Bonjour à tous,

Flûte, on dirait bien que j'ai lassé tous mes fidèles lecteurs, avec mes interruptions trop longues. Enfin, je dis ça, mais avec un nombre de lectures à zéro sur toutes mes histoires, je penche pour un bug de ffnet. Le site risque-t-il de planter avant que je termine de publier celle-ci ? Pas impossible. Surtout quand on sait que ma prochaine histoire originale prend de plus en plus de place dans ma tête et qu'elle va bientôt remplacer cette fic dans mon ordre de priorité. Petite info pour vous réconforter : le prochain chapitre est presque fin. C'est toujours ça de pris, n'est-ce pas ?

Sur ce, bonne lecture.


Chapitre 21 :

Dialogues

Lorsque le sommeil s'éloigna de lui, Micro-Ice crut que le soleil s'insinuait sous ses paupières closes. Le temps que les derniers événements se rappellent à lui, il grogna à l'idée que seule la lumière artificielle du Genèse pénétrait la chambre.

À contrecoeur, Micro-Ice ouvrit les yeux et observa ce qu'il observait à chacun de ses réveils depuis son retour sur le Genèse. Le plafond blanc, la fenêtre qui s'ouvrait sur des gratte-ciel au loin, la main qui aurait dû se trouver au bout de son bras et qui ne s'y trouvait pas.

Un soupir s'échappa de ses lèvres. Il avait réussi à faire bonne figure devant Mei, la veille. Il était si content de voir qu'elle allait vers le mieux, ça n'avait pas été très difficile. Maintenant qu'elle n'était plus en vue, il pouvait s'avouer à lui-même qu'elle avait moins de problèmes en suspens à régler par rapport à lui. Cela dit, il pouvait aussi s'avouer à lui-même que ses conseils restaient de bons conseils et que, à défaut de se sentir prêt à voir son père, il crevait d'envie de se jeter dans les bras de sa maman.

Aussi excité qu'angoissé, il attendit l'heure des visites avec une fébrilité sans cesse grandissante. Il parvint à peine à picorer une tartine sur le plateau de son petit-déjeuner, ce qui inquiéta beaucoup l'infirmière qui passa le récupérer. Il ne l'avait pas habituée à de la perte d'appétit.

À dix heures moins vingt-cinq, il était déjà en planque en face du hall d'entrée de l'hôpital. Il ne savait pas très bien s'il se cachait de son père, des Snowkids ou des membres du personnel qui ne manqueraient pas de le renvoyer dans sa chambre. Ce qu'il savait, en revanche, c'est que sa mère ne viendrait pas avant dix heures. Si elle venait. Peut-être qu'elle attendait qu'il appelle. Peut-être même qu'elle était repartie sur Akillian, une fois qu'on avait confirmé son retour en bonne santé et qu'il avait refusé de la voir puis fait semblant de dormir chaque fois qu'on l'avait ammenée dans sa chambre.

Micro-Ice sentait déjà la déception lui geler les entrailles lorsqu'une silhouette bien connue passa les portes à tambour à dix heures tapantes. L'instant d'après, le petit brun se serrait contre sa mère, après une traversée éclaire du hall qui aurait laissé n'importe quel joueur de Galactik Football sur le carreau.

« Oh, Micy…

- Oui, je sais, j'aurais dû appeler pour te prévenir que j'allais rentrer plus tard que prévu. Mais figure-toi que je me suis retrouvé dans un coin où mon holophone ne captait pas le moindre réseau ! Tu le crois, ça ? À l'époque qui est la nôtre ? »

Il entendit un bruit à mi-chemin entre un rire et un sanglot dans le creux de son oreille et serra sa mère encore plus fort. Il ne voulait pas s'écarter tant que les tremblements de ses épaules ne s'étaient pas calmés. Tant qu'il n'était pas certain de pouvoir se retenir de pleurer devant le visage ému de sa maman.

Au bout de plusieurs longues minutes, il se sentit enfin capable de la regarder. Il fondit en larmes aussi sec.

