Joyeux Halloween :)
« Héééé... SALUT YOUTUBE ! »
Tout fier, affichant son plus beau sourire, Takao fixe l'objectif de sa toute nouvelle caméra GoPro. En retrait – et hors du champ – Midorima l'observe d'un air désapprobateur. Cette chaîne Youtube, c'était l'idée de son ex-coéquipier. En ce qui le concerne, il ne voit pas le moins du monde l'intérêt de documenter en vidéo leurs aventures de ce soir. Ils sont ici pour une mission, un objectif précis qui ne nécessite nullement l'approbation d'une masse d'inconnus en ligne : ils sont ici pour découvrir si oui ou non, les fantômes existent.
« Nous sommes Takamido, les chasseurs de fantômes ! », continue Takao. « Et ce soir, on se retrouve dans un lieu complètement dingue ! Pas vrai, Shin ? »
L'intéressé grimace quand la lumière de la caméra se braque sur son visage. Espérant dissuader Takao de lui poser davantage de questions, il serre les lèvres et le fusille du regard. Évidemment, le brun fait semblant de ne rien remarquer et poursuit son laïus – heureusement en lui ôtant la lumière aveuglante des yeux.
Pendant ce temps, Midorima inspecte leur environnement. Ils se trouvent devant un ancien manoir de type européen du 19ème siècle, une fantaisie de riche que le temps a livré à l'oubli et dont le déclin est visible sur la façade fanée et mangée de lierre.
Bien entendu, Midorima a mené ses recherches au préalable, et déterminé que la visite du lieu représentait un risque raisonnable. Pas de champignon toxique et autres amiantes fatales, les planchers sont stables, l'intégrité de la structure est globalement préservée. Il a malgré tout proposé la protection de casques de chantier afin d'éviter de mourir bêtement dans une vieille bâtisse qui s'effondre sur elle-même, mais Takao a refusé fermement sous prétexte « qu'ils auraient l'air con sur Youtube ». D'après Midorima, ils auront l'air encore plus « con » à l'hôpital avec un traumatisme crânien, mais Takao est un défi du quotidien et il lui faut apprendre à perdre quelques batailles s'il veut gagner la guerre.
Takao a enfin terminé son introduction pour leurs abonnés et baisse la caméra, se tournant vers Midorima avec un grand sourire.
« Ça va être génial ! Cette baraque est hantée, j'en suis sûr. »
Midorima remonte ses lunettes sur son nez et examine la bâtisse plus attentivement. Les fenêtres noires contemplent le jardin abandonné d'un regard vide et fatigué, dégageant un étrange sentiment entre la mélancolie et la résignation. Ils se trouvent à l'arrière du bâtiment, où ils peuvent entrer sans forcer le passage, par une véranda dont une partie de la structure a été démolie par la végétation qui ronge la maison année après année. Midorima peine à imaginer le genre de vie que l'on devait mener dans un tel endroit aussi immense, lui qui est plutôt habitué aux appartements étriqués de la capitale nippone.
À côté de lui, Takao s'impatiente. Ils en sont ce soir à leur dixième épisode, et Midorima continue de se demander comment il a bien pu se laisser entraîner dans cette aventure ridicule. Il n'a jamais vu aucun épisode de sa propre émission, cependant, il tolère les caméras tant qu'elles n'entravent pas son travail d'enquêteur.
« Shin, faut que je tourne la pub pour notre sponsor.
— Ton sponsor, corrige Midorima, impassible. Jamais je ne tremperai les lèvres dans cette chose immonde que tu appelles 'repas liquide'.
— Mais c'est bon pour la santé ! C'est écologique et nutritif et ça t'évite de devoir prévoir un truc à manger dans des soirées comme ça déjà pénibles à organiser !
— La caméra ne tourne pas, Kazunari. Inutile de me sortir ton speech marketing », le rabroue Midorima avec un claquement de langue agacé.
Mais Takao ne l'écoute déjà plus, balayant de sa torche la véranda brisée à la recherche de l'entrée.
« Et par ailleurs, reprend Midorima, tu ne veux pas faire ta pub dehors ? Il me semble que ce serait… Plus respectueux.
— Le son sera meilleur à l'intérieur et ça sera plus pratique pour montrer les produits », rétorque Takao tandis qu'il enjambe une fenêtre qu'il juge assez sûre, sans bouts de verre traîtres.
Midorima pousse un soupir et s'engage à sa suite. Une fois à l'intérieur, il fait un tour sur lui-même, muet dans une contemplation fascinée. Même Takao qui a toujours un commentaire futé à faire reste coi. Au-dessus de leurs têtes, la charpente de la véranda, les vitres brisées et les plantes grimpantes s'entrelacent dans une dentelle ténébreuse qui projette une pénombre laiteuse à l'intérieur, créant des poches d'ombres impénétrables alors que les rayons de la lune définissent le relief des plantes en pot, mortes depuis longtemps, qui laissent traîner leurs feuilles flétries sur les vases fissurés. L'atmosphère est empreinte d'étrangeté, comme si une brume imperceptible recouvrait la réalité à la façon d'un voile qui dissimule un visage endeuillé. Tout semble si immobile, si ancien, mais pas vraiment… mort. Midorima a plutôt la sensation que la maison attend.
