Chapitre 44 : L'amnésie de Mlle Parker 1/ 3

Maison de Mlle Parker 431 Mountain Spring Drive, Blue Cove, Delaware, 01991

Une semaine plus tard, chez Mlle Parker. Les volets et les rideaux fins des fenêtres avaient été tirés, obscurcissant partiellement la pièce. Couchée dans son lit, Mlle Parker, recouverte d'une couverture, paraissait vulnérable. Son souffle régulier soulevait sa poitrine tant elle était sereine. Son visage était pâle, éclairé par la faible lueur d'une lampe posée sur une table de chevet en bois sculpté. Une petite ride se plissait superficiellement sur le milieu de son front même pendant son paisible sommeil. Ses cheveux d'ordinaire bien entretenus et agréablement parfumés quoique encore très poisseux s'étalaient autour d'elle, semblables à une auréole sombre sur l'oreiller. Les paumes de ses mains reposaient à plat sur les draps, ses doigts se crispaient légèrement de temps à autre par des gestes involontaires. Les traits fins de son charmant visage montraient des signes évidents d'affaiblissement comme si le poids de ces récents événements avait eu raison d'elle. Ses cernes accumulées au fil de ses nuits agitées avaient fini par disparaître. Néanmoins, pour lui, le caméléon, « son petit génie », comme elle le surnommait, Mlle Parker demeurait toujours aussi belle et rayonnante que le jour de leur rencontre. Oui, elle était toujours aussi belle. Malgré tout, elle restait sans connaissance.

Jarod assis sur une chaise près d'elle fixa la silhouette encore dormante de la jeune demoiselle. Sa respiration lente et profonde maintenait son corps dans un état calme, le seul signe que la vie continuait à circuler en elle, en dépit de son inconscience. Jarod avait posé affectueusement une main sur la sienne, faisant courir le bout de ses doigts doucement sur sa peau, provoquant une réaction, une manifestation de sa part comme si elle allait enfin se réveiller. Tout en lui parlant, il observait chaque petit reflex, chaque frémissement, un retour imminent à la normale. Quant à lui, il n'était pas au top de sa forme. Son expression marquée par une immense préoccupation, ses sourcils épais et froncés accentuaient son angoisse. Son regard inquiet qui pourtant d'habitude si vif et plein de joie, était pourvu de tout souci. Des cercles bleu-gris s'étaient installés autour de ses yeux, jugeant de ses nuits blanches passées à veiller sur elle. Le teint terne, le dos complètement voûté, les muscles de sa mâchoire, tendus, anxieux, il se mordait la lèvre inférieure. Comparé à elle, il paraissait être en meilleure condition. Cependant, il avait l'intuition qu'elle allait bientôt ouvrir ses paupières, qu'elle allait vite se remettre sur pied en un rien de temps et ainsi continuer à le faire enrager le menant par le bout du nez. Peut-être même qu'elle lui accorderait son pardon. C'était cette lueur d'espoir qui lui donnait la force de rester à ses côtés et enfin d'attendre patiemment qu'elle crie son nom. Peu à peu, le caméléon se perdit brièvement quelques jours plus tôt. Un regard mélancolique traversa ses iris, le ramenant dans l'entrepôt. Il ferma les yeux un bref instant, se remémorant les paroles qu'ils avaient échangées.

Flashback

« Jarod.

- Non, je ne peux plus continuer comme ça.

- S'il te plaît, Jarod, écoute-moi. C'est vrai, je pense à Thomas en ce moment, mais…

- Parker, ne te voile pas la face. Je sais que tu tiens toujours à lui. Il est inutile de me mentir !

- Jarod, je t'assure que c'est du passé. Thomas... C'est terminé depuis longtemps. Thomas est... Il est… Mort. Depuis presque deux ans, maintenant.

- Non Parker, ça n'a jamais été fini. Le Centre te l'a arraché de force, on t'a privé de lui. S'il était encore en vie aujourd'hui, tu vivrais avec lui. N'ai-je pas raison ?

- Non... Si… Peut-être... Personne ne peut prédire ce qui aurait pu être. L'amour n'est pas toujours suffisant, Jarod. Si ça se trouve avec Thomas, ça n'aurait pas durer. Qui peut savoir ?

- Tu étais heureuse avec Thomas, hein ? Que crois-tu qu'il serait arrivé si le Centre n'était pas intervenu ?

- Jarod, je n'en ai aucune idée. Sans doute qu'on serait parti dans l'Oregon pour vivre comme des gens normaux. Où alors il m'aurait quitter me fuyant aussi loin que possible.

