Note de l'autrice: J'ai enfin terminé le dernier chapitre. Je ne m'excuserai jamais assez d'avoir pris tant de temps à poster, et à tout finir. Je vous présente mes plus sincères excuses.
Quoi qu'il en soit, j'espère que vous apprécierez cette fin que vous avez tant attendu *se tape la tête sur son bureau*. Merci à tous ceux qui m'ont laissé un commentaire, qui ont suivi cette fic, ou, plus surprenant encore, qui m'ont suivie, moi. Ça signifie tant pour moi. Vraiment, merci.
Bon, j'arrête de vous embêter et vous laisse à votre lecture. Savourez bien, et, une fois encore, merci.
Chapitre 4 :
La voiture ne démarrait pas.
Tobias et Tiberius avaient, tous deux, passé des heures à tenter de la réparer. Sherlock, armé de tout le savoir-faire en mécanique qu'il put déterrer de son palais mental, et Mycroft, avec au bout des doigts le moyen de contacter directement les meilleurs mécaniciens de sa Majesté, s'étaient essayés, eux aussi, à insuffler la vie à ce vieux tacot.
Malheureusement, aucun d'entre eux n'avait réussi.
Tante Scarlett, à bord de son propre véhicule, raccompagnait grand-maman à la gare de Paris, afin que celle-ci puisse retourner à Bruges par le train de midi, et ne reviendrait pas avant un certain temps. Tous les autres, eux, étaient déjà partis.
— Appelons simplement un taxi, proposa Mycroft après avoir contacté, pour la cinquième fois, le pilote de leur jet afin de reporter une fois de plus leur décollage d'une heure.
— D'ici ? hoqueta Tobias, comme si Mycroft avait perdu l'esprit. Cela va vous coûter une petite fortune.
— J'ai les moyens de payer, assura Mycroft qui commençait déjà à chercher des compagnies de taxi sur son téléphone.
Du moins jusqu'à ce que Tiberius le lui arrache des mains, en plissant les yeux avec un air de reproche.
— C'est hors de question, Mycroft, annonça-t-il.
— Nous avons promis de vous conduire jusque là-bas, et nous le ferons, surenchérit Tobias. Ou, du moins, nous ferons en sorte que vous arriviez à destination, c'est la moindre des choses.
Mycroft soupira.
— Ce n'est pas un problème, je vous assure–
— Mycroft ! interrompit sèchement Sherlock. Ils ne se laisseront pas décourager par un refus. Alors cesse de discuter et laisse-les trouver une solution cela nous fait perdre encore plus de temps et j'ai du travail qui m'attend cet après-midi, à Londres.
L'aîné des Holmes hésita quelques secondes avant de hocher la tête à contre cœur. Souriant poliment, il répondit :
— Bien sûr, vous avez raison. Mes excuses.
Les visages potelés de leurs oncles se fendirent en deux sourires identiques, et après leur avoir assuré maintes fois, avec ferveur et solennité, que tout serait réglé en un rien de temps, les deux hommes s'en allèrent passer des coups de fils, rappelant ainsi à chacune de leurs connaissances qu'il était temps de rendre service à leur tour.
Mycroft laissa échapper un nouveau soupir.
— Nous devrions peut-être entamer la route à pied, murmura-t-il.
Sherlock eut un sourire en coin.
— Cela requiert de l'exercice, tu sais, rappela-t-il à son aîné.
Celui-ci, avec mépris, afficha un sourire bon enfant.
Tout semble être de retour à la normale, pensa Sherlock tandis qu'ils commençaient à servir le petit-déjeuner, composé d'un reste de pâtisseries à l'air écœurant.
Mycroft ne semblait plus sur le point de fondre en larmes, ce qui se trouvait être un soulagement, car Sherlock ignorait comment il réagirait s'il se retrouvait une fois de plus confronté cela. C'était quelque chose qui l'avait toujours dérangé et ce depuis son enfance, de voir Mycroft pleurer. Voir s'effondrer son frère, qui, malgré tous ses défauts, était devenu, d'une certaine manière, son pilier et sa force, était quelque chose d'absolument inacceptable.
Le cadet des Holmes secoua brutalement la tête. Il valait mieux ne pas penser à cela.
Outre l'absence de larmes, et à l'exception près de ses sursauts occasionnels lorsque l'on élevait la voix ou que l'on s'approchait trop de lui, ainsi que ses moments d'égarement épisodiques, Mycroft semblait vraiment être à nouveau lui-même.
Mais Sherlock ignorait toujours l'identité de son agresseur.
Et il n'était toujours pas convaincu par la théorie de John. Cela se tenait, oui, si ce n'est de façon assez abstraite, mais il ne serait pas le premier à atteindre une conclusion absurde après que les faits, excessivement déformés, se soient mis à passer pour des preuves. En bref, Sherlock n'avait aucun moyen de savoir si les choses s'étaient véritablement passées ainsi.
Tout ce qu'il savait de son frère allait à l'encontre de cette théorie.
Mycroft était fort, probablement l'une des personnes les plus fortes que Sherlock n'ait jamais connu (bien qu'il ne le lui dirait jamais). L'imaginer être battu et terrifié… Cela ne correspondait pas à l'homme qu'il connaissait, ni même à l'adolescent qu'il avait connu, celui qui avait affronté ses harceleurs et lui avait appris à supporter le poids de sa différence (retombée inévitable pour des gens de leur intelligence). Ce n'était tout simplement pas logique.
Et pourtant, malgré tout cela, quelque chose ne cessait de le tracasser. Il se souvint de Mycroft suppliant d'être pardonné après avoir mouillé son lit, de ses réactions disproportionnées face à des choses toutes simples, comme le fait de courir dans la maison, de ne pas s'asseoir ou se tenir droit... mais cela ne prouvait rien.
Oui, Père avait peut-être été quelqu'un de strict, mais cela ne signifiait pas forcément qu'il y avait eu maltraitance. Certes, Mycroft avait quatorze ans lors de cette histoire de pipi au lit. Évidemment que cela l'avait humilié mais... mais, il avait toujours aimé tout dramatiser.
De plus, d'après Mycroft, c'est Père qui lui avait tout appris de la science de la déduction. Un homme ne maltraitait pas son fils pour, ensuite, prendre le temps de lui enseigner son art.
— Sherlock ?
L'interpellé leva des yeux papillonnants et lança un regard noir à son frère, assis en face de lui.
— Pardon ? répondit-il.
Mycroft leva les yeux au ciel avant de tendre la main, soupirant :
— J'ai dit : veux-tu bien me passer le beurre, s'il-te-plaît ?
Le cadet s'exécuta sans un mot, ce qui fit froncer les sourcils à Mycroft.
— Est-ce que tout va bien ? demanda ce dernier tandis qu'il étalait du beurre sur sa tranche de banana bread. Tu te montres bien distrait.
Sherlock fronça à son tour les sourcils.
Oserait-il demander ? Il n'obtiendrait pas de réponse franche, bien évidemment, mais les non-dits lui permettraient peut-être de déduire quelque chose.
Sauf qu'il s'agissait de Mycroft. Il ne laisserait rien transpirer et, par la suite, serait tout le temps sur ses gardes. Il valait mieux attendre. Feindre de ne rien savoir et relever tout ce que son frère ne prenait pas la peine de cacher à son public « inexistant ».
— Sherlock ?
Oui, il ferait ça.
Un rictus au bout des lèvres, Sherlock s'adossa contre sa chaise et fit face à son frère.
— Rien de bien inquiétant, Mycroft, déclara-t-il d'une voix traînante. Je te l'ai dit, j'ai des choses à faire cet après-midi. Un client des plus prometteurs a demandé à me voir pour discuter d'une future belle-sœur vindicative ainsi que d'une collection de photographies gênantes datant de l'université.
Mycroft lui rendit son rictus, et répliqua avec un petit rire :
— Très intéressant. Essaye de ne pas tomber amoureux du maître-chanteur cette fois-ci, veux-tu ?
Sherlock pâlit.
— Nous ne faisons que respecter l'intelligence de l'autre–
— C'est ainsi qu'on appelle cela de nos jours ?
— Oh, occupe-toi de ton gâteau.
Ricanant, Mycroft se remit à pianoter sur son BlackBerry, sans daigner donner réponse.
Ils passèrent la demi-heure suivante assis dans une sorte de calme silencieux ; Sherlock à envoyer des messages irrités (en bref, des plaintes) à John et Lestrade tandis que Mycroft commençait lentement à transformer la moitié de la cuisine en une sorte de bureau de travail improvisé, avec gâteau en prime.
— L'endroit rêvé pour toi, je dirais, s'était moqué Sherlock.
Ce calme silencieux se vit interrompu de manière spectaculaire par leurs oncles qui, une seconde avant que l'horloge ne sonne dix heures, déboulèrent dans la pièce en hurlant bruyamment leur réussite.
— Nous avons enfin trouvé quelqu'un ! s'écria vivement Tobias.
— On vous avait dit qu'on trouverait, gloussa Tiberius en se servant une tasse du café préparé par Mycroft. Dire que vous doutiez de nous.
— Jamais, mon oncle, assura celui-ci d'une voix douce, un sourire poli aux lèvres. Alors, qui devons-nous remercier ? Autre que vous deux, bien évidemment.
— Tu ne le croiras jamais ! s'amusa Tobias en échangeant un regard complice avec son partenaire.
— Oh, je pense que si, répondit Mycroft, quelque chose... d'éteint dans la voix.
Sherlock le regarda, et fronça les sourcils. Son frère s'était complètement figé, assis raide et droit dans sa chaise alors qu'il s'y appuyait confortablement un peu plus tôt. Sherlock, qui n'accordait pas beaucoup d'importance à son instinct, fut frappé par l'inconfort émanant par vagues, et de façon tangible, de son frère (bien que son visage n'en trahit rien, comme toujours).
Tiberius gloussa.
— Eh bien, mon garçon, votre père sera là dans moins d'une heure, dit-il en assénant à Mycroft une claque sonore sur l'épaule (qui se tendit davantage, même s'il fut assez discret pour n'être remarqué que par Sherlock).
Celui-ci s'aperçut d'ailleurs que les jointures des mains de son frère, qu'il avait jointes sur ses genoux, blanchissaient.
— Il était sur le point de s'en aller lui aussi, s'écria Tobias en fouillant les placards à la recherche de nourriture supplémentaire.
Mycroft afficha un sourire crispé, ce qui causa à Sherlock de froncer un peu plus les sourcils.
— Quelle chance. Je m'en vais en informer les pilotes, ils seront absolument ravis, répondit-il avant de quitter la table avec hâte et de sortir de la pièce.
Le regard suspect, Sherlock se leva également, prêt à le suivre, mais se fit happer par ses oncles avant même d'avoir pu atteindre la porte, puis ramener de force à la table.
— Je ne crois pas, non. Tu n'es pas en condition de louper le petit-déjeuner.
— C'est le repas le plus important de la journée, tu sais ? ajouta Tiberius.
— T'es-tu vu ? Tu n'as que la peau sur les os.
— Ça doit briser le cœur de ta mère de te voir ainsi.
Cinq minutes plus tard, Mycroft reparut, annonçant dans l'encadrement de la porte, tout prêt à repartir :
— Je devrais monter chercher nos sacs. Je ne serais pas long.
— Certainement pas, l'arrêta Tobias. Toi aussi, tu dois manger. Tu es presque aussi maigre que ton frère.
— Oh, je n'irais pas jusque-là, répondit Mycroft en riant, sur le point de s'enfuir à nouveau.
Son oncle l'attrapa par dessous le bras et le tira jusqu'à la table.
— Rien que la peau sur les os, tous les deux !
Il lui déposa ensuite, avec force, un muffin de taille inquiétante dans les mains.
— Allez, mange.
— Je ne peux pas, lui assura Mycroft, un sourire crispé aux lèvres.
Tobias le força à s'asseoir.
— Et pourquoi pas ? lui demanda Tiberius d'une voix forte (et l'expression de Sherlock se fit plus suspicieuse encore lorsque Mycroft tressaillit légèrement).
— Eh bien, voyez-vous, je suis en plein régime et–
— Quoi ? Balivernes !
— Un régime ? Mais pour perdre quoi ?
Sherlock ne les écoutait pas et cherchait plutôt à trouver des preuves qui discréditeraient la théorie de John.
D'accord, les mains de Mycroft tremblaient, mais cela pouvait être dû à n'importe quoi : la fatigue, le stress dû aux événements de la veille, trop de café. Quoiqu'en y repensant, ses mains n'avaient pas tremblé de toute la matinée, pas jusqu'à ce que le nom de leur père ne soit mentionné.
Quoi d'autre ?
Oui, il avait passé un coup de fil. À qui, il l'ignorait, même s'il ne voyait pas pour quelle raison son frère appellerait quelqu'un d'autre que les pilotes (il envoyait des e-mails quand cela concernait son bureau, comme il l'avait fait ce matin). Il avait donc réellement quitté la pièce pour cette raison.
Mis à part cela, il avait remis sa chemise dans son pantalon, mis une cravate et un veston, et... Seigneur, il avait changé ses chaussures pour une paire plus brillante. Sherlock s'efforça de ne pas lever les yeux au ciel.
Le plus triste, c'était que cela n'avait pas grand-chose d'anormal ; Mycroft était connu pour toujours changer de costume avant de sortir de chez lui, même si, lorsque cela arrivait, c'était parce qu'il essayait d'impressionner quelqu'un. Ici ne se trouvait que de la famille autour de laquelle il se sentait assez à l'aise pour se balader en simple chemise.
Étant donné que la seule présence nouvelle était celle de leur père, il était logique de penser que Mycroft avait opté pour une tenue plus formelle à cause de lui. Cela ne plaisait pas à Sherlock.
Mais encore une fois, il savait déjà que tous deux ne s'entendaient pas, cela ne faisait donc pas un argument de poids.
Il devait y avoir autre chose, pour sûr. Ah. Intéressant.
Ses épaules, ainsi que le col de sa chemise blanche, étaient couverts de gouttes d'eau. Son veston ne semblait pas mouillé, il fallait donc en conclure que ces gouttes étaient apparues avant qu'il ne l'enfile.
Peut-être avait-il passé son peigne sous l'eau afin de ramener ses cheveux en arrière ? Mais... ses cheveux étaient visiblement secs... et non-gominés. Il y avait, par contre, quelques tâches d'humidité sous son menton, sur les bords de son cou et dans le pavillon de ses oreilles.
Sherlock fut interloqué. Il ne faisait pas si chaud, donc, Mycroft ne s'était pas rincé pour se rafraîchir. Il n'avait également montré aucun signe d'épuisement durant la matinée, et de toute façon, il avait probablement bu assez de thé et de café pour faire s'envoler toute fatigue qu'il lui aurait fallu cacher. Il mangeait assez proprement, donc aucun besoin pour lui de se laver le visage. Peut-être n'y avait-il aucune raison ? La seule idée qui vint à l'esprit de Sherlock fut qu'il l'ait fait dans le but d'interrompre un flot de pensée trop important.
Mycroft était nerveux. À l'instant même où l'on annonça la venue de leur père pour les raccompagner, ou plutôt, à la seconde même où Mycroft avait compris qui viendrait, son comportement avait changé. Il était redevenu le même que durant la veillée funèbre. La matinée durant, il s'était plutôt comporté comme à son habitude, mais désormais, il tressaillait et sursautait. Il était tendu et évitait tout contact physique (chose difficile à éviter en présence de Tobias ou de Tiberius Vernet, et plus encore lorsqu'ils étaient ensemble).
Sherlock réfléchit, la mine sombre.
Cela faisait deux fois qu'il voyait Mycroft faire preuve d'une nervosité inhabituelle, et chaque fois, il avait suffi que l'on mentionne l'arrivée imminente de leur père.
Un sentiment désagréable l'envahit, comme si une boule se formait dans son ventre ; la théorie de John lui paraissait un peu plus crédible chaque seconde passant tandis que son propre raisonnement perdait tout fondement.