« Vous savez qui est le véritable ennemi d'un bon chasseur de fantômes ? LA FAIM ! Eh ouais, qui a envie d'entendre son ventre gargouiller alors qu'on tend l'oreille pour débusquer les esprits ? C'est pourquoi j'ai dit oui à UFood, le repas liquide par excellence ! »
Midorima a sursauté lorsque la voix de Takao a bondi dans la pièce silencieuse. Il lève les yeux au ciel et prend bien garde à se tenir hors du champ. Il murmure une prière de son côté, dans une tentative probablement vaine pour apaiser les esprits qui habitent peut-être le lieu et qu'il craint de voir son compagnon offenser.
Le jeune homme reporte son attention sur Takao, toujours en pleines gesticulations pour présenter sa soupe de nutriments – en bouteille recyclable, 99,3 % d'ingrédients d'origine naturelle et 25 % de promo avec le code Takamido – et une nouvelle fois, la perplexité le frappe. Il doit avouer son désarroi et son ignorance quant à savoir pourquoi ils sont toujours fourrés ensemble. On aurait pu penser qu'après le lycée, ils auraient pris des chemins différents, d'autant plus qu'ils n'ont pas choisi les mêmes études. Et pourtant… Takao est étrangement souple avec lui, quand bien même Midorima fait parfois de son mieux pour décourager toute tentative de sociabilisation à son égard. Et peut-être plus grand mystère encore, il ne sait pas non plus pourquoi il passe le plus clair de son temps libre avec son ex-coéquipier. C'est comme une sorte de vieille habitude dont on n'arrive pas à se défaire, et les dieux savent que Midorima est un homme d'habitudes. Il aime sa routine aussi précise que la comptabilité d'un paranoïaque du fisc. Pourtant, force est de reconnaître qu'il doit bien avoir un côté plus aventureux et moins rigide, sinon il ne serait pas en train de se promener illégalement dans une demeure déserte à la recherche d'âmes perdues. Certes, son côté rationnel ne l'empêche pas le moins du monde d'entretenir de profondes croyances liées au surnaturel et au paranormal, et son enquête de ce soir sera encadrée par un protocole soigné, mais l'expédition de ce soir n'est pas quelque chose qu'il peut entièrement prévoir, et il va étudier des phénomènes qui dépassent sa raison.
La première fois qu'il a mené ce genre d'enquête, il avait simplement demandé à Takao de le conduire à sa destination. Le jeune homme s'était exécuté de bonne grâce comme toujours, mais alors que Midorima claquait sèchement la portière et s'approchait du bâtiment désaffecté qu'il avait choisi, il s'était figé en entendant une autre portière claquer et des pas courir frénétiquement dans sa direction. Takao s'était matérialisé à côté de lui, brandissant un vieux camescope trouvé dans on ne sait quelle cave impie. « Je viens avec toi ! » avait simplement martelé le jeune homme. Et Midorima avait inexplicablement acquiescé.
De là à dire que sa relation avec Takao est encore plus paranormale que les fantômes eux-mêmes, il n'y a qu'un pas – que Midorima choisit de ne pas franchir pour l'instant. Il franchit plutôt l'espace qui le sépare de Takao et se plante entre lui et la caméra posée sur trépied qu'il a installée pour sa pub.
« Ça suffit. Cette maison est habitée. Je le sens. »
Il enfonce son regard dans la lumière bleue tirant sur le gris des yeux de Takao. Non qu'il puisse identifier cette couleur maintenant, mais il s'en souvient, car cette nuance hivernale lui est aussi familière qu'un matin de décembre.
Et Takao, sachant toujours ne pas pousser son avantage trop loin, hoche la tête et coupe sa caméra trépied.
« Par quoi tu veux commencer ? » demande-t-il alors qu'il tourne sa torche vers l'entrée délabrée qui délimite la véranda et l'intérieur de la maison, de laquelle ils ne distinguent qu'un ballet de poussière dansant dans le faisceau lumineux.
Midorima s'avance d'un pas déterminé et déclare :
« Comme d'habitude. Je veux sentir les lieux. »
Takao acquiesce gravement, connaissant la routine. Midorima n'est pas médium, mais apparemment, il est bien plus sensible que lui aux vibrations, ondes et autres champs électromagnétiques en provenance de l'au-delà. Avant chaque enquête, il se promène dans un silence religieux à travers les pièces vides, brandissant son détecteur de champs électro-magnétiques (K2 pour les intimes) pour identifier la présence d'éventuelles entités. Pour sa part, Takao ne voit pas du tout pourquoi les fantômes auraient un quelconque rapport avec les champs électro-magnétiques, mais c'est Midorima l'expert, lui se contente de suivre.