- Sais-tu Parker, combien c'était douloureux pour moi de te savoir avec lui ? D'imaginer qu'il t'embrassait, qu'il te touchait me rendait malade. Que chaque jour où il te serrait dans ses bras, chaque nuit où tu lui faisais l'amour m'était insupportable. J'ai souffert en silence. Mais en voyant le bonheur que vous viviez, ce que vous partagiez... Chaque sourire, chaque regard, chaque étreinte, était comme un coup de poignard en plein cœur. Et je le haïssais pour ça. Il était mon ami et pourtant, je le haïssais, Parker, parce que lui, il avait ce que moi, je ne pouvais pas avoir, toi. Les moments heureux, l'amour que tu lui portais. J'ai détesté le fait qu'il était le destinataire de tes sentiments et de ton affection. J'aurais aimé être à sa place, avoir la chance que tu n'éprouves, ne serait-ce qu'un peu, la même chose pour moi. J'ai l'impression de ne être assez bien pour toi.

- Où veux-tu en venir ?

- Je veux te parler de ce que tu ressens encore aujourd'hui pour lui. »

« Tout ça, c'est de ma faute. Si seulement j'avais été un peu plus attentif, si seulement j'avais été plus réactif, peut-être que tout cela ne serait pas arrivé. Et maintenant, tu es dans ce lit à cause de moi. Il l'embrassa. Ce que je donnerais pour remonter le temps, pour tout effacer et recommencer à zéro. Cette dispute stupide et insignifiante, n'avait aucun sens. Tu sais, au fond de moi, je ne voulais pas me séparer de toi. Je n'aurais jamais dû mettre un terme à notre histoire. J'ai été idiot. Il toucha son front avec le dos de sa main. Je croyais que c'était la meilleure chose à faire, pour toi. Je voulais te faire réagir et te faire prendre conscience que l'on… Non, en fait, je crois qu'inconsciemment, je voulais me rassurer, protéger mon cœur, je ne sais pas. Je me rends compte que je me suis trompé. Il lui remonta la couverture au niveau de la poitrine. Oui, c'était une erreur monumentale. Parker, tu ne peux pas savoir comme je regrette. Si tu savais à quel point, je tiens à toi. Je ne veux pas te perdre. Je t'aime. Je suis désolé, mon amour. Je suis sincèrement désolé. Je ferai tout pour me rattraper, pour réparer mon erreur, Je te le promets. Je veillerai sur toi, peu importe le temps que ça prendra. Et si tu te réveilles, si tu reviens vers moi... Je ne te laisserai plus jamais partir. » il l'embrassa une nouvelle fois.

Jarod, confus, ne savait plus où il en était, mais il savait exactement ce qu'il voulait. Les mauvais souvenirs défilaient devant lui, comme un film en noir et blanc jouant en boucle. L'image de l'entrepôt désaffecté se superposa à sa vision, la poutre suspendue dans les airs, prête à s'effondrer d'un moment à l'autre. Il fut prit d'un sursaut alors qu'il revivait la scène, encore et encore comme s'il était là-bas. Le prodige qu'il était avait vu le danger, réalisé le risque, seulement, il n'avait pas eu le temps de réagir. La charpente avait chuté avec une telle violence, que le cri de la Miss, l'avait glacé sur place. Il aurait dû faire plus, être plus rapide, prévoir ce qui allait arriver. Mais ses propres doutes et ses décisions l'avaient mené à cette tragédie. Au lieu de cela, il avait choisi de se retirer émotionnellement de leur relation et pourquoi ? Par jalousie ? Par amour ? Par fierté ? Il se mit à verser une larme, celle-ci se déposa directement sur la main de la jeune femme. Il revoyait le moment où il l'avait trouvée gisant au sol, sans bouger. Il avait agi dans l'urgence, la prenant dans ses bras… Non, il n'avait pas agi aussi vite qu'il aurait dû ! Il ferma ses paupières, inspira profondément, avant de s'enfoncer dans le malheur.

Flashback

« Je vois comment tu te replonges dans tes souvenirs, comment tu deviens distante, comment ton regard s'assombrit dès qu'on mentionne son nom. Je vois cette lueur dans tes yeux quand tu parles de lui, Parker. Une lueur que je n'ai jamais vue quand tu parles de moi. Tu es toujours amoureuse de lui, même si tu refuses de l'admettre.

- Peut-être que…

- Parker, je veux savoir. Je veux savoir si tu m'aimes.

- Jarod, je tiens à toi. Vraiment.