— C'est vraiment gentil de sa part, fit poliment remarquer Mycroft en lançant un sourire aux deux hommes qui, assis à sa gauche et sa droite, l'observaient.
— On vous a bien dit que ça vous ferait plaisir ! répondit Tobias en riant à gorge déployée.
Une fois de plus, Tiberius claqua fortement l'épaule de Mycroft (cette fois, celui-ci sauta littéralement de sa chaise et Tiberius s'excusa, pensant qu'il avait touché un de ses bleus).
— Effectivement, confirma Mycroft un sourire contraint aux lèvres. Eh bien, je vais aller m'occuper des sacs.
Et, réussissant à passer entre leurs deux oncles (qui étaient assez imposants), il quitta la pièce sans rien ajouter.
Aucun des faits ne confirmaient la théorie de John, mais ils ne l'invalidaient pas non plus. C'était inquiétant.
Pour résoudre cette énigme, Sherlock se promit de faire plus attention lorsque père et fils se retrouveraient ensemble.
oOoOo
Sherlock n'avait jamais mis les pieds dans un hôpital avant aujourd'hui. Enfin, dans un vrai hôpital, car le cabinet du médecin qui se trouvait en ville ne comptait pas, même si on le qualifiait comme tel.
Il aurait dû en être tout excité, ou manifester un minimum d'intérêt. Il ne leur restait plus que trois mètres à parcourir jusqu'à l'ascenseur, et il avait déjà aperçu une personne se faire remettre sous intraveineuse, une autre en pleine séance de physiothérapie et une autre vomir sur une infirmière (qui, il devait bien l'admettre, le surprit en prenant la chose avec calme et élégance).
Malgré tout cela, il ne se sentait ni fébrile, ni en proie à la fascination. Non, il était terrifié.
Il allait voir Mycroft pour la première fois depuis trois jours. Trois jours après l'avoir presque assassiné durant le dîner (non, ce n'était pas un meurtre, mais un homicide involontaire. Il n'avait pas voulu lui faire ça... jamais il n'aurait imaginé–).
Et si Mycroft le détestait ?
Cela ne devrait pas avoir d'importance pour lui, il haïssait Mycroft, après tout.
Mais lorsqu'il imaginait Mycroft le détester lui, le détester pour de vrai... cela lui laissait un goût amer dans la bouche, et un sentiment bizarre le prenait aux tripes.
— Viens, mon cœur, murmura Maman avec un sourire rassurant.
Sherlock se mordit la lèvre, mais la suivit docilement.
Elle pressa sa main et lui chuchota « Tout va bien, mon ange. »
Sherlock écarquilla les yeux lorsqu'il comprit que, sous la panique, il avait resserré sa main autour de la sienne.
Rougissant, il la relâcha et lança d'un ton mordant :
— Je sais que tout va bien !
Maman soupira.
— C'est normal d'avoir peur–
— Je n'ai pas peur !
Il lui jeta un regard noir puis, mettant les mains dans les poches avec mauvaise humeur, se mit à fixer le sol.
Maman secoua la tête, tendit la main et la passa dans ses cheveux bouclés. C'était un geste qui avait toujours détendu Sherlock. Elle lui donna un coup de coude.
— Dans ce cas allons-y, mon chéri. Allons trouver Mycroft, d'accord ?
— Si ça te fait plaisir, répondit Sherlock en haussant les épaules. Je m'en fiche.
Maman haussa un sourcil, mais n'eut pas le temps de le réprimander, car un homme taillé comme une armoire à glace sortit d'un bureau dont la porte était ouverte. Il avait un stéthoscope autour du cou, et un grand sourire s'étalait sur son visage noir.
— Ah, Mademoiselle Vernet, je pensais bien avoir reconnu votre voix, dit-il d'une voix lente, grave et apaisante.
— Docteur King, le salua Maman en lui serrant la main. Nous étions justement sur le point d'aller voir Mycroft. Voici mon plus jeune fils. Dis bonjour, Sherlock.
Celui-ci se renfrogna et se colla à sa mère. Il préféra fixer le docteur d'un regard calculateur.
Maman poussa un nouveau soupir.
— Il est un peu timide.
— Pas du tout ! s'écria l'accusé.
— Juste mal élevé, dans ce cas, rectifia Maman avec un soupir exagéré et en levant les yeux au ciel. Mes excuses.
Docteur King éclata de rire.
— Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle Vernet. Pour ce qui est des mauvaises manières, ce petit bonhomme a bien du chemin à parcourir avant de parvenir à me choquer.
— Vous voulez parier ?
— Silence, Sherlock. Aviez-vous quelque chose à me dire, Docteur ?
— Oui, en fait. Vous voulez bien venir dans mon bureau deux petites secondes ?
— Bien sûr, répondit Maman en jetant un œil à Sherlock. Mon cœur, tu veux bien aller t'asseoir un moment à l'accueil, près des infirmières ? Le docteur a dit que ce ne serait pas long.
— Mais j'ai pas envie d–
— Sherlock. Tout de suite.
— Très bien.
Il traversa le hall d'un pas lourd puis se laissa tomber sur une chaise en plastique, la mine boudeuse.
Sans lui accorder d'autre regard, Maman s'empressa de suivre le médecin qui s'était engagé dans un couloir adjacent.
S'écrasant un peu plus dans sa chaise, Sherlock soupira. Leur entretien allait prendre des siècles, il le sentait. Il n'y avait rien d'intéressant chez les infirmières, qui ne faisaient que parler de la liaison entre Melissa et Tom, du service d'oncologie (les deux concernés étaient visiblement persuadés d'être assez discrets, alors qu'en fait, tout le monde semblait au courant).
Complètement avachi, Sherlock grogna et se mit à battre des jambes.
Qu'est-ce que le docteur King avait à dire à Maman ? Elle devait sûrement déjà savoir ce qui n'allait pas avec Mycroft. Peut-être la condition de son frère avait-elle changée ? Pourtant, le médecin n'avait pas paru très inquiet, donc cela ne devait pas être si grave. Sauf que les médecins sont formés pour ne pas paniquer dans ce genre de situation, n'est-ce pas ? Ils sont habitués à donner des mauvaises nouvelles, ils le font tout le temps.
Impossible pour Sherlock de déduire quoique ce soit avec si peu d'éléments il lui en fallait plus.
Il jeta un œil au comptoir.
Une des infirmières, Trudy, était en train de ranger un tas de feuilles.
— Ils sont vraiment trop mignons, se mit-elle à glousser. Lorsqu'ils ne s'éclipsent pas dans la réserve, ils s'envoient des regards de braise d'un bout à l'autre de la salle. Il fait même en sorte de prendre le même bus qu'elle. C'est vraiment adorable.
Une de ses collègues pressa ses doigts contre sa poitrine et soupira longuement.
— Ah, l'amour à ses débuts.
Un sourire malicieux aux lèvres, Sherlock quitta discrètement sa chaise.
Aucune des infirmières ne remarquerait sa disparition avant un moment. Et encore, peut-être n'avaient-elles pas du tout remarqué sa présence (après tout, il ne s'était pas manifesté).
Il longea le long couloir gris-blanc sur la pointe des pieds. Après être passé devant quatre portes, il trouva le bureau d'un certain docteur C. King.
La porte était ouverte, il put donc entendre la voix grave du médecin :
— …sommes un peu inquiets car l'infection, qui a atteint ses poumons, s'est développée très vite. Vous dites qu'il est malade depuis une semaine, et peut-être même plus, c'est bien ça ?
— Oui, répondit Maman d'une voix anxieuse. Enfin, je pense.
— Ce n'est pas grave si vous n'en êtes pas sûre, mademoiselle Vernet. Il faut bien plus de temps à la maladie pour se développer, en tout cas pour un enfant de l'âge de votre fils. En temps normal, nous l'aurions déjà renvoyé chez lui après lui avoir donné des antibiotiques.
— En temps normal ?
Le grognement sinistre du médecin fit chanceler Sherlock.
— Oui. J'ai enfin réussi à mettre la main sur son dossier médical. Saviez-vous qu'il a déjà été hospitalisé trois autres fois durant les quatre dernières années ?
Maman hoqueta.
— Je ne savais même pas qu'il avait un passif médical. Il n'a que quatorze ans. Comment est-ce possible ?
— Ne n'en savons rien non plus, avoua King. Nous lui avons fait passer des tests afin de voir s'il y serait génétiquement prédisposé, mais rien n'est bien concluant pour le moment. En revanche, nous avons repéré des traces de cicatrisation sur ses poumons.
— Oh, Seign–
— Ce n'est donc pas la première fois qu'il souffre de cette infection. Mademoiselle Vernet ? Je peux vous laisser seule un moment si vous le voulez.
— Non, non, c'est gentil à vous, le remercia Maman d'une voix faible. Mais je veux savoir.
Sherlock, lui, n'était pas sûr de vouloir. Son cœur tapait dans sa poitrine, et sa tête lui tournait. La situation de Mycroft semblait très sérieuse. Il n'était vraiment pas sûr de vouloir savoir à quel point–
Non, ne soit pas stupide, Sherlock. Il faut que tu saches.
— J'ai essayé de lui parler, reprit le docteur. Afin de savoir pourquoi il n'a rien dit lorsque les premiers symptômes se sont manifestés. Il devrait être capable de les reconnaître pourtant.
Maman soupira.
— J'ai essayé, moi aussi, avoua-t-elle. Mais chaque fois, il disait qu'il ne voulait pas causer de problèmes.
Un nouveau grognement de la part du docteur King.
— Oui, il m'a répondu la même chose. Mais peu importe, car rejeter tout soins médicaux aussi longtemps qu'il l'a fait, surtout lorsqu'on connaît ses antécédents, a permis à la maladie d'empirer bien plus qu'elle ne l'aurait dû. Je ne dis pas ça pour vous faire peur, mademoiselle Vernet.
— Je comprends, répondit Maman, attristée.
Les battements de cœur de Sherlock s'accélèrent davantage. Pourquoi était-elle si triste ?
— C'est très sérieux, une pneumonie, lui expliqua le docteur King. Ce n'est pas une maladie à prendre à la légère. Certes, elle n'est plus aussi meurtrière qu'avant, mais l'état de Mycroft est très grave. Pour être honnête, il est très probable qu'il en meure–
Sherlock eut l'impression de sentir son cœur s'arrêter.
oOoOo
Sherlock avait pour règle d'être indifférent à toute personne qu'il rencontrait. Ce n'est pas qu'il détestait les gens. Il préférait tout simplement les aborder comme il aborderait une scène de crime : avec clairvoyance et des sens aiguisés. Faire autrement était, de son avis, aussi stupide qu'impardonnable (et conduisait toujours à des situations embarrassantes).
Pourtant, à la seconde même où Siger Holmes sortit de sa Rolls Royce de luxe et posa ses chaussures italiennes sur l'allée recouverte de galets, le rictus déplaisant qui déformait son visage rouge et bouffi inspira à Sherlock une haine si intense qu'il s'en inquiéta.
Il ne comprenait pas comment ses oncles avaient pu comparer cet homme à son frère. Siger Holmes ne ressemblait en rien à Mycroft.
Si Mycroft était grand, Siger était gigantesque. Plus que ça, c'était une armoire à glace. On ne pouvait pas dire qu'il était en surpoids, mais il avait quand même un ventre assez visible, ce qui indiquait une vie sédentaire ainsi qu'un goût pour la bonne chère et l'alcool (et s'il fallait se fier à l'haleine du vieil homme, aujourd'hui, c'était whisky). Bref, il était bien plus grand, bien plus large et bien plus musclé que Mycroft ne le serait jamais.
Ses traits étaient plus durs et ses yeux plus gris (si Sherlock était du genre poétique, il aurait jugé ce regard d'infiniment plus glacial). Sa bouche, plus grande, semblait figée en une grimace de mécontentement et ne s'animait que pour se déformer un peu plus.
Vraiment, comparé à cet homme, Mycroft paraissait doux et aimable (ce qui en disait long).
Sherlock, bien sûr, fit en sorte de ne pas laisser son dégoût paraître. Il n'avait qu'un seul et unique objectif en cette matinée : il lui fallait déterminer si leur père avait attaqué Mycroft la veille, et s'il l'avait maltraité dans son enfance. Les gens tendaient à être plus difficile à déchiffrer lorsqu'ils étaient en colère, et Sherlock avait besoin de plus de preuves.
Par conséquent, lorsque Tobias fit joyeusement signe à leur père de venir les rejoindre, Sherlock décida de ne rien dire. Il afficha un sourire et se força à le conserver.
Mycroft s'était enfui dès l'arrêt de la voiture, annonçant qu'il allait récupérer leurs affaires. Ce n'était pas quelque chose qu'il aurait fait d'ordinaire, car leur famille considérait cela malpoli. Sherlock s'empressa de le noter : si son frère avait quitté la pièce, c'était probablement dans le but de retarder le plus possible le moment où il aurait à faire face à leur père.
Siger, qui ne semblait pas plus excité que Sherlock par cette idée de retrouvailles larmoyantes entre père et fils, lui serra quand même la main et, histoire de satisfaire leur deux témoins fleurs bleus, lui posa rapidement deux trois questions (présence d'esprit qu'apprécia Sherlock).
Pendant ce temps-là, Mycroft, qui avait récupéré leurs valises, aida le chauffeur à les mettre dans le coffre, s'entendit avec ce dernier quant à leur destination et la route qui y mènerait, s'excusa du dérangement occasionné, demanda s'il pouvait aider en quoique ce soit, insista que cela ne le dérangerait pas, et, lorsqu'il lui fut impossible de trouver autre excuse, les rejoignit à contrecœur dans ce moment touchant passé en famille.
Sans attendre, Sherlock envoya ses deux oncles à la recherche de son ordinateur portable, prétendant l'avoir oublié dans sa chambre (le dit ordinateur reposait en fait tranquillement dans sa valise). Cela faisait deux distractions de moins.
— Et voilà le fils prodige qui s'en revient, se moqua Siger avec un rictus encore plus prononcé.
— Père, salua poliment Mycroft en lui présentant une main (toujours un peu tremblante).
Siger toisa le membre offert, dédaigneux, puis de détourna afin de récupérer son téléphone portable.
Mycroft laissa sa main retomber mollement.
Sherlock, quant à lui, fronça les sourcils.
C'était le genre d'affront que son frère ne pouvait supporter en silence. Pourtant il restait là, figé, à attendre que leur père lui épargne un regard.
Il paraissait extrêmement tendu, bien plus que l'époque où Sherlock se droguait à la cocaïne, ce qui n'était pas peu dire. Sans compter qu'il avait fait en sorte de retarder toute interaction avec l'homme...
Cela ne suffisait peut-être pas à confirmer les soupçons de John, mais si Sherlock devait se montrer honnête envers lui-même, rien ne les dissipait non plus.
Ces deux-là entretenaient une relation bien plus malsaine que ce qu'avait imaginé Sherlock, c'était l'évidence même. Peu importait les efforts que faisait Mycroft à se montrer courtois, leur père s'en moquait ouvertement, allant jusqu'à adopter un comportement grossier. Il n'en fallu pas plus à Sherlock pour se sentir en droit de le détester.
Impossible pour le moment de savoir s'il était violent.
D'ailleurs, que ferait Sherlock s'il s'avérait que son frère s'était fait maltraiter ? Il n'arrivait pas à se l'imaginer la chose lui avait toujours semblé si impossible que jamais cela n'avait effleuré son esprit.
Que faisaient les gens ordinaires dans ce genre de situation ?
Un nouveau sifflement désapprobateur de la part de leur père le sortit de ses pensées.
Siger ne fixait plus son Blackberry, mais s'était tourné vers Mycroft, le regard mauvais.
— Qu'est-il arrivé à ton visage ?
Surpris, Mycroft s'exclama :
— Pardon ?
— Ton visage, mon garçon, Qu'est-ce qui l'a mis dans cet état ? répéta Siger d'un ton sec.
Il élevait un de ses sourcils broussailleux, en attente d'une réponse, et Sherlock fronça les siens, suspicieux.