Sa mère voulut l'attirer contre lui à nouveau mais il secoua la tête à son intention. Quitte à pleurer comme une madeleine pour une durée indéterminée, il préférait que ce soit ailleurs que dans le hall, à la vue de n'importe qui, mais surtout dans les pattes des médecins qui n'avaient rien demandé à personne.

Il voulut prendre la main de sa mère alors qu'il s'essuyait les yeux. Il réalisa trop tard qu'il avait tendu le bras droit. Celui qui n'avait que du vide à son extrémité. Il échangea gauchement ses membres et tracta sa mère derrière lui tandis qu'il frottait son moignon contre son visage. On faisait plus glamour, comme retrouvailles.

Quelques temps plus tard, le petit brun se laissa tomber en reniflant tant et plus sur un banc dans le parc de l'hôpital. Il adressa un sourire humide à sa mère quand elle joignit ses efforts aux siens pour lui sécher la figure.

« Moi qui voulais me montrer fort pour éviter de te causer du soucis, je crois que c'est rapé ! fanfaronna-t-il en passant pour la énième fois sa manche sous son nez.

- Tu m'as déjà causé bien du soucis, Micy, rétorqua-t-elle sur le même ton, alors qu'elle recoiffait ses épis. La prochaine fois, tâche de disparaître dans un endroit couvert par le réseau galactique, d'accord ? Ou, faute de mieux, désservi par la poste, comme ça tu pourras au moins envoyer une lettre à ta vieille mère. Comme quand tu étais petit et que tu partais en vacances avec D'Jok. Tu te souviens ?

- Si je me souviens ? Une lettre par jour, pour être sûr de bien tout raconter à ma maman ! Il se moquait de moi, ce sale roux ! Alors que sa maman à lui était toujours là et qu'elle ne manquait rien, elle ! »

Mana-Ice éclata de rire devant ses récriminations théâtrales et ce fut comme un baume sur le cœur meurtri de son petit garçon. Il souriait jusqu'aux oreilles quand elle se pencha vers lui et lui déposa un baiser sonore sur la joue.

« Est-ce que tu veux tout raconter à ta maman cette fois, Micy ? »

Les coins de sa bouche s'affaissèrent un peu. Juste un peu. Tout raconter à sa maman. Pourquoi pas, après tout.

« Y a pas tant de trucs à dire, en fait, commença-t-il en se passant une main sur le visage. À part que s'occuper de gosses, c'est la plaie. »

Sa remarque lui attira un sourire indulgent. Mana-Ice n'avait peut-être dû s'occuper que d'un enfant, mais cet enfant s'appelait Micro-Ice et il était plutôt du genre turbulent. Turbulent. Pas insolent.

De nouveau sombre, le Snowkid se lança dans son récit. Le désert bleu, la jungle rouge, les cavernes noires. L'incompréhension, la peur, la frustration. Kaal et ses connaissances, Rochelle et sa timidité, Olukine et ses provocations. La chenille, le cerf, les créatures. Le saut de la falaise, le dégagement de Fluide, la perte de sa main.

La matinée s'acheva en même temps que son histoire. Micro-Ice et sa mère migrèrent du jardin au réfectoire. Elle prit la suite de la conversation.

L'appel de D'Jok, sa visite au bureau de son père, leur voyage jusqu'au Genèse. La grossesse d'Adim qui avait écartée Aarch, le burn-out de Clamp qui l'avait mis hors jeu, les perturbations dans les Fluides qui mobilisaient la Technoïde. L'arrivée de Lloyd suite au réveil des paradisiennes, l'identification de Sharky suite au visionnage des bandes de viéo-surveillance, la révélation du rôle des Tigres Rouges suite à l'enquête des pirates. Le premier éveil à distance du Souffle de Sonja, la réalisation de leur rôle dans les perturbations des Fluides, leur tentative pour les ramener malgré les risques.