- Parker, je veux construire un avenir avec toi. Je veux plus que des week-ends passés à faire l'amour. Je veux un engagement, un mariage, une famille, une maison. La maison que je n'ai jamais eue. Mais je veux tout cela avec toi, parce que sans toi, ça n'a pas de sens.

- Jarod, je fais ce que je peux. J'essaie de faire fonctionner cette relation du mieux que je peux. On était d'accord pour ne pas se mettre la pression.

- Ça ne me suffit plus. Je veux plus que ça, Parker. Je te l'ai déjà dit. Cette fois-ci, je ne me contenterai plus de simples mots ou de sexe. Est-ce que je compte pour toi autant qu'il comptait pour toi ? Où est-ce que je ne suis à tes yeux qu'un substitut ?

- Que veux-tu ? Que je te donne une preuve de mes sentiments pour toi, c'est ça ? Je ne peux pas, Jarod, je suis désolée. »

Soudain, la porte s'entrouvrit, son petit frère, compatissant, apparut dans l'encadrement. Il s'approcha lentement de Jarod, posant une main sur son épaule. Il insista auprès de lui pour que le caméléon prenne un peu plus soin de sa personne. Ethan, encouragea donc Jarod à prendre un moment de répit, il devait à tout prix décompresser. Il savait combien il était difficile pour lui de quitter le chevet de Mlle Parker, même pour un court instant. Il était clair dans son esprit que cette pause était plus que nécessaire, que Jarod devait préserver, lui aussi, sa propre santé physique et mentale. Un demi-sourire se dessina sur les lèvres d'Ethan, un sourire qui disait « Je m'occupe d'elle. Va te reposer. » Jarod hocha la tête, son regard rivés sur elle, à contrecœur, il se leva, l'embrassa et quitta la pièce. Ethan resta près de sa sœur, veillant sur elle avec la même intensité que son aîné tandis qu'elle dormait toujours inconsciente, mais entourée d'un amour protecteur qui ne faiblirait pas. Moins d'une heure à peine, Ethan s'en alla de la chambre pour rejoindre dans la cuisine un Jarod seul et tourmenter. Les deux hommes, anéantis, se retrouvèrent, autour de la table. Le caméléon soupira, scruta l'intérieur de la tasse de café qu'il tenait entre ses mains.

« Toujours pas de changement ? demanda Jarod, abattu.

- Ça va prendre un peu de temps, Jarod. Elle se remettra, tu verras, Jarod hocha la tête, son visage s'était bruni par la culpabilité.

- Ethan, je... Je n'aurais jamais dû la quitter comme ça. J'étais tellement en colère par notre dispute que je n'ai pas vu le danger qui la menaçait. Si seulement, je ne m'étais pas éloigné d'elle, si seulement, j'avais pu la protéger… Tout est de ma faute.

- Non, Jarod, ne te sens pas coupable. Tu n'y es pour rien dans cet accident.

- Bien sûr que si je suis coupable. Si elle est dans cet état, c'est à cause de moi.

- Non, tu ne pouvais pas prévoir ce qui allait arriver, Jarod. L'accident aurait pu se produire à n'importe quel moment, peu importe ce qui se passait entre vous. Tu n'es pas responsable.

- Ce n'est pas tout Ethan, avait-il admis. Avant l'accident. Je lui ai dit des choses horribles. J'ai été blessant avec elle. Je ne pensais pas ce que je disais. Où peut-être que je le pensais. Je ne sais plus...

- Qu'est-ce que tu lui as dit ?

- J'ai douté de ses sentiments pour moi. Oui. J'ai mis sa parole en doute.

- C'est-à-dire ?

- Je l'ai accusé injustement d'être toujours amoureuse de Thomas.

- Tu regrettes ce que tu lui as dit ?

- Même s'il y a une part de vérité dans mes paroles, je le regrette. Je le regrette tellement, il secoua la tête.Comme j'aimerais pouvoir revenir en arrière, effacer toute cette histoire de notre mémoire.

- On ne peut pas changer le passé, Jarod. Mais nous pouvons agir maintenant. Elle va avoir besoin de toi, alors ne la laisse pas tomber. Et quand elle se réveillera, parce qu'elle va se réveiller, tu auras bon nombre d'occasions de te faire pardonner, j'en suis sûr.

- Et si elle ne me pardonne pas ?

- Il ne te resteras plus qu'à prier pour qu'elle ne se souvienne pas de votre dispute ! » il lui donna une tape amical.