Chaque fois qu'un membre de la famille lui avait demandé ce qui lui était arrivé, Mycroft avait répondu sans hésitation. Pourquoi donc la question de son père semblait-elle le surprendre à ce point ?
Élevant davantage son sourcil, Siger reprit brusquement la parole, grognant :
— Eh bien ?
Une fois de plus, Sherlock vit son frère se refermer soudainement avant de se racler la gorge et de conter sa dégradante mésaventure, le tout saupoudré de sourires diplomatiques.
— Tu es tombé, cingla Siger.
Mycroft s'interrompit, s'éclaircit de nouveau la voix et répondit avec prudence que « oui », avant d'afficher un des sourires les plus faux que Sherlock n'avait jamais vu sur son visage.
Leur père fixa longuement Mycroft, jusqu'à ce que les lèvres de celui-ci se relâchent peu à peu. Puis il renifla encore, méprisant, avant de faire demi-tour et de s'éloigner sans adresser un mot de plus à ses deux fils.
Mycroft cessa finalement de sourire.
Sherlock n'était pas satisfait. Cela ne l'avait mené à rien.
— Il a toujours été comme ça ? demanda-t-il à son frère.
Cela parut faire rire Mycroft, mais avec amertume.
— Et ça, c'est lorsqu'il est de bonne humeur, plaisanta Mycroft.
Le ton était badin, mais dans ses yeux brillait une haine profonde. Les bras croisés sur sa poitrine, Sherlock annonça promptement :
— Je me demande bien ce que maman a pu lui trouver.
Mycroft rit à nouveau, mais il sembla bien plus amusé cette fois-ci.
— Moi aussi, marmonna-t-il en secouant la tête.
Sherlock fit face à son frère il était temps de mettre les points sur les i. À part confirmer ce qu'il savait déjà, il n'avait pas appris grand-chose en les observant.
— Pourquoi est-ce qu'il t'effraie tant ?
Il pensait surprendre son frère avec cette question, suffisamment pour qu'il lui réponde inconsciemment. Mais cela ne fonctionna pas.
— Il ne m'effraie pas, affirma calmement Mycroft. Il me fatigue, plutôt. C'est un homme ennuyeux, et la route à parcourir jusqu'à l'aérodrome est longue. Je me passerais bien de la parcourir avec lui, dans un espace confiné, alors qu'il est de mauvaise humeur.
— Je ne suis pas stupide, Mycroft.
— Je n'ai jamais insinué que tu l'étais.
— Tu as peur de lui.
Mycroft éclata de rire.
— Je t'assure que non, lui dit-il. Nous partageons un passé, lui et moi, petit frère. C'est tout. Toi et moi avons aussi un pass–
— Peu importe notre passé, je ne te terrifie pas, moi, contredit Sherlock.
— C'est ce que tu crois.
— Arrête ça, persifla Sherlock. Je suis sérieux.
— Ce qui change de d'habitude, c'est agréable.
— La. Ferme. Mycroft ! éclata Sherlock. Tu essayes de détourner mon attention. Je ne suis pas–
— Stupide, je sais, mima Mycroft d'une voix traînante en levant les yeux au ciel. Il n'y a pas de sujet duquel détourner ton attention, petit frère. Alors oublions ça, d'accord ?
Sherlock, les sourcils froncés, se prépara à ouvrir la bouche afin de rétorquer (avec quel phrasé, il l'ignorait) qu'il ne laissait pas tomber, et que le manque de coopération de Mycroft, bien qu'il l'ennuyât, ne l'arrêterait pas, mais il fut coupé par l'entrée fracassante de Tiberius et Tobias dans la pièce les deux hommes n'avaient pas retrouvé l'ordinateur de Sherlock, soi-disant oublié.
Avant que ce dernier n'ait pu renvoyer ses deux oncles fouiller ailleurs, Mycroft prétendit avoir malencontreusement rangé l'ordinateur dans sa valise, avec le sien, et leur présenta de fausses excuses.
Devancé, Sherlock n'eut pas le temps de le contredire, car le conducteur de leur père vint leur annoncer qu'ils étaient prêts à partir.
— Excellent ! s'exclama Siger qui revenait. Nous partons donc sur le champ !
— Tu es si pressé que ça de te débarrasser de tes garçons, mon vieux ? taquina Tiberius.
— Bien sûr que non, répondit doucereusement Siger en claquant une main sur l'épaule de Mycroft.
Son frère, qui avait commencé à se détendre, se tendit brusquement.
— Nous ne voulons tout simplement pas être en retard. N'est-ce pas, les garçons ?
Un sourire crispé aux lèvres, Mycroft baragouina docilement :
— Non, bien sûr que non. Nous avons du travail.
Ses muscles se relâchèrent l'instant même où leur père s'éloigna.
— Je suis encore moins convaincu que tout à l'heure, lui siffla Sherlock tandis qu'ils saluaient leurs oncles de la main et se dirigeaient vers la voiture. Pourquoi est-ce que tu rentres dans son jeu ?
— C'est ce qu'il y a de mieux à faire, marmonna Mycroft.
— Je n'en crois pas un mot, grinça Sherlock.
Un éclat dangereux dans les yeux, Mycroft se pencha de sorte à ce que ses lèvres soient au niveau de l'oreille de son cadet.
— Écoute, étant donné que cette fois-ci, je suis celui qui connais le mieux notre parent, on peut supposer sans trop se tromper que mon avis est plus fiable que le tiens. Qu'en penses-tu, petit frère ?
— Et si je ne suis pas d'accord ? répliqua Sherlock, sans son acrimonie habituelle.
Inconsciemment, Mycroft jeta à un coup d'œil rapide à leur père, qui marchait pesamment devant eux.
— Pour une fois dans ta vie, tiens ta langue, Sherlock, siffla-t-il avant de pousser son jeune frère dans la voiture, et d'y monter lui aussi.
Le regard circonspect, Sherlock ajusta sa position et mis sa ceinture.
— De quoi as-tu si peur ? chuchota-t-il.
Mycroft se figea.
Voyant là une ouverture afin d'obtenir des preuves, Sherlock s'avança et déclara plus férocement qu'il ne l'aurait voulu :
— Je ne le laisserai pas te toucher, je te le promets.
Son frère le regarda longuement.
La portière côté passager s'ouvrit violemment Siger venait de faire ses adieux à Tiberius et Tobias.
— Ce n'est pas pour moi que je m'inquiète, avoua faiblement Mycroft.
Siger se laissa tomber sur sa place et referma la portière en un grand « clac » (Mycroft ferma brusquement les yeux et prit de grandes inspirations, comme pour se calmer).
Les yeux de Sherlock s'écarquillèrent. Confirmation. C'était là sa confirmation. Mycroft était terrifié par leur père et le voyait comme une menace, pas seulement pour lui, mais pour Sherlock également. Tout concordait.
Il s'apprêtait à répondre lorsque Mycroft lui intima de se taire.
— Pas maintenant–
— Pourquoi ces messes basses, Mycroft ? gronda Siger en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule.
Mycroft détourna immédiatement les yeux.
— Rien, Père.
oOoOo
Probable ? C'était probable ? Ils pensaient donc que Mycroft allait mourir ? Cet idiot se mourrait et pour quoi ? Pour avoir gardé le silence dans le but d'énerver son cadet et... bon, ce n'était pas vraiment pour ça.
Sherlock retint un petit cri et s'éloigna de la porte comme si celle-ci l'avait brûlée.
Mycroft se mourrait parce que lui, Sherlock Holmes, lui avait fait fuir la maison. Son propre frère était en train de mourir par sa faute il l'avait tué.
Le médecin parlait toujours, mais Sherlock ne put rester l'écouter une minute de plus.
Il se releva précipitamment.
Qu'allait-il devenir ? La police viendrait-elle l'arrêter lorsqu'ils découvriraient ce qui s'était réellement passé ? Que ferait Maman, avec un premier fils six pieds sous terre et le second mis sous les verrous pour l'avoir mis là ? Avalant difficilement la boule formée dans sa gorge, il décida qu'il valait mieux pour tout le monde qu'il se mette en fuite. Ainsi, Maman n'aurait pas à se sentir obligée de venir le voir en prison, lui, le meurtrier de son fils.
Les larmes lui montèrent aux yeux, et il secoua la tête afin de les chasser.
Il devait d'abord voir Mycroft. Peu importe qu'il soit au seuil de la mort ou non loin de l'être il devait savoir combien Sherlock était désolé.
Le sang battant dans ses oreilles et l'esprit ailleurs, Sherlock se mit en quête de son frère. Il remonta le couloir en titubant.
Chambre 17 : Pas de Mycroft.
Chambre 16 : Pas de Mycroft.
Chambre 15 : Pas de Mycroft.
Chambre 14 : Toujours pas de Mycroft.
Chambre 13 : Pas de Mycr– une seconde ! Là, dans le lit 6, ça ressemblait à...
— Mycroft ? appela-t-il d'une voix hésitante en passant le pas de la porte.
Lorsque les draps s'agitèrent, Sherlock sut qu'il avait raison.
Traînant derrière lui la chaise réservée aux visiteurs, il s'approcha doucement du lit en se mordillant la lèvre. Il était terrifié, au moins dix fois plus que quelques minutes plus tôt.
Grimpant sur la chaise, il se pencha avec hésitation au-dessus du lit. Son cœur se serra immédiatement dans sa poitrine.
Mycroft était vraiment très pâle, il le vit de suite. Vraiment très, très pâle, excepté les contours de ses yeux et de ses lèvres qui étaient bleutés, comme si quelqu'un l'avait frappé. Il était aussi raccroché à plein de choses, avait des cathéters plantés dans les mains, et des tubes qui lui sortaient des trous de nez, et...
Sherlock déglutit et ferma très fort les yeux avant de les rouvrir brusquement.
— Salut, croassa Mycroft. J'pensais pas te voir ici.
Après s'être éclairci la gorge (qui semblait se contracter davantage chaque minute), Sherlock murmura lentement :
— Maman m'a amené.
— Je m'en doutais. Où est-elle ?
Sherlock avala de nouveau sa salive.
— E–elle discute avec le docteur.
Mycroft ferma les yeux, puis soupira.
— Ah.
Baissant la tête, Sherlock renifla un peu avant de balbutier :
— Je suis désolé, Mycroft.
Celui-ci cligna des yeux, et si Sherlock avait levé la tête à ce moment-là, il aurait profité d'un spectacle rare : un éclair de profonde surprise illuminant le visage de son frère.
— Euh, pas de problème, répondit-il mal à l'aise. Pourquoi t'excuses-tu, au juste ?
Son petit frère croisa son regard et lui avoua d'un air coupable :
— Tu ne serais jamais tombé malade si je ne t'avais pas poussé à rester dehors, tout le temps.
— C'est probable, concéda Mycroft en acquiesçant.
— Je n'ai jamais voulu ça, jura le plus jeune en larmoyant.
— Même si j'apprécie le fait que tu aies des remords, il n'y vraiment pas de problème, Sherlock. Je tombe facilement malade. Ce n'est pas de ta faute.
— Si, ça l'est !
— Sherlock–
— Je ne voulais pas !
— Sherlock.
— Je veux dire, si j'avais su que ça te tuerait, je–
— Excuse-moi une seconde... me tuer ?
Les yeux de Sherlock s'écarquillèrent d'horreur.
— Personne ne te l'a dit ?
— Ne m'a dit que je suis mourant ? se moqua Mycroft en se relevant, ce qui le fit tousser. Non, personne ne me l'a dit. Je pense que je m'en souviendrais.
La culpabilité rongea un peu plus Sherlock, à supposer que cela soit possible.
— Oh, non...
— Sherlock, interrompit Mycroft avec un regard dangereux. Qui t'a dit ça ?
Le pauvre garçon déglutit avec difficulté.
— Sherlock, dis-le-moi !
Baissant les yeux et tortillant ses doigts, qui reposaient sur ses cuisses, Sherlock se mit à balbutier :
— Je... heu... Le docteur voulait s'entretenir seul avec Maman. El–elle m'a dit d'attendre avec les infirmières, mais je m'ennuyais, puis je voulais savoir. Alors, je suis allé trouver le bureau du docteur, puis je les ai écoutés. Ils disaient que tu es très malade, et qu– et que c'était plus grave chez toi que chez les autres et– et que même si la pneumonie n'est plus aussi meurtrière qu'avant, ton état est très grave, et tu... tu...
Il s'arrêta et s'éclaircit la gorge.
— Il est très probable que tu en meures. Tu vas mourir. Je suis désolé.
Mycroft se laissa retomber contre ses coussins, et lorsque Sherlock eut enfin le courage de lever les yeux, il s'aperçut que son frère souriait.
— Pourquoi tu souris ? s'écria-t-il, choqué. Je viens de te dire que tu vas mourir, et toi tu souris ?!
Le malade se mit à rire, ce qui sembla être assez douloureux.
— Mycroft ?
— Sherlock, le docteur a-t-il vraiment dit ça ? demanda-t-il en frottant sa poitrine avec sa main.
— Oui !
— Mot pour mot ? Que même si la pneumonie n'est plus aussi meurtrière qu'avant, mon état est si grave que je vais en mourir ?
Sherlock acquiesça vivement, avant de se renfrogner. Il se remémora la scène.
En vérité, il n'avait pas entendu le docteur dire que Mycroft était en train de mourir.
— Il a dit "il est très probable". Ça veut quand même dire que tu pourrais mourir.
— Il est venu me parler, un peu plus tôt, expliqua doucement Mycroft en souriant. Pas pour me dire que je suis mourant, mais pour me sermonner. J'aurais dû prendre ma maladie bien plus au sérieux. Il m'a donc dit que si j'en venais à ignorer les symptômes, même si la pneumonie n'est plus aussi meurtrière qu'avant–
— Il est très probable que tu en meures–
— …la prochaine fois, oui.
Sherlock demanda avec prudence :
— Tu ne vas pas mourir, alors ?
Le triste sourire de Mycroft s'illumina quelque peu.
— Je ne vais pas mourir. Pas cette fois, du moins. Désolé.
— C'pas grave, marmonna Sherlock en reniflant.
Mycroft se pencha et lui ébouriffa les cheveux (étonnement, Sherlock trouva cela réconfortant, comme lorsque Maman le faisait), avant de retomber sur ses coussins :
— Ça fait plaisir, de voir que je compte, murmura-t-il.
— Ouais, bah, ne recommence pas ! explosa Sherlock.
Il se remit sur les genoux et essuya rapidement son nez plein de morve d'une main, tandis que l'autre frottait vigoureusement ses yeux.
— Espèce de gros lard stupide et pleurnichard ! Tu as fait peur à Maman !
— Hé ! Tu t'excusais il y a deux secondes, à peine, ne gâche pas tout.
— C'était avant de me rendre compte qu'en fait, tu faisais ton cinéma !
— Je suis ici par ta faute, tu l'as dit toi-même !
— Tu veux juste attirer l'attention !
— Incroyable... hé ! Rends-moi mon livre !
Vingt minutes plus tard, Maman, visiblement furieuse, entra à grands pas dans la chambre, suivie de près par le docteur King. Les deux s'évanouirent presque de soulagement lorsqu'ils aperçurent enfin Sherlock. Ils ne bougèrent pas, néanmoins, car le petit diable se tenait au bout du lit de Mycroft et le menaçait, avec une joie non-dissimulée, de s'en prendre à son livre La Ferme des animaux, malgré les objections de son propriétaire, qui lui ordonnait de lui rendre.
Personne mis à part les deux garçons n'apprit jamais que ce jour-là, Sherlock avait pour la première fois fait étalage de son affection et de son respect envers son frère. Et bien que leurs querelles journalières subsistassent, aucun d'entre eux n'oublia ce jour.
