Bon allez, il est temps que tout ce mois passé à souffrir dans la peau d'une femme ait des conséquences pour nos deux loustics ;) Il nous reste quelques chapitres pour apprécier ça !

Bonne lecture !

Chapitre 24

Leur arrivée à Saint Bart dans le labo de Molly ne passa pas inaperçue. Dès l'instant où Molly distingua Sherlock, elle poussa un cri si perçant que toutes les pièces alentours avaient dû l'entendre. Fort heureusement, on avait tendance à reléguer la jeune femme au sous-sol, et son labo était à côté de la morgue, les seuls témoins de son hurlement furent donc des cadavres. Cela dit, c'était si fort que ça aurait pu réveiller un mort, et être le début d'un bon film d'horreur.

— Salut, Molly, s'amusa Sherlock.

La jeune femme se mit à bégayer, bouche ouverte, tentant de produire un son, et John comprit qu'il n'était pas le seul à être affecté de reconnaître le timbre spécifique de Sherlock.

— Espèce d'idiot ! invectiva-t-elle le médecin. Tu aurais pu me le dire ?

— Où aurait été l'amusement, dans ce cas ? sourit-il. Par contre, j'ai vraiment des analyses à te demander, ajouta-t-il en lui tendance les échantillons.

Molly les prit machinalement, incapable de lâcher du regard Sherlock, qui ne se départissait pas de son petit sourire arrogant.

— Les siennes, j'imagine ?

John hocha la tête.

— On veut être sûrs que tout va bien.

Molly acquiesça. Elle comprenait le sentiment.

— Comment ça s'est produit ? demanda-t-elle.

Après un bref regard l'un à l'autre, John s'éclaircit la gorge et lui raconta, dans l'ordre chronologique des faits tels qu'ils s'étaient produits, et pas qu'ils les avaient appris : légère fièvre avant d'aller se coucher, décès de Mrs Afaldo dans la nuit, réveil pour apprendre ledit décès, poussée de fièvre violente au matin alors même que Sherlock était déjà redevenu un homme, surveillance accrue durant plusieurs heures et voilà où ils en étaient, Sherlock frais comme un gardon qui souriait, tout à sa joie d'avoir récupéré son corps. Cela ne prit que quelques minutes. Au fond, ils ne savaient rien. Molly hocha la tête tout le long de l'exposé, sans interrompre John. Elle n'avait pas davantage d'explications à apporter.

— Tu l'as examiné ? demanda-t-elle.

— Autant que lorsqu'il a changé la première fois, confirma John. Tout RAS.

Ce qui voulait dire qu'il avait fait en sorte de ne jamais voir son meilleur ami entièrement nu, ni dans un corps, ni dans l'autre. Il avait déjà eu l'occasion de voir Sherlock nu, avant la Chute, mais jamais depuis, et encore moins depuis son changement.

— Eh bien... bon retour parmi nous ! lui dit Molly avec un immense sourire. C'est bon de te revoir. Tu as l'air plus heureux ainsi.

La légiste n'en avait rien eu à faire, de l'apparence de Sherlock, il restait son ami. Une part d'elle continuerait sans doute toujours d'être amoureuse de lui, comme un souvenir. Elle ne lui en voulait pas, ou plus. Elle ne voulait plus être avec lui. Elle gardait simplement le souvenir de ces sentiments en elle, comme un élément du passé, qu'elle ne voulait pas voir se concrétiser dans l'avenir. L'absence du détective, deux ans durant, lui avait permis de réaliser ça, surtout quand elle avait compris qu'elle était la seule personne (en dehors de Mycroft) à savoir qu'il était en vie, mais que pour autant, la seule chose qui avait de l'intérêt pour Sherlock, outre le challenge intellectuel de la mission, c'était de rentrer pour retrouver John. Elle ne l'avait jamais dit, à personne, et n'en avait jamais reparlé à Sherlock non plus, mais durant l'exil du détective, elle avait épisodiquement eu de ses nouvelles. Mais il n'appelait pas pour parler de lui, ou pour prendre de ses nouvelles à elle, et encore moins par nostalgie de sa vie passée et pour garder un lien. Il appelait pour savoir si John allait bien. Molly avait appris à faire son deuil, et elle était heureuse de leur relation aujourd'hui, et de s'être rapprochée de John durant cette période. Le médecin était son ami, Sherlock aussi, et c'était parfait.