Au milieu de l'après-midi, ils étaient de retour dans la chambre de Micro-Ice et restaient assis côte-à-côte sur le tout petit canapé qui habillait la chambre – heureusement, ils étaient faits sur le même modèle de gringalet, tous les deux – appuyés l'un sur l'autre, soulagés de s'être retrouvés alors que tant de choses auraient pu mal tourner, d'un côté comme de l'autre.

Rester ainsi sans parler davantage aurait été facile. Confortable.

« Papa est toujours sur le Genèse ? » demanda Micro-Ice sans se laisser le temps de réfléchir.

Il nota le regard en coin que sa mère lui lança avant de répondre.

« Il est toujours là, oui. Je lui ai dit d'attendre, avant de revenir à l'hôpital.

- Il veut me voir ?

- Il aimerait bien, oui. Confirmer que tu vas bien. »

Micro-Ice entendit une hésitation à la fin de sa phrase. Il devina sans peine ce qui la mettait mal à l'aise.

« Confirmer que je vais bien et me demander ce que j'ai vu, c'est ça ?

- Tu le connais, soupira sa mère. Il ne pense pas une seconde que ça peut être difficile pour toi. Pour lui, tu as vécu quelque chose d'extraordinaire, tu as de la chance. Mais je lui ai fait promettre de ne pas en parler si tu n'abordais pas toi-même le sujet. »

Le jeune homme hocha la tête en silence. Silence qui dura quelques secondes avant qu'il ne poursuive :

« Et lui, comment il va ?

- Plutôt bien, comme toujours. Ton père reste fidèle à lui-même, toujours passionné, toujours étourdi. »

Le mélange d'attendrissement et d'amertume dans sa voix tira un sourire à son fils.

« Il… m'en veut ? De ne pas l'avoir recontacté depuis tout ce temps ?

- Micy… Bien sûr que non, il ne t'en veut pas. Ton père est… »

Elle soupira. Les mots pour parler de lui ne venaient pas facilement.

« Disons qu'il est dans son monde. Il a conscience qu'il y a quelque chose d'étrange, chez lui, mais il ne réalise pas vraiment ce que c'est. Quand il ne voit pas quelqu'un pendant longtemps, il ne pense pas que c'est parce qu'il y a un problème. Il se dit que, comme lui, la personne en question s'est laissée absorber par quelque chose. »

Micro-Ice hocha la tête, pas tout à fait sûr de savoir si les mots choisis par sa mère le soulageaient ou l'attristaient. Peut-être que son père n'avait même pas réalisé qu'il l'avait écarté de sa vie, finalement. Mieux valait ça que de découvrir qu'il l'avait blessé avec son silence radio.

« Tu pourras… tu pourras lui dire de passer demain ? articula-t-il avec peine.

- Bien sûr, je lui dirai, » confirma sa mère avant de déposer un gros baiser mouillé sur son front, qu'il fit semblant de vouloir éviter.

Elle resta encore un peu avec lui. Jusqu'à ce que les médecins la poussent dehors, à vrai dire. Quand elle quitta sa chambre, Micro-Ice n'arrivait pas à décider s'il se sentait mieux ou pire. Parler à sa mère lui avait fait du bien, il ne pouvait pas le nier, et il regrettait un peu de ne pas l'avoir fait plus tôt, pour elle comme pour lui. En revanche, s'il était à peu près sûr d'avoir pris la bonne décision, la perspective de voir son père le lendemain lui donnait des sueurs froides.

Il dormit mal, cette nuit-là. C'est à dire qu'il ne dormit que par siestes d'une vingtaine de minutes entrecoupées de longues périodes pendant lesquelles il se tournait et retournait sur son matelas. Il crut son calvaire terminé lorsque les premiers rayons de lumière du jour artificiel se glissèrent à travers les fentes des volets, pour se rappeler que les visites n'étaient autorisées qu'à partir de dix heures, soit trois heures plus tard.

