Bonjour à tous,
J'avais dit que le rythme rapide ne durerait pas. Tant que je reste sous la barre des un an, vous ne m'en voulez pas (trop), n'est-ce pas ? Si ? Désolée pour l'attente, en tout cas :/ Pour me faire pardonner, sachez que le prochain chapitre est en cours de finalisation, donc pas de nombreux mois de latence cette fois-ci !
Merci à Little Wolf of Snow, qui a commenté le chapitre précédent avant de supprimer son compte ffnet. C'est dommage pour vous, vous ne pourrez pas découvrir ses nombreuses idées sur la disparition de nos zoulous, vous êtes désormais condamnés à vous contenter de la mienne. Plus ou moins. Il doit y avoir quelques autres fics qui prennent la suite de la disparition. Mais pas beaucoup, étonnamment. Si vous tentez la vôtre, tenez moi au jus !
Sur ce, bonne lecture.
Chapitre 20 :
Étreintes
L'angoisse. C'est ce qui revenait en premier au réveil. Puis la perplexité. La colère. Et enfin la culpabilité. De demander aux médecins d'éconduire les Snowkids. D'avoir parlé à Tia comme elle l'avait fait. De faire semblant de dormir à chaque fois que ses parents entraient dans sa chambre d'hôpital.
C'était Micro-Ice qui lui avait passé la technique. Pas qu'elle ait été difficile à trouver. Ils étaient éreintés, aucun mensonge là-dessous. Mei avait même cru qu'elle réussirait à dormir pour de vrai, rien qu'en gardant les yeux fermés. C'était le cas lorsqu'elle restait seule dans sa chambre. Quand sa mère patientait dans la pièce, ses ongles manucurés cliquetant sur le bras du fauteuil, le stress la maintenait éveillée. Mais tant que ses paupières restaient closes, même sa mère restait silencieuse.
Il faudrait qu'elle les affronte, pourtant. Ses parents, les Snowkids, Tia. À cette idée, le cercle recommençait. L'angoisse, d'avoir à leur raconter ce qu'ils avaient vécu. La perplexité, devant l'histoire rocambolesque sur laquelle elle devrait mettre des mots. La colère, de se sentir obligée de s'expliquer. La culpabilité, de rejeter à ce point toutes les personnes qui comptaient pour elle.
Le seul à qui elle avait réussi à parler jusque-là, c'était Sinedd. Enfin, réussi à parler, c'était un grand mot. Après le déluge d'excuses sous lequel il l'avait ensevelie, Mei lui avait assuré qu'elle comprenait qu'il ait accompagné ses parents voir Sonja en premier. Elle avait ajouté qu'il pouvait faire passer sa petite sœur en premier. Que ça ne la gênait pas qu'il passe les heures de visite avec sa famille plutôt que de venir la voir elle. Sinedd avait ouvert la bouche, avait croisé son regard et l'avait refermée. Il n'aimait pas beaucoup parler. Alors il comprenait vite, quand les autres voulaient qu'on les laisse tranquilles.
Depuis, il lui envoyait un message le matin et un le soir. Bonjour. Bonne nuit. Il n'insistait pas devant son absence de réponse. Mei lui en était reconnaissante. Elle espérait ne pas le faire patienter trop longtemps.
Épuisée par toutes ces pensées qui tourbillonnaient dans sa tête, Mei tendit l'oreille. Pas de cliquetis désagréables. Elle soupira de soulagement devant l'absence de sa mère et ouvrit les yeux pour profiter des quelques moments de solitude dont elle disposait encore avant la visite de ses parents et sa prochaine démonstration de lâcheté.
Son regard se riva en plein dans celui de son père.
Une unique seconde s'écoula, qui parut durer une éternité, avant que Mei ne fasse quelque chose de stupide. Elle referma les yeux.
Une nouvelle seconde s'écoula. Suivie d'une poignée d'autres. Mei n'arrivait pas à se décider sur la conduite à tenir.