Le parapluie de très haute qualité que Mycroft trouva en travers de son oreiller, lorsqu'il revint à la maison, ce parapluie qui avait coûté à un petit garçon le contenu entier de sa tirelire et qui le protégerait des éléments lors des années à venir, en était la preuve.
oOoOo
Lorsque la voiture se mit enfin à rouler, Siger s'était déjà versé trois doigts de whisky (sans même se retourner afin de proposer un verre à Sherlock ou Mycroft, bien évidemment). Il en but le tiers avant même que les roues du véhicule n'aient touché le bitume fissuré de la route de campagne. Il continua ainsi durant le reste de leur voyage.
Au fur et à mesure qu'il se versait à boire, ses mots, tous plus cruels et blessants les uns que les autres, se déversaient de plus en plus eux-aussi.
— Combien de temps nous faudra-t-il avant d'arriver à l'aérodrome, Richards ? questionna-t-il finalement, après son cinquième verre.
— Un peu moins d'une heure, monsieur.
— Évidemment, cracha-t-il avant de se tourner vers ses fils. Vous deux, vous avez intérêt à faire preuve de gratitude.
— Nous vous sommes très reconnaissants, Père, répondit Mycroft avant que Sherlock n'ait pu dire un seul mot (et vu ce qu'il ressentait, cela aurait été un choix de réponse des plus... intéressants).
— J'ai mis de côté des affaires urgentes, pour ça, continua Siger, qui ne remarquait pas l'irritation grandissante de son plus jeune garçon.
— Soyez assuré, Père, de notre gratitude, insista Mycroft avec un ton des plus sincères, bien que sa mâchoire fût prise d'un tic nerveux.
— Ne fais pas le malin avec moi.
L'homme avait le regard noir et Mycroft, qui s'était automatiquement tendu en percevant sa colère, baissa brusquement les yeux.
— Mes excuses. Ce n'était pas mon intention.
Siger se retourna pour s'asseoir correctement dans son siège, non sans un reniflement dédaigneux. Sherlock n'avait jamais détesté quelqu'un à ce point.
— Tu aurais dû y penser avant de parler, mon garçon. Tu n'es qu'un imbécile.
Mycroft baissa un regard énervé sur ses poings serrés. Son frère avait toujours détesté qu'on l'appelle « mon garçon », Sherlock le savait. Même lorsqu'il était petit. Et pourtant, il ne dit rien. À la place, il signala calmement, d'une manière presque docile :
— Notre voiture est tombée en panne, Père.
— Je te demande pardon ? gronda Siger en se retournant d'un coup.
Une fois encore, Mycroft se tendit, mais il répéta :
— Notre voiture est tombée en panne. C'était inévitable. Si cela vous dérangeait tant, nous aurions pu appeler–
— Ne sois pas insolant !
Pendant quelques secondes, Mycroft défia le regard de leur père et campa sans mot dire sur ses positions. Mais cela ne dura pas. Sherlock observa, yeux grands ouverts, le regard gris et froid du vieil homme s'enflammer dangereusement, et les muscles de son énorme main tressaillir sous sa peau la volonté de fer de son frère, celle qu'il lui connaissait tant, le quitta complètement.
Sherlock serra les poings sans le vouloir en voyant son aîné, honteux, baisser de nouveau la tête et se confondre en excuses. Cela ne satisfaisait pas Siger.
— Exprime-toi clairement !
Mycroft soupira avant de s'exécuter.
— Et assieds-toi droit, aboya-t-il en reportant son attention face à lui. Je ne t'ai pas élevé pour que tu te vautres comme je-ne-sais-quel adolescent renfrogné.
Sherlock grinça des dents et fit tout pour s'empêcher de dire quoi que ce soit qui empirerait la situation. Il patienterait jusqu'à leur arrivée à l'aérodrome. Ainsi, il pourrait confronter ce connard sans Mycroft, à qui il laisserait l'opportunité de partir.
C'était la meilleure chose à faire. Mais pas la plus simple.
Il n'avait jamais, jamais, vu son frère aussi abattu et humilié qu'entre les mains de cet homme, de leur « père ».
Des gens avaient essayé de le rabaisser, beaucoup de gens. Ils avaient échoué, tous autant qu'ils sont. Mycroft s'était toujours montré plus malin qu'eux, avait toujours trouvé un moyen de les combattre. Même lors des rares fois où il ne sortait pas intact d'une confrontation, personne ne l'avait jamais vaincu. Il avait toujours le dernier mot, avait toujours un plan des plus géniaux en tête. Contre lui, on gagnait une bataille, mais jamais la guerre. C'était l'un des seuls points qu'il avait en commun avec Sherlock.
Mais humilié, brisé, vaincu de cette façon. Sherlock ne l'avait jamais vu ainsi, n'avait jamais voulu le voir ainsi.
Et Siger ne comptait visiblement pas le laisser en paix. En réalité, il semblait s'échauffer.
— Que fais-tu dans la vie, Sherlock ? lui demanda le vieil homme, en lui jetant un coup d'œil.
— Il est consultant pour Scotland Yard, répondit rapidement Mycroft. Il assiste la division criminelle dans le cas d'affaires–
— Est-il muet ? l'interrompit Siger.
— Je vous demande pardon ?
— Ton frère, est-il muet ? répéta-t-il faussement calme.
— Non, père. Il ne l'est pas.
Son tic nerveux était de retour.
— Alors cesse de faire ton impertinent et laisse-le s'exprimer.
Mycroft hésita un instant, serrant tant la mâchoire qu'une visite chez le dentiste s'avérerait bientôt nécessaire, puis, s'éclaircissant la voix, il répondit :
— Oui, bien sûr. Mes excuses.
Face à la mine plus sombre encore de son cadet, Mycroft éleva un sourcil. Le message était clair « Fais attention à ce que tu dis, petit frère ».
Allant donc à l'encontre de sa nature et de ses envies, Sherlock obéit et reprit où son frère s'était arrêté.
— Eh bien, oui. Comme Mycroft l'a expliqué, je suis consultant pour les enquêteurs de Scotland Yard. C'est moi qu'ils appellent lorsqu'ils sont largués. Ce qui est tou–
Mycroft se racla la gorge de manière significative, ce qui lui valut un regard courroucé de la part de leur père. Sherlock soupira, et grommela :
— …terriblement gentil de leur part.
Leur père parut légèrement impressionné. Un soubresaut secoua la bouche de Sherlock. Comme si l'approbation de ce type avait une quelconque signification pour lui.
— Un travail captivant, j'imagine ?
— Je ne perdrais pas mon temps dessus, autrement.
Il s'arrêta là, craignant d'en dire trop. Siger émit un grognement approbateur, ce qui l'énerva davantage.
— J'espère que ça paye bien ?
— Je m'en sors.
Du coin de l'œil, il vit les lèvres de son frère tressaillir d'amusement. Mais cela ne dura pas longtemps.
— Il est bon de voir qu'au moins un de mes fils a hérité de mon intelligence, annonça Siger, avant de se verser trois doigts de whisky dans le verre qu'il venait tout juste de vider.
— Un d'entre nous ? questionna Sherlock, ignorant les regards alarmés de son aîné qui le suppliait de se taire.
Cet homme n'osait tout de même pas sous-entendre... Il ne pouvait pas être bête au point de...
— Je suis soulagé de voir qu'un de mes fils n'est pas inutile. Te traîner sans réfléchir dans l'ombre des politiciens, vraiment, Mycroft. Comment peux-tu te regarder en face ? Moi-même j'ai du mal.
Pour la énième fois, il se retourna sans le vouloir, Mycroft se tassa, comme pour lui échapper.
— Jouer les gratte-papiers, à ton âge, franchement.
Sherlock resta bouchée, tandis que son frère encaissait les insultes de leur père sans broncher.
— J'ai toujours su que tu n'arriverais jamais à rien. Je t'ai pourtant appris à rester à ta place, n'est-ce pas ? Je t'ai appris à ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre. Tu aurais dû m'écouter. Mais non, et regarde ce que tu es devenu, un simple fonctionnaire qui n'a pas eu la moindre promotion en dix ans. Pathétique.
Ce n'était pas son intention de le faire. Pour le bien de Mycroft, il voulait attendre d'être arrivé. Mais il ne le regrettait pas une seule seconde. Il avait ses limites. Que cette enflure se montre grossier envers lui, passe encore, mais Sherlock ne pouvait rester assis et le regarder vilipender son frère sans rien dire.
Mycroft n'aimerait peut-être pas ça, ou ne lui en serait pas reconnaissant, mais si leurs rôles avaient été inversés, il aurait agi de la même manière. Sherlock en était persuadé.
Son sang battait furieusement dans ses oreilles. Le regard chargé de haine, il lança effrontément :
— Tu es minable, vraiment. Lamentable.
Jamais il n'avait vu la mâchoire de son frère tomber ainsi, tout comme il n'avait jamais vu le teint d'un homme virer pourpre aussi vite que celui de leur père.
— Qu'est-ce que tu viens de me dire ?
— Oh, seigneur, marmonna Mycroft.
— Que tu es lamentable, minable. Mon seul regret est de pas avoir mentionné, dans la même foulée, à quel point tu es un horrible et odieux personnage. Mais maintenant que je l'ai dit, je me sens plutôt satisfait.
— Pourriez-vous vous nous déposer là, Mr Richards, se pressa d'invectiver Mycroft en retirant sa ceinture. Tout de suite, je vous prie.
Sherlock l'imita il était allé trop loin pour ne pas continuer. Il devait en finir tant qu'il en avait l'opportunité. Lorsque le vin est tiré, il faut le boire, c'est ce qu'on dit.
— Tout ce que j'ai pu déduire de toi, chaque parcelle d'information que j'ai récolté tout au long de ces années, et chacune des syllabes qui ont franchi la barrière de ton horrible bouche n'a fait que me conforter dans mon opinion, continua-t-il alors que la voiture s'immobilisait et que Mycroft, ouvrant vivement sa portière, se mit à tirer sur sa manche.
Ils sortirent de la voiture et le conducteur, qui leur lançait un regard à moitié confus, à moitié alarmé, extirpait leurs bagages du coffre.
— Tais-toi et laisse-moi gérer ça, siffla Mycroft.
La portière avant, côté passager, rebondit sur elle-même en un grand bruit, tant on avait de force à l'ouvrir.
— Non ! s'écria Sherlock. C'est un imbécile. Quelqu'un doit faire quelque chose, et de toute évidence, ce n'est pas toi qui–
— La ferme, Sherlock !
— Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il va faire ?
Poussant un cri outragé, Siger fut enfin capable de s'extraire de la voiture il s'avançait vers eux d'un pas lourd, les muscles de ses bras saillants et les poings en boule.
— Père, implora Mycroft en se plaçant devant Sherlock.
Sa voix, d'ordinaire si calme, tremblotait sous la panique.
— Ose me redire ça en face, espèce de petite merde !
La colère l'essoufflait déjà.
— Vas-y ! Et vois ce qui t'arrive, reprit-il.
— Il ne le pensait pas, insista Mycroft en poussant Sherlock comme pour ajouter de la distance entre eux et l'autre homme. Il est just–
— Cesse de me défendre, Mycroft. Je pensais chaque mot que j'ai dit.
Ce dernier eut le courage de se retourner afin d'ordonner à son cadet de se taire, mais Sherlock le contourna, faisant face à l'autre. Il s'avança jusqu'à lui coller son nez sous la figure.
— Je ne sais pas exactement ce que tu as fait à mon frère, pour le terrifier ainsi. Mais le peu que j'ai pu déduire me rend malade.
— Sherlock !
— Je sais que c'est toi qui l'as attaqué hier.
Siger émit un sifflement avant de lancer un regard de dégoût par-dessus la tête de Sherlock.
— Même maintenant, tu ne peux pas te comporter en homme. Tu n'es qu'un pathétique p–
N'écoutant plus sa raison, Sherlock le bouscula violemment. Siger s'interrompit en pleine phrase et recula de quelques pas pour récupérer son équilibre.
— Non ! C'est moi, ton adversaire, là ! Et si quelqu'un est pathétique ici, en tant qu'époux, que père, en tant qu'homme, c'est bien toi !
— Sale petit merdeu–
— Oh, change de disque. Je sais que tu l'as agressé hier, et quand bien même je l'ignorais encore, ta petite crise m'aurait tout dit. Ce que je n'arrive pas à déterminer avec certitude, c'est si cela est déjà arrivé avant ou non.
Ses lèvres se retroussèrent de dégoût. Il reprit, le regardant droit dans les yeux :
— Donc, papa. Les indices convergent-ils vers la vérité ? Maltraitais-tu mon frère ? Es-tu vraiment ce père pathét–
D'un seul coup, tout devint blanc et pendant un moment, Sherlock ne comprit pas ce qui lui était arrivé. Puis, il tomba brutalement par terre.
oOoOo
Sherlock voulait rentrer à la maison.
Cette journée d'école avait été des plus horribles. Il avait mal à la tête et s'était ennuyé ferme. Ses mains et ses genoux étaient douloureux, couverts d'égratignures après que Katie Solomon lui a fait un croche-patte, à midi. Les professeurs eux-mêmes avaient été méchants avec lui ils lui avaient crié dessus et l'avaient traité de « monsieur-je-sais-tout » en pleine classe (Sherlock ne s'était même pas montré impoli, il avait juste répondu aux questions. Tout le monde s'était quand même moqué de lui).
Il désirait juste rentrer chez lui, plonger dans sa montagne de couettes, sous son lit, et oublier le reste de la race humaine pour une heure ou deux. Tout simplement.
— Ha ! Bien joué, Jamie ! félicita Collins alors qu'un autre caillou atteignait le crâne de Sherlock. En pleine tête !
— Passe m'en une. C'est mon tour.
Sherlock soupira et rentra sa tête entre ses épaules, marchant toujours plus vite. On lui jeta une autre pierre.
À croire qu'un peu de répit était trop demandé.
Collins, Tucker et leur joyeuse bande d'abrutis l'avaient attendu à la porte de sa salle de classe afin de continuer à le martyriser. Visiblement, ce midi n'avait pas été suffisant.
Désormais, Sherlock ne pouvait même plus rentrer chez lui, encore moins se planquer dans son nid de couettes, car ces brutes découvriraient où il vivait (garder cela secret aussi longtemps avait requis toutes les capacités intellectuelles de Sherlock).
Non, il lui fallait juste trouver un lieu où se cacher, ou du moins, un lieu où patienter jusqu'à ce qu'ils en aient assez et le laissent tranquille.
Mais où ?
On avait découvert (et immédiatement saccagé) toutes ses cachettes les dernières fois qu'il lui avait fallu les fuir. Il ne voulait pas risquer le peu qu'il lui restait.
Les bois ne se trouvaient pas loin, et s'il courrait assez vite, il arriverait peut-être à les semer. Seulement, il risquait lui-même de se perdre, de trébucher, de se blesser, ou pire encore, et, plus probable, de se retrouver seul face à un gang d'intimidateurs vicieux, dans un lieu désert.
Un frisson le parcourut. Pas une si bonne idée, les bois.
Alors où ?
Il pouvait toujours sauter par-dessus les clôtures et espérer être plus rapide qu'eux. Mais la dernière fois, Ms. Tibbens, à deux doigts d'appeler la police, l'avait attrapé par l'oreille et traîné jusque chez Maman.
La bande se rapprochait.
Il s'en sortirait peut-être s'il évitait le jardin de Ms. Tibbens.
Mais ils le rattraperaient peut-être. Le problème serait le même, il serait seul dans les bois et sur une propriété privée. On le passerait à tabac et il serait fiché comme anti-social.
Certainement pas la meilleure des options, mais quel autre choix avait-il ?
— Non mais t'as vu ce qu'il porte ? railla Collins. Ça lui tombe sur les genoux !
Se recroquevillant encore plus, il s'emmitoufla davantage dans le blazer de Mycroft. Il mourait d'envie de leur hurler « J'avais du retard ce matin ! ». Il avait oublié son pull et son manteau. Il n'avait eu d'autre choix que de porter ceux de son frère ! Ce n'était pas sa faute, s'il était plus vieux, plus grand et plus gros que... OH !
Mais bien sûr ! Mycroft ! Le parc ! Avec ses arbres, beaux et grands, dans lesquels il pouvait grimper et se cacher jusqu'à ce que les petites brutes le laissent en paix. Ce n'était pas loin, à une rue.