Ainsi, elle n'avait pas eu à se poser de questions sur l'apparence de Sherlock. Il était son ami, point barre. Il le serait resté même avec un corps différent. Mais le sentiment de confiance en lui, de charme, d'arrogance, de bonheur pur qui irradiait de sa personne lui faisait clairement dire qu'il était mieux ainsi. Beaucoup plus lui-même.

— Je le suis, reconnut Sherlock. Je me sens mieux ainsi. Mais je voulais te dire...

Il hésita, se racla la gorge. Molly ouvrit grand ses oreilles.

— Merci, Molly. Je ne suis pas sûr que j'aurais aussi bien vécu cette période, sans toi. Tu m'as vraiment aidé à appréhender toutes ces... évolutions, et je t'en suis reconnaissant. Et je serai pour toujours admiratif de ton courage à porter un soutien-gorge tous les jours.

John et Molly le regardèrent, abasourdis. Sherlock qui remerciait, c'était une première. Il n'avait pas seulement l'air terriblement sincère, il l'était.

— La chance que tu as Molly ! s'exclama John pour dédramatiser l'ambiance trop sérieuse qui s'était abattu sur le labo. Moi j'ai jamais eu le droit à ses remerciements ! Veinarde, je suis jaloux !

Molly en rit aussitôt, John l'accompagna, et Sherlock sourit. Il savait très bien que le médecin n'était pas sérieux. John n'avait pas besoin des mots pour savoir les remerciements qui nourrissaient chaque action de Sherlock à son égard.


Leur vie redevint normale, comme si le mois qui venait de s'écouler avait été une parenthèse. John prévint Lestrade que Sherlock était redevenu comme avant, et son ami envoya en réponse une myriade de messages et de smileys surpris. Il était toujours en arrêt, décrété par son médecin, mais allait mieux. Il reprendrait le travail très bientôt.

Molly passa les voir avec les résultats d'analyse quelques vingt-quatre heures plus tard. Tout allait bien.

— Exactement au niveau habituel, précisa-t-elle. Celui d'avant le changement.

Ils accueillirent la nouvelle avec joie.

Mrs Hudson, Greg et Molly, qui avaient accepté le changement de Sherlock sans sourciller, firent rigoureusement de même pour son retour à la normale. Sherlock irradiait d'un bonheur surprenant, et avait une faim insatiable d'enquêtes. Il en résolvait certaines de la maison, se lançait à corps perdu dans d'autres, John sur les talons.

Cinq jours après leur retour à la normale, en revenant d'une journée d'investigations, John et Sherlock ne furent pas surpris de découvrir Mycroft, installé dans le fauteuil de son frère, comme si c'était tout à fait normal.

Ses yeux clairs balayèrent son frère de haut en bas, avant de fixer son regard dans le sien.

— J'aurais eu un dossier à te confier, petit frère, si tu avais du temps ?

Mycroft se déplaçait rarement en personne pour les affaires mineures, il envoyait des sbires. Les deux amis n'avaient pas besoin de se concerter pour savoir qu'il s'agissait d'un prétexte.

— Bien sûr, grand frère, quel plaisir de te rendre service, répliqua sarcastiquement Sherlock.

Mycroft ne s'attarda pas, leur laissa un dossier. Un cas classique pour Sherlock, les personnes concernées étaient simplement haut placées ou sous le coup d'un programme de protection qui nécessitaient que la police ne s'en mêle pas.

