Scène 4
Sasuke s'éveilla dès les premières lueurs de l'aube, le dos gelé mais le devant de son corps, serré contre celui de Naruto, délicieusement chaud.
Dans son sommeil, le jeune homme s'était retourné et il s'était blotti progressivement contre lui. Leurs jambes s'étaient entremêlées et il avait enroulé ses bras autour du cou de Sasuke. Si bien qu'à présent, sa queue se trouvait inopportunément érigée contre le ventre de Naruto, le laissant dans l'incapacité embarrassante de bouger.
Le moindre mouvement risquait de provoquer une dangereuse friction entre eux… et de lui faire perdre tout contrôle de lui-même. Il fallait qu'il trouve un moyen de se dégager de cette étreinte sans pour autant le réveillé.
Il avait bâti sa réputation sur son talent à s'extraire de situations autrement périlleuses, ça ne devrait en théorie pas s'avéré être un problème. Aussi, il prit une grande inspiration. Mais à son grand désespoir, il sentit le blond se serrer un peu plus contre lui.
Lorsqu'il cambra les reins et pressa ses lèvres sur son cou dans son inconscience, Sasuke n'y tint plus, il crut que sa dernière heure était venue.
Achevez-moi.
Soudain, il sentit le jeune homme se tendre. Sans même le regarder, il devina qu'il avait ouvert les yeux. Cette impression lui fut confirmée lorsque ce dernier appliqua brusquement ses mains sur son torse pour le repousser.
« Hé, laissez-moi le temps de… »
« Espèce de sale pervers ! », vociféra Naruto, coupant court à ses explications. « Profiter de moi durant mon sommeil ! Vous devriez avoir honte ! »
« Je n'ai rien fait du tout ! », protesta vivement Sasuke en l'empoignant par les épaules. « C'est vous qui vous êtes collé contre moi et qui m'avez embrassé dans le cou. C'est vous qui profitez de moi ! »
« Vous êtes fou ! », s'offusqua Naruto, une expression de consternation sur ses traits. « Je n'ai jamais fait une chose pareille ! »
Il se débattit pour échapper à son étreinte, pressant un peu plus la chaleur de son entrejambe contre la queue de Sasuke à chacun de ses gestes.
Puis, ses yeux bleus subitement agrandis par la stupeur, Naruto sembla s'en rendre compte, s'immobilisa et baissa les yeux sur la tente très évidente dans le pantalon de Sasuke.
Si le désir qui le tourmentait n'avait pas été aussi douloureux, cette situation l'aurait fait rire. Mais en cet instant, il ne la trouvait en rien comique. Il lâcha le jeune homme blond, se leva du lit dans des gestes emplis de dignité et sortit en hâte de la cabane, accueillant avec reconnaissance le vent glacé qui fouetta son visage.
Il avait grandement besoin d'un long moment de solitude.
De son côté, Naruto se redressa vivement dans le lit et regarda Uchiha sortir de la pièce d'un œil furibond.
Il repoussa les cheveux de son visage d'une main rageuse et marmonna une série d'insultes à son adresse. La douleur qui engourdissait sa tête et ses muscles le fit alors grimacer, lui rappelant les pénibles épreuves de la veille.
Bon sang ! Pourquoi Uchiha s'était-il réveillé si tôt ? Le soleil n'était même pas levé, et il ne devait pas faire plus de zéro dehors. Il se pelotonna sous la couverture et ferma les yeux en se disant qu'il n'y resterait que cinq minutes de sommeil, et il serait capable de repartir.
Cinq petites minutes…
« Réveillez-vous. Il est temps de nous mettre en route. »
Naruto ouvrit brusquement les yeux, tous ses sens en alerte. Il se détendit dès l'instant où il reconnut le brun, penché au-dessus de lui dans la faible lueur de l'aube.
« Que se passe-t-il, encore ? », maugréa-t-il.
« Il faut nous mettre en route », répéta Uchiha avec impatience.
« Mais il ne fait même pas jour. Qu'est-ce qui nous force à repartir si tôt ? »
Il vit l'exaspération froncer les sourcils de son compagnon.