Un autre caillou percuta son crâne, plus fort que les précédents. Ils s'impatientaient. Son issue se refermait.
— Allez, les gars, soupira le plus âgé du groupe, Tony. Ça devient chiant. Finissons-en.
— Mais Tony ! geignit Jamie Tucker. C'est les préliminaires ça. Ce sera plus fun quand on passera aux choses sérieuses.
Oh, bravo, Jamie. Deux sous-entendus salaces en une phrase, petit cochon va. Sherlock leva les yeux au ciel.
— Ouais, bien, c'est trop long comme préliminaires, grommela Tony. J'ai entraînement ce soir, donc, si tu veux qu'on traîne un peu dehors, donne-lui sa raclée maintenant, ou je rentre.
Jamie soupira Sherlock allait manquer de temps.
— Bon, d'accord.
Il n'atteindrait pas le parc à temps. Il lui fallait une distraction.
— T'es vraiment pas patient.
Leur balancer une pierre ? Non. Manœuvre d'évitement ? Inutile. Leur jeter de la terre au visage ? Encore moins. Réfléchis, Holmes, réfléchis !
Ah ha !
— Hé, Holmes ! Viens ici deux secondes. Putai–
— Enfoiré de merde ! grinça Collins, allongé sur le trottoir.
Le garçon se tenait le nez. Sherlock suspectait (et espérait, surtout) qu'il s'était mis à saigner après s'être pris la branche élastique et bien placée de l'amélanchier qui les surplombait.
Il laissa échapper un petit rire et traversa la rue le plus vite possible. Jamie et sa bande le suivaient de près. Jamais il n'aurait cru que son plan fonctionnerait vraiment.
— Reviens-ici, espèce de petit con !
Il laissa tomber son sac à terre, dans l'espoir de gagner en vitesse et de mettre des bâtons dans les roues de ses assaillants. Encore quelques mètres.
— Holmes !
Presque, il y était… presque. Des étoiles... il voyait des étoiles.
Des mains rugueuses agrippèrent son bras et le relevèrent subitement.
Sherlock lâcha un juron. Plus jamais il ne laisserait ses lacets défaits, peu importe combien il était embêtant de les faire à chaque fois. Mais quelle perte de temps. Peut-être que s'il les rentrait dans ses chaussures au lieu de les lacer–
Une violente claque près de son oreille le ramena à la réalité, à Jamie et (Sherlock se retint de sourire) à Collins et son visage plein de sang.
— Écoute quand on te parle, le taré ! gronda Jamie en lui assénant une nouvelle claque.
Sherlock s'ébroua avant de fixer les garçons d'un regard mauvais.
— Ou tu me feras quoi, très exactement ?
On allait le passer à tabac, de toute façon, alors il pouvait au moins conserver sa fierté.
— Me frapper ? Je pensais que c'était déjà au programme.
— Tu sais quoi ? grogna Jamie en attrapant la cravate de Sherlock pour le rapprocher de lui. Tu n'es pas aussi malin que tu le penses.
— Tout indique le contraire, répondit Sherlock étranglé.
Jamie le fusilla du regard et leva le poing.
— On va t'apprendre à la fermer.
Sherlock ferma les yeux, prêt à accueillir la douleur du coup qu'il allait recevoir. Tout deviendrait blanc, comme d'habitude... mais rien ne se passa.
Un calme curieux était brusquement tombé. Attendaient-ils qu'il les regarde pour frapper ?
— C'est quoi ce bordel ?! s'écria Jamie.
Sherlock ouvrit les yeux et pensa s'être évanoui, ou du moins, souffrir d'une commotion cérébrale parce que Mycroft, Mycroft Holmes, son ennuyeux et flemmard de frère, celui qui ne ferait pas de mal à une mouche, serrait le poignet de Jamie si fort que ses propres phalanges avaient blanchi et que la main du gamin rougissait à vue d'œil.
— Lâche-moi, pauvre type ! ordonna Jamie qui essayait de se dégager. Ça te concerne pas.
— J'ai bien peur que si, en vérité, répondit doucereusement Mycroft, le regard mauvais. Je te suggère donc de libérer mon frère, immédiatement.
Ledit frère ouvrit des yeux ronds.
C'était... inédit. Personne ne l'avait jamais défendu, jusqu'à maintenant. Et certainement pas face à Jamie Tucker. Et, malheureusement, la raison pour laquelle personne ne tenait jamais tête à Jamie se tenait à quelques pas, accompagnée de ses six babouins, tous élèves de terminale.
— Et moi, je te suggère de relâcher le mien, ricana Shane Tucker en se rapprochant jusqu'à faire face à Mycroft.
— C'est donc toi, son frère ?
Il avait libéré Jamie qui, à son tour, avait libéré Sherlock. Le jeune Tucker recula afin d'observer son aîné combattre à sa place. Ce dernier se dressa de toute sa hauteur (une hauteur impressionnante), bomba un torse musclé et roula ses poings en boule (on dirait un gorille, souffla une petite voix dans la tête Sherlock).
— Bah, j'suis pas sa sœur, ça, c'est sûr.
– Très amusant, sourit Mycroft qui campait sur ses positions (et si avec ça, il ne s'en prenait pas plein la tête, Sherlock serait étonné). Tu devrais apprendre à contrôler ton cadet.
— Le contrôler ?
— Oh, je vois que tu es incapable de comprendre même les phrases les plus simples. Très bien. Je ne veux plus voir ton frère embêter le mien, sous aucune forme que ce soit. Est-ce clair ?
Tucker afficha un rictus.
— C'est un truc de gosses, ça les regarde. Ton frère a une grande gueule, il mérite les leçons qu'on lui donne.
Sherlock se renfrogna, mais pas son aîné. Non, il leva le menton, un air de défi dans le regard, et rétorqua :
— Et le tiens est une brute doublée d'un lâche qui méritera tout ce que l'avenir lui réserve. Et bien que cela me réconforte vaguement, ça ne m'avance pas vraiment, pour le moment. Alors, je me répète. Contrôle-le, ou tu auras affaire à moi. C'est compris ?
— C'est tout compris, s'amusa Tucker. T'as une grande gueule, toi aussi.
— Je vois qu'on se comprend, toi et moi, répliqua Mycroft avec un sourire en coin.
Sherlock le voyait venir. Les muscles de Tucker se bandèrent soudainement, et il recula d'un pas pour se laisser la latitude d'attaquer. Cela allait mal se finir. Mais avant qu'il n'ait pu crier à son aîné de faire attention, Tucker s'élançait déjà.
Il rejeta son bras en arrière (Sherlock vit ses muscles rouler), et, visant la mâchoire de Mycroft, s'élança…
…avant de rater sa cible.
Avec souplesse, Mycroft s'était penché en arrière, suffisamment loin pour éviter Tucker, qui perdit son équilibre. Mycroft en profita afin de lui tordre le bras et le plaquer avec force contre l'arbre dans lequel Sherlock avait tenté de se planquer.
— Tucker ! cria un des terminales en se précipitant vers Mycroft pour l'attraper.
— Dégage ! Je gère !
L'autre garçon s'immobilisa.
— Hein ?
— J'ai dit dégage !
Levant les mains en l'air, l'autre rejoignit le reste du troupeau.
— Que c'est pratique, se moqua Mycroft.
— Je te connais, siffla Tucker. T'es en première. House, Howard ou un truc comme ça.
— Holmes. Un plaisir, j'en suis sûr.
— Tu penses que je vais te laisser t'en tirer, t'es tordu. Je vais te faire regretter le jour de ta naissance !
— Tu en es persuadé ? murmura Mycroft. Tu ne serais pas le premier à essayer. Encore moins à échouer.
— Je sais comment fonctionnent les losers dans ton genre, contra Tucker avec un rire malsain.
— J'en suis convaincu. Mais, vois-tu, le problème est que, moi-aussi, je sais comment fonctionnent les losers dans ton genre.
Ébahi, Sherlock vit son frère resserrer sa prise et se pencher vers l'oreille de Tucker.
— Et oui, chuchota-t-il suffisamment fort pour que seuls Tucker, Jamie et Sherlock l'entende. Je sais tout de toi. Ton nom est Shane William Tucker. Tu vis au 456 O'Brian Drive. Ta mère se prénomme Mélanie et travaille comme assistante juridique chez White and Son's, dans le centre-ville. Tu as un chien, un West Highland Terrier et un chat roux tigré. Ton père vit à Edinburgh, il est avocat. Tes parents se sont probablement rencontrés via leur travail, mais ils sont séparés, maintenant. Tu n'en souffres pas du tout, car il te rabaisse constamment, te bat, toi et ton frère, sans aucun doute. Ah… Il a laissé la garde à votre mère. Est-ce pour cette raison que tu t'en prends à ceux qui ne peuvent pas se défendre ? Pour compenser ? Te sentir comme un dieu après avoir été minable pendant si longtemps ? Eh bien, laisse-moi te dire un truc. Ça ne représente sûrement pas grand-chose, là, tout de suite. Tu penses peut-être que c'est juste un jeu d'enfant, mais ce genre de choses, ça ne s'arrête jamais, ça empire, ça te pourrit. Si tu continues ainsi, tu finiras comme ton père, et tes enfants souffriront comme tu as souffert, si ce n'est pire. Et si tu ne commences pas à te comporter comme un grand frère envers lui, ton cadet suivra le même chemin, lui aussi.
— Je finirai pas comme ça, affirma Jamie, effrayé. Je ne suis pas comme lui !
— Tu frappes plus petit que toi, non pas parce que tu es en colère ou triste, mais juste pour t'amuser, tu es pire que lui.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles ! s'énerva Shane qui tentait de se libérer.
— Encore une fois, tu as tort, répondit froidement Mycroft. Mais, cela ne m'est d'aucune importance. Si vous devenez le genre de personnes à battre leurs enfants, je m'en contrefiche. En revanche, ça devient mon problème si vous harcelez mon petit frère. Donc, pensez-y, je sais où vous habitez, où travaille votre mère, où se trouve votre père. Je sais comment le contacter et n'aurais aucun scrupule à utiliser ce que je sais à mon avantage, si jamais j'apprends que vous, ou l'un de vos amis, avez embêté Sherlock. Suis-je assez clair ?
— Je peux te faire arrêter pour ça ! menaça Shane. Tu menaces ma famille. Je peux aller voir la police.
— Tu pourrais, mais tu n'as aucune preuve.
— Je t'ai entendu le dire ! Je porterai plainte !
— Shane, tu peux le graver dans la pierre pour tout ce que ça me fait, je nierai, ricana Mycroft. Ce sera ta parole contre la mienne. À ton avis, d'entre nous deux, qui sera perçu comme le genre à proférer des menaces… ou devrais-je dire, des promesses ?
Tucker grogna et se débâtit.
— Je t'aurai pour ça, enculé !
— Mais vas-y, amuse-toi, répondit Mycroft en le relâchant.
Puis, il s'éloigna. En un bond, Shane rejoignit sa bande, qui avait eu la bonne idée de rester à l'écart.
— Garde juste en tête que tu subiras au centuple tout ce qu'il nous sera infligé, à mon frère et moi. Donc, à ta place, je prendrais la bonne décision et sortirais de ce cercle vicieux.
Shane resta planté là, les poings toujours serrés le long du corps, et la respiration lourde.
Ça eut le don de faire sourire Mycroft, qui pencha la tête de côté.
— Alors ? insista-t-il.
Sherlock observait Shane. Les muscles de ses biceps roulaient sous sa peau, se contractant puis se décontractant tour à tour, mais le garçon ne bougea pas ni ne céda à son désir de violence.
Le rictus de Mycroft s'élargit alors, jusqu'à presque devenir prédateur. Ce qu'il était effrayant, ainsi, pensa Sherlock.
— On s'en va, Jamie, déclara Shane en un râle.
— Hein ? couina son cadet.
— J'ai dit « on s'en va » !
Le ton de sa voix était tel que Jamie tressaillit, et lui obéit sans attendre.
— Tu as pris la bonne décision, Tucker, approuva Mycroft d'une voix trainante, tout en se baissant afin de ramasser les affaires de Sherlock. Allez viens, petit frère. On ne peut décemment pas passer notre après-midi à traîner dans les allées du parc.
Sherlock ne bougea pas tout de suite, mais prit quelques instants afin de savourer le départ contrarié des Tucker et de leur bande. Un rire stupéfait lui échappa. Se détournant enfin du groupe, il se mit à courir après son frère.
— Comment t'as fait ça ? l'interrogea-t-il, à peine arrivé à son niveau. C'est la première fois que tu le voyais ! Comment c'est possible ?!
Mycroft afficha un sourire en coin. Celui-ci contrastait terriblement avec la teinte verdâtre qu'avait prise sa peau.
— Je n'ai fait qu'observer. Comme tu le fais.
— Oui, mais jamais comme ça ! s'écria Sherlock. Je me trompe toujours quelque part. Mais toi, tu as vu tout juste !
— Disons que j'ai pratiqué plus longtemps, se défendit Mycroft en haussant les épaules.
— Père aussi peut le faire ? Exactement comme nous ? C'est lui qui t'a appris ?
Une grimace vient déformer le visage de Mycroft. Refroidi par la brise qui s'était mise à souffler autour d'eux, il se recroquevilla sur lui-même.
— Il est vrai que j'ai beaucoup appris en l'observant, murmura-t-il avec hésitation. Il a un vrai don, pour cela, bien sûr. Rien ne lui échappe jamais. Il voit tout.
Sherlock lui lança un sourire. Mycroft ne le lui rendit pas, mais bon, ce n'était pas comme si ça lui importait réellement.
— Apprends-moi, ordonna-t-il tandis qu'ils descendaient l'allée dans laquelle se trouvait leur domicile. Tu me dois bien ça.
Mycroft eut un petit rire sarcastique.
— Cela implique que tu passes du temps en ma compagnie, chuchota-t-il. Et que tu m'écoutes. Je n'y crois pas trop, je l'avoue.
— Je serai sage ! promit Sherlock. Et j'écouterai tout ce que tu diras, c'est juré !
La mine surprise, Mycroft lui demanda :
— Et puis-je savoir pourquoi le sujet te passionne tant ?
Pour toute réponse, Sherlock haussa les épaules puis glissa ses mains dans ses poches.
— Voilà qu'il fait son timide, se gaussa l'aîné des Holmes.
— Je ne suis pas timide !
— Je suis bien placé pour le savoir, répliqua Mycroft. Éclaire ma lanterne, veux-tu ? Pourquoi la science de la déduction t'intéresse-t-elle autant ?
Le regard résolument fixé sur les cailloux qu'il projetait à coups de pieds le long du chemin, Sherlock déclara avec ardeur :
— Si j'en étais capable, personne n'oserait plus jamais s'en prendre à moi.
Mycroft cligna un instant des yeux.
— Dois-je comprendre qu'on t'importune souvent ? s'enquit-il.
— Parfois, murmura le plus jeune en haussant une fois de plus les épaules. Ils me laissent plutôt tranquille la majorité du temps. Mais certains jours…
Mycroft eût une grimace.
— Fais-le-moi savoir. La prochaine fois que quelqu'un… te manifeste ce genre d'intérêt.
L'expression de Sherlock s'assombrit soudain.
— Je peux très bien me débrouiller seul, rétorqua-t-il avec mépris. Je n'ai pas besoin de ton aide.
— Besoin ou pas, ça ne t'empêche pas d'y recourir, raisonna Mycroft.
— Je n'ai besoin de personne, explosa finalement son cadet. Je suis bien mieux seul. C'est plus sûr comme ça.
— Malheureusement pour toi, riposta Mycroft d'un air nonchalant, tu n'es plus seul, désormais. Et moi non plus. Nous sommes frères, et donc supposés nous serrer les coudes.
— C'est stupide, grommela Sherlock en fronçant les sourcils.
— En effet, ricana Mycroft. Comme souvent avec ce genre de… principes.