Flashback

« Que voudrais-tu que je fasse, Jarod ? Que j'oublie ce que j'ai vécu avec lui ?

- Je ne te demande pas d'oublier qui que ce soit, juste de me laisser entrer complètement dans ta vie. Je ne veux pas continuer à jouer le rôle du remplaçant. Je refuse de rester dans l'ombre de quelqu'un qui n'est plus là.

- C'est injuste, Jarod. Tu ne peux pas me demander de choisir entre toi et le souvenir de quelqu'un que j'ai…

- Aimé ? Allez, Parker, dis-le ! dis-le !

- Arrête ! S'il te plaît, arrête !

- Ouvre les yeux sur ce qui se passe ici et maintenant, avant qu'il ne soit trop tard pour nous. Thomas est parti. Il n'est plus là, il ne reviendra plus. Mais moi, je suis là. Encore !. Alors sois honnête avec moi. Est-ce que tu l'aimes toujours, Parker ? »

Dans la chambre, Mlle Parker était là étendue sur le matelas. Soudain, des mouvements légers agitèrent ses membres, comme si son corps retrouvait une certaine conscience. Ses paupières frémirent, puis s'ouvrirent petit à petit avant de cligner plusieurs fois, sa vision se focaliser progressivement sur la pièce. Les contours flous se transformèrent en meubles habituels tandis que les différents objets reprenaient leur apparence. Pourtant, malgré cette familiarité, tout lui semblait étrange, comme si elle se trouvait dans un endroit qu'elle n'avait jamais vu. Son regard se posa sur le plafond, puis dériva vers les murs, capturant chaque détail qu'elle ne parvenait pas à rattacher à sa mémoire. Lui faisait-elle défaut ? Perplexe, elle fronça les sourcils, elle tenta de se rappeler où elle était, pourquoi elle se trouvait là, en vain. « Mais qu'est-ce que je fais ici ? Où suis-je ? » Chaque tentative l'embrouillait davantage. Une vague de panique montait en elle. Elle tourna à peine la tête, cherchant quelqu'un ou quelque chose de bien connu. La Miss tenta de se redresser, mais une faiblesse s'empara d'elle. Elle toucha sa tête. Prise de vertige et de douleurs, elle se recoucha immédiatement, soupira et entrepris de rassembler les morceaux pour créer un tableau cohérent. C'était bien couru d'avance. C'était comme essayer de saisir de l'eau qui filait entre ses doigts. C'était alors que ses yeux rencontrèrent la photo sur la table de chevet. Une image d'elle avec un homme. Elle se souvenait de cette journée-là. Et elle avait hâte de le retrouver.

Le soir venu. Dans la cuisine, les deux frères étaient occupés à converser à voix basse. Tout à coup, un son audible parvint à leurs oreilles. Un bruit ! Un bruit inattendu mais néanmoins tant espéré. Les deux hommes se regardèrent. Ethan, près de l'évier, était immobile. Quant à Jarod, il se précipita dans la chambre. Celui-ci s'approcha du lit, son cœur faisant des bonds dans sa poitrine. Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres, Enfin, elle avait repris connaissance. Comme s'il était guidé par une force irrésistible, il s'inclina vers la jeune femme ses lèvres effleuraient celles de Mlle Parker. Cependant, à peine leurs bouches allaient-elles se toucher que quelque chose fit soudain vaciller le tableau presque parfait. Jarod se redressa brusquement, il se retrouva nez à nez avec elle, il la voyait d'une tout autre manière. Et puis du coin de l'œil, il vit le reflet de l'acier étincelant, à travers la vitre. Dans un mouvement fluide, Mlle Parker tenait dans sa main gauche son Smith Wesson, le canon froid de son arme pressé contre la tempe du caméléon. Son expression, sérieuse, voire impénétrable lui fit peur. Blème et le sourire forcé, Jarod posa sa main sur l'engin, les battements de son cœur s'accélèrent dans une cacophonie incontrôlable. Le choc était manifeste sur le visage de Jarod, autant que sa stupéfaction. Il ne bougeait plus.

« Pourquoi Jarod allais-tu embrasser ? Mais enfin, réponds-moi ! Est-ce que tu vas dire quelque chose ? insista-t-elle, la voix glaciale.

- Parce que... Parce que je ne pouvais pas m'en empêcher. Parce que dans cet instant, j'ai oublié tout le reste.

- Jarod… Nous deux, c'est interdit ! Chasse donc ses idées de ton esprit, tu veux ? elle prit quelques minutes pour souffler. Et puis dois-je te rappeler que je suis en couple avec Thomas et que je lui suis fidèle ?