« Si tu ne veux pas me voir, tu peux le dire, ma grande fille. »
Ma grande fille. Le surnom que lui donnait toujours son père depuis qu'il avait constaté qu'elle dépassait tout le monde au jardin d'enfants. L'entendre à nouveau lui fit monter les larmes aux yeux.
« Ce n'est pas que je ne veux pas te voir, papa, murmura-t-elle en se résignant à soulever les paupières. C'est juste que je ne veux pas parler. À personne.
- Depuis quand est-ce que tu te sens obligée de parler avec moi, ma grande fille ? »
Un son à mi-chemin entre un sanglot et un rire s'échappa de la gorge de Mei. Il marquait un point. Quand les caquetages incessants de sa mère la rendaient folle, Mei allait se réfugier dans le bureau de son père. Il accueillait son arrivée d'un regard interrogateur, lui demandait si tout allait bien, et chaque fois que sa réponse se résumait à un « Hmmm » ennuyé, il lui souriait et se replongeait dans son travail. Jusqu'à ce qu'elle se déplie sur sa chaise. Qu'elle prenne la parole d'elle-même. Alors il l'écoutait. Jusqu'à ce qu'elle aille mieux. Mais ça ne marcherait pas ce jour. Elle avait subi quelque chose d'un peu plus grave qu'un commentaire désagréable de sa mère.
Alors pourquoi est-ce qu'elle s'était déjà dépliée sur ses oreillers ?
Le cliquetis des touches d'un clavier emplit la pièce. Son père avait amené son holocomputer. Il travaillait. Il travailla. En silence. Pendant de longues minutes. Mei se mit à sourire sans le réaliser. Un sourire qui soulevait à peine les coins de sa bouche, mais un sourire quand même.
« Où est maman ?
- Pas derrière la porte, si c'est ce qui t'inquiète. »
Cette fois-ci, il n'y avait presque que du rire dans le bruit qui lui échappa.
« Je l'ai obligée à rester à l'hôtel quand elle m'a annoncé qu'elle te secouerait jusqu'à ce que tu te décides à parler. »
Mei grimaça. Elle connaissait trop son père pour penser qu'il plaisantait.
« Et puis, j'ai quelque chose à te dire. »
Le ventre de la jeune femme se serra. Son père était un homme discret. Surtout quand on le comparait avec sa femme. Mais quand il avait quelque chose à dire, il le disait. Il ne l'annonçait pas dans un murmure à peine assumé.
« J'ai eu tellement peur pour toi, ma grande fille. Quand les pirates ont mis la main sur le responsable de ta disparition, j'ai perdu pied. Je n'ai pas tenu la promesse que je t'avais faite. Tes amis Tia et Rocket connaissent ma position réelle sur Akillian. »
Mei haussa les sourcils. Et s'étonna de ne faire que ça. Depuis qu'elle était en âge de comprendre « la position réelle » de son père sur Akillian, elle avait toujours cru que sa vie volerait en miettes si qui que ce soit l'apprenait. Parce que cette personne apprendrait dans le même temps que tout ce qu'elle avait un jour possédé venait des crimes de son père - enfin, jusqu'à ce qu'elle devienne footballeuse professionnelle, et que sa fortune et sa renommée dépassent les siennes. Maintenant que deux de ses proches avaient découvert la vérité, elle réalisait qu'elle s'en fichait.
« Tu n'es pas en colère ? »
De toute évidence, son père n'avait pas parié sur cette réaction non plus. Mei haussa les épaules en réponse à sa question.
« Je crois que j'ai vécu trop de choses ces derniers jours pour y attacher de l'importance. Ça viendra peut-être plus tard. Et là je viendrai piquer une crise devant tes hommes de main.
- Je t'en prie. Je crois que ça leur manque. »
La réplique lui tira un rire.
« Qu'est-ce qui s'est passé, alors ? Comment t'as grillé ta couverture ? Bilo a débarqué en t'appelant patron sans voir que t'avais des invités ?