— Je ne commets jamais d'actes stupides.
— Ce n'est pas l'impression que j'ai eue.
Sherlock se mit immédiatement à feuler en signe de protestation, ce qui eût le don de faire rire son aîné.
— La stupidité n'est pas non plus ma tasse de thé, d'ordinaire, reprit Mycroft, mais toute cette histoire de « loyauté fraternelle », même si sans intérêt pour toi, m'importe beaucoup. Donc, la prochaine fois que quelqu'un t'embête, tu viens me voir. Je prendrai les choses en main. Si tu refuses, alors, je n'aurai d'autre choix que de mener mes recherches de mon côté.
Sherlock leva les yeux au ciel.
— T'es un vrai maniaque du contrôle, en fait, marmonna-t-il en plongeant les mains dans les poches de sa veste d'uniforme.
— Je dois bien avouer que ça me plaît un peu.
— D'avoir le contrôle ou d'être un maniaque ? rétorqua aussitôt le plus jeune.
Une pause.
— Les deux.
Et sur ces mots, il reprit la route jusqu'à chez eux. Ce n'est qu'une fois le dos de son aîné tourné que Sherlock s'autorisa lui aussi un léger sourire.
— Rentrons, Sherlock. Maman se fâchera si nous sommes en retard pour le thé.
— Son livre de cours. C'est comme ça que tu as déduit son nom, non ?
— Évidemment.
— Et tout ce que tu as dit sur sa mère ?
— Un voyage scolaire est bientôt prévu pour les terminales, quelque part dans le Nord, si je ne m'abuse. Son formulaire d'autorisation parentale dépassait du manuel, et plus précisément la partie destinée à ses coordonnées, ce qui tombait plutôt à pic. Son adresse, les noms de ses parents, leurs numéros personnels et professionnels. Si sa mère avait eu vent de la manière dont il harcèle ses camarades, elle ne l'y aurait pas inscrit, et de toute évidence, il est prévu qu'il y aille. White & Son's est un petit cabinet en ville, je suis déjà passé devant. C'est l'une des entreprises de second choix dans lesquelles j'ai envisagé de faire un stage si jamais ça n'avait pas marché avec Linklaters. Les seuls avocats qui y travaillent sont le titulaire Brian White et ses trois fils Isaac, George et Jonathan. De plus, il ne me semble pas que Ms Tucker touche un salaire d'avocate, si l'on juge l'état des chaussures de Shane, qui sont assez anciennes et trop petites pour lui, ou encore le pantalon de James, qui est de seconde main. Par élimination, cela fait d'elle l'une des deux autres employées du cabinet : la réceptionniste ou l'assistante juridique. Puisque je sais de source sûre que la première est une femme d'origine indienne approchant les soixante-dix ans, il semble plus probable qu'il s'agisse de l'assistante James et Shane possèdent tous deux des traits Anglo-Saxons, après tout.
— Et le père ?
— L'indicatif de son numéro de téléphone, le 131, correspond à celui d'Edinburgh, en Écosse. Il est noté qu'il travaille dans un établissement nommé Tucker Avocats, ce qui manque d'originalité, je te l'accorde, mais bon.
Sherlock approuva d'un hochement de tête.
— Si l'on part du principe qu'il est bien le « Tucker » de l'enseigne, s'essaya-t-il à son tour, on peut en déduire qu'il est avocat, et pas un assistant ou un secrétaire. Ses coordonnées téléphoniques comprenaient un numéro personnel et professionnel également ?
— Oui.
— Ce qui veut dire que leurs lieux de résidence ne se situent pas dans le même pays. Les chances qu'ils soient toujours mariés sont donc faibles… mais pas nulles. Il se peut qu'il aille et vienne entre son bureau et le domicile familial. Il a peut-être hérité du cabinet.
— En effet, accorda Mycroft en souriant. Mais tu dois, lorsque tu révèles ce que tu sais, prêter attention aux indices trahis par tes interlocuteurs. Et c'est bien là le plus difficile. Shane et James ont eu une réaction négative lorsque j'ai mentionné leur père. Une relation compliquée, de toute évidence, bien au-delà des conflits ordinaires entre pères et fils. Non, ils avaient l'air non seulement de le haïr, mais aussi de le craindre. L'hypothèse la plus probable est qu'il y avait maltraitance. Qui d'eux ou de leur mère était la victime ? Je ne suis pas parvenu à le déterminer, mais dans un cas comme dans l'autre, un enfant garde des séquelles. Étant donné que les parents vivent dans deux pays différents et que le père était sans doute violent, je parierais qu'ils se sont séparés, à leur plus grand bénéfice.
Sherlock approuva.
— Mais pourquoi la mère aurait-elle inscrit les coordonnées du père, s'il était violent ?
— Une décision de justice l'y oblige peut-être, suggéra Mycroft en haussant les épaules. Ou bien son sens du devoir. Elle fait peut-être partie de ceux qui considèrent qu'un « garçon a toujours besoin d'un père, quelles que soient les circonstances ». Peut-être qu'elle se reproche le comportement de son ex-mari, au lieu de blâmer lui. Peut-être qu'elle ignore qu'il les battait. À moins que ce ne soit un mélange de tout ça. Difficile à déterminer à partir des simples éléments en ma possession.
Nouveau hochement de tête.
— Pour ce qui est du chat et du chien, son uniforme était couvert de poils. Blancs au niveau de la jambe, mais pas plus haut. Un chien. Petit. Et roux sur son pantalon de même que ses manches. Un chat, déduit Sherlock. C'était évident.
— Comme toujours, répondit Mycroft en lui ouvrant la porte d'entrée. Il te faut juste de l'entraînement. Ne juge jamais trop vite. N'émets surtout pas de théorie si tu manques d'informations, car tu finiras, inéluctablement, par déformer les faits afin qu'ils collent à ton hypothèse. C'est l'hypothèse qui doit coller aux faits, souviens-t'en. Et le plus important, apprends de tes erreurs.
Un sourire illumina le visage de Sherlock.
— Ça, je devrais y arriver.
oOoOo
À en juger par le bourdonnement dans les oreilles de Sherlock, les crochets du droit dévastateurs étaient de famille chez les Holmes.
Immédiatement, Mycroft tomba à genoux près de lui.
— Je vais bien, marmonna Sherlock qui se relevait avec son aide.
Ses doigts, lorsqu'il eut fini de palper sa lèvre douloureuse, étaient couverts d'un fin filet de sang rouge vif.
Il eut un rire moqueur.
— Regarde un peu ça, dit-il à voix basse en levant la main pour la montrer à son aîné. On fait la paire, toi et moi. Des frères de san… Mycroft ?
Ce dernier se relevait déjà en grondant dangereusement.
— Mycroft ? tenta une fois de plus Sherlock.
Mais son frère ne semblait pas l'entendre.
C'est allongé là, à même le bitume poussiéreux, que Sherlock regarda d'un air ahuri son aîné – ce frère stupide, gros, fainéant, enquiquinant, ennuyeux à mourir, et qui n'a jamais fait de mal à une mouche – se précipiter vers leur père et, sans même l'ombre d'une hésitation, ramener son bras en arrière pour écraser avec force son poing en plein sur le nez de l'autre homme.
— Bordel ! s'écria Siger en s'écrasant au sol comme un sac de pomme de terre.
Mycroft se laissa tomber près de lui, puis, le saisissant par le col, entreprit de le frapper à nouveau.
En un flash, Sherlock fut sur ses pieds et se précipita vers les deux autres afin d'attraper son aîné par derrière et le tirer vers lui, loin du vieil homme occupé à feuler et cracher par terre.
— Ne lève plus jamais, jamais la main sur lui ! persifla Mycroft que seule l'étreinte de Sherlock retenait de se jeter une fois de plus sur leur père. Tu m'entends ?! Ou je te jure que je te tuerai ! Essaie donc, tu vas voir !
Après avoir retrouvé un équilibre précaire, grâce à l'aide maladroite de son chauffeur (à qu'il ordonna aussitôt et sans aucune cérémonie de retourner dans la voiture), Siger aboya :
— Espèce de sale petit ingrat !
— Ingrat ?! s'esclaffa Mycroft (de manière assez hystérique, songea Sherlock), avant de redoubler d'efforts pour se libérer. Si c'est ma gratitude que tu veux, alors tu vas l'avoir, attends un peu ! Lâche-moi, Sherlock !
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, émit un Sherlock haletant sans desserrer sa prise. Dans ton état, tu serais capable de choses que tu regretterais plus tard.
— Je n'aurai aucun regret, je peux te l'assurer, siffla son aîné en dardant un regard plein de haine sur leur père. Cela fait des années que j'attends ça.
— Voilà que ça se veut grande gueule, maintenant ? ricana Siger (d'une voix quelque peu nasillarde). Facile de jouer les durs quand on a quelqu'un pour nous retenir, hein, Mycroft ? Tu veux être un homme, un vrai ? Tu n'étais pourtant pas si brave, hier, non ? Un crétin inutile et pleurnichard, comme toujours.
Entre les bras de Sherlock, Mycroft continuait de trembler de rage. À écouter leur enflure de père parler, le plus jeune des Holmes eut presque dans l'idée de libérer son frère. Non seulement ça, mais aussi de se mettre à courir pour voir lequel d'entre eux atteindrait le vieil homme en premier.
— Eh bien ? demanda Siger d'une voix traînante, en rangeant dans sa poche son mouchoir taché de sang. Tu as perdu ta langue ?
Dans une démonstration de contrôle de soi presque inhumaine, Mycroft prit une profonde inspiration pour forcer son corps à se détendre.
— Est-ce que ça va ? lui murmura Sherlock en relâchant un peu son étreinte.
— Allons-nous-en, grogna son aîné pour toute réponse.
Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et hocha la tête d'un mouvement sec sa façon d'assurer à son cadet qu'il n'avait plus aucunement l'intention d'attenter à la vie de leur père.
— Il n'en vaut pas la peine, continua-t-il.
Tout en s'écartant, Sherlock acquiesça à son tour.
Durant quelques secondes encore, Mycroft resta là, les muscles bandés, à fusiller du regard l'homme qui l'avait élevé, avant d'enfin se sentir la volonté de récupérer leurs bagages tombés sur la route poussiéreuse.
— Alors tu t'enfuis ? railla Siger tandis que Mycroft, sac à l'épaule après avoir tendu le sien à son frère, se détourna pour s'en aller.
Leur père ne les laissa pas faire plus de six pas.
— Tu as toujours été qu'un lâche.
Mycroft s'arrêta net. Incrédule, il fit volte-face :
— Excuse-moi ?
— Tu m'as bien entendu, mon garçon, répondit Siger avec mépris.
Mycroft secoua la tête tout en riant silencieusement, puis, sous le regard de plus en plus paniqué de son frère, s'avança de nouveau jusqu'au vieil homme.
— Un lâche ? répéta-t-il d'un air pensif. Je suis curieux de savoir quelle définition tu as de ce mot, Père.
— Mycroft, siffla Sherlock en rejoignant son frère qui se tenait désormais à moins d'un mètre de Siger (soit à portée de coup). Grand frère, parton—
— La ferme ! cracha Siger en agitant une main d'un geste dédaigneux en direction de son plus jeune fils, comme pour chasser une mouche importune. S'il a quelque chose à dire, qu'il le dise.
La mine courroucée, Sherlock se tut. Par égards pour son frère. C'est tout.
— Eh bien, Mycroft, gronda le vieil homme en se redressant de toute sa hauteur. Parle.
Ce dernier se contenta simplement de sourire devant la posture prise par cette brute épaisse.
— Disons juste que la plupart des gens considéreraient le lâche comme étant l'homme qui a tourmenté, battu, humilié et rabaissé un enfant, des années durant, soit dit en passant, plutôt que celui qui a simplement choisi de s'extirper d'un environnement toxique.
— Comment oses-tu ?! explosa Siger, ses deux énormes poings serrés.
— Comment j'ose quoi, Père ? soupira Mycroft avec fatigue. Tant de mes actes et paroles sont une insulte à tes yeux. Sois plus spécifique.
Subtilement, Sherlock positionna ses pieds de sorte à pouvoir bondir entre les deux si besoin, car à voir la tête de leur père, celui-ci semblait prêt à plaquer Mycroft au sol et à l'étrangler de ses mains.
Pour le moment, cependant, il se contenta de vociférer entre deux souffles, outragé :
— Comment oses-tu insinuer que je… t'ai maltraité ?!
Mycroft cligna des yeux.
— Insinuer ? Mes excuses. C'était une accusation tout ce qu'il y a de plus directe.
— Tu oses ?! tempêta Siger en s'approchant d'un pas, tant et si bien que les deux hommes se retrouvèrent nez à nez. Sale petit menteur. Je n'ai jamais rien fait de la sorte.
Un fin sourire empreint de fierté vint étirer les lèvres de Sherlock lorsqu'il aperçut son aîné camper sur ses positions et refuser de courber à nouveau l'échine.
— Rien fait de tel ? répéta calmement Mycroft, le menton levé avec défiance. Donc tous ces coups que j'ai reçus pour ne pas m'être tenu droit, pour avoir sali mes vêtements, pour avoir parlé d'une voix trop forte ou, à l'inverse, trop basse… qu'était-ce ? Un bel exemple d'éducation parentale ? Peut-être bien. Qui sait ? Je n'en savais rien à l'époque.
Il haussa les épaules avant de reprendre :
— Mais ces fois où tu m'as acculé dans un coin pour me hurler dessus, où tu m'as jeté des objets à la figure, où tu m'as laissé la bouche en sang pour avoir pleuré, je dirais que c'était quelque peu excessif.
Siger s'écarta de lui en lâchant un cri de dégoût, puis se mit à faire les cent pas. « Comment oses-tu ?! » ou encore « Mensonges éhontés ! » fulminait-il par moment, tandis que Mycroft continuait :
— Quand tu me battais jusqu'à ce que je ne puisse plus bouger, me cognait jusqu'au sang, n'était-ce pas de la maltraitance ? demanda-t-il d'une voix froide et dure comme l'acier.
Le vieil homme fit volteface, un doigt épais pointé en direction de son fils :
— Un sale petit merdeux pleurnichard, voilà ce que tu as toujours été, cracha-t-il. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour ton bien.
Mycroft cligna des yeux.
— Si c'est vraiment ce que tu penses, répondit-il d'un ton mesuré, alors tu as l'esprit plus détraqué que je ne le croyais.
Mais Siger s'était déjà remis à faire les cent pas, et ne lâcha pour réponse qu'un simple rire plein de mépris.
— Tu n'as donc rien à dire ? s'énerva Mycroft, le regard chargé d'une fureur sourde.
Leur père agita une main molle dans les airs.
— Quand tu t'obstines à jouer les ignorants ? Je ne vois pas quoi ajouter.
— Je joue les ignorants ?! s'emporta l'aîné des frères Holmes, avant de retrouver son calme.
Il fulminait, ses poings se serrant puis se desserrant le long de son corps.
— Dans ce cas, Père, ajouta-t-il, explique-moi dans quelle mesure me faire dormir dehors comme un chien m'a été bénéfique ? Ou bien me dire que c'était de ma faute si Maman est partie ?
À ces mots, Siger s'arrêta net. Les yeux écarquillés, Sherlock le vit darder sur son frère un regard de métal, chargé d'une haine froide.
Mycroft le lui rendit bien, et s'approcha même de quelques pas.
— Quand tu me répétais que quelque chose clochait chez moi, que j'étais défectueux, un poison qui l'avait poussé à partir, si bien qu'elle n'est jamais revenue pour moi, était-ce pour mon bien ?
— C'était la stricte vérité, gronda Signer en réduisant la distance entre eux.
Il ne semblait pas remarquer les poings serrés de Mycroft.
— Maintenant, tu vas m'écouter, mon garçon, murmura-t-il avec un calme inquiétant. Continue à te bercer d'illusions si ça t'aide à mieux dormir, mais moi, je ne t'ai jamais menti. La vérité blesse, et si tu n'as pas les épaules pour l'encaisser, alors c'est que je n'ai pas eu la main assez ferme avec toi.