- Thomas ? Pourquoi tu parles de… Oh, bon sang ! Oui, je te prie de m'excuser, Parker. Je me suis laissé emporter. Il y a des moments où mes émotions prennent un peu trop le dessus. Je ferai attention la prochaine fois, il se leva et tourna en rond.

- Que ça ne se reproduise plus, Jarod ! elle baissa son arme. Je suis sérieuse. Ne t'avise plus de recommencer.

- Il faut bien admettre que tu as le don pour réserver des surprises.

- Tu te crois drôle ? Étonnant, n'est-ce pas, que tu sois toujours au cœur de toutes mes contrariétés ?

- Eh bien, il est difficile de résister à une opportunité en or de te voir en action.

- Oh, ça doit être ça ? Une sorte de spectacle gratuit pour toi, elle avait une petite voix.

- Peut-être que je devrais vendre des billets. Ça pourrait m'aider à financer mes futurs plans sournois. Qu'en penses-tu, Chère Mlle Parker ? Pour toi, ce sera moitié prix !

- Tant que tu ne les factures pas à mon nom, tout ira bien.

- Je suis heureux de savoir que ton sarcasme n'ait pas pris de coup, lui ! »

La jeune femme tenta de se lever d'un coup, un voile étourdissant devant ses yeux l'aveugla subitement. Les vertiges et les douleurs reprenaient de plus belle, et juste au moment où elle chancelait, une paire de bras forts et fermes s'enroulait autour de sa taille, la rattrapant, la soutenant vivement. Cette stature masculine qui la retenait, ce contact sur sa peau qui la faisait tressaillir. Elle avait une impression, non une sensation étrange, à la fois apaisante, rassurante, perturbante.

« Hey, doucement, murmura Jarod. Prends ton temps. Ça va ?

- Je… Je crois, oui, j'ai la tête qui tourne.

- Je te tiens.

- Où... Où suis-je déjà ?

- Attends, assieds-toi. Tu es chez toi. À Blue Cove, dans la maison de ta mère. Tu t'en souviens ?

- Ma mère… Catherine. Oh oui, je... Je me souviens maintenant. Mais dis-moi, qu'est-ce que tu fais chez moi, Jarod ? Tu as de l'audace de venir à la maison… Après ce que tu m'as fait la semaine dernière.

- Qu'est-ce que j'ai encore fait ? En quoi ai-je eu l'audace de t'offenser cette fois-ci ?

- Oh, non ne fais pas l'innocent Jarod. Ça ne prend pas avec moi ! Toi, Monsieur, tu m'as volé ! Tu ne t'es pas gêné pour te servir une fois de plus sur mon compte ! elle le pointait du doigt.

- Eh oui ! Ah, voilà où tu te trompes. C'était un simple… Emprunt. J'avais besoin de quelques dollars pour payer l'hôtel alors je me suis servi dans ta réserve personnelle. Je vais te faire une petite confidence, tu es très amusante et je t'adore.

- Tu quoi ? Tu m'adores ? Ça ne va pas Jarod, tu es tombé sur la tête ?

- Euh… Sois tranquille, je te rembourserai jusqu'au dernier dollar.

- Tu as vraiment réponse à tout, toi.

- Quoiqu'il en soit si je suis là, c'est parce que j'ai veillé sur toi. Tu te souviens de ce qu'il s'est passé à l'entrepôt ?

- Dans un entrepôt ? Pourquoi j'étais là-bas ?

- On était ensemble. Tu m'avais suivi jusque dans un entrepôt désaffecté à la sortie de la ville, un accident est survenu. Une poutre est tombée et t'a frappée à la tête. Tu as perdu connaissance.

- Un accident ? elle se toucha la tête, confuse. Je comprends mieux, le bandage.

- Oui, c'était dangereux de rester là-bas. J'ai dû te ramener chez toi pour que tu puisses te reposer et reprendre conscience, il s'assit en face d'elle sur le bord du lit.

- Pourquoi ne m'as-tu pas emmenée à l'hôpital ? Cela aurait été plus sûr, non ?

- Je ne voulais pas te laisser seule, il évita son regard. Et puis ne t'inquiètes pas, mon am… J'ai examiné ta blessure, ça ne paraissait pas aussi grave que ça en avait l'air.

- Tu as examiné ma blessure ? Toi ?

- Eh bien, j'ai fait de mon mieux avec ce que j'avais. Tu n'as manqué de rien. J'ai réussi a récupérer quelques trucs, il lui designa avec le menton l'équipement médical qu'il s'était procuré.