Armé de sa caméra infra-rouge, Takao suit prudemment son ex-coéquipier à l'intérieur de la maison plongée dans les ténèbres. Leurs lampes révèlent par fragments des boiseries usées, des meubles poussiéreux, des tapisseries décolorées et des bouts de papier peint qui pendent lamentablement des murs. Le regard de Takao s'attarde particulièrement sur les petits objets du quotidien, qui prennent toujours une aura étrange quand ils ont été abandonnés. Ils donnent l'impression que l'endroit est figé dans le temps, comme si les propriétaires s'apprêtaient à revenir s'installer prendre le thé comme si de rien n'était, et en même temps, la désolation des années qui ont passé imprègne l'atmosphère d'une profonde mélancolie… et de peur. En effet, si Takao adore ces enquêtes, il n'a jamais été serein dans ce genre d'endroits. Toujours sur le qui-vive, chaque bruit lui paraît résonner comme un coup de tonnerre, chaque ombre lui paraît se mouvoir dans ses pas. L'impression d'être un intrus ne le quitte jamais vraiment, et pas seulement parce qu'aux yeux de la loi, il n'est pas censé se trouver là. Même si la maison n'appartient plus à personne, elle a été habitée, et bien souvent, il doit l'avouer, il a l'impression que les lieux qu'il visite le sont encore. Une part de lui croit dur comme fer à ces âmes attachées aux demeures qu'elles ont fréquentées de leur vivant – voire à des entités plus sombres nées des émotions humaines négatives, des êtres modelés par la peur, la colère et la souffrance qui saturé l'atmosphère jusqu'à en imprégner les murs. Il ne sait pas vraiment si c'est dangereux ou non de chercher le contact avec de telles entités, mais Midorima prétend que les divers colifichets qu'ils portent toujours en enquête suffisent à protéger leur intégrité spirituelle, et là encore… c'est lui l'expert. Son domaine d'expertise à lui, c'est le travail de vidéaste. Il a appris sur le tas, mais il s'est révélé efficace et il maîtrise maintenant pleinement toutes les techniques d'un Youtubeur accompli. Ils gagnent même de l'argent avec leur chaîne et leurs sponsors ! Midorima n'en veut pas, mais Takao se refuse à tout garder pour lui et a secrètement ouvert un compte d'épargne où il stocke l'argent dû à son partenaire. En espérant que ça lui soit utile un jour.
Ils ont fait le tour de rez-de-chaussée et avec prudence, ils entreprennent de monter l'escalier qui craque désagréablement sous leurs pieds. Il est bien trop imposant pour qu'on s'y sente à l'aise, et Takao se raidit inconsciemment tandis qu'il se prépare à voir apparaître une silhouette sur le prochain palier. Heureusement – ou pas pour leur enquête – rien de particulier ne se produit et ils arrivent sans encombre au premier étage. Sa lampe se braque sur un long couloir desservant une enfilade de pièces. Les portes closes présentent un aspect aussi menaçant que celles qui sont entrouvertes, laissant deviner d'autres pièces vides pleines des rêves en suspens de leurs anciens occupants. Le silence pèse sur la bâtisse, un silence épais comme les ténèbres, comme s'ils étaient plongés sous la surface de l'eau et avançaient dans les abysses, à l'affût des formes fantomatiques des créatures qui se laissent dériver sur les courants du temps.
Alors qu'ils remontent le couloir, jetant des regards furtifs par les portes entrouvertes, Takao prend conscience du volume de la maison, qu'il va être difficile de couvrir en une seule enquête. Il ne peut qu'espérer que Midorima « sente » davantage certaines zones que d'autres.
« On aurait dû faire une visite de jour pour préparer l'enquête… » se lamente-t-il, trop conscient du couloir vide et obscur, de plus en plus long, qui se déroule dans son dos vulnérable. Sa nuque le picote, et il doit réprimer son envie de se retourner. Et quand il est nerveux, Takao parle. Beaucoup.
« On va jamais avoir le temps de tout faire, faudra revenir, mais j'ai promis une vidéo la semaine prochaine et de toute façon j'ai le contrat avec UFood mais je sais pas si j'aurai le temps de faire la miniature déjà avec le montage ça va me prendre un temps de ouf et j'ai pas le temps j'ai un TP à rendre et… »
Sa logorrhée s'interrompt brusquement tandis que le dos de Midorima fait un accueil hostile à son visage et particulièrement à son nez qui s'écrase contre sa colonne vertébrale. Se massant son arête nasale malmenée, il recule et s'écrie :
« Quoi ?! Qu'est-ce qui se passe ?! Y a un fantôme ?!
— Shhh ! » le réprimande Midorima.
Takao obéit et tend l'oreille – et le cou pour regarder devant son partenaire – mais il ne voit ni n'entend rien. Il patiente dix secondes avant de redemander d'un ton pressant :
« Quoi ?! »
Midorima pousse un léger soupir et finalement se retourne.
« Rien… J'ai cru entendre quelque chose.
— Quel genre de bruit ?! s'affole Takao.
— Je ne suis pas sûr. Continuons. »
Midorima préférera toujours se montrer vague que de faire une affirmation erronée, et ça a le don d'agacer Takao, mais il s'y résigne et se remet à avancer dans le sillage de son partenaire, les sens d'autant plus aux aguets que sa nervosité a grimpé de plusieurs crans. Le K2 de Midorima se tient coi, et pourtant, Takao se sent de plus en plus observé. L'atmosphère de la maison a changé, passant de la langueur mélancolique à la vigilance. On sait qu'ils sont ici. Les murs ont des oreilles, ne dit-on pas ? C'est encore plus vrai dans une maison hantée. Takao peut sentir le poids des pièces au-dessus de leur tête, le vide de celles qui se trouvent sous leurs pieds, un labyrinthe dans lequel ils sont à présent piégés. Il pense au grand escalier et aux silhouettes sur les paliers, il pense au grenier où dorment d'antiques souvenirs, à la cave qu'ils ont laissée de côté pour l'instant et qui recèle on ne sait quels secrets horribles, il pense aux portes entrouvertes sur des visages invisibles qui les surveillent, il pense à toute la maison déployée autour d'eux comme un organisme conscient, scrutateur, trompeusement immobile comme une plante carnivore qui attend le moment propice pour refermer ses mâchoires sur sa proie.