Après son départ, Sherlock et John ne commentèrent pas spécialement sa visite. Il allait de soi qu'il avait su tout ce qui était arrivé, et avait voulu venir voir de ses propres yeux que son frère se portait bien. Pour une fois dans sa vie, il semblait cependant faire preuve de suffisamment de prévenance pour ne rien dire. Sherlock avança diverses hypothèses pour l'expliquer, de son goût pour le travestissement quand il était à la fac (d'après ses dires, il avait interprété un rôle féminin dans une pièce de théâtre, une fois. John n'appelait pas ça un goût pour le travestissement, mais Sherlock avait un talent certain pour l'exagération) à sa sensibilité sur la question du corps, ayant été boulimique (John ne lui fit pas remarquer qu'il n'avait aucune preuve de ça, n'ayant pas l'envie de se disputer). En tout état de cause, il n'évoqua pas la seule option viable aux yeux de John : l'amour que l'aîné des Holmes ressentait pour son cadet, et le respect qu'il avait pour lui. Sherlock refusait d'en entendre parler.

De manière générale, ils ne parlèrent que peu du mois qui venait de s'écouler. Sherlock, parfois, s'émerveillait de choses futiles inhérentes à sa condition d'homme, et il avait eu une longue conversation avec Molly sur la douleur qu'avaient provoquée ses règles. Il y avait survécu, principalement parce qu'il était habitué à dénier son corps, repousser ses besoins, gérer les choses différemment, compartimenter son cerveau et sa douleur. Mais il trouvait absolument aberrant que toutes les femmes soient ainsi. Qu'elles arrivent simplement à marcher et traverser les pièces, les gens et les journées sans montrer le moindre sentiment de douleur ou d'inconfort. Molly avait haussé les épaules.

— Ce n'est pas comme si on avait le choix, en fait, avait-elle indiqué. Et toutes les femmes n'ont pas forcément mal, ça dépend. On est toutes différentes.

Sous son apparente décontraction, elle semblait tout de même plutôt ravie que Sherlock reconnaisse sa condition de femme. John devait reconnaître que lui aussi, il avait beaucoup appris et réfléchi, durant ce mois. Il se demandait parfois si c'était vraiment la vieille Mrs Afaldo qui avait provoqué ça, et pourquoi. Ils n'auraient jamais la réponse. John s'était rendu à l'enterrement, retrouvant la famille qu'il connaissait déjà, une nouvelle fois frappée par le chagrin. Sherlock n'avait pas souhaité l'accompagner. Le geste n'avait apporté aucune explication à John, mais l'avait inexplicablement apaisé.


À vrai dire, tout semblait s'être apaisé en lui. Ce n'était pas seulement le mois surréaliste qu'ils avaient vécu qu'ils mettaient derrière eux, c'était les deux années et demie d'avant. John se souvenait de son chagrin, sa colère, sa douleur, ses craintes, sa fureur, mais il ne les ressentait pas.

— Je sors prendre un verre avec Mike, avait-il annoncé un soir.

— Dois-je venir avec toi ? avait proposé Sherlock.

John avait secoué la tête. Il n'en éprouvait plus le besoin de garder Sherlock dans son champ de vision à tout instant. Il ne craignait plus d'en revenir aux jours où il était mort et où Baker Street était vide. Ils avaient dû affronter ça, et John en avait guéri.

— Sois là quand je reviendrai, c'est tout, avait-il demandé.

Il leur restait quelques failles, mais tout allait mieux. Sherlock exsudait le bonheur, l'intelligence et la joie. Lui était heureux de voir son colocataire ainsi, comme avant. Avant l'absence, avant le retour. Il n'y avait aucune raison que les choses changent ou se passent mal, puisqu'ils étaient heureux.

Il n'y avait aucune raison qu'il écoute les voix pernicieuses qui grandissaient en lui. Il ne voulait pas y penser.

Ainsi, quand Greg, enfin rétabli, lui proposa une soirée au pub, il sauta sur l'occasion. Il avait besoin de se changer les idées, comme il l'expliqua à Molly qui prenait de leurs nouvelles. La voix de la jeune femme se fit soupçonneuse, et un instant plus tard, elle s'invitait à leur soirée entre mecs, prévue le soir-même. Il n'essaya même pas de s'y opposer. Il ne pouvait rien faire face à Molly.