« Au cas où vous l'auriez oublié », persifla-t-il. « Il y a des types lancés à nos trousses, prêts à nous tuer ! »
Réprimant un frisson, Naruto rectifia avec sarcasme :
« Prêts à vous tuer. »
Les lèvres d'Uchiha devinrent une ligne fine alors qu'il s'écartait. Il soupira :
« Nous avons déjà eu cette conversation hier. »
« Vous pensez que ces hommes seraient assez fous pour venir nous chercher dans ces montagnes ? »
« Avec un peu de chance, ils n'imagineront peut-être pas que nous les traversons à pied. Mais quoi qu'il en soit, je préfère ne pas traîner ici. »
« Nous pourrions au moins attendre le lever du soleil. »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu'il y a plus de trente kilomètres d'ici à Ame », expliqua-t-il avec lenteur. « Et que si nous ne les parcourons pas aujourd'hui, nous devrons passer la nuit prochaine à la belle étoile. Or, je peux vous assurer qu'il y fera beaucoup plus froid que dans cette cabane, même si elle n'était pas chauffée. »
« Trente kilomètres ?! », s'exclama Naruto, ne retenant que cela des explications du brun. « Vous voulez que je parcoure trente kilomètres aujourd'hui ? Vous débloquez ? »
Ce type était décidément fou. La douleur qui enserrait chacun de ses muscles lui indiquait qu'il en était incapable.
« Non, je ne débloque pas », répliqua son vis-à-vis sur un ton détaché. « Allez, levez-vous, maintenant. »
Naruto obtempéra à contrecœur, tandis qu'Uchiha se mettait à parcourir lentement la cabane, comme s'il cherchait quelque chose.
« Qu'est-ce que vous faites encore ? »
« Je m'assure que nous ne laissons aucun indice de notre passage. », répondit-il sans lui accorder un coup d'œil, en se penchant vers le lit et en arrangeant le désordre.
Naruto fut impressionné malgré lui. Uchiha pensait vraiment à tout.
De plus, le spectacle qu'il lui offrait, ainsi penché en avant – celui de ses fesses fermes et rondes, serrées dans la toile de son jean -, était loin d'être déplaisant. Quant à son torse musclé, à présent dissimulé sous son gros blouson d'aviateur… il en connaissait déjà l'aspect.
Assailli par le souvenir confus de ce torse dénudé contre le sien, Naruto ferma les yeux d'un air rêveur.
Finalement, tant qu'à être bloqué en compagnie d'un homme dans ces montagnes, Uchiha était sans doute le mieux indiqué. Il était robuste, astucieux, sécurisant et séduisant. Il était…
Mais à quoi diable songeait-il ?
Naruto se força à rouvrir les yeux et découvrit intéressé qui, debout à moins d'un mètre de lui, l'observait de façon fort pu discrète. Transpercé par ses yeux noirs, il fit un pas en arrière.
« Vous sentez-vous bien ? », lui demanda le brun un sourcil haussé.
Naruto se racla la gorge.
« Oui, oui, parfaitement bien. »
La lueur d'inquiétude qu'il avait cru déceler dans son regard disparut subitement. Il s'avança vers lui et d'un geste brusque, le priva de la couverture qu'il serrait toujours autour de ses épaules.
« Vous n'aurez pas besoin de ça », décréta-t-il en la replaçant sur le lit, puis lui décocha un regard bref. « Allons-y », ajouta-il en sortant de la cabane sans l'attendre.
Le jeune homme rassembla ses forces à l'aide d'une longue inspiration. Ensuite, affrontant la morsure du froid, il suivit le brun à travers l'herbe haute, en direction du sentier. Une fois de plus, il se demanda comment il avait pu se mettre à la merci de cet homme.
Uchiha avait parlé d'un accident de voiture, ce qui expliquerait la blessure qu'il avait à la tempe, ainsi que sa douleur persistante à la tête. Mais il ne se rappelait toujours rien, avant le moment où il s'était réveillée dans son lit. Mis à part le souvenir de cette scène troublante dans la cabine de douche. Ainsi que des flashes confus qui le tourmentaient de temps à autre. Il éprouvait alors le sentiment vague de savoir qui il était, qui était Uchiha et ce qu'il faisait avec lui, sans toutefois parvenir à préciser ses impressions.
Une chose était sûre, en tout cas : il s'était fourré dans un drôle de guêpier.
Le sentier grimpa avec constance jusqu'au sommet de la montagne, après quoi, au grand soulagement de Naruto, ils en amorcèrent la descente. Il s'habitua même assez vite à contourner adroitement les divers obstacles du chemin. Il avait l'impression que ses mouvements étaient mieux coordonnés qu'hier et se sentait légèrement moins faible. Uchiha l'attendait à chaque passage glissant ou périlleux, l'incitant à ne pas se tenir trop près du précipice et à avancer avec prudence. Mais comme il ne semblait pas d'humeur plus bavarde que la veille, Naruto ne prit pas la peine de le remercier.