Midorima, évidemment, affiche toujours un calme olympien alors qu'après avoir poussé quelques portes pour examiner ce qui se cache derrière – essentiellement des chambres dotées d'un salon et d'une salle de bain privative – ils retournent au niveau des escaliers pour explorer le deuxième étage. Takao se prend à espérer qu'ils ne visitent pas le grenier. Au pire, il pourra laisser Midorima y aller tout seul, non ? Cependant, son angoisse du grenier disparaît bien vite dans un recoin de son subconscient tandis que dans les escaliers, il lui semble soudain entendre un drôle de bruit. Un tap-tap-tap qui lui évoque aussitôt la scène de L'Exorciste où Reagan descend les escaliers telle une araignée dont l'abdomen ferait face au plafond. Instinctivement, Takao se rapproche de Midorima, et va jusqu'à agripper sa manche. Celui-ci n'en fait que peu de cas, habitué qu'il est à ses montées d'angoisse en exploration, et continue à monter comme s'il n'existait pas, le traînant pratique derrière lui. A-t-il fantasmé ce bruit ? Il n'entend plus rien malgré ses sens aux aguets. De vigilante, la maison est devenue hostile.
« Shin… Je me sens pas bien ici… Me dis pas que ça te fait rien ! C'est toi qui est branché aux énergies de l'au-delà !
— Je ne suis pas 'branché', corrige Midorima. Simplement réceptif.
— Joue pas sur les mots ! Alors, tu ressens un truc oui ou non ? »
Après un silence exaspérant durant lequel Takao s'agrippe d'autant plus obstinément à sa manche, Midorima consent à répondre :
« Oui. L'endroit est chargé. Nul doute que notre enquête portera ses fruits. Je pense qu'il est temps de sortir le Spirit Voice.
— Le quoi ? »
Midorima claque la langue d'un air agacé mais daigne fournir quelques explications :
« C'est un appareil qui détecte les variations des champs électro-magnétiques et les interprète pour choisir des mots à partir d'une bibliothèque virtuelle stockée dans l'appareil, mots qui sont ensuite prononcés par la synthèse vocale intégrée.
— Hein ? Tu veux dire que les fantômes sélectionnent des mots avec leurs petites mains électromagnétiques ?
— Euh… Quelque chose comme ça. »
C'est bien rare de voir Midorima incertain à propos de quelque chose, et selon Takao, ça en dit long sur la fiabilité de ce « Spirit Voice ». Mais loin de lui l'envie de pousser le débat. Il laisse à Midorima le soin de trancher sur la pertinence de leurs différents appareils et à vrai dire, il préfère ne pas trop se questionner. Pas seulement parce que leur chaîne est populaire… Mais parce qu'il n'a pas envie que leurs enquêtes et leur duo prenne fin. La chasse aux fantômes est devenue une activité inhérente de leur quotidien et si Takao n'y croyait plus, il sait que ça lui laisserait un grand vide, et… il aurait moins de raisons de traîner avec Midorima.
Ils sont arrivés au deuxième étage et Takao fouille dans son sac pour trouver le boîtier noir oblong que Midorima appelle Spirit Voice, et le tend à son partenaire d'une main un peu tremblante. Midorima commence alors son interrogatoire des esprits qui sont peut-être à l'écoute, à la manière d'un orateur convaincu que son auditoire lui porte toute son attention.
« Êtes-vous présent avec nous ? » demande-t-il en brandissant l'appareil.
Takao tend l'oreille, osant à peine à bouger un cil.
Silence.
« Est-ce que notre présence vous dérange ? » poursuit Midorima.
Takao se ratatine sur lui-même comme un champignon noir séché, mais l'appareil reste obstinément muet.
« Avez-vous un message à nous transmettre ? interroge encore Midorima, imperturbable.
— Ananas.
— 'Ananas' ?! s'affole Takao. Ça veut dire quoi, ça, ils ont faim ?!
— Hanap.
— Hein ?! Mais c'est quoi ça ?! »
Si les même les fantômes commencent à dérailler, jamais Takao ne parviendra à faire une vidéo correcte avec tous ces galimatias – pour rester dans la thématique des mots obscurs. Cependant, Midorima réplique tranquillement par une définition sortie de son chapeau – ou plutôt de sa tignasse verte présentement hérissée de toiles d'araignées :
« Une grande coupe à boire, le plus souvent en métal et munie d'un couvercle, en usage surtout à l'époque médiévale européenne.
— Mais comment tu sais ça ?! bafouille Takao. Et puis d'abord, elle est pas un peu trop compliquée la bibliothèque de mots de ton truc, là ?!
— Elle est censée s'adapter aux références culturelles diverses et variées de nos interlocuteurs, voyons. Je te rappelle que ceux-ci sont potentiellement d'origines ethniques et religieuses diverses.