Lestrade, en entrant dans le bar où il avait rendez-vous avec John, fut surpris de l'apercevoir avec Molly. Il savait que ces deux-là étaient amis, et des sorties à trois pour changer les idées de John quand ils croyaient Sherlock mort, ils en avaient fait. Mais récemment, ce n'était pas le cas.

Il fit un détour par le bar pour récupérer une pinte à la pression, puis rejoignit ses amis à la table.

— Ah, enfin ! le salua Molly avec enthousiasme.

— Salut ! C'est quoi cette cellule de crise ? On a une réunion d'urgence ? Il se passe quoi ?

La bière de Molly était à peine entamée, celle de John à moitié vide. D'un regard entendu, Molly lui fit comprendre que c'est elle qui avait fait boire le médecin. Il était toujours plus enclin à parler avec quelques degrés d'alcool dans le sang, et c'était ainsi plus efficace pour savoir ce qui n'allait pas, et pouvoir s'occuper du problème, le rassurer ou le consoler.

— John attendait que tu arrives pour me le dire ! s'exclama Molly. Greg est là, maintenant, tu arrêtes de nous inquiéter et tu nous expliques ?

Dans la bouche de n'importe qui d'autre, cela aurait sonné directif et agressif. Molly avait ce don pour dire ce genre de choses avec douceur et gentillesse.

— C'est rien de grave, marmonna John. C'est juste...

Il fit tourner son verre entre ses mains, et Greg prit une grande rasade de sa propre boisson. Il savait d'expérience que si John se mettait à faire des ronds-de-jambe, le faire parler pouvait prendre des plombes.

— Qu'est-ce que Sherlock a encore fait ? demanda-t-il, nettement moins patient que Molly.

— Pourquoi ce serait Sherlock ? répliqua John.

— C'est toujours Sherlock, nota Molly.

John ne répondit rien. Il savait que son amie avait raison.

— Il a rien fait, finit-il par dire lentement, les yeux baissés. C'est moi qui ai un problème.

Ils avançaient.

— Lequel ? demanda Greg.

John prit une longue gorgée de sa bière, faisant brusquement descendre le niveau. Généralement le signe qu'il était prêt à parler, et qu'il voulait simplement prendre un peu de courage liquide. Ce qui était absurde, puisque l'alcool qu'il venait d'ingurgiter ne ferait pas effet dans son sang immédiatement, mais c'était pour le principe. Et de toute manière, ce n'était pas avec une pinte à 5 degrés qu'il allait rouler sous la table ou être incapable de se contrôler. C'était psychologique plus qu'autre chose.

— Vous savez ce qui lui est arrivé, reprit John. Et qu'il est redevenu...

Il hésita, refusant de prononcer le mot normal. Être un homme n'était pas plus normal ou anormal que d'être une femme.

— ... comme avant, préféra-t-il.

— Oui. On était là ces dernières semaines. Et alors ?

Molly fit un geste discret à Greg pour lui intimer d'être moins directif. Il ne fallait pas brusquer John.

— Sauf que depuis... c'est bizarre. Y'a un truc bizarre. Enfin moi. J'ai un truc bizarre.

— Il va falloir que tu développes davantage, indiqua doucement Molly en posant une main affectueuse sur le bras de John, en guise de soutien.

Le médecin soupira profondément, et ferma brièvement les yeux. Quand il les rouvrit, il se mit à parler, ouvrant les vannes à toutes les confidences.

— Quand Sherlock est mort... enfin, quand je l'ai cru mort. Je crois que j'ai réalisé que... j'avais des sentiments, pour lui. Je veux dire, je sais que j'ai passé du temps à le nier et tout, et la plupart du temps, bordel, il m'énerve et je le déteste, mais il était mon meilleur ami et... la douleur de sa perte, ça m'a fait réaliser que c'était pas normal. Ce que je ressentais. C'était simplement plus fort qu'un coloc, qu'un ami. Mais... il était mort. Je me disais que j'avais pas besoin de gérer ça, ces sentiments. J'avais pas besoin de m'interroger dessus, je pouvais simplement admettre que je l'avais aimé, aimé vraiment, et c'est tout. J'avais pas besoin d'y réfléchir, parce que de toute manière, c'était fini. Je pouvais juste garder son souvenir avec moi. Mais ensuite... il est revenu.