Mycroft souffla d'amertume.
— Tu as quelque chose à dire ? continua Siger, toujours plus menaçant en dépit d'un calme apparent.
Un rictus empreint de dégoût aux lèvres, son aîné lui répondit :
— Et dire que ton simple souvenir m'a terrifié pendant tant d'années. Hier encore, tu avais cette emprise sur moi, ce que je n'arrive même plus à comprendre parce que… parce que, désormais, je te vois clairement. Tu n'es qu'un vieil homme amer et seul, qui a détruit la seule chose ayant jamais compté à ses yeux. Et tu es incapable de le reconnaître. C'est pathétique.
Grondant de rage, Siger empoigna sa chemise et l'attira violemment jusqu'à lui.
— Continue, Mycroft. Continue, et tu le regretteras.
Sherlock s'apprêta à intervenir, mais son aîné, d'un geste de la main, le pria de ne pas bouger.
Le jeune Holmes s'exécuta, le corps tendu, prêt à les rejoindre si nécessaire.
Sans quitter son géniteur des yeux, Mycroft rétorqua :
— Si Maman est partie, Père, ce n'est pas à cause de moi. Mais à cause de toi. À cause de ta façon d'être, ta façon de la traiter, de me traiter. Elle a voulu éviter à mon frère de grandir ainsi. Elle te méprise—
Sans tressaillir, il reçut la gifle cinglante de son père, assénée du revers de la main en un bruit sourd.
Sherlock bondit aussitôt, et força le vieil homme à relâcher son frère en lui portant une série de petits coups bien placés qui le laissèrent haletant, mais indemne (il aurait de loin préféré le démembrer avec lenteur, seulement Mycroft n'avait visiblement pas terminé de lui dire le fond de sa pensée, ce qu'il méritait de faire à un allocutaire vivant).
— Je vais bien, Sherlock, s'esclaffa son aîné en faisant de nouveau face à leur géniteur. Il semblerait que la vérité fasse bel et bien mal.
Un rictus de dégoût déforma les lèvres de Siger.
— Elle n'est pourtant jamais venue te récupérer, n'est-ce pas ? haleta-t-il en reprenant sa marche furieuse, tel un lion en cage. Si je suis si dangereux, pourquoi t'a-t-elle laissé avec moi ?
— Parce que tu as refusé de la laisser m'emmener, répondit Mycroft en riant. Tu as réclamé la garde, allant jusqu'à la traîner au tribunal, et t'es arrangé pour faire durer la procédure de sorte à ce qu'elle soit contrainte d'abandonner, faute de moyens. Tu as menacé de lui prendre Sherlock.
— Et d'après toi, le fait de m'être battu pour toi constituerait de la maltraitance ?! se moqua le vieil homme.
Mycroft leva les yeux au ciel, avant de répondre d'un ton sarcastique :
— Ce n'était pour toi qu'une façon d'assurer ton emprise sur elle, même un idiot l'aurait compris. Quel meilleur moyen de pression que l'enfant d'une mère ? Rien de plus élémentaire… ni de plus banal.
— Elle aurait pu revenir, persifla Siger. Si elle avait tant tenu à toi, elle se serait débrouillée pour te récupérer. Mais elle ne l'a pas fait, n'est-ce pas, Mycroft ? Elle n'est jamais revenue pour toi. Tu ne valais pas assez le coup pour qu'elle revienne.
— Cet exemple de projection, aussi amusant soit-il, lança un Mycroft exaspéré de sa voix trainante, me conforte dans l'idée qu'elle a pris la bonne décision. Et je ne la remercierais jamais assez d'être restée à l'écart.
Sherlock et Siger se tournèrent de concert pour le dévisager, sous le choc.
— Je vivais dans la certitude de ne jamais pouvoir t'échapper, reprit-il à voix basse, presque pour lui-même. Il ne me semblait voir aucune issue. Et si elle avait refusé de m'abandonner, alors, le calvaire n'aurait jamais pris fin. Comme moi, Sherlock aurait eu à grandir sous ton contrôle. Et Dieu seul sait qu'il a toujours été plus rebelle que moi. Tu l'aurais probablement traité de manière plus horrible encore. Rien que pour cela, je suis plein de reconnaissance. Cela aurait brisé Maman, je le sais. Elle avait l'habitude de pleurer chaque fois que tu t'absentais, Père. Des heures durant, elle pleurait, et ce à cause de toi, à cause de tes mots, de tes actes et de tes menaces. Sa haine envers toi n'aurait fait qu'accroître. Et qui sait, au fil de temps, elle aurait peut-être même fini par nous en vouloir, à Sherlock et à moi, de la retenir auprès de toi. Fort heureusement, elle est parvenue à s'enfuir. Le prix à payer était sans doute élevé… ou non, je l'ignore, mais dans un cas comme dans l'autre, je suis heureux qu'elle soit partie. Si elle ne l'avait pas fait, ou si elle était revenue, j'en aurais alors été responsable, et nous aurais condamné tous les trois.
Pour la première fois depuis le début de cet échange (et Sherlock suspectait qu'il s'agissait de la première fois, tout court), Siger Holmes resta coi, ce dont Mycroft prit l'avantage.
Tout en réajustant sa chemise et sa veste, il déclara avec calme :
— Si ton intention est de me convaincre que ce que je tiens pour vrai ne l'est pas, que tu es l'innocent dans toute cette histoire, alors, je crains que nos chemins ne doivent se séparer ici. À dire vrai, nous devrions arrêter les frais tout de suite. Qu'en penses-tu, Sherlock ?
— On ne peut plus d'accord, répondit le jeune homme en hochant sèchement la tête.
Tout en observant leur père pester d'un air indigné suite à sa perte totale de contrôle, Mycroft se mit à sourire.
— Très bien, conclut-il. Père, sache qu'à compter de cet instant, tu n'existes plus à mes yeux. Et la prochaine fois que l'on me contactera à ton sujet, j'espère bien que ce sera pour m'informer de la date et du lieu de tes funérailles. J'ajouterai aussi que la mesure d'éloignement concernant Maman est toujours valide, je l'ai rendue permanente. Il vaudrait donc mieux pour toi de cesser ta croisade pour la retrouver. Devrais-tu continuer, je peux te jurer qu'elle déposera plainte contre toi. Tu laisseras également mon frère tranquille, à moins qu'il ne choisisse lui-même d'entrer en contact.
— Je n'en ferai rien, affirma Sherlock avec fermeté.
Mycroft lui adressa un hochement de tête.
— Voilà qui est réglé. Tout cela est-il bien clair, Père ?
— Comment oses-tu ?! gronda Siger d'un ton furieux.
L'homme bondit en avant, et s'en alla une fois de plus saisir Mycroft par la chemise. Celui-ci se contenta d'afficher une mine exaspérée.
— Ces demandes sont tout à fait raisonnables. Tu peux me battre de tout ton saoul, je ne reviendrai pas sur ces conditions.
Les lèvres du vieil homme se retroussèrent davantage, lui donnant un air presque animal, mais il n'esquissa aucun autre geste. Le sourcil relevé, Mycroft annonça d'une voix douce et posée des plus intimidantes :
— Ceci est ton dernier avertissement. Refuse de te plier à mes ordres, et tu auras affaire à moi. Tu le regretteras jusqu'à la fin de tes jours, enfin, à supposer que je t'en laisse le temps. Je suis un homme dangereux qu'il ne vaut mieux pas avoir comme ennemi. Crois-moi, c'est dans ton intérêt.
Durant un long moment de tension, Mycroft soutint le regard de leur père. La résolution sans faille qu'il manifesta face à la rage et la rancœur silencieuse du vieil homme ne fit que souligner le sérieux de ses paroles.
Tout en lâchant un râle dégoûté, Siger le relâcha puis s'éloigna.
— Tu n'en as jamais valu la peine, cracha-t-il, le visage figé en une expression malveillante.
Mycroft lui adressa un simple hochement de tête, en gage de politesse.
C'est donc après leur avoir adressé un ultime regard venimeux que Siger Holmes s'en retourna à sa voiture, et reprit la route, sortant ainsi définitivement de la vie de ses fils.
Mycroft émit un soupir, tandis que Sherlock suivait des yeux la Rolls Royce qui progressait sur la route de campagne jusqu'à ne plus représenter qu'une tache dans le lointain.
— Ainsi donc se termine cette histoire, songea Mycroft que son frère venait de rejoindre. Pas sur un « boom », mais sur un murmure, finalement.
— Ce n'était pas un « boom », ça ? s'étonna Sherlock, les sourcils froncés.
Son aîné ricana, le regard tourné vers lui.
— Cela s'apparentait plus à un « pouf », offrit-il en haussant les épaules. Tu l'aurais tout de suite su, s'il s'était agi d'un « boom », crois-moi.
Le détective grimaça.
— Sherlock, murmura Mycroft en lui faisant face. Ce que tu as fait tout à l'heure n'était pas très sage.
Le jeune homme baissa la tête, tout à coup concentré sur la terre compacte à leurs pieds.
— Il n'avait qu'à pas se comporter comme un idiot, grommela-t-il.
— Il t'a ouvert la lèvre d'un simple coup de poing, raisonna Mycroft. Qu'aurais-tu fait, s'il ne s'était pas contenté de ça ? Tu dois apprendre à battre en retraite quand cela est nécessaire.
Son cadet se renfrogna davantage.
— Je sais très bien quand cela est nécessaire, Mycroft, souffla-t-il entre ses dents.
Passant une main sur son visage fatigué, Mycroft lui demanda en soupirant :
— Et en quoi cela était-il nécessaire dans le cadre de cet échange ? Je suis curieux de le savoir.
— Il s'en est pris à toi, hier, siffla-t-il.
Il planta brusquement son regard dans celui étonné de son frère.
— C'est lui qui t'a attaqué, poursuivit-il. Tous les signes l'indiquaient. Il n'a même pas essayé de le cacher. J'attendais que nous soyons parvenus à l'aérodrome avant d'aborder le sujet, puisque l'idée même d'une confrontation dans la voiture te paniquait, mais il s'est mis à te menacer et à te rabaisser devant moi ! J'ai perdu mon calme, je le reconnais. Cependant, il méritait bien plus que le savon que je lui ai passé.
Après un énième soupir, Mycroft envoya sa main serrer l'épaule de son frère.
— Je n'ai pas besoin que tu me défendes, Sherlock.
— D'habitude, c'est vrai, rétorqua le détective. Parce que d'ordinaire, tu te charges seul de tes ennemis.
— Exactem—
— Mais tu ne l'as pas fait, Mycroft ! cingla Sherlock. Tu l'as laissé te marcher dessus. Avec le recul, je comprends mieux pourquoi, mais il n'avait aucunement le droit de te parler ainsi, et il fallait bien que quelqu'un le lui dise.
— Ça n'a vraiment aucune importan—
— Ça en a pour moi ! explosa Sherlock, les surprenant tous deux.
Mycroft en resta coi, et sembla le considérer comme pour la première fois.
Tout en évitant son regard, Sherlock poursuivit entre ses dents :
— Je n'allais tout de même pas rester là, à le laisser te traiter et te blesser de la sorte, sans réagir.
Puis, la mâchoire serrée et la tête haute, il assena fermement :
— Je n'ai aucun regret.
Durant un long moment, Mycroft le fixa en silence, l'air calculateur.
Le détective fit poindre son menton avec défiance, les yeux plantés dans les siens, pour lui annoncer avec conviction :
— Tu en aurais fait de même pour moi.
Un fin sourire vient lentement s'étirer en travers du visage tuméfié de son aîné.
— Oui, chuchota-t-il. Bien sûr que oui.
Sherlock poussa un soupir, bien que pris lui aussi d'un léger sourire.
— Je pense qu'il est grand temps d'y aller, finit par déclarer Mycroft.
Il avait sorti son téléphone mobile de la poche de sa veste, et fronçait les sourcils face à l'écran qu'il avait rallumé d'un doigt.
— As-tu du réseau ? demanda-t-il à Sherlock.
Celui-ci se saisit de son smartphone sans broncher, pour découvrir que lui non plus ne captait aucun signal.
— Non, déplora-t-il en passant une main lasse sur son visage.
Mycroft dirigea son regard vers le ciel, un sourire incrédule aux lèvres.
— Et maintenant ? s'enquit Sherlock.
Mycroft secoua la tête. Il s'en alla récupérer leurs sacs restés à terre, et après avoir tendu le sien à son cadet, lui répondit :
— Eh bien, je suppose qu'il nous faudra marcher jusqu'à en trouver.
Le sourire de Mycroft s'élargit devant la grimace de Sherlock.
— Allons-y, mon cher frère.
Ils marchèrent quelques temps en silence, tentant l'un comme l'autre de digérer les événements survenus un peu plus tôt. Pour les gens normaux, l'étalage de secrets de famille restés à pourrir des années, des décennies durant, n'était pas chose à encaisser sans sourciller, et pour une fois dans leur vie, les frères Holmes n'étaient pas l'exception qui confirme la règle.
Sherlock n'arrivait tout simplement pas à le croire. Il lui avait fallu tant de temps avant d'élucider ce mystère. Il aurait dû être capable de le déduire à la seconde même où ce grand-frère, dont le simple souvenir causait un tel chagrin à Maman, était apparu devant lui sur le pas de leur porte. Il aurait dû s'en rendre compte ! Comment avait-il pu passer à côté ?!
— Sherlock, s'inquiéta Mycroft d'une voix basse en l'observant de biais, les sourcils froncés. Est-ce que ça va ?
Sherlock eut un rire incrédule.
— Tu me demandes à moi si ça va ?
Mycroft se renfrogna davantage.
— Tu viens de subir une agression, fit-il remarquer. C'est une question des plus raisonnables, non ?
Sherlock secoua la tête, un sourire amer aux lèvres.
— Je vais bien, répondit-il en un murmure.
Le regard plissé et l'air méfiant, Mycroft énonça lentement :
— Je ne suis pas tout à fait sûr de te croire.
Sherlock renâcla, et Mycroft émit un énième soupir.
— Qu'est-ce qui te préoccupe, petit frère ?
Le détective baissa un instant la tête. Il se creusait les méninges, cherchait les mots qui lui permettraient d'exprimer l'idée même du trouble auquel il était en proie.
— Tout ça était donc vrai, allégua-t-il enfin en levant les yeux, hébété.
Mycroft acquiesça simplement, et Sherlock sentit son cœur se serrer. Il le savait déjà, bien sûr, mais cette confirmation directe éradiqua l'espoir puéril auquel il s'était raccroché il ne s'agissait pas d'un quelconque malentendu, et le monde ne tournerait plus jamais de la même façon.
— Les cicatrices ? questionna-t-il d'un ton hésitant.
La mine contrariée, Mycroft lui répondit néanmoins tout en plongeant les mains dans les poches :
— Père a été le président de la Pop, le groupe de préfets le plus exclusif du collège Eton. Il avait l'art de manier la canne, dont il aimait particulièrement se servir.
Sherlock grimaça.
— Et ta pneumonie, était-ce parce qu'il te forçait à dormir dans le jardin ?
Un sourire plein de réminiscence étira les lèvres de Mycroft.
— En effet. Cela n'arriva qu'une fois le divorce prononcé, bien entendu. Maman ne l'aurait jamais laissé faire. Les premières années, je m'en sortais plutôt bien. Il avait un chien, vois-tu, un Mâtin de Naples. Une bête massive et effrayante, faite entièrement de muscles. Le chien le plus gros que je n'aie jamais vu.
Les yeux de Sherlock s'écarquillèrent d'horreur.