- Si seulement. J'aurais quelqu'un à blâmer, dans ce cas. Non, c'est moi qui ai fait irruption dans le bureau de Bilo en l'appelant sous-fifre, en voyant très bien qu'il avait des invités. Les pirates et tes amis venaient demander de l'aide à mes hommes pour retrouver le responsable de ta disparition. Il était hors de question que je reste à l'écart, c'est tout. Même si je t'avais promis de ne jamais laisser tes amis apprendre qui j'étais. J'espère que tu pourras me pardonner.
- J'avais douze ans quand j'ai exigé cette promesse, papa. Depuis, je suis sortie avec le fils du chef des Pirates. Ça aide à relativiser. Ça devrait pas me prendre trop de temps de te pardonner.
- Tu m'en vois ravi, ma grande fille. »
Il se pencha pour lui plaquer un gros baiser sur le front, du genre de ceux auxquels elle essayait toujours d'échapper, gamine. Celui-là, elle ne l'aurait fui pour rien au monde.
Comme ça, juste comme ça, elle se sentit mieux. Pas bien. Pas guérie. Pas prête à reprendre le cours de sa vie, rendue plus forte par les épreuves qu'elle avait traversées. Mais mieux. Quand son père recula le buste après son baiser, elle tendit les bras et les referma dans son dos. Passé la seconde de surprise que lui avait causé son élan d'affection subit, son père se déplaça sur le bord du lit sans quitter son étreinte et l'attira contre lui à son tour.
Il la berça longuement. Ses mains caressa sa chevelure interminable alors qu'il continuait de l'embrasser sur le front en animant leurs corps d'un lent mouvement de balancier. Mei s'était mise à pleurer sans s'en rendre compte. Elle pleurait beaucoup, depuis qu'ils étaient rentrés. Jusqu'à présent, seul Micro-Ice avait vu ses larmes. Il les avait partagées. Grâce à ça, grâce à lui, l'étau sur son coeur s'était un tout petit peu desserré.
Son père ne partagerait pas ses larmes. Il les accueillerait jusqu'à ce qu'elles s'assèchent. Jusqu'à ce qu'elle se sente prête à parler pour desserrer encore un tout petit peu cet étau qui ne l'avait pas quittée depuis qu'elle avait ouvert les yeux sur un désert bleu.
« J'avais tellement peur ! sanglota-t-elle contre le torse de cet homme qui savait si bien se taire tant qu'elle croyait ne pas avoir besoin de parler. On savait pas où on était, si les autres allaient bien, si quelqu'un nous cherchait ! On savait rien ! Juste que ces putains de gosses comptaient sur nous – SUR NOUS – pour que tout aille bien ! »
Elle haletait, elle criait à moitié, la bouche collée à sa chemise. Peut-être que son père ne comprenait pas un mot de sa diatribe. Peut-être que c'était mieux comme ça, parce qu'elle était encore une fois injuste et qu'elle aurait brisé le coeur des enfants s'ils avaient su qu'elle parlait d'eux ainsi.
« Sauf que rien n'allait bien ! poursuivit-elle, chaque parole entrecoupée de gémissements désespérés. Comment on fait, pour survivre en pleine jungle ! Comment on fait, quand on croit qu'il y a des monstres derrière chaque saloperie de tronc d'arbre ! On devait tout le temps prendre des décisions – TOUT LE TEMPS ! Et c'est moi qui ai pris cette décision ! C'est moi qui lui ai coupé le bras ! Il allait mourir ! Il allait mourir et j'ai dû lui couper le bras ! »
Elle parla longtemps. De cette façon saccadée qui n'avait rien d'intelligible. Pas une fois son père ne l'interrompit. Pas une fois, il ne lui demanda d'être plus explicite. Il se contenta de la garder contre lui, de la bercer avec autant de douceur que lorsqu'on l'avait déposée pour la première fois dans ses bras de jeune papa et de presser ses lèvres contre la racine de ses cheveux.