John, perdu dans ses confidences, ne vit pas le regard surpris qu'échangèrent ses deux amis. De tous les aveux que John aurait pu leur faire, celui-là était le plus exceptionnel. Pas parce qu'il doutait de la sincérité des sentiments de John pour le détective, mais parce qu'ils avaient sincèrement cru que le médecin ne l'admettrait jamais, même à lui-même !

— Il est revenu, poursuivit John, et au début, j'étais juste en colère. Tellement en colère d'avoir souffert pour rien que ça éclipsait le reste. Je sais que je lui ai pardonné, qu'on a recommencé comme avant, mais j'avais toujours de la colère contre lui. J'en ai toujours, je crois. Puis on a repris nos marques, et tout s'est dilué dans la routine et l'habitude. Peut-être que j'étais lâche, aussi. Que j'avais pas envie d'y réfléchir, que c'était plus simple de faire comme si de rien n'était. Et puis... il a changé de... sexe, et là, c'est vraiment devenu compliqué. Parce que... je me suis rendu compte que physiquement...

John marqua une pause, et s'empourpra.

— Oh John, soupira Greg. Tu t'es rendu compte que tu bandais pour le corps de femme de Sherlock ? demanda-t-il frontalement, au grand dam de Molly qui leva les yeux au ciel.

Mais, à la grande surprise, John ne réagit pas mal à la vulgarité de son ami.

— Non. Au contraire, en fait. Enfin si, bien sûr. Mais le truc, c'est que rien n'a changé. Même maintenant je...

Il se racla la gorge, avant de poursuivre.

— J'ai des sentiments pour lui, oui, je crois en avoir toujours eus. Mais je réalise que, quelle que soit l'apparence de son corps, j'ai aussi du désir physique pour lui. Toujours.

Vaguement abasourdis, Molly et Greg restèrent un instant sans voix, tandis que John ne relevait pas les yeux, les gardant fixés sur la table, ses mains, sa bière.

— Et... demanda Molly avec douceur. Où est le problème ?

Ce n'était, de toute évidence, pas la question qu'aurait posé Greg, qui voyait très bien où était le problème, lui.

— Tu veux dire, en dehors du fait que c'est un putain de sociopathe qui n'en aura jamais rien à faire ? demanda John amèrement.

Un bref instant, Molly fut tentée de le gifler, mais la main de Greg se posa sur la sienne pour l'en empêcher. John, pourtant, savait les sentiments que Molly avait eus pour le détective et qu'il ne les lui avait jamais retournés. Parler de lui en ces termes en présence de la légiste était injurieux.

— John, si tu penses sincèrement ce que tu viens de dire, tu es un connard, et tu le sais ! répliqua Greg durement. Sherlock n'est pas plus sociopathe que toi ou moi, et si tu penses une seule seconde qu'il ne t'aime pas, tu te fourvoies totalement. Et ça aussi, tu le sais. Je conçois que se faire passer pour mort et te faire souffrir pendant deux ans est une drôle de manière de te le prouver, mais c'était la sienne. Ce n'est pas ça, ton problème. Sinon, tu te serais arrêté à tes sentiments pour lui. Sauf que tu as rajouté le désir physique, et c'est ça le souci !

John marmonna un truc inintelligible, prouvant par la même que Greg avait raison.

— Encore une fois, reprit Molly, je ne vois PAS où est le souci !

— T'as raté le mémo comme quoi j'étais pas gay, Molly ? demanda John avec plus d'aigreur dans sa voix qu'il n'aurait dû. C'était facile d'être amoureux de lui quand il était mort, je n'avais rien à gérer. Même quand il est revenu, j'aurais pu l'accepter, mais là c'est... Je ne sais pas, c'est tout d'un coup, et ça remets en cause beaucoup de ch...

Il n'alla jamais au bout de sa phrase. Molly le coupa, furieuse.

— Mais pour l'amour du ciel, c'est quoi votre problème avec votre sexualité, à la fin ? Depuis quand il faut être gay pour coucher avec un mec ? s'exclama-t-elle, plus agacée que jamais.