- Pourquoi ne pas avoir prévenu mon père ?

- Raines ?

- Non, mon père. Jarod, et combien de temps suis-je restée inconsciente ?

- Quelques jours. Ça va aller Parker, tout va bien maintenant. Laisse-moi regarder. On va changer ça. »

Jarod, plus près d'elle, commença a ausculter la jeune femme. Il vérifia son pouls, la tension, la température. Avec ses mains, il parcourut le joli minois de la Miss, notant chaque réaction. Sa paume effleurait sa joue, son front, ses tempes. Son touché à la fois assuré et doux la tranquillisait. Il s'absenta pour revenir avec un pan d'eau tiède et un linge propre. Avec des mouvements précis, il se plaça juste derrière elle, dégageant le bandage souillé. Alors que les doigts de Jarod balayèrent les mèches de cheveux, la demoiselle, elle, frémissait au contact de son souffle sur sa nuque. Les yeux du caméléon se posèrent sur l'arrière de son crâne. Jarod examina attentivement la plaie évaluant la guérison, s'assurant qu'aucune complication n'était survenue au cours des derniers jours. Bien que soignée, celle-ci était encore fraîche et enflée marquée d'une teinte violacée. Doucement, il nettoya la blessure, veillant à ne pas causer de douleur inutile. Une fois la zone bien sèche, Jarod prit un nouveau bandage propre et stérile. Avec une dextérité admirable, il enveloppa la tête en l'ajustant avec précision sans exercer de pression excessive.

« Voilà Parker, c'est fini. Je vais te poser une question, sois la plus clair dans ta réponse. Quelle est la toute dernière chose dont tu te rappelles ?

- Je… Je disais au revoir à Thomas. Il est parti sur un nouveau chantier... Je ne sais plus où…

- Thomas, répéta-t-il à voix basse, laissant le nom rouler sur sa langue. Et qu'arrive-t-il après ? Qu'est-ce qui s'est passé ensuite ?

- Je ne... Je ne suis pas sûre. Tout devient flou après ça. C'est le trou noir.

- Ça va revenir. Tu es un peu déphasée pour le moment… elle s'appuya sur Jarod afin de se lever et fouilla dans son dressing. Mais qu'est-ce que tu fais ? Parker ? Parker ! il l'attrapa par le poignet, elle se retourna vers lui. Eh, explique-moi.

- Thomas ! Il va bientôt revenir. Oui, c'est… C'est aujourd'hui qu'il rentre.

- Thomas ?

- Je t'ai parlé de lui. Fait un effort, Jarod. Oh, mais quelle heure est-il ? Il devrait arriver d'un moment à l'autre. Il est sûrement pris dans le trafic. Tu ne peux pas savoir à quel point je suis impatiente de le revoir. Regarde dans quel état je suis ! Je suis laide a faire peur. Pousse-toi, je vais prendre ma douche, malgré sa fatigue, elle était surexcité.

- Eh Parker, calme-toi. Prends le temps de respirer.

- Je n'ai pas le temps pour ça ! Oh, j'avais envisagé de commander son plat préféré pour le dîner, celui que le traiteur prépare si bien. Je vais faire ça tout à l'heure. Hmm. J'avais prévu quelque chose de simple et d'élégant… Ah, non, ce n'est pas ça ! C'est pas ça, non plus… Je ne crois pas que ce soit ça... ses bras étaient chargés de vêtements. Je ne me rappelle plus de la tenue que je voulais porter.

- Peu importe ce que tu mettras, tu seras magnifique.

- Oh, c'est gentil ça ! elle le regarda avec le sourire.

- Parker, écoute-moi. Il y a des choses que tu dois savoir, il lui prit le linge et le déposa sur la chaise, il lui prit les mains.

- Toi aussi, Jarod, elle retira ses mains.Tu devrais partir. Thomas ne doit surtout pas te voir ici. Je ne veux pas qu'il ait de mauvaises pensées, qu'il croit qu'il y a quelque chose entre toi et moi. Tu sais, il n'est pas au courant de ton existence, ni de ce que je fais au Centre… Je vais te faire une faveur, je ne dirais rien puisque tu as pris soin de moi. Alors je te remercie pour t'être occupé de moi comme tu l'as fait, mais à présent, je veux que tu t'en ailles. Je t'en prie, va-t-en !

- Non, Parker, je ne vais pas partir !