Petit à petit, le débit de parole de Mei ralentit. Les reniflements devinrent plus nombreux que les sanglots. Les tremblements de ses épaules se calmèrent. Le froid dans ses os recula devant la chaleur que lui apportait son père.
Son épuisement la rattrapa. Il dépassa sa fébrilité. Pour la première fois depuis que toute cette histoire avait commencé, elle s'endormit d'un vrai sommeil réparateur.
Quand elle se réveilla plusieurs heures plus tard, son père n'était plus là. Elle trouva un mot sur la table au chevet de son lit d'hôpital qui lui expliquait comment un infirmier très aimable patientait en tapant du pied parce que l'heure des visites était passée depuis quinze minutes. Arrivée à la fin, alors qu'un sourire lui étirait les lèvres, Mei réalisa qu'elle avait ouvert les yeux sans angoisse au creux du ventre.
Elle se sentait encore perplexe, encore en colère, encore coupable, et elle doutait d'en avoir fini avec l'angoisse, mais un réveil sans guetter les monstres du placard, ça mettait déjà du baume au coeur.
Plus détendue qu'elle ne l'avait été depuis un long moment, Mei avisa le plateau repas qu'on avait laissé à côté de son lit. La nourriture de l'hôpital était loin d'être mauvaise. Elle avait entendu Micro-Ice le souligner, depuis qu'ils étaient assignés à résidence pour leurs soins et autres accompagnements psychologiques. Elle ne l'avait pas encore constaté elle-même, elle manquait encore trop d'appétit pour ça, sa maigreur en témoignait.
Sur un coup de tête, elle se leva et prit le plateau. Après un coup d'oeil rapide dans le couloir pour s'assurer de l'absence de tout médecin ou infirmier, elle se faufila jusqu'à la porte de Micro-Ice, frappa trois coups et entra sans attendre la réponse. Elle gloussa en le découvrant les yeux fermés, à feindre le sommeil. Il abandonna sa performance d'acteur dès qu'il entendit sa voix.
« Mei ! C'est gentil de venir me voir, ça fait si longtemps ! fanfaronna-t-il.
- On s'est vu ce matin, corrigea-t-elle, amusée par sa conduite.
- Justement ! Une journée entière sans te voir ! Fut un temps, on ne se quittait pas une seconde, toi et moi ! J'aurais pourtant dû me douter qu'une femme aussi exceptionnelle se lasserait d'un gars tel que moi, » déplora-t-il.
Il secoua la tête, une main – sa seule main - pressée sur le coeur. Ses cheveux noirs volèrent autour de son visage à l'expression tragique trop marquée. Mei retint un nouveau gloussement et répondit sur le même ton :
« Tu as donc si peu confiance en moi ? Comment pourrais-je me lasser ? Tu es la personne la plus incroyable que ces planètes aient portée ! Si j'ai besoin de temps pour moi, c'est pour ne pas me laisser atteindre par ton écrasante supériorité ! »
Son ami pouffa de rire et tapota le matelas pour qu'elle vienne s'asseoir. Mei s'installa contre ses oreillers, son plateau sur les genoux.
« Tu as l'air d'aller mieux, aujourd'hui, commenta Micro-Ice tandis qu'elle commençait à manger. Je vais pas oser te proposer de manger ta viande ! »
Son plateau à lui reposait, bien vide, sur sa table de chevet. Mei lui jeta un regard en coin. Il souriait, heureux de la voir manger avec appétit.
« Ça va un peu mieux, oui. Je ne sais pas si ça va durer, mais ce soir ça va un peu mieux. Et toi ? »
Son ventre se serra quand son ami se contenta de répondre par un mouvement d'épaule qui ne l'engageait à rien.