Egalement, il se retint de poser la foule de questions qui se bousculaient dans son esprit. Chaque fois qu'Uchiha prenait sa main pour l'aider, il sentait une onde de chaleur le parcourir. Il s'étonnait de l'intense réaction qu'il lui inspirait. Se pouvait-il qu'ils se connaissent d'une façon plus intime, ainsi qu'il le craignait ? Si c'était le cas, son compagnon n'y faisait jamais allusion.
Il voyait comment il le regardait, comment il semblait parfois attiré par lui de la même manière que la réciproque était vrai mais Naruto en déduisait qu'avec un tel physique, il avait sans doute tout le monde à ses pieds et qu'il ne représentait rien à ses yeux. Chassant ces pensées désagréables de son esprit, il enfouit ses mains glacées dans les poches de sa parka afin de les réchauffer. Le soleil, pareil à une grosse balle orange, finit par apparaître et par baigner les montagnes de sa lumière dorée. Sa chaleur dissipa rapidement le brouillard bleuté qui en enveloppait les contours, et Naruto s'arrêta un instant, ferma les yeux et laissa ses rayons lui réchauffer le visage.
Lorsqu'il les rouvrit, il contempla avec un regard neuf la majesté sereine du paysage qui l'entourait. Mais soudain, un bruit lointain brisa le silence matinal – une cacophonie totalement déplacée dans ce cadre sauvage.
Devant lui, Uchiha parcourut la cime des arbres du regard.
« Qu'est-ce que c'est ? », demanda Naruto.
Qu'elle qu'en soit l'origine, ce bruit, il le pressentait, n'augurait rien de bon.
« Des problèmes », lui confirma son comparse à voix basse.
Immédiatement, le jeune homme sentit une appréhension glacée le saisir. C'était certainement les tueurs auxquels lui et Uchiha avaient eu affaire la veille. Mais était-ce vraiment des tueurs ? Ou bien était-ce Uchiha, le véritable méchant, dans cette affaire ?
Ce dernier l'arracha à ses conjectures :
« C'est un hélicoptère », affirma-t-il. « Les types qui sont à nos trousses survolent déjà le gîte où nous avons passé la nuit. Nous devons avancer plus vite, Naruto. »
Paralysé par la peur, le jeune homme tenta de se concentrer en même temps sur les doutes qui l'étreignaient et sur ce que Sasuke lui disait.
« Allez, il faut courir », insista-t-il en empoignant sa main.
Il se mit à dévaler le sentier et Naruto se laissa entraîner à sa suite, glissant et trébuchant sur les pierres et les racines du chemin. Cependant, chaque fois, il était retenu par l'étreinte ferme de son guide. Le bruit de l'hélicoptère ne tarda pas à s'éloigner et Uchiha lâcha sa main. Le danger semblait passé.
Pour autant, ils ne ralentirent pas leur allure. Au moment précis où Naruto crut qu'il allait s'effondrer, un bruit d'hélices frappant l'air déchira de nouveau le silence.
Uchiha l'attira vivement à l'abri des fourrés et le força à s'accroupir.
« Ne bougez pas », lui ordonna-t-il.
Naruto hocha la tête, trop essoufflé pour répondre. Il se força à ignorer le contact du corps d'Uchiha, qui, accroupi derrière lui, avait resserré ses bras autour de lui comme s'il craignait qu'il ne se relève et s'enfui en courant.
Soudain, Naruto vit l'hélicoptère surgir au-dessus de la montagne qui les surplombait et survoler le sentier qu'ils dévalaient quelques instants plus tôt. Le souffle coupé par l'effroi, il se tourna vers Uchiha et se blottit contre lui. Les puissantes hélices de l'hélicoptère fouettèrent l'air au-dessus d'eux. Des branchages les frôlèrent. Naruto ferma les yeux et enfouit son visage contre le cou de son compagnon. Tout en s'imprégnant de son parfum de boid d'oud, il se répéta la promesse qu'il avait fait de le protéger. Après un moment qui lui parut interminable, l'appareil s'éloigna de nouveau.
Il posa un regard apeuré sur Uchiha, pour découvrir que ce celui-ci l'observait déjà – d'une façon intensément troublante.
Il vit les yeux de son compagnon descendre jusqu'à sa bouche et sentit son cœur s'emballer. À l'instant où il fut certain qu'il allait l'embrasser, le brun repoussa doucement une mèche de cheveux de son front. Puis, du bout du doigt, il frôla la bosse qu'il avait à la tempe. Il sentit alors un désir intense s'insinuer en lui.