— Comme dans les jeux Ubisoft ?
— Non, pour de vrai.
— Ah… »
Un silence s'installe de nouveau tandis qu'ils reportent tous les deux leur attention sur le boîtier noir, suspendus à l'écran vert phosphorescent dans l'attente d'un autre mot.
« Flûte. »
Takao fronce les sourcils, son effroi commençant doucement à se dissiper. Soit les esprits du coin sont farceurs, soit le Spirit Voice ne fonctionne pas.
« Ananas, hanap, flûte… répète Midorima d'un air concentré. Un fruit jaune et sucré, une coupe médiévale, un instrument… Je pense qu'on veut nous mettre sur la piste de l'idée de festin. »
Takao en a la mâchoire qui se décroche. Le rationnel Midorima peut parfois affirmer des raisonnements tellement tirés par les cheveux que Takao ne sait plus trop lequel d'entre eux ne tourne pas rond. Cependant, il n'a pas le temps de s'interroger davantage qu'il entend de nouveau cet horrible tap-tap-tap, qui lui arrache cette fois un cri d'effroi.
« T'as entendu ?!
— Oui. »
Midorima braque sa lampe sur les escaliers, scrutant attentivement les ténèbres. Des frissons tapissent son épiderme, signe indéniable à ses yeux d'une entité paranormale dans les parages. Il n'est pas complètement certain de son analyse sur les mots du Spirit Voice, d'autant qu'il sait l'appareil connu pour ces résultats aléatoires. Mais ses sens de chasseur de fantômes ne le trompent pas : cette maison est bel et bien habitée.
Le tap-tap-tap s'est tu, mais Midorima retient son souffle lorsqu'il entend comme une sorte de gémissement plaintif qui trahit très certainement la présence d'une âme en peine. Il calme d'un geste de la main les gesticulations de son partenaire, et vu que le bruit semble provenir de l'étage du dessous, il décide de s'y rendre en dépit des protestations de Takao.
Et alors qu'ils descendent, il commence à entendre autre chose. Il se fige, essayant d'identifier ce qu'il perçoit, mais ça ne fait aucun doute : ce sont des voix.
« J'crois qu'on n'est pas tous seuls… fait remarquer inutilement Takao. Peut-être d'autres explorateurs ? ajoute-t-il plein d'espoir.
— Nous les aurions entendus auparavant. Et je te rappelle que nous avons disposé des cordes avec des clochettes au rez-de-chaussée pour éviter de nous faire surprendre. Personne ne peut entrer sans que nous en soyons prévenus.
— Alors quoi ? T'es en train de me dire qu'il y a des fantômes qui causent ?
— Exactement », confirme Midorima d'un air sombre.
Les voix s'éteignent et un frisson court dans sa colonne vertébrale. Il peut sentir une drôle d'énergie qui crépite dans l'air. Comme si quelque chose était sur le point de se produire.
« On est actuellement entre le deuxième et le premier étage, chuchote Takao à sa caméra d'un air confidentiel. On a entendu de drôles de bruits, j'espère que le micro les a captés. On vient à peine de commencer l'enquête, c'est totalement dingue ce qui se passe.
— Si tu continues à bavasser les abonnés ne risquent pas d'entendre les voix ! » s'agace Midorima.
Takao marmonne quelque chose du genre « Et encore une intervention à couper au montage », mais Midorima ne lui prête aucune attention.
De retour dans le long couloir du premier étage, ils avancent tout doucement. Le moindre bruit devient un coup sourd, rappelle des pas, des objets qui se déplacent, tout est devenu vivant autour d'eux, paradoxalement dans cette maison qui ressemble davantage à une tombe. Soudain, Takao agrippe de nouveau sa manche et chuchote en faisant visiblement de gros efforts pour ne pas hurler :
« Des yeux ! J'ai vu des yeux ! »
Midorima les a vus aussi. Deux yeux ronds luisants dans le noir, tout au fond du couloir. Alors qu'il fait le geste de braquer sa lampe dans cette direction, un gros « boum » le fait sursauter, et pousser un cri étouffé à Takao. Oubliant les yeux, Midorima balaie frénétiquement les portes de son faisceau lumineux. Ça venait de quelque part sur leur gauche, c'est certain.
Il n'est pas du genre à paniquer. Calme, réservé et rationnel en toutes circonstances. Mais il se passe trop de choses en même temps et il ne contrôle plus la situation. Ce qui lui déplaît souverainement, intensifiant la sensation de malaise qui a monté tout au long de leur exploration.
« Ça venait de cette porte » chuchote Takao en agitant sa lampe pour la désigner.
Midorima prend une grande inspiration. Pour être chasseur de fantômes, il faut une certaine dose de courage, et le moment est venu de prouver qu'il est digne de cette vocation. Il tend la main et la pose lentement sur la poignée avant de la faire pivoter. Puis, il pousse le battant qui s'écarte au ralenti, dévoilant une pièce au plancher usé, presque vide à l'exception d'une imposante cheminée et… De trois paires d'yeux braquées sur lui.