« Tu sais Mice… Si je me sens un peu mieux ce soir… C'est en grande partie parce que j'ai réussi à parler à mon père. Je sais bien que c'est parce que c'est lui, et parce que c'est moi, et parce qu'il a agi comme il a toujours agi quand j'allais mal, petite, mais… Peut-être que si tu parlais à ta mère, tu irais un peu mieux aussi. »
Le visage de son ami s'assombrit. Mei fut soulagée de ne pas y découvrir de colère dirigée contre elle.
« Tu comprends pas, Mei. S'il n'y avait que ma mère, je lui aurais parlé tout de suite. Enfin… Peut-être pas… Mais je lui aurais déjà parlé, quoi. Sauf que y a pas que ma mère. »
Il se tut. Mei continua de manger en silence, prête à lui laisser tout le temps dont il aurait besoin s'il souhaitait se confier. Ou à accepter un changement de sujet s'il choisissait cette solution.
« Y a mon père, aussi. »
La jeune femme manqua s'étrangler sur sa bouchée, mais fit de son mieux pour que Micro-Ice ne remarque pas sa surprise. Au regard triste qu'il lui lança, elle comprit qu'elle avait échoué.
« Sacrée nouvelle, je sais. Mon père n'est ni mort, ni un salaud qui nous aurait abandonné ma mère et moi. Il était au rez-de-chaussée de cet hôpital pas plus tard que tout à l'heure, et j'imagine que c'est en grande partie grâce à lui qu'on nous a retrouvés. »
D'abord trop choquée pour réagir, Mei se concentra sur la dernière partie de sa phrase et posa la première question qui lui passa par la tête :
« Il est policier ? »
Sa supposition arracha un rire à son ami.
« Alors là, pas du tout ! Et crois-moi sur parole, si tu l'avais rencontré, tu serais horrifiée de l'imaginer avec un arme dans la main ! Non, mon père, il est chercheur. Chercheur indépendant, spécialisé dans les Fluides. Un peu comme Sonny Blackbones avant la catastrophe d'Akillian, en fait. Sauf qu'il est plus… Moins… »
Son visage s'était refermé suite son hésitation. Sonnée par ses révélations, Mei attendit qu'il trouve le mot juste en se mordillant la lèvre. Sans aucune idée de ce à quoi ressemblait ce fameux père, elle était incapable de l'aider à mettre des mots sur ses sentiments.
« Moins classe… » finit par avouer Micro-Ice.
Ses traits étaient marqués par une tristesse que Mei lui avait rarement vue, y compris durant leur exil. Une tristesse qui ne lui allait pas.
« Mei, reprit-il d'une petite voix. J'ai jamais parlé de mon père à personne. Même pas à D'Jok. Il est… Disons qu'il est tête en l'air, mais à un niveau pathologique. Je pense que c'est l'homme le plus gentil que je connais, quand j'étais petit, il faisait de son mieux pour être là pour moi. Sauf qu'il ne le faisait que quand il se souvenait que j'existais. Et ça, c'était pas très souvent. À un stade m'a mère a décidé d'arrêter les frais. Je crois pas qu'elle ait jamais cessé de l'aimer, mais ça devait lui faire trop mal de le voir nous sortir si facilement de sa vie. Depuis leur séparation… J'ai pratiquement pas revu mon père.
- Tu lui en veux ?
- C'est pas ça, la détrompa Micro-Ice en secouant la tête. Je te l'ai dit, j'ai jamais parlé de mon père à personne, même pas à D'Jok et je le connais depuis tout gamin. J'avais honte. Je voulais pas qu'on sache que mon père était aussi bizarre, aussi déconnecté de la réalité. C'est moi qui ai coupé le contact. J'ai pas répondu à ses lettres, je l'ai pas remercié pour les cadeaux qu'il m'envoyait, je l'ai pas prévenu pour les Snowkids, je l'ai pas invité aux soirées avec les familles… Le truc c'est que… ça fait des années que j'ai plus honte de lui… Maintenant c'est de moi que j'ai honte. J'ai peur de le recontacter après tout ce temps à l'avoir tenu à l'écart de ma vie. En plus, je peux même plus lui dire que… »
Il porta la main à son cou sans finir sa phrase. Mei comprit. Elle comprit que le collier qu'elle ne l'avait jamais vu quitter, avant qu'ils ne le détruisent pour marquer leur chemin, était un cadeau de ce père invisible. Elle lui prit la main avec douceur.