John et Greg ne l'avaient jamais vue ainsi. Elle, si douce et calme, même quand elle s'énervait, avait le visage déformé par la rage et la colère.

— Ou bi, reconnut Greg. Mais...

Lui non plus ne put continuer sa phrase.

— Mais non, ce n'est pas ce que je voulais dire ! reprit Molly, toujours en colère. Ce que je veux dire c'est qu'on s'en fout totalement, enfin ! Vous les mecs, vous avez un vrai problème dans l'établissement de votre sexualité et de vos préférences, putain !

Elle ne jurait jamais. Les deux hommes la regardaient, choqués, bouches ouvertes et yeux ronds.

— T'as aimé les femmes toute ta vie, eh bien parfait, ce n'est pas avoir du désir pour UN mec qui change ta sexualité ! Colle toi l'étiquette de bi si ça t'amuse, si ça t'aide à te sentir mieux, à accepter, mais le fait que nous ne sommes pas forcément linéaires et figés ! Nous ne choisissons pas notre sexualité, et si ça évolue avec le temps et les rencontres, QUELLE IMPORTANCE ?

— Molly, tu hurles, murmura John.

La moitié du bar avait les yeux rivés sur eux. Ils n'entendaient pas forcément distinctement ce que racontait la jeune femme, mais ils les regardaient bizarrement.

— Ce que je veux dire, c'est que te bloquer dans ce que tu pourrais avoir avec Sherlock pour la simple bonne raison que tu as toujours baisé des vagins, c'est une connerie ! poursuivit Molly, toujours furibonde mais baissant la voix. T'es un mec hétéro, en position dominante dans une relation sexuelle impliquant un autre homme, en quoi ce serait différent d'avec une femme, hein ?

Greg et John ne surent pas vraiment répondre, trop choqués d'entendre le vocabulaire cru de la jeune femme, qu'ils ne connaissaient pas sous ce jour-là.

— Ben oui ! Sodomiser une femme ou un homme, ça change quoi, hein ? Si t'es l'actif ! C'est la position la plus facile à adopter pour vous, ça ne remet pas en cause ta virilité ou toutes les conneries que tu pourrais avoir en tête ! Le seul problème, il est dans ta tête ! Et quand tu l'auras dépassé, tu pourras même envisager de te faire prendre et découvrir pourquoi une large partie de la planète adore ça ! Non mais !

Molly les regarda, et soupira profondément.

— Les mecs, si je viens de vous traumatiser à vie rien qu'en parlant...

— Non... déglutit difficilement John. Enfin... si, peut-être un peu, mais ce n'est pas ce que tu dis qui me choque. C'est que ça soit toi qui le dises.

Greg hocha la tête, se réfugiant dans sa bière pour ne pas avoir à dire quoi que ce soit, et en espérant que l'alcool lui fasse passer les images variées qui se généraient dans son esprit sans son consentement. Il n'avait pas spécialement envie d'imaginer Molly, leur amie, douce et gentille, dans des trucs beaucoup trop sales.

— Parce que je suis une femme ? demanda la légiste avec humeur, prête à repartir dans une nouvelle diatribe.

— Non. Parce que c'est toi, Molly. Je ne pensais même pas que tu pouvais tenir de tels propos. Ou utiliser de tels mots.

La jeune femme se mordit les lèvres.

— Je ne sais pas comment je dois le prendre. Je t'engueule de me coller une étiquette de petite chose fragile, ou bien je suis flattée d'avoir toujours réussi à être polie en votre présence ?

John haussa les épaules.

— Prends-le comme un compliment. Ça n'a rien à voir avec ta condition de femme ou le fait qu'on te trouve fragile, au contraire. Je ne t'ai jamais crue fragile ou incapable de te défendre, loin de là, mais je ne me doutais pas que tu avais tout ça en toi !

Elle sourit, vaguement gênée, pas entièrement convaincue que ce n'était pas un peu vexant au fond, mais acceptant de ne pas revenir sur la question.

— Du coup, tu vas faire quoi ? demanda Molly.