- Quoi ? »

Mlle Parker agacée cherchait à décoder les motivations de Jarod. Pourquoi voulait-il à tout prix s'imposer ici ? Si le Centre savait que leur prodige se trouvait chez elle, de quoi, l'accuserait-on ? De pactiser avec l'ennemi ? Jarod, près de la fenêtre, se posait lui-même une multitude de questions, il se demandait s'il devait lui dire la vérité sur Thomas. Il ne pouvait pas. Et pourtant, il fallait qu'elle sache. Elle croisa les bras, ses lèvres entrouvertes et tremblotantes formaient des mots qui paraissaient de loin être très cohérents au caméléon. Son front se plissa, signe de son effort pour comprendre la discussion. Tandis qu'elle pencha la tête sur le côté, jetant en sa direction son œil noir qui signifiait « Laisse-moi tranquille. » Non, il restait ! En retrait, à l'entrée de la chambre, Ethan observait la scène avec inquiétude. Il n'avait pas perdu une seule miette de la conversation entre eux. Ce dernier essaya de trouver un moyen d'apaiser la tension entre les deux. Son regard passa de Mlle Parker à Jarod et vice-versa Son cerveau tournait à plein régime. Et sans hésiter, il toqua à la porte. « Excusez-moi. »

« Excusez-moi, j'espère ne pas vous déranger. La porte était ouverte, alors je me suis permis d'entrer.

- Qui êtes-vous et que faites-vous chez moi ?

- Je suis un ami de Thomas Gates. Ethan.

- Un ami ? Je ne vous connais pas.

- Pourquoi Parker, tu connais tous ses amis ? demanda Jarod, sarcastique.

- La ferme ! J'attends Thomas. Il devrait être déjà là. Où est-il ? Lui est-il arrivé quelque chose ?

- Non, rassurez-vous, il va bien.

- Tu vois Parker, ton charpentier va très bien. Retourne au lit ! s'exclama Jarod, gêné.

- Vous ne m'avez pas répondu. Que faites-vous chez moi ?

- Eh bien. Comme il savait que j'habitais dans le coin, il m'a demandé de passer vous voir et de vous prévenir qu'il a un petit contretemps. Il ne pourra pas être là.

- Un petit contretemps ? C'est-à-dire ?

- Thomas a été retenu, un imprévu. Une intempérie qui a causé pas mal de dégâts sur son nouveau chantier. C'est la pagaille. De plus, les routes ont été barrées, et des vols ont dû être annulés. Il voulait vous le faire savoir. Il est vraiment désolé de ne pas pouvoir être ici avec vous ce soir.

- Je suis désolé pour toi, Parker, toi qui te réjouissais de passer une soirée romantique avec lui. Qui sait combien de temps ça va durer ce petit incident.

- Tais-toi, Jarod ! Je vais l'appeler, je n'ai pas confiance en ce que vous me dites. Alors qu'elle s'apprêtait à se saisir de son téléphone portable posé sur la table de chevet, Ethan intervient subtilisant l'appareil de ses mains.

- Vous pouvez avoir confiance, je suis un ami de Thomas, je n'ai aucune raison de mentir. Toutefois, il faut que vous sachiez qu'il n'y a pas de réseau en ce moment. Il est possible qu'il y ait des problèmes de connexion. Il est donc inutile de le joindre. Vous... Je m'assurerai de l'appeler dès que la situation sera rétablie. Vous allez devoir vous armer de patience, Mlle Parker.

- Je n'arrive pas à croire que Thomas ne puisse pas venir. J'attendais tellement ce moment.

- Écoute Parker, je sais que cela te déçoit, mais peut-être que je pourrais rester avec toi en attendant qu'il revienne, proposa le caméléon.

- Tu... Tu ferais ça ?

- Bien sûr. Ça me permettrait de surveiller ta blessure. Je veillerai sur toi jusqu'au retour de Thomas. Oui, je prendrai soin de toi.

- D'accord. Si cela ne te dérange pas, je… J'accepte, mais à son retour, tu t'en ira... Merci, Jarod. »

Il s'approcha d'elle lui suggérant de retourner s'allonger, espérant que le sommeil pourrait jouer un rôle dans le rétablissement de sa mémoire. Tandis que Mlle Parker s'installait à nouveau dans son lit, ses paupières lourdes d'épuisement. Jarod quitta la pièce, accompagné de son jeune frère. Ils se dirigèrent tout droit dans la cuisine et rassemblèrent des ingrédients pour préparer un dîner. Il s'arrêta et soupira.

« Ethan, je tiens vraiment à te remercier d'être intervenu tout à l'heure. Sans toi, je ne sais pas comment j'aurais géré la situation.