« Mice… Je peux pas prétendre que je comprends la situation dans laquelle t'es. Mais moi non plus je n'ai jamais parlé de ce que fait vraiment mon père à qui que ce soit. »
Son ami lui retourna un regard curieux, la tête penchée sur une épaule, qui lui donna envie de le serrer dans ses bras. Ou peut-être que c'était le résultat de tout ce qu'il venait de lui raconter.
« Il m'a avoué tout à l'heure que Tia et Rocket avait découvert la vérité pendant notre disparition, mais tu es la première personne à qui j'en parle de moi-même. Mon père est à la tête de la pègre d'Akillian. La prospérité des Mines Mullen vient en grande partie de moyens illégaux. »
Sa révélation laissa Micro-Ice bouche-bée d'une façon si comique que Mei dut se faire violence pour ne pas éclater de rire.
« Sacrée nouvelle, je sais, l'imita-t-elle avec un clin d'oeil qui arracha un soufflement de nez au petit brun. Mais je te raconte pas ça pour qu'on fasse un concours de révélation toi et moi. C'est juste pour te dire que moi aussi j'ai eu honte de mon père pendant très longtemps. Je suis toujours pas fière de savoir d'où je viens, d'ailleurs. Mais mon père m'en a jamais voulu, de juger ses choix et d'être terrifiée à l'idée que mes amis pourraient découvrir la vérité. Je connais pas ton père, alors je peux pas te promettre que ce sera pareil, mais s'il veut te voir maintenant, c'est parce qu'il a toujours envie que tu fasses partie de sa vie. Alors si toi aussi tu as envie qu'il fasse partie de la tienne… C'est peut-être une bonne occasion de renouer le contact ? »
À le fin de son laïus, les yeux de Micro-Ice menaçaient de déborder. Mei sentit son ventre se tordre à l'idée de lui avoir fait de la peine avec ses conseils mal placés.
« C'est pas juste, se plaignit-il en se frottant les yeux.
- Qu'est-ce qui n'est pas juste ? bafouilla la jeune femme.
- Ça devrait pas être permis d'être à la fois la plus belle personne de l'univers ET la plus intelligente. »
Les pommettes de Mei la brûlèrent tandis que le soulagement la plongeait toute entière dans du coton.
« Tu oublies que je suis aussi la meilleure footballeuse.
- Oh, c'est vrai ! Ça, et la plus courageuse, aussi. »
Elle contempla son ami avec affection, heureuse de le voir recommencer à en faire des caisses.
« Non, je peux pas te laisser dire la dernière partie, Mice. La personne la plus courageuse de l'univers, c'est toi.
- Mais non, dans mon cas c'est seulement de la bêtise.
- J'aurais pas réussi sans toi, Mice. »
Elle le vit ouvrir la bouche, la regarder, renoncer à la boutade qui lui montait aux lèvres, et ouvrir les bras. Les deux bras. Il avait enfin renoncé à cacher son bras mutilé devant elle.
Mei se blottit contre lui.
« Moi non plus j'aurais pas réussi sans toi, Mei.
- On réussira aussi la suite, pas vrai ?
- Bien sûr. »
Ils restèrent enlacés un long moment avant que Mei ne se décide à s'écarter. Elle eut un sourire attendri en découvrant que Micro-Ice s'était endormi pendant leur étreinte. Avisant un bloc note sur la table, elle laissa un mot fortement inspiré de celui de son père. À savoir qu'elle quittait la chambre avant de s'endormir à son tour, de peur d'être réveillée le lendemain par un dragon d'infirmier pas content du tout de découvrir que ses malades se baladent sans vergogne dans les couloirs. Tant pis si ledit infirmier trouvait le mot en premier le lendemain matin.