Au contraire de la veille, il ne s'installa pas en planque dans un coin du hall. Parce qu'il n'était pas aussi impatient de voir son père qu'il l'était de retrouver sa maman d'une part, mais surtout parce qu'il n'était pas sûr que ses jambes l'auraient porté s'il avait essayé de se lever. Il resta donc allongé sur son lit à fixer le plafond et à faire de son mieux pour se détendre. Il essaya même de compter les moutons, technique ancestrale pour s'endormir. Quand son cerveau au bord de la surchauffe trouva le moyen d'imaginer des moutons peu coopératifs qui sautaient la barrière à contresens au milieu de leurs camarades et un champ dans lequel s'ouvrait des crevasses à chaque atterrissage, il décida d'arrêter les frais. Il n'avait jamais entendu qui que ce soit confirmer que cette technique marchait, de toute façon.

Au bord de la crise de nerfs, il aurait pu pleurer de soulagement quand la porte s'ouvrit sur un visage entouré de cheveux noirs plein d'épis.

« Ah, Micro-Ice ! Tu es là ! Je me suis déjà trompé trois fois de porte, Mana m'a bien répété le numéro pourtant, mais je pensais aux implications des récents événements, je n'ai pas bien écouté. »

Tandis qu'il déblatérait ses explications sans reprendre sa respiration, son père entra dans la chambre sans refermer la porte, se cogna coup sur coup contre un fauteuil et le coin du lit, s'assit sur le matelas, glissa parce qu'il était trop au bord, se releva, fit un tour sur lui-même, et se laissa enfin tomber sur le fauteuil sur lequel il avait buté.

« Comment vas-tu ? »

La question, posée de but en blanc avec un sourire d'ingénu perturba Micro-Ice encore plus que tout le reste. Le Snowkid en resta sans voix.

« Tu veux que j'appelle une infirmière ? s'inquiéta son père devant son mutisme.

- Non, je… Non, ça va, balbutia le petit brun. Ça va, merci. Et… toi ?

- Moi ça va très bien ! Les dernières semaines ont été passionnantes ! Mais je ne devrais pas dire ça, non ? » se reprit-il en fronçant les sourcils.

Micro-Ice sentit quelque chose enfler dans sa gorge. Il ne comprit ce que c'était que lorsque le premier gloussement éclata entre ses lèvres. L'instant d'après, il était secoué par le plus énorme fou-rire qui l'ait jamais agité. Que l'étonnement poli de son père en train de lui demander ce qu'il avait dit de drôle n'aidait pas du tout à calmer.

Il y avait peut-être un peu de peine dans les larmes qu'il versa, sans doute une dose d'hystérie dans les sursauts de ses épaules, mais que ça faisait du bien de rire comme ça !

« Tu ne devrais pas dire ça, non, confirma le Snowkid au bout d'un long moment, le corps encore secoué des derniers vestiges de son hilarité. Ça serait vu comme un manque de compassion, je crois. Même si ces dernières semaines sont loin d'avoir été ennuyeuses de mon côté. »

Micro-Ice vit la tête de son père se redresser. Il releva l'éclat dans ses yeux du même bleu que les siens. Aucune question ne suivit ces discrètes marques d'intérêt. Une preuve de sollicitude qu'il apprécia à sa juste valeur.

« Ça me fait plaisir de te voir, papa. Je suis désolé de pas t'avoir contacté plus tôt.

- À moi aussi, ça me fait plaisir ! répondit son père, ravi comme un enfant à qui on aurait offert une sucette. J'étais très content quand Mana m'a dit que je pourrais passer aujourd'hui ! Je n'avais pas encore eu le temps de te féliciter pour la Cup !

- Me… féliciter ? »

Le Snowkid avait autant que possible évité d'anticiper leur conversation, mais s'il l'avait fait, il n'aurait pas parié sur le sujet du Galactik Football pour pointer le bout de son nez.

« Oui ! J'ai cru comprendre que ton équipe l'avait gagnée. J'étais très impressionné ! Je ne me trompe pas, n'est-ce pas ? Je n'ai pas bien suivi les détails, je ne suis pas un très bon père.