— Je l'avais surnommé Nounou, gloussa-t-il. Il était très commode. Il me considérait très probablement comme son petit, j'en ai peur. Mais l'avantage, c'est qu'il m'autorisait à partager sa niche chaque fois que Père me faisait passer la nuit dehors. Il est mort au bout de quelques années, des suites d'une maladie cardiaque, m'a-t-on dit. Lorsque l'on m'obligea à dormir dehors, la fois suivante, il pleuvait, et sans sa chaleur animale, je suis tombé malade. J'en ai informé Père, hélas, pour lui, il ne s'agissait que d'un stratagème pour attirer l'attention. Il a donc réitéré l'expérience jusqu'à ce que je cesse de faire semblant. C'est la bonne qui m'a trouvé délirant de fièvre et haletant une semaine plus tard. La même situation s'est reproduite à mes douze ans, et, là encore, il ne m'a pas cru. J'ai tenté en vain de me soigner seul avec du paracétamol. Une fois de plus, c'est la bonne qui s'est rendu compte de quelque chose. Elle m'a emmené à l'hôpital, ce qui lui a coûté son poste.
— Et la troisième fois ? s'enquit Sherlock, éberlué.
Un sourire nostalgique aux lèvres, l'aîné des Holmes répondit :
— La troisième fois, j'ai dissimulé mon état et me suis arrangé pour m'effondrer au beau milieu de l'école. Il pouvait difficilement faire renvoyer les professeurs, n'est-ce pas ? Tout de même, il était très remonté.
— C'est donc pour cela que tu n'as rien dit, cette fois-là, marmonna Sherlock. Quand tu es tombé malade, avec nous. Tu craignais que Maman ne te croie pas, elle non plus.
Soupirant, Mycroft eut un léger haussement d'épaules.
— Pas vraiment. Simplement… Je ne voulais pas être un fardeau. J'étais plus âgé, et un peu plus résistant suite à la précédente crise. Et puis, j'avais l'habitude que Père trouve chaque fois quelqu'un à renvoyer ou sur qui hurler. J'espérais qu'avec un peu de temps, je pourrais guérir de mon côté sans que personne ne se rende compte de rien.
Il ricana un instant, avant de reprendre :
— Malheureusement, feindre d'être en bonne santé est plus fatiguant qu'il n'y paraît. Ça, et j'ai aussi oublié de boire suffisamment d'eau.
— Quelle idée stupide, intervint Sherlock.
— Je reconnais ne pas avoir brillé par mon intelligence, sur ce coup, acquiesça Mycroft avant d'adresser à son frère un regard espiègle. Mais je n'ai plus contracté de tuberculose, depuis. C'est toujours ça de bon à prendre, non ?
Sherlock continuait de le fixer avec horreur et incrédulité.
— C'était si évident, quand j'y repense, murmura-t-il.
Son aîné rit une fois de plus.
— Comme souvent dans ces cas-là. Hélas, la plupart du temps, plus quelqu'un nous est proche, plus il nous est difficile de la voir objectivement.
— Ce n'est pas une excuse, soupira Sherlock, le regard rivé au sol. Pardonne-moi. J'aurais dû m'en apercevoir plus tôt.
Sentant la main de son aîné lui presser l'épaule, d'un geste réconfortant plein de chaleur, il releva soudain la tête.
— Tu n'étais qu'un enfant, petit frère, argua Mycroft.
Il n'y avait dans sa voix aucune trace d'animosité, comme aurait pu s'y attendre Sherlock.
— Tu n'avais pas à savoir.
— Vraiment ? contra le détective, visiblement en proie aux regrets. Les signes étaient là. Toutes ces anomalies que j'ai remarquées, au fil des ans : les mouvements de recul, les cauchemars, les cicatrices. Mais j'ai préféré leur trouver d'autres justifications.
Soupirant, Mycroft lui serra une fois de plus l'épaule.
— Ce n'est pas grave.
— Oh que si, contesta Sherlock. C'est même pire que de l'ignorance. Non, j'avais tous les faits en main, et je les ai déformés jusqu'à les faire coller à une théorie plus facile à supporter.
Le menton levé, Sherlock vint planter son regard dans celui de son frère, avant de déclarer d'un ton solennel :
— Je me suis comporté comme un idiot. Je tiens donc à m'excuser pour toute la souffrance supplémentaire que j'ai pu te causer.
Un sourire, léger mais d'une sincérité insolite, étira brièvement les lèvres de Mycroft.
— Toi et ta tendance à toujours tout dramatiser, murmura-t-il en secouant la tête.
Sherlock fronça les sourcils.
— Petit frère, tu n'es pas un idiot, poursuivit Mycroft en relâchant son épaule. Tu ne l'as jamais été.
Sentant son cadet prêt à protester, l'aîné des Holmes l'intima au silence d'un geste de la main.
— Il est normal que tu n'aies rien découvert. En réalité, c'était exactement le but recherché.
Le détective afficha une mine troublée.
— Mais j'ai été affreux avec toi, défendit-t-il. Je n'ai même jamais cessé d'être affreux avec toi, jusqu'à aujourd'hui. Pendant des mois, j'ai tout fait pour que tu te sentes comme un intrus. Et quand, enfin, nous avons trouvé un terrain d'entente, je n'ai pas fait le moindre effort pour rectifier le tir. Je t'ai fait pleurer… plus d'une fois. J'ai mis un tel point d'honneur à te rendre mal à l'aise que tu évitais la maison. Je t'ai persécuté par pure mesquinerie, convaincu que tu projetais de me voler ma mère, quand il s'avère, en réalité, que c'est moi qui te l'ai volée. Et tu aurais voulu tout ça ?
Sherlock conclut sa tirade, à la fois confus et frustré. En effet, le visage de Mycroft s'était peu à peu fixé dans une expression d'incrédulité totale.
— C'est donc là ta vision des choses ? Ha ! Mon cher petit frère. « Quelle magnifique énigme vous faites. »
— Arrête, je suis sérieux.
— Tout comme moi. Tu sembles persuadé d'avoir été le digne successeur de père. Je peux t'assurer que ce n'est pas le cas. Pour commencer, tu manques de muscles.
— Mais…
— Assez, Sherlock, le coupa brusquement Mycroft, la main levée. Tu n'étais qu'un enfant. Il n'est pas surprenant d'éprouver de la rancœur envers tout nouvel arrivant dans une famille, d'autant plus, je l'imagine, lorsque ce nouveau venu nous prive également du réconfort, tant espéré, d'être devenu l'aîné. Tu as été dépossédé, d'où ta rancœur. Cela, j'ai fini par le comprendre en grandissant, et je ne t'en veux aucunement.
Sherlock afficha une mine sombre.
— Tu ne devrais pas être aussi indulgent, cingla-t-il.
— Et pourtant, je le suis, rétorqua Mycroft. Je préfère la façon dont tu m'as traité à celle de Maman, pour être honnête.
Le jeune Holmes écarquilla soudain les yeux.
— Qu'a-t-elle fait ?! explosa-t-il tout en se creusant les méninges, à la recherche de tout signe indiquant que Mycroft aurait pu souffrir de quelque abus que ce soit aux mains de leur mère.
— Elle ne m'a pas maltraité, Sherlock, soupira celui-ci, l'air exaspéré.
— Quoi, alors ?
Mycroft passa une main lasse sur son visage, et lui répondit d'une voix lente :
— Entre le mot laissé par Père et ce que j'ai négligemment laissé échapper lors de mes moments de détresse, elle est parvenue à déduire le type d'existence que j'ai mené avec lui. Elle s'est sentie coupable.
Sherlock fronça les sourcils, confus.
— Évidemment qu'elle s'est sentie coupable, murmura-t-il, le regard plissé comme pour tenter de comprendre le sens véritable des paroles de son frère. Elle a sans aucun doute songé qu'elle aurait dû mieux te protéger.
— C'est tout à fait cela, acquiesça Mycroft.
— Et qu'y a-t-il de mal à ça ?
— Rien. Si ce n'est que sa manière de « remédier » à ce mauvais traitement a été de toujours tout prendre avec des pincettes, me concernant. Aujourd'hui encore, elle agit comme si élever la voix en ma présence risquait de me faire fondre en larmes.
Le regard sombre, Sherlock tenta de se remémorer un instant où cela n'avait pas été le cas. Même lorsqu'elle et Mycroft étaient en désaccord (en général, à son sujet), elle n'exprimait jamais la moindre frustration au-delà d'un soupir exaspéré.
— Bien entendu, je ne peux la blâmer, continua Mycroft. Moi aussi, je veille toujours à ma façon d'agir autour elle.
Sherlock sembla interloqué.
Un sourire triste aux lèvres, son aîné s'expliqua :
— Il fut un temps où nous subissions tous deux le tempérament de Père, petit frère. Il paraîtrait également que je lui ressemble assez. La dernière chose que je souhaiterais serait de faire remonter de mauvais souvenirs. Oh, n'affiche pas cet air horrifié, Sherlock, il est logique que cela me préoccupe. Quoi qu'il en soit, à la longue, il devient agaçant d'être couvé de la sorte. C'est au point qu'il me semble parfois être resté ce petit garçon terrifié, abandonné sur son porche.
Puis, relevant les yeux sur son cadet, la mine satisfaite :
— J'ai toujours considéré cela comme une sorte de soulagement, de t'avoir avec moi, de te voir jouer les gros bras, menu comme tu étais, et me porter sur les nerfs avec la plus grande des joies. Cela m'a aidé.
— Aidé ? répéta Sherlock, complètement perdu.
Mycroft hocha la tête.
— Ce que tu dois comprendre, Sherlock, c'est que lorsque je t'ai rencontré, j'étais programmé à penser que tout acte de défiance se verrait sévèrement puni, développa-t-il avec calme. Je n'osais ni m'exprimer franchement, ni mal me comporter, ni remettre en question mes… supérieurs.
À l'entente de ce terme, Sherlock grimaça, ce qui eut le don de faire rire son frère.
— Puis nous avons fait connaissance, et il fut décidé que nous serions des ennemis jurés. Tu avais beau avoir la moitié de mon âge, le petit diable que tu étais m'a donné du fil à retordre pendant un temps. Au début, du moins.
— C'est bien pour ça que je m'excuse ! s'écria Sherlock, frustré.
— Mais c'est ce dont j'avais besoin, Sherlock, répliqua Mycroft du même ton. Autrement, j'aurais passé ma vie à avoir peur. Ta petite campagne contre moi m'a appris à ne pas me laisser marcher sur les pieds. Je me suis affirmé, et, à mon plus grand choc, on ne m'a pas sanctionné pour cela. Toi et moi pouvions nous disputer, comme deux simples frères, sans que la faute ne soit rejetée sur moi, sans que l'on me frappe en représailles, sans que l'on me renvoie chez Père. C'est comme si un poids m'avait soudain été ôté, la première preuve véritable que les choses avaient réellement changées.
— Jamais Maman ne t'aurait renvoyé auprès de lui, déclara fermement Sherlock.
Mais Mycroft haussa simplement les épaules.
— La plupart du monde se réfute sans cesse, tu le sais aussi bien que moi. Elle ne le souhaitait sans doute pas, mais je ne pouvais pas le savoir, à l'époque. Les gens changent, et je ne la connaissais plus vraiment. Elle aurait pu ne plus vouloir de moi si je m'étais avéré trop incommodant, ou bien un rappel constant du passé. Et puis, garde en tête que, des années durant, Père m'a rabâché qu'elle était partie par ma faute.
Sherlock se renfrogna un instant.
— Dans tous les cas, poursuivit tranquillement Mycroft, il est aisé d'offrir des promesses en l'absence d'obstacles. Mais des obstacles, il y en a eu entre toi et moi, et il m'est vite apparu qu'elle était plus qu'heureuse de me garder, en dépit de tout le reste.
— Jamais elle ne t'aurait…
— Je le sais, désormais, l'interrompit Mycroft.
Le jeune Holmes lâcha un soupir, et Mycroft lui agrippa une fois de plus l'épaule.
— Écoute-moi bien. Il est inutile de t'excuser. Certes, il t'arrive parfois d'être insupportable… Très souvent, même, ajouta-t-il en ricanant. Mais tu es mon insupportable petit frère, et c'est ainsi que je te préfère. Est-ce que tu comprends ?
Les sourcils froncés, Sherlock releva la tête puis acquiesça lentement.
— Je crois, oui, chuchota-t-il, un rictus aux lèvres. Tu es masochiste.
Mycroft cligna des yeux avant d'éclater d'un rire bruyant.
— Peut-être, s'esclaffa-t-il en secouant la tête.
Il se baissa pour récupérer leurs sacs, qu'ils avaient déposés sur la route.
— Cela expliquerait assurément beaucoup de choses.
Le rictus de Sherlock se mua lentement en un léger sourire.
— D'autres questions ? s'enquit Mycroft, qui, d'un coup d'œil à son téléphone, constata l'absence continue de réseau.
Sherlock haussa les épaules.
— Pas vraiment, admit-il. Quoi que… J'ai toujours désiré savoir–
— Ce que j'ai fait ? acheva Mycroft à sa place. Honnêtement, je suis étonné que tu ne m'aies jamais posé la question avant.
Sherlock rechigna.
— J'ai pensé que tu refuserais de répondre, grommela-t-il. Ça a dû être absolument désastreux. Était-ce volontaire ? Illégal ? As-tu tenté de l'assassiner ?
— Seigneur, non, répondit-il en riant. Ce n'est pas l'apothéose que tu imagines. Tu risques d'être fort déçu.
— Eh bien ?
Un sourire indulgent aux lèvres, Mycroft se lança dans son récit :
— Un camarade de classe, Michael Daniels, m'a embrassé. Je l'ai embrassé en retour. Un professeur nous a vu et s'est empressé de le rapporter, avec zèle, à nos parents. Puisqu'il ne pouvait supporter la disgrâce d'avoir une tapette comme fils, Père s'est avoué vaincu et m'a abandonné sur le porche de Maman.
Sherlock s'en retrouva bouche-bée.
— Ça alors, je t'ai tout abîmé, s'amusa Mycroft. Il aurait peut-être mieux valu que je mente.
— De tout ce qu'il aurait pu trouver, c'est ça qui l'a poussé à bout ?! s'exclama-t-il, outré.
Son aîné continua de rire.
— Je pensais que tu avais commis quelque chose de grave !
— Cela faisait déjà sept ans. Il devenait évidant que de me garder en otage ne ferait pas revenir Maman. Je pense que ça a été la goûte de trop. Il a laissé tomber et s'est débarrassé de moi.
Sherlock prit un air grincheux.
— Non pas que je me plaigne, s'amusa Mycroft.
Sherlock hésita un instant, avant de secouer la tête.
— Non, ce n'est pas ton genre, n'est-ce pas ? marmonna-t-il.
Cela fit rire Mycroft qui consulta de nouveau son téléphone. Cette fois, il émit un petit son de satisfaction.
Offrant l'écran à la vue de Sherlock, il annonça d'un ton joyeux :
— Il semblerait que nous captions enfin.
FIN
Note de l'autrice : Je l'ai enfin terminée ! :D Je n'en reviens pas.
J'espère de tout cœur que vous avez apprécié cette histoire, et je tiens une fois de plus à remercier tout ceux qui ont suivi son développement ou laissé un commentaire, tout ceux, aussi, qui sont simplement tombés dessus lorsqu'ils s'ennuyaient et ont décidé de la lire. Je n'ai pas les mots pour vous exprimer ma reconnaissance, à vous, les lecteurs, pour votre intérêt, et aux reviewers pour vos mots plein de gentillesse. Laissez donc vous le dire simplement : merci beaucoup, vous avez de nombreuses fois éclairé mes journées. Encore une fois, merci :D
Note de la traductrice : Comme le veut le proverbe : « mieux vaut tard que jamais ». Cette fanfic, tout comme toutes celles que j'ai traduites ou commencé à traduire il y a maintenant plus de dix ans, a été un réconfort en des temps très difficiles pour moi. La vie, les études, mais aussi le besoin de prendre du temps pour me remettre ont fait que certaines œuvres sont restées inachevées.
C'est un immense plaisir de vous offrir la fin de De l'autre côté. L'attente a été longue, je le sais. J'espère que vous pourrez la savourer, ou même vous replonger dans cette belle histoire de liens fraternels. Je repasserai sûrement afin de m'assurer ne pas avoir laissé trop de coquilles. À la revoyure !