Greg n'avait toujours pas réussi à prononcer un mot, mais secoua vivement la tête pour montrer qu'il approuvait la question.

— À quel propos ? demanda le médecin ingénument.

— C'était la pire tentative de diversion de tous les temps, commenta Molly. À propos de Sherlock, bien sûr.

John soupira, et détourna le regard de nouveau.

— Je ne sais pas.

— John, l'équation est simple, non ? reprit doucement la jeune femme. Tu aimes Sherlock. Tu le désires physiquement, et je t'assure que cela ne remet rien en cause ton identité sexuelle, il y a parfois des gens qui nous attirent sans aucune autre explication que le fait d'être eux, Sherlock est totalement de ceux-là. C'est comme additionner deux et deux.

— Non, répliqua le médecin. Tu oublies l'autre partie de l'équation : Sherlock lui-même.

— Ça franchement, osa dire Greg, c'est vraiment une mauvaise excuse. Sherlock est dingue de toi depuis toujours.

— Vous délirez, marmonna John.

— Absolument pas, s'outra Molly.

— Je suis du côté de Molly sur ce coup, reprit le DI. Sherlock ne sait sans doute absolument pas reconnaître ses propres sentiments, parce que sa manière de les gérer est parfois tellement...

Il ne trouva pas le bon qualificatif, et secoua la tête, et ça voulait dire beaucoup de choses, que ses deux amis comprirent parfaitement.

— Mais il s'est fait passer mort pour toi, il a imploré ton pardon, supporté ta colère, souffre profondément du fait que tu aies été blessé par son absence, tu es la seule personne qu'il tolère dans son entourage, il vit avec toi, et a ce putain de problème avec l'espace vital qu'il n'a qu'avec toi !

— Quoi ? s'insurgea John. Non !

— Oh si ! rajouta Molly. Tu ne t'en rends même pas compte ! Sherlock déteste qu'on empiète sur son espace vital, il n'aime pas qu'on le touche, qu'on s'approche de lui. Il peut le faire à dessein aux autres, pour obtenir quelque chose d'eux, pour les manipuler, mais ça reste une manœuvre consciente et maîtrisée. Avec toi, c'est différent. Il passe son temps à graviter autour de toi, et est toujours beaucoup plus proche que nécessaire !

— C'est clair ! reprit Greg. Et tu ne t'en rends même pas compte. Il est là, proche de toi, dans une attitude désespérée d'avoir un contact avec toi, ce dont il n'a même pas conscience, d'ailleurs. Et si toi aussi tu t'aveugles à ce point, vous êtes carrément pas sortis de l'auberge !

Les deux amis s'esclaffèrent devant le visage abasourdi de John, qui cherchait dans sa mémoire le comportement de Sherlock. Il prenait grand soin de ne pas le toucher, la plupart du temps, parce qu'il savait que le détective n'aimait pas ça. Mais quand il avait eu un corps de femme, ils avaient eu des contacts physiques plus fréquents, pas grand-chose. Qui avaient continué. Naturellement.

— Oh mon Dieu, gémit John. On est foutus.

Molly et Greg ricanaient encore.

— Je dirais pas ça, objectivement, s'amusa la légiste. Si t'arrives à dépasser ton foutu problème de machiste homophobe à la petite semaine...

Elle lui jeta un coup d'œil amusé et narquois.

— ... et que tu agis, tu peux tout gagner. Une place dans sa vie, dans son cœur, et dans son lit. Y'a des gens qui tueraient pour avoir le droit de connaître ce que tu as avec Sherlock, tu sais ? Cet amour qui transcende tout, survit même à la mort, l'absence, au genre...

Sa voix se fit plus rêveuse, et John préféra changer de sujet de taquinerie et prendre Molly pour cible plutôt que lui.

— Ben alors, Molly, toujours en train de rêver au prince charmant et au happily ever after ?

Elle s'empourpra, redevenant leur Molly qu'ils connaissaient bien, et ils explosèrent de rire tous les trois, faisant trinquer leurs verres de bières.


Prochain chapitre le Me 22/11 !

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