- N… Non, tu te trompes pas, bafouilla Micro-Ice devant son expression inquiète. On l'a gagnée. Et je suis pas un très bon fils, alors te prends pas la tête sur ça non plus.

- Ne dis pas de sottises ! Tu es un merveilleux fils ! Je sais que ma parole n'est pas la plus fiable sur le sujet, mais je n'ai qu'à regarder Mana pour savoir que j'ai raison sur ce point. »

Une nouvelle boule prit naissance quelque part dans le larynx de Micro-Ice et il était à peu près sûr qu'elle ne déboucherait pas sur des rires, cette fois-ci. Son père la désamorça sans se rendre compte de rien :

« Je devrais peut-être t'emmener à la pêche ?

- À la… Quoi ?! »

Micro-Ice ouvrit des yeux ronds, interloqué par la proposition qui sortait de nulle part.

« C'est une activité père-fils reconnue, non ?

- Je suis… vraiment pas sûr. De toute façon, j'ai pu confirmer que j'étais vraiment nul pour pêcher.

- Je ne sais pas faire non plus… »

Son père fixa un point du matelas et Micro-Ice eut l'impression qu'il réfléchissait intensément. Bien que curieux de la prochaine idée farfelue qu'il pourrait lui sortir, le petit brun n'eut pas le coeur de le laisser se torturer l'esprit.

« Laisse tomber les activités père-fils reconnues, papa. Si vraiment t'as envie de rentrer dans la norme, j'essaierai de t'aprendre à jouer au foot, mais ça me paraît pas bien nécessaire. Y a un truc que j'aimerais bien faire avec toi.

- C'est vrai ? »

L'incrédulité enchantée dans la voix de son père lui fit autant plaisir que mal.

« Tu te souviens du collier de dents de requins que tu m'avais offert ? Je le quittais jamais. Du coup c'était… un peu la seule chose que j'avais sur moi pour laisser une trace quand on était… là-bas. Ça me manque, de plus rien avoir autour du cou, j'aimerais bien qu'on aille me racheter un collier tous les deux. Quand on sera de retour sur Akillian.

- Oui, bien sûr ! S'exclama son père, des étoiles plein les yeux. On pourra retourner au Bazar Blanc, si tu veux ! Tu adores ce magasin depuis tout petit !

- Heu… Non, il a fermé y a des années…

- Oh ? C'est dommage.

- Ouais, mais c'est pas grave, on se baladera dans le centre-ville jusqu'à ce qu'on trouve un truc sympa, ok ?

- Oui, tu as raison, on n'aura qu'à faire ça.

- Et papa ? Si… Si tu veux… je pourrais te parler de ces dernières semaines, à ce moment-là… »

Contrairement à ce qu'il s'imaginait, le visage de son père ne s'illumina pas d'une bonne dizaine de lumen supplémentaire. À la place, il s'habilla d'une expression intense.

« Micro-Ice, ça me ferait plaisir que tu me racontes ce que tu as vu de l'autre côté, ça me ferait tout aussi plaisir de passer du temps avec toi sans l'évoquer du tout.

- Je sais. Mais je sais aussi que pour quelqu'un comme toi, ce que j'ai vécu c'est… Une mine d'information inespérée. Alors ça me ferait plaisir de partager ça avec toi. »

Et la lumière fut.

Il ne passa pas autant de temps avec son père qu'il en avait passé avec sa mère. On n'effaçait pas un silence de plusieurs années en une seule conversation, ils n'étaient pas assez à l'aise l'un avec l'autre pour vouloir passer une journée complète ensemble. Ils saisirent donc l'excuse du plateau repas pour prendre congé, heureux de s'être retrouvés et soulagés de se séparer.

Quelques minutes plus tard, Micro-Ice débarquait dans la chambre de Mei pour lui annoncer les bonnes nouvelles.

« Bien le bonjour ! Comment va la personne la plus merveilleuse que ces terres aient por– Oh, salut Sinedd. Juste au cas où, je précise que je ne te parlais pas à toi. »

À sa grande joie, Mei pouffa de rire dans son assiette alors que Sinedd le contemplait, surpris et incapable de trouver une répartie.