Midorima analyse rapidement la situation. Ce sont de vraies personnes piégées dans le faisceau probablement aveuglant de sa lampe, assises à même le sol, le visage livide. Et ce sont même des personnes qu'il connaît. Cependant, ces dernières ne semblent pas réaliser qu'il n'est pas non plus une apparition.
Aomine bondit pour se cacher dans le dos de Kagami, tandis que celui-ci lève des mains tremblantes en signe de reddition, et quant à Kuroko, il le dévisage avec une expression impénétrable.
« Tetsu, attrape-le ! ordonne Aomine depuis sa cachette.
— Non, t'approche pas, il est peut-être hostile ! » proteste Kagami.
Kuroko se lève et fait quelques pas vers lui, et finalement un éclair de compréhension illumine son regard placide.
« Bonsoir, Midorima-kun. »
Ce dernier soupir et baisse sa lampe, s'apercevant du même coup que son partenaire terrifié s'est enfui dans le couloir.
« Takao, tu peux revenir ! lance-t-il par-dessus son épaule. Ce sont juste trois idiots. » Il pose un regard réprobateur à la planche de ouija posée sur le sol. « Qui jouent à des jeux dangereux, ajoute-t-il d'un ton glacial.
— Et toi, on peut savoir à quoi tu joues ?! l'engueule Aomine en agitant son poing, bien qu'il soit toujours recroquevillé dans le dos de Kagami.
— On ne doit pas invoquer les esprits à la légère, déclare Midorima sans répondre. Quand on se sert d'une planche de ouija, on ouvre des portes qu'on peut parfois ne pas refermer. Sans compter que les entités qui répondent à notre appel ne sont pas toujours bienveillantes. »
Aomine oublie apparemment sa colère initiale pour mieux agripper les épaules de Kagami jusqu'à ce que celui-ci pousse un grognement de douleur.
« Ça veut dire quoi ? Qu'on a invoqué un démon ?!
— J'ignore si vous avez invoqué quoi que ce soit. Il est vrai que j'ai bien entendu quelque ch-
— C'est un démon, c'est un démon ! crie Takao en le bousculant pour se précipiter dans la pièce. C'est obligé ! Ça faisait le même bruit que dans L'Exorciste !
— De quoi ?! » s'exclament Aomine et Kagami en chœur.
Comme si ça prouvait ses dires, Takao brandit le K2 :
« Regardez, toutes les petites lumières clignotent ! Ça veut dire que y a des entités toutes proches ! »
Puis il semble reconnaître les « idiots » évoqués par Midorima et se fend soudain d'un grand sourire :
« Hé, salut ! J'imaginais pas vous trouver dans un endroit pareil.
— C'est Ao qu'a voulu, grimace Kagami.
— C'est Tetsu qu'a eu l'idée ! conteste Aomine. Ça tiendrait qu'à moi, je serais en train de me la couler douce au pieux !
— 'J'ai pas peur, évidemment que je peux faire du spiritisme', cite Kuroko. Jusqu'ici ton comportement n'est pas très probant. »
Takao les laisse se disputer et, professionnel même en pleine terreur, s'adresse à sa caméra :
« On est tombés sur d'autres chasseurs de fantômes, mais ça explique pas le bruit dans les escaliers. Ils ont peut-être bien contacté quelque chose de l'autre monde avec leur ouija… »
Le temps qu'il fasse son petit aparté, la situation semble s'être un peu calmée, et il braque de nouveau sa caméra sur le petit groupe – Aomine, qui le remarque, se rassoit à sa place en prenant l'air cool, comme s'il ne s'était pas caché derrière Kagami quand ils ont fait leur apparition, mais Takao est presque sûr d'avoir capturé ce moment avant qu'il ne prenne la fuite lui-même.
Midorima entame un interrogatoire en règle pour savoir ce que leurs trois amis ont fait exactement, et ce qu'ils ont vu et entendu.
Ils comprennent que le trio est entré dans la maison plus tôt dans la soirée. Ils les ont entendus et c'est pourquoi ils se sont tus et ont éteint toutes les lumières quand Takao et Midorima ont exploré le couloir.
« Aomine a cru que vous étiez des fantômes, explique Kuroko.
— C'est pas vrai ! Mais ça aurait pu être des flics !
— Mais tu es flic, le gronde Kagami en fronçant les sourcils.
— Ou d'autres explorateurs ou des squatteurs mal intentionnés ! continue Aomine en l'ignorant.
— Mais TU ES FLIC ! répète Kagami en secouant la tête. T'as peur des squatteurs au boulot ?
— J'arrête pas les gens dans les maisons hantées, moi, monsieur ! »
Le tigre pousse un soupir et reprend :
« Juste avant que vous débarquiez, on a entendu un gros coup et on s'est dit qu'un esprit nous répondait.
— On l'a entendu aussi ! s'excite Takao.
— Moi, j'suis sûr que c'était Kuroko qui se fichait de nous », marmonne Aomine.
L'attention générale se tourne vers Kuroko, qui maintient un visage placide et innocent.
« Je n'ai rien fait », assure-t-il.
Takao, qui sait que le « fantôme » de la génération des miracles a plus d'un tour dans son sac, doute quelque peu de cette affirmation, mais il clarifiera ce point plus tard.
« Une chose est sûre, c'est pas vous qui avez fait ce drôle de bruit dans l'escalier. Shin dit qu'il a aussi entendu une sorte de gémissement.