Lorsqu'elle rejoignit sa chambre, son holophone clignotait sur sa table de chevet. Sinedd lui avait envoyé son traditionnel message du soir. Bonne nuit.
Une vague de chaleur lui remplit le ventre. Ça faisait longtemps qu'elle ne s'était pas sentie à ce point entourée. Ou plutôt, ça faisait longtemps qu'elle n'avait pas aceptée de se sentir à ce point entourée. Elle répondit sans attendre. Merci :) Désolée d'avoir tardée à répondre. Passe quand tu veux 3
Elle guetta une réponse, mais rien n'arriva. Sinedd dormait peut-être, ou bien il passait du temps avec ses parents. Avec un peu de chance, il viendrait la voir le lendemain.
Des pages de magazines défilaient sans qu'elle les voit sur son holophone quand des chocs à la fenêtre lui arrachèrent un sursaut. Elle releva la tête en catastrophe et sa mâchoire se décrocha. À l'extérieur, accroché tant bien que mal aux fioritures de la façade, Sinedd tapait sur le carreau pour qu'elle lui ouvre.
« Mais qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle, affolée, en faisant basculer le battant de fenêtre sur le côté.
- Comment ça, qu'est-ce que je fais là ? rétorqua son petit-ami en sautant dans la pièce. C'est toi, qui m'as dit de passer quand je voulais. T'as déjà changé d'avis ? »
Mei le contempla, bouche-bée, incapable de répondre ce qu'il savait déjà très bien, à savoir qu'elle voulait dire « quand tu veux pendant les horaires de visite ».
« Plus sérieusement, reprit Sinedd après un temps de silence, si tu n'as pas envie de me voir maintenant, je m'en vais tout de suite. Je comprendrai, t'inquiète pas.
- Non ! »
Mei se plaqua une main sur la bouche et guetta les bruits dans le couloir. Elle avait crié trop fort, dans son empressement de lui répondre.
« Non, répéta-t-elle en baissant la voix. J'ai envie te de voir maintenant. »
Avec son sourire en coin si craquant, Sinedd s'avança vers elle. Pour hésiter au bout du premier pas. Mei éclata de rire de le voir si gauche et se jeta dans ses bras. Il lui rendit son étreinte sans se faire prier.
Lorsqu'elle se recula, il encadra son visage de ses mains, d'un geste plein de douceur.
« Tu as l'air d'aller mieux.
- Ah bon ? Tu ne me trouves pas trop maigre, échevelée, et pas du tout à mon avantage dans ce pyjama d'hôpital désespérément informe ?
- Tu serais à ton avantage dans un sac à patates, Mei. Par contre, c'est vrai qu'il faut te remplumer. »
Il lui pinça les côtes et elle chassa sa main en riant. Quand elle le regarda à nouveau, Sinedd paraissait au bord des larmes.
« Quoi, qu'est-ce qu'il y a ? paniqua-t-elle.
- Rien. Rien, je suis juste soulagé de te voir rire. »
Quand il s'avança vers elle, cette fois-ci, il n'hésita pas. Il l'embrassa. Alors que ses mains se posaient sur hanches, Mei referma les siennes sur sa nuque pour presser un peu plus ses lèvres contre les siennes. Elle gémit de frustration alors qu'il s'écartait.
« Je t'ai connu plus fougueux, commenta-t-elle sans lui lacher la nuque.
- Je te l'ai dit, faut te remplumer. Dans ton état, j'ai trop peur de te casser en deux. »
Outrée, Mei voulut lui assener un coup sur le crâne, mais Sinedd bloqua son poignet avec un sourire moqueur. Alors que son estomac s'amusait à faire des sauts périlleux, la jeune femme réalisa. Lui non plus il n'avait pas souri une seule fois la dernière fois qu'ils s'étaient vus.