Luttant contre son émoi, il murmura :
« Vous croyez qu'ils sont partis pour de bon, cette fois ? »
« Peut-être…, sans doute », répondit Uchiha d'une voix grave et rauque qui le fit frissonner.
« Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? » balbutia-t-il.
Il aurait voulu réagir, combattre la tension érotique qui s'était établie entre eux. Il y était déjà parvenu auparavant. Mais cette fois, il en était incapable. Il se sentait si bien contre Uchiha. Tragiquement.
Protégé des hommes qui les traquaient. Protégé de la morsure du froid. En sécurité.
Il sentit la chaleur de son souffle caresser ses lèvres lorsqu'il répondit enfin :
« Pour l'instant, ne bougeons pas. »
Le mouvement de ses lèvres pleines l'hypnotisait et la chaleur de son corps l'incita à se blottir davantage contre lui.
« Naruto. », grogna-t-il.
« Oui », chuchota-t-il en réponse, se forçant à détacher son regard de sa bouche.
Il sentit ses longs doigts enlacer sa nuque, attirer son visage vers le sien. Jusqu'à ce que, précisément, un lointain bruit d'hélices le contraignit à relever la tête.
« Est-ce qu'ils reviennent ? »
Uchiha tendit l'oreille.
« Non. Allons-y. », dit-il en se redressant et en l'aidant à se relever.
Toujours bouleversé par l'intensité de ce qui avait failli se passer entre eux, Naruto suivit silencieusement son guide - l'homme qui avait promis de le protéger –, tout en se demandant qui le protégerait de lui.
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Ils continuèrent à descendre le sentier escarpé plusieurs heures durant, Uchiha l'aidant à chaque passage difficile.
Il lui tenait la main lorsque le précipice était trop proche, comblant même les petits cours d'eau qu'ils rencontrèrent à l'aide de pierres pour qu'il conserve ses pieds au sec.
La veille, Naruto l'avait pratiquement qualifié de mufle. Néanmoins, ce matin, il se sentait contraint de ravaler ses paroles. Car l'homme se révélait bien plus attentionné qu'il n'aurait pu l'imaginer. Et sa peau le brûlait encore au souvenir de son corps puissant, serré contre le sien.
À cette évocation, il sentit une délicieuse bouffée de chaleur le parcourir.
Reprends-toi !
Il ne pouvait pas se permettre de fantasmer dans une situation aussi risible. Et surtout pas sur un homme pareil. Uchiha risquait plus d'être un assassin, qu'un héros au grand cœur. Il ne fallait pas qu'il l'oubli, encore moins son objectif principal, qui était de lui fausser compagnie à la minute où une ouverture solide se présenterait.
Par bonheur, l'hélicoptère n'était plus réapparu. Mais même si les hommes qui les poursuivaient avaient tenté une nouvelle incursion, l'épaisseur des frondaisons aurait à présent empêché ces derniers de les apercevoir.
Naruto se demanda brièvement ce qu'il avait pu faire pour se voir pourchasser de la sorte, et quel Dieu il avait pu offenser pour subir une telle pénitence. Quel genre de vie menait-il dans son ancienne existence, avant son amnésie, pour endurer tout cela ?
Votre vie se trouvera constamment menacée.
Glacé par le souvenir qui venait de surgir de sa mémoire, le jeune homme ravala sa peur. Pourquoi les paroles qui lui revenaient sporadiquement à l'esprit lui paraissaient-ils chaque fois dépourvues de toute logique ? Et pourquoi ne parvenait-il jamais à se souvenir de leur auteur ?
Il repoussa les questions qui le hantaient et se força à avancer. Il devait tenir bon. Il finirait bien par recouvrer la mémoire, n'est-ce pas ?
Ils atteignirent une intersection et Uchiha bifurqua sur la gauche. Plus caillouteux encore que celui qu'ils venaient de quitter, celui-ci était sévèrement érodé et creusé de profondes ornières. Seules des taches éparses dans l'épaisse frondaison des sapins, des épicéas et des bouleaux qui le bordaient laissaient entrevoir le ciel.
Naruto promena son regard autour de lui et soupira. Cela faisait plusieurs heures qu'ils marchaient sans rien apercevoir d'autre que des arbres. Pour la première fois depuis qu'ils avaient entamé ce périple, il se demanda si Sasuke savait vraiment où il allait ou si cette assurance qu'il affichait était feinte.