« Comment ça va, Mice ? demanda son amie alors que leur camarade ténébreux cherchait encore la posture à adopter.

- Mieux. Tu avais raison – évidemment que tu avais raison – tout va toujours mieux quand on parle à sa maman. Et puis, j'ai vu mon père, aussi. Ça s'est… plutôt bien passé. »

En se mettant en chemin, Micro-Ice pensait lui donner plus de détails, mais il n'avait pas anticipé la présence de Sinedd. Il verrait plus tard pour partager ses aventures familiales.

« C'est super, Mice ! Moi de mon côté, j'ai vu Sinedd, et ça s'est aussi plutôt bien passé.

- Comment ça, plutôt bien ? réagit son petit-ami, l'air dépassé par les événements.

- Eh bien oui, ça s'est plutôt bien passé, et maintenant qu'on a plutôt bien passé du temps ensemble, tu as prévu de retourner voir Sonja, n'est-ce pas ?

- Le mets pas dehors, le pauvre. Tant qu'il ne va pas raconter mes infidélités à D'Jok, ça ne me gène pas de passer du temps avec ton mec tant que ça se passe plutôt bien.

- … Vous êtes devenus bizarres, tous les deux pendant votre disparition. »

Micro-Ice croisa le regard de Mei et, derrière leurs sourires amusés, il devina qu'ils pensaient la même chose. C'était depuis leur retour, qu'ils étaient bizarres. Pendant leur disparition, ils n'avaient pas de temps à consacrer aux excentricités.

« Plus sérieusement Micro-Ice, ça fait plaisir de te voir. J'espère que tu vas aussi bien que t'en donnes l'impression là tout de suite.

- Disons plus ou moins, acquiesça-t-il en haussant les épaules. Merci Sinedd.

- Et pour D'Jok, je sais qu'il a voulu venir te voir au début, quand vous étiez pas encore prêts à voir des gens. Ensuite, il laissait un peu la priorité à t… tes parents. »

Micro-Ice eut un sourire indulgent en l'entendant hésiter sur le pluriel de parents.

« Là… Je crois qu'il est un peu coincé par son procès, mais il est bien parti pour être innocenté rapidement… T'es au courant, au fait, ou je te parle xénon ?

- Ma mère m'a fait le topo, t'inquiète. Dis-lui qu'il se bile pas avec ça. Il peut passer quand il veut. Lui et tous les Snowkids. Sinon je les reverrai quand on sortira de l'hôpital avec Mei. Ça devrait plus trop tarder, maintenant.

- Vous allez sortir en même temps ? s'étonna Sinedd.

- Je pense, oui. Y a pas de raison. Pourquoi ? Les médecins disent encore à la plus belle femme du monde qu'elle est trop maigre et ils veulent la garder en observation à cause de ça ? »

Mei lui balança un coup de poing amusé dans le bras, mais les pommettes de Sinedd se teintèrent de rose.

« Non, je pensais à… Enfin… »

Le ténébreux jeta un coup d'oeil fuyant à son moignon. Micro-Ice se rembrunit. Il n'avait toujours pas décidé ce qu'il allait faire à ce sujet. La solution la plus logique consistait à se faire poser une prothèse mécanique. Il avait les moyens pour choisir un modèle haut de gamme qui reproduirait le membre qu'il avait perdu à l'identique. Il était juste trop perdu pour déterminer ledit modèle. Alors il faisait l'autruche et repoussait l'échéance. Il n'avait toujours pas ouvert le catalogue de prothèses que lui avaient donné les médecins de l'hôpital pour guider sa réflexion. Un catalogue épais comme son bras ! Ha ha ! Ha.

« Mais et toi, ça va ? C'était pas trop dur, d'être coincé ici sans Mei, certes, mais surtout sans moi pour t'intégrer parmi les Snowkids avec mon humour décapant ?