« Toi aussi tu as l'air d'aller mieux. »
Sa remarque surprit Sinedd. Il relâcha sa prise sur son bras. Elle abattit son poing sur ses cheveux sans y mettre de force avant de s'asseoir en tailleur sur le lit et de l'inviter à faire de même.
« Sonja va bien ? » demanda Mei.
Elle comme Micro-Ice, ils avaient usé et abusé de la carte « fatigue, malnutrition, faiblesse psychologique » pour éviter d'aller voir les gamins.
« Pas trop mal, répondit Sinedd en lui caressant la main. Elle nous a un peu raconté ce que vous avez vécu. Elle a eu très peur, surtout à la fin, quand elle… »
Sa voix se brisa. Il dut se racler la gorge avant de poursuivre.
« Quand son Fluide s'est dégagé. Mais elle se sent mieux depuis qu'on lui a expliqué que c'était nous qui agissions sur son Fluide pour vous ramener.
- C'était vous… répéta Mei en baissant les yeux.
- Mais elle ne tarit pas d'éloge sur Micro-Ice et toi ! Elle n'arrête pas de répéter à quel point vous avez été exceptionnels, que c'est grâce à vous si tout s'est bien passé, qu'elle voudrait être comme vous, plus tard… Sérieux, vous m'avez volé la vedette, sur ce coup ! »
Mei pouffa de rire. Elle imaginait sans peine l'enthousiasme dont Sonja devait faire preuve en parlant d'eux, même si elle ne partageait pas son avis sur le sujet.
« Y a un autre gamin qui l'a bien impressionnée, aussi. Karl, je crois.
- Kaal ?
- Ah ouais, c'est ça.
- C'est le petit xénon. Elle a raison, il était exceptionnel. Toujours de bon conseil. J'espère qu'on ne lui a pas mis trop de pression sur les épaules, avec Mice. »
La réaction de Sinedd ne lui laissa pas le temps de se rembrunir à cette pensée.
« Sans déconner, c'est le xénon ?
- Pourquoi ça te surprend à ce point ? s'étonna Mei.
- Parce que Sonja m'a donné l'impression d'en pincer pour lui ! Je m'attendais pas au xénon, du coup ! Plus à… je sais pas, le petit aux cheveux bruns bleus ébourriffés, par exemple.
- Celui-là, c'est un sale petit con. »
Rien que cette évocation floue d'Olukine avait suffi pour enrager la jeune femme. Elle se força à se calmer devant le regard inquiet de Sinedd.
« Tant mieux si Sonja va bien, enchaîna-t-elle en chassant les souvenirs. Et tant mieux si elle a bon goût et qu'elle préfère un xénon intelligent et fiable plutôt qu'un humain imbu de lui-même et désagréable.
- Vaut mieux qu'elle prenne pas trop exemple sur toi, alors, rétorqua Sinedd, son sourire en coin de retour. Tu craques que pour des humains imbus d'eux-mêmes et désagréables.
- Non mais oh, je te permets pas ! » s'insurgea Mei.
Elle voulut lui balancer une nouvelle tape sur le haut du crâne, mais Sinedd l'esquiva en se moquant de la perte de ses réflexes. Piquée au vif, Mei se jeta sur lui, mais il prit vite le dessus de leur affrontement simulé. La jeune se retrouva allongée sous lui, haletante, les mains bloquée au-dessus de la tête. Le regard toujours moqueur au-dessus d'elle, Sinedd était beau comme un dieu.
« Tu vas pas me casser en deux, tu sais, » souffla-t-elle lorsqu'il fit mine de la libérer.
Ses yeux indigos s'écarquillèrent quand il comprit ce qu'elle disait. Elle le vit ouvrir la bouche, sans doute pour lui demander si elle était sûre d'en avoir envie. Elle ne lui laissa pas le temps de parler et plongea sa langue dans sa bouche.
Tant pis si un infirmier dragon les surprenait le lendemain matin. Elle allait enfin mieux, ne serait-ce que pour cette journée, et elle ne comptait écourter aucune étreinte.