À un détour du sentier, une impressionnante saillie rocheuse apparut devant eux. Il contourna prudemment cet obstacle incongru, après qu'Uchiha lui ait signalé une fois de plus de ne pas s'écarter du sentier. Une précaution inutile, car il n'avait aucune intention de s'en éloigner. Au risque de se perdre ou de se trouver nez à nez avec les hommes qui les pourchassaient, ou encore avec un animal sauvage.
Au bout d'un moment, Uchiha tourna à droite, abandonnant le sentier. Dans le cas où son guide aurait ignoré où il allait, ils seraient dans de sales draps. Car même si sa vie en avait dépendu, jamais il n'aurait pu retrouver son chemin dans ces montagnes. D'après lui, cette nouvelle sente était très peu fréquentée. Celle-ci continuait à descendre, de plus en plus caillouteuse et embroussaillée à chacun de leurs pas. Puis, après un court moment, l'étroite voie s'ouvrit sur les montagnes.
Trop fatigué pour s'attarder sur l'extraordinaire beauté du paysage, Naruto préféra tenter d'en conserver le souvenir pour de futures contemplations. Il se la remémorerait plus tard, beaucoup plus tard, lorsqu'il aurait enfin repris le cours paisible de son existence. Les hauts massifs s'élevaient à présent des deux côtés en direction du ciel. Ils continuèrent à descendre avec persévérance.
Poussé bien au-delà de l'épuisement, le blond progressait péniblement sur ses jambes endolories et raidies par l'effort. Les vieux châtaigniers qui bordaient la sente éveillaient en lui des réminiscences confuses.
Devant lui, Uchiha avançait en silence, apparemment indifférent à tout, sauf au fait d'atteindre leur mystérieuse destination. Naruto ignorait depuis combien d'heures ils marchaient. Mais tout son corps lui disait que cela faisait très longtemps et qu'il avait besoin de se reposer. Pour autant, il n'allait pas demander à Uchiha de freiner leur allure. Si ces hommes finissaient par les capturer, il refusait farouchement que ce soit par sa faute.
Arrivé devant un ruisseau, le brun s'arrêta et attendit que Naruto le rattrape. Il voyait bien qu'il était à bout de forces, c'était évident et il ne jouait même pas la comédie pour attirer sa sympathie. Il était réellement poussé au-delà de ses extrêmes. Ce long parcours semblait lui avoir été plus pénible encore qu'il ne l'avait imaginé.
Il était jeune, pourtant, paraissait en bonne santé et plutôt en forme. Seulement, sa blessure, ainsi que le choc consécutif à son accident, avaient dû considérablement l'affaiblir.
Lorsqu'il l'eut enfin rejoint et qu'il eut repris son souffle, son comparse annonça :
« Nous allons faire une courte pause. »
Soulagé, Naruto se laissa tomber sur un banc vermoulu, sous un panneau interdisant le camping aux randonneurs. C'étaient les premiers signes de civilisation qu'ils apercevaient depuis leur départ du gîte mais il n'arrivait même pas à s'en réjouir.
Depuis lors, ils n'avaient pas parcouru autant de chemin que Sasuke l'aurait souhaité. Mais ils pouvaient encore rattraper le temps perdu. Il scruta la vallée qui les entourait. Le pire était passé. Cependant, ils avaient encore un assez long trajet devant eux.
Il sortit deux boîtes de cassoulet de ses poches et en tendit une à Naruto, accompagnée d'une cuillère.
« Oh, merci », s'exclama-t-il avec une ironie désabusée. « Vous savez vraiment comment me gâter. »
Sasuke lui fit la grâce d'un sourire narquois avant d'ôter le couvercle de sa boîte de conserve. Il devait reconnaître que tout au long de la journée, le jeune homme s'était comporté comme un véritable soldat.
S'il ne pouvait s'empêcher d'admirer son courage, il ne parvenait pas pour autant à lui faire confiance. Il avait passé trop d'années à se fier à lui seul, pour en faire autrement. Ce n'était pas maintenant qu'il allait changer. Mais cela n'enlevait rien au fait qu'il désirait ardemment Naruto. Une complication inacceptable, en ce qui le concernait.
Il posa son regard sur l'objet de ses tergiversations. En dépit des cernes de fatigue qui soulignaient ses yeux bleus et la pâleur de son visage, il était toujours extraordinairement beau.
Magnifique d'une manière qu'il ne parvenait pas à ignorer.