- Ton humour dérapant, plutôt, » corrigea Sinedd en levant les yeux au ciel.

Micro-Ice nota avec reconnaissance qu'il acceptait le changement de sujet.

« Je dirai pas que c'était simple, mais ça devait l'être plus que de se retrouver coincé avec des gosses de l'autre côté des Fluides. »

Il fronça le nez en prononçant la fin de sa phrase, comme s'il proférait une énormité et qu'il redoutait le moment où on lui annoncerait qu'il n'avait rien compris à rien.

« Mais bon, Sonja ne tarit pas d'éloges sur vous deux, et d'après ce qu'elle m'a raconté, c'est pareil pour les autres gosses. Je crois qu'ils attendent avec impatience de pouvoir vous sauter dans les bras, ou vous faire une statue, je sais pas trop. »

Micro-Ice lança un regard en coin à Mei et vérifia que, encore une fois, ils étaient sur la même longueur d'onde. Ils étaient suffisamment remis pour voir les gamins. Tant qu'Olukine et Sylphe n'étaient pas de la partie.

« Ce serait bien qu'on les voit, ouais, souffla-t-il en réponse à Sinedd.

- Mais pas tous, c'est ça ? »

Le petit brun se tourna vers Mei, en supposant qu'elle avait été plus bavarde que lui au sujet des gosses, mais la découvrit aussi surprise que lui par la question de Sinedd.

« Faites pas ces têtes. Je sais que je suis pas le plus psychologue de vos potes –

- J'aurais même dit le moins psychologue de nos potes, le coupa-t-il sans pouvoir s'en empêcher.

- Et de loin, surenchérit Mei en hochant la tête d'un air entendu.

- Foutez-vous de ma gueule. En attendant, même avec mes compétences sociales atrophiées, j'ai bien compris que vous aviez un problème avec celui aux cheveux bruns bleus la dernière fois que j'ai parlé des gamins à Mei. Et Sonja m'a confirmé que vous vous étiez tapé deux cons dans votre expérience de babysitting hardcore.

- Eh ben Sinedd ! Toutes mes excuses ! Tu es peut-être meilleur psychologue que D'Jok, finalement.

- Sans déconner ? Seulement D'Jok ? Tu me mets même pas au-dessus d'Ahito ?

- Ahito est très psychologue ! C'est juste qu'il dort au lieu de déblatérer sur les autres. »

Le ténébreux leva les yeux aux ciel, trop blasé pour chercher une répartie devant leur mauvaise foi.

« En attendant, reprit-il avec une sollicitude que Micro-Ice n'attendait pas de sa part, Ahito n'a pas de petite sœur capable de l'aider à mettre au point un rendez-vous avec pas tous les Galactik Kids.

- Ce serait… ce serait vraiment sympa de ta part, Sinedd, répondit-il, la gorge nouée. Merci.

- T'inquiète pas pour ça. Et pour reprendre les mots de la dame, maintenant qu'on a plutôt bien passé du temps ensemble, je vais retourner voir Sonja. »

Sur un salut de la main, il se leva.

« Sinedd ! l'interrompit Mei alors qu'il avait la main sur la poignée de la porte. Si vous organisez vraiment quelque chose avec Sonja… »

Micro-Ice la vit hésiter. Il devina ce qu'elle allait dire. Il sourit.

« Invitez Sharky, aussi. »

Son petit-ami hocha la tête et sortit, les laissant à cette solitude qu'ils avaient encore besoin de partager, à deux et rien qu'à deux.

« Quand est-ce que Sinedd est devenu l'homme parfait ? s'écria Micro-Ice une fois qu'il eut refermé derrière lui.

- T'es jaloux ? rétorqua Mei. Rien à cirer, il est à moi. Et je prête pas mes affaires.

- Après tout ce qu'on a partagé ? Sale égoïste ! »

Ils pouffèrent de rire en même temps, heureux de confirmer que leur complicité ne faisait que se renforcer.

« Blague à part, merci, déclara Micro-Ice en pressant la main de son amie.