— Vous avez certainement invoqué une entité, intervient ce dernier.
— Eh bah quoi, faut faire un exorcisme maintenant ?! J'crois pas que tu sois qualifié, Midorima !
— En effet, acquiesce sombrement l'intéressé. Vous feriez mieux de partir. Nous, nous avons une enquête à boucler. »
Takao ne peut s'empêcher d'éprouver un pincement de fierté : c'est qu'il a la classe, Midorima ! Un véritable chasseur de fantômes, pas comme cette flippette d'Aomine !
« Ouais, on a un boulot à faire ! » approuve-t-il en se rengorgeant.
Les deux fauves, eux, se renfrognent et regardent Kuroko d'un air interrogatif. Ce dernier acquiesce :
« Nous allons vous laisser travailler. Je crois que nous avons eu notre compte d'émotions fortes.
— Et débarrassez-vous de ça, ordonne Midorima en désignant la planche de ouija du menton. Ce n'est pas pour les amateurs. »
Aomine marmonne dans sa barbe et laisse Kagami la prendre sous le bras – lui, hors de question qu'il touche à ça. Le trio quitte la pièce et Midorima tient à les accompagner jusqu'à la sortie pour s'assurer qu'il ne risque pas de les revoir.
Une fois leurs amis hors de vue, il se détend. Ce n'était qu'un contretemps, se rassure-t-il. La véritable enquête commence maintenant. Après tout, il y a bien eu des phénomènes que la présence des trois énergumènes ne peut pas expliquer… Cependant, il déteste être interrompu de la sorte, ça nuit à sa concentration et rompt sa connexion spirituelle aux lieux. En somme, il faut tout recommencer.
Takao et lui s'isolent dans une chambre au fond du couloir au premier étage et s'assoient à même le sol pour marquer une petite pause. Pendant que son coéquipier fait le plein de nutriments liquides, Midorima redresse le dos et inspire lentement, cherchant à atteindre un état méditatif. Il écoute les bruits ténus du manoir sans chercher à les identifier, il les constate seulement, tout comme il note les sensations qui le traversent, le froid, la faim… l'agacement en entendant Takao engloutir sa bouteille. Mais peu à peu, son pouls ralentit et la sérénité revient clarifier son esprit.
Il pratique la méditation depuis un jeune âge, et il faut dire qu'il en a eu bien besoin pour traverser sa scolarité. Le monde est un endroit trop agité pour lui, et rempli de personnes bruyantes et excitées à tout propos. Midorima, lui, déteste brasser de l'air, et préfère rester concentré sur ses objectifs. Certains lui reprochent de prendre les choses au sérieux, mais ça lui est égal. Il sait ce qu'il veut et ne perd pas son temps, et à ses yeux, il s'agit plutôt d'une qualité.
Il rouvre les yeux, calmé. Il regarde autour de lui la pièce où pénètre l'air de la nuit par un carreau cassé. La moisissure corrompt les rideaux autrefois majestueux et le lit qui comporte encore ses draps d'origine, donnant l'étrange impression que quelqu'un s'apprête à venir se coucher. La brise fait trembler les toiles d'araignées désertées qui s'accrochent encore aux meubles, mais rien d'autre ne bouge dans la maison. Même Takao est calme, concentré sur la première analyse des enregistrements pour voir si rien ne leur a échappé. Le K2, posé entre eux, demeure muet, ses lumières éteintes indiquant qu'il n'a rien détecté. Et soudain, Midorima réalise que c'est trop calme. De son expérience, un silence si profond n'annonce jamais rien de bon. De nouveau, ses sens se mettent en alerte et son regard se tourne instinctivement vers la porte, qu'ils ont à peine laissée entrouverte. Et alors qu'il tend l'oreille, il lui semble entendre du mouvement dans le couloir. C'est léger, à peine perceptible, mais… Il lève une main pour avertir son partenaire. Celui-ci redresse la tête et écoute, les yeux plissés, puis sa bouche s'ouvre sur un « O » de surprise. Tous les deux fixent la porte, osant à peine respirer. C'est alors qu'un grognement bas et sourd émerge des ténèbres en provenance du couloir. Takao hoquète et se rapproche de lui. Quand la porte commence lentement à pivoter, il lui attrape la main et Midorima ne songe même pas à protester. C'est le moment de vérité.
De son autre main, Takao a la présence d'esprit de brandir sa caméra. Quoi qu'il se cache derrière cette porte, il le capturera en vidéo. Comme ça, il prouvera au monde entier que les fantômes existent et que Midorima a raison même si les gens le traitent d'excentrique superstitieux. Et puis, leur vidéo deviendra virale et ils auront plein de sous et ils pourront faire tout ce qu'ils voudront et… Takao agrippe plus fort la main de son partenaire tandis qu'il croit deviner une silhouette dans les ténèbres de l'entrebâillement. Gardant sa caméra la plus stable possible, Takao jette un coup d'œil à Midorima. Il voit sa pomme d'Adam jouer tandis qu'il déglutit difficilement, et réalise avec un frisson d'angoisse qu'il a tout aussi peur que lui. Cependant, bizarrement, ce constat lui donne une soudaine bouffée de courage.
