comprendre... »

Thran sourit.

« Je te l'ai dit. J'ai vraiment aimé travailler avec toi. Et si tu en as envie, j'aimerai beaucoup qu'on continue de se voir maintenant que notre collaboration est finie.

- Je… Oui, je… Ça me plairait aussi.

- Tu as fini, avec la récupération de données ?

- O… Oui. Le chargement s'est terminé quand… quand tu… »

Il n'acheva pas sa phrase, et Thran se retint de l'embrasser à nouveau.

« Dans ce cas, tu as un peu de temps devant toi, pour que je t'offre un burger ?

- Je… Oui. Avec plaisir. »

Thran craqua devant le sourire timide qu'il lui offrit. Avant de savoir ce qu'il faisait, ses lèvres avaient à nouveau emprisonné les siennes.