- Merci ? Pourquoi merci ? De pas partager Sinedd ? s'étonna cette dernière.

- De ne pas exiger que je te partage avec lui, corrigea le petit brun. J'en avais pas besoin, mais ça m'a fait plaisir, que tu lui demandes de sortir quand je suis arrivé.

- Mice… Comme si je pouvais exiger un truc pareil. Ça me fait plaisir de voir Sinedd, ou mon père, mais j'ai besoin de toi plus que de n'importe qui d'autre, en ce moment. Je sais pas à quel point la réciproque est vraie pour toi, mais ça me viendrait pas à l'idée de te faire passer après qui que ce soit.

- Putain ! s'exclama Micro-Ice avec un gros reniflement. Je pleure tout le temps, en ce moment !

- Bienvenu au club, murmura Mei en l'attirant dans ses bras.

- C'est pas une raison pour que t'en rajoutes, vile succube ! »

Elle rit contre lui.

« Quand on aura séché nos larmes, tu voudras parler du rendez-vous avec ton père, ou pas ?

- Si j'attends qu'on ait séché nos larmes, je suis pas près d'en parler ! Non, je vais en parler tout de suite. »

Sans se faire prier davantage, il relata l'échange un peu lunaire qu'il avait eu avec son père et les projets qu'ils avaient fait ensemble. Mei l'embrassa sur les deux joues avec un gros bruit mouillé, heureuse de voir que, comme pour elle, les choses commençaient à s'arranger de son côté.

Il la quitta peu après. Il sentait que, puisque le reste allait vers le mieux, son amie ne tarderait pas à lui parler de son bras, comme Sinedd avait failli le faire. Même avec Mei, c'était une conversation que Micro-Ice ne se sentait pas prêt à tenir.

Il dormit mieux, cette nuit-là. Il était presque reposé, quand son amie et Sinedd se présentèrent à sa chambre, en début d'après-midi le lendemain, pour lui proposer de participer à la « réunion super secrète avec pas tous les Galactik Kids et Sharky ».

Il eut un instant d'hésitation. À voir la pâleur de Mei, à moitié cachée derrière son petit-ami, il n'était pas le seul à craindre de se retrouver avec autant de monde d'un coup. Mais elle avait décidé de tenter le coup. Il le tenterait avec elle.

À la seconde où une porte s'ouvrit sur les petits visages plein d'appréhension des enfants, il comprit qu'il avait fait le bon choix. Il entra dans la pièce sans trop savoir quoi dire, espérant vaguement que Mei serait meilleure que lui et constatant dans la foulée qu'elle ne l'était pas. Il nota sans trop le réaliser que Sinedd avait fermé la porte derrière eux sans entrer lui-même, dans une nouvelle démonstration d'un tact qu'il ne lui avait pas deviné jusque-là.

Au début, personne ne parla. Personne ne bougea. Puis Rochelle, la timide petite Rochelle, se jeta sur Micro-Ice pour se serrer contre lui. S'en suivit l'embrassade la plus désordonnée à laquelle Micro-Ice ait jamais participé – ce qui n'était pas peu dire, après trois Galactik Football Cups remportées.

Les enfants se précipitèrent sur eux, Mei et lui tombèrent à genoux pour les accueillir dans leurs bras, les rires et les sanglots éclatèrent tout en même temps, quelqu'un cria – peut-être bien Mei – à Sharky de cesser d'hésiter et de se joindre à eux et Micro-Ice se retrouva à presser contre son torse un Cyclope en train de sangloter bruyamment tandis qu'une petite xzionnienne murmurait à toute vitesse au creux de son oreille que sa maman avait promis de l'emmener à la pêche dès que les médecins donneraient leur feu vert.

Sans se lâcher, ils parlèrent tous en même temps, de leurs peurs, de leurs joies, de tout ce qui s'était passé et de tout ce qui était encore à venir, jusqu'à finir par scander en coeur qu'ils étaient rentrés.

Ils étaient rentrés.

Que ça faisait du bien, putain.