- Est-ce que j'ai bien compris ? Elle ne se rappelle plus de rien ?

- Oui, c'est ça. Elle ne se souvient ni de toi ni de notre histoire.

- Alors qu'a-t-elle exactement ?

- Elle semble souffrir d'une forme d'amnésie dissociative, répondit Jarod. L'accident dans l'entrepôt a provoqué un traumatisme émotionnel si intense que son esprit a réagi en bloquant ou en déformant certains de ses souvenirs. Elle ne se rappelle plus de certains événements, comme la mort de Thomas et celle de son père. Elle a même oublié notre liaison et elle croit que tout est encore comme avant.

- C'est difficile à croire, Jarod. Comment est-ce possible d'ignorer des moments aussi importants de sa vie ? s'étonna Ethan.

- L'amnésie dissociative, comme son nom l'indique, peut être une réaction extrême aux événements traumatisants, expliqua Jarod. L'esprit cherche à se protéger en effaçant ou en modifiant des souvenirs douloureux. Dans le cas de Parker, son esprit a choisi de laisser de côté ces souvenirs pour atténuer la douleur émotionnelle liée à ces pertes tragiques, comme ça était le cas avec votre mère.

- Comment ça ?

- Quand Catherine est morte, elle avait réagi de la même manière. C'était plus facile pour elle d'effacer ses souvenirs de sa mémoire que de les affronter. Elle a continué à vivre sa vie en laissant de côté sa douleur.

- En quelque sorte, elle se recrée un monde. Et moi, pourquoi m'a-t-elle oublié ?

- Je pense que… Tu représentes ce qui est arrivé à votre mère. Sa mort.

- Oh. Effectivement, si j'étais à sa place, je crois que je ferai la même chose.

- Ne dis pas ça, Ethan. Tu sais bien qu'elle t'adore. Elle est seulement perdue.

- Mais toi, tu n'es pas mort alors pourquoi a-t-elle choisi d'oublier votre histoire.

- Je l'ai quittée. Elle s'est sentie trahie et abandonnée, rejetée. C'est un mécanisme de défense pour échapper à la souffrance dans laquelle elle s'est réfugiée.

- En d'autres termes, ta décision de mettre fin à votre relation a contribué à aggraver son état, c'est bien ça ? interrogea Ethan.

- Oui, acquiesça Jarod. J'ai rompu avec Parker parce qu'elle n'était pas prête à s'engager dans une relation sérieuse avec moi. Elle m'a avoué qu'elle pensait toujours à Thomas et cela l'empêche de m'aimer complètement. Et de tourner la page. Je… Je croyais qu'en la quittant, je la libérerais de cette emprise du passé, mais je crois que cela a eu l'effet inverse. J'ai eu tort.

- C'est une situation compliquée. D'un côté, tu as agi en pensant que c'était pour son bien et d'un autre côté, cela a entraîné ou à aggraver son amnésie.

- Je n'aurais jamais imaginé que cela aurait eu un tel impact sur elle. Je sais que Parker est capable de retrouver sa mémoire, seulement, ça prendra du temps.

- Alors, que pouvons-nous faire pour l'aider ?

- Il va falloir la mettre face à ses émotions. Et elle devra réaliser que l'oubli n'est pas la solution, mais que l'affronter lui permettra de guérir et de retrouver ce qu'elle a perdu.

- Et si tu lui disais que Thomas est mort depuis longtemps maintenant ? Ça pourrait la réveiller.

- Non, je ne peux pas faire ça. C'est cruel de lui faire subir à nouveau ce drame, de lui annoncer que quelqu'un qu'elle a aimé est mort et qu'elle ne le reverra plus jamais. Elle a déjà tellement souffert.

- Pourtant Jarod, il va falloir que tu le lui dises parce que lui laissait croire qu'elle va bientôt le revoir est encore plus cruel que la vérité même.

- Non, Ethan, ce serait trop horrible. Je ne me sens pas la force de lui faire revivre cette tragédie. Je ne veux pas être celui qui lui annoncera que l'homme qu'elle a aimé est mort. »

Mlle Parker était allongée sur le côté, les yeux rivés sur la photo du charpentier. Ses doigts effleurèrent les contours du visage souriant capturé dans l'image. Elle se laissa bercer par les souvenirs qu'elle avait créés avec lui. « À très vite mon amour. » De l'autre côté, Jarod, qui s'affairait à concocter un repas pour la jeune femme, versa des larmes. Voilà qu'il allait devoir à nouveau lui briser le cœur.