À chacun des pas qu'il avait faits aujourd'hui, le souvenir de ses courbes fermes et harmonieuses s'était inexorablement gravé dans son esprit. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il le revoyait nu, l'eau de la douche ruisselant sur son corps superbe, tandis qu'il le tenait contre sa peau dénudée.
Repoussant vivement son désir, il se força à avaler le reste de son repas. Sa seule intention à l'égard de Naruto devait être de le protéger, jusqu'à ce qu'il puisse le laisser quelque part, en lieu sûr. Comme une sorte de grand-frère.
Oui, c'est cela, un grand-frère.
Naruto n'était sans doute qu'un témoin innocent dans cette affaire et il souhaitait le voir survivre à cette périlleuse aventure. Mais plus que tout, il devait se concentrer sur son premier objectif : retrouver l'Akatsuki et démasquer la taupe qui s'était infiltrée dans les services pour lesquels Suigetsu et lui travaillaient.
Et même si ce traître se révélait être Suigetsu… bien que chaque fibre de son être rejetât cette possibilité.
Sasuke serra les dents pour contenir la rage qui bouillonna en lui à la seule évocation de l'Akatsuki. Ces salauds allaient finir leurs jours derrière des barreaux. Et la mystérieuse taupe serait, elle-aussi, jugée et condamnée pour haute trahison.
En tout cas, c'était si Sasuke ne se trouvait pas contraint de les éliminer tous avant cela.
Quant à Naruto, songea-t-il en lançant un regard dans sa direction, il représentait la carte inconnue. À ce jeu de hasard, il ignorait s'il viendrait compléter sa main ou au contraire la casser.
Seul le temps le dirait. Or le temps était son ennemi.
Soufflant, il but plusieurs longues gorgées d'eau, passa la bouteille au blond, puis en vida le fond lorsqu'il le lui rendit. Ce soir, ils allaient devoir trouver une nouvelle source d'eau potable et de la nourriture, sinon c'était game over pour eux deux.
Il enterra les boîtes de conserve et les cuillères, après quoi ils se remirent en route. L'obscurité apparaissait rapidement et la température baissait à la même allure. Enfin, Sasuke vit apparaître le camping à la frontière d'Ame et sentit une bouffée de soulagement le traverser. Le site se réduisait à un ensemble d'emplacements inoccupés, à des cercles de braises refroidies et à un éparpillement d'arbres de tailles diverses. Il avait passé quelques années dans l'un des villages avoisinants. Il connaissait donc la région et savait que les derniers touristes avaient plié bagages plus d'un mois auparavant.
« Et maintenant ? », demanda Naruto, son épuisement perçant dans sa voix.
« Il nous reste encore une dizaine de kilomètres à parcourir d'ici à Ame », répondit-il sans le regarder.
Une exclamation étouffée franchit les lèvres du plus jeune.
« Mais il fait déjà noir ! »
« N'y pensez pas et contentez-vous de marcher. Il faut nous hâter. Il va bientôt pleuvoir. », dit-il en observant les nuages qui s'amoncelaient au-dessus de leurs têtes.
La température n'était pas assez basse pour qu'il neige, mais la pluie semblait inévitable. De plus, tant qu'ils marcheraient, il parviendrait à écarter le fait qu'il voulait pousser Naruto à quatre pattes et le baiser sans raison.
Il avait besoin d'être épuisé physiquement avant de pouvoir passer une autre nuit en sa compagnie sans devenir fou.
Une heure plus tard, ils rejoignirent la route nationale. Sasuke prit la direction d'Ame City et ils poursuivirent leur marche le long de la voie obscure. Le vent s'était renforcé. Une tempête se préparait.
« Nous sommes encore loin ? », demanda Naruto avec lassitude.
Il ne s'était pas plaint une seule fois au cours de la dernière heure, mais Sasuke savait qu'il luttait pour tenir le coup. Il était conscient de l'avoir poussé jusqu'à la limite de ses forces.
Décidément, depuis qu'il avait rencontré ce gamin, il faisait tout de travers.
« Non. Nous serons bientôt arrivés », lui assura-t-il.
Son plan était simple : il allait stopper le premier véhicule qui passerait, même s'il devait utiliser son Beretta pour convaincre son conducteur de les emmener.
De toute évidence, Naruto ne parvenait plus à mettre un pied devant l'autre et le porter sur son dos ne ferait que les ralentir.
« Enfin ! », marmonna-t-il. « J'espère ne plus jamais devoir assumer une mission comme celle-ci ! »