« Quoi que ce soit derrière cette porte, ça ne nous aura pas », affirme-t-il dans un chuchotement un peu tremblant.
Et au beau milieu de sa terreur, une émotion décalée et inattendue vient le bousculer, alors que la main de Midorima se met soudain à serrer la sienne.
« Arrête de me pousser !
— Mais j'y peux rien ! Y a des ronces qui me piquent le cul ! »
Aomine grogne et consent à s'écarter un peu pour Kagami. C'est vrai qu'il n'est pas facile de dissimuler deux géants dans un jardin en friches. Kuroko s'en sort un peu mieux, d'autant qu'il est aidé par son talent naturel à se fondre dans n'importe quel décor. Tous les trois sont planqués dans un taillis un peu trop épineux au goût des fauves, à observer la fenêtre éclairée du premier étage en attendant que quelque chose se passe.
« On va rester combien de temps plantés là ? s'impatiente Aomine.
— Le temps qu'il faudra, répond platement Kuroko.
— J'en reviens pas qu'ils nous aient virés, marmonne Kagami.
— Ouais, tout ça pour leur émission à la noix ! approuve la panthère.
— En même temps, on a peut-être quand même vraiment invoqué un truc avec la ouija alors je préfère être là…
— À te geler le cul dans les ronces ? Et après c'est moi le froussard !
— Fais pas genre ! Toi aussi tu préfères être là ! »
Kagami bouscule de nouveau le brun qui perd l'équilibre et se retrouve les quatre fers en l'air dans un tapis épineux.
« Ah ça, tu vas me le payer Bakagami ! »
L'intéressé ne peut s'empêcher de rigoler, sous le regard impassible de Kuroko, quand soudain des hurlements à glacer le sang interrompent leurs chamailleries.
« C'est terminé », constate Kuroko.
Et en effet, quelques minutes plus tard, deux silhouettes sortent de la maison et traversent le jardin en courant sans se retourner. Il patiente encore quelques instants, puis une ombre de sourire se dessine sur ses lèvres.
« Le voilà. »
Kagami prend ses distances tandis qu'une petite silhouette gambade vers eux en aboyant joyeusement.
« J'arrive pas à croire qu'ils aient eu peur de Nigou », commente Aomine d'un air écœuré.
Kagami proteste que c'est tout à fait normal, mais le brun ne l'écoute pas, tandis que Kuroko accueille son compagnon d'une étreinte affectueuse. Ils n'ont pas pu faire du spiritisme en sa présence car le tigre n'arrêtait pas de s'agiter, alors Kuroko l'a laissé explorer le manoir à sa guise. Mais il était hors de question de repartir sans lui !
« En tout cas, ils vont avoir une drôle de surprise quand ils regarderont leurs enregistrements », s'amuse-t-il en flattant son chien.
Quelques jours plus tard
« Les gens vont jamais nous croire. »
Takao, maussade, fixe son écran d'ordinateur. Dans la panique, il a bougé, et son stabilisateur ne fait pas non plus des miracles. On aperçoit une silhouette noire et floue dans l'encadrement de la porte. Elle est haute comme un humain et si on regarde bien, en a même vaguement la forme.
« Ils vont dire que c'est du fake », ajoute-t-il en grimaçant.
— C'est très étrange, constate Midorima à ses côtés en se caressant le menton. Nous n'avons rien vécu de paranormal de toute la soirée. Tout pouvait s'expliquer par la présence d'Aomine, Kuroko et Kagami, et celle de Nigou. Tout, sauf ça. »
Le vert observe fasciné la forme humanoïde qu'il devine à l'écran. Ils ont passé une soirée frustrante et il n'aurait jamais cru qu'ils reviendraient avec quelque chose de solide. Après avoir été attaqués, ou du moins surpris par cette entité, ils ont filé sans demander leur reste. Ils ont croisé Nigou plus loin dans le couloir, le poil hérissé comme s'il avait lui aussi perçu la présence qui les avait terrorisés.
« Quoi qu'il en soit, ces phénomènes appellent une autre enquête.
— Tu veux vraiment retourner là-dedans ? s'étonne Takao. Et si c'était un démon ?
— Les démons ne me font pas peur. »
Takao lui répliquerait bien que ce n'était pas l'impression qu'il donnait l'autre soir, mais ce serait mesquin : quand Midorima affiche ce genre de regard déterminé, c'est qu'il compte aller au bout. De toute façon, son partenaire ne prononce jamais des paroles en l'air.
« Alors, elles sont pas inutiles que ça mes caméras, hein ?! » s'exclame-t-il en sentant sa bonne humeur lui revenir.
Midorima se tourne vers lui et l'observe d'un air pensif, comme s'il jugeait de sa propre utilité, et pas seulement de celle de ses caméras.
« En effet, concède-t-il. Je me trompais. »
Quand le vert dit ce genre de chose, c'est comme quand il pleut sous un ciel bleu : improbable et magnifique.
Takao lui offre un sourire rayonnant. Démon ou pas, ce truc noir lui a bien rendu service, et il n'est pas du genre à passer à côté d'une opportunité. Savoir rebondir et faire preuve d'optimisme, c'est son moteur dans la vie. Il hoche la tête et annonce avec une détermination enthousiaste :
« Je suis prêt à repartir à la chasse aux fantômes ! »
