La mort du prince Rhaegar Targaryen ne tarda pas à secouer les Maisons vassales. Les Greyjoy en profitèrent pour se soulever et souhaiter déclarer leur indépendance. Maintes nobles familles nombrilistes quant aux faits firent de même et renièrent le temps d'un instant leurs voeux.
L'histoire était en train de changer et jamais une lignée si puissante n'avait connu pareil retournement. Les regards se tournaient vers la future Maison qui allait prendre le pouvoir, celle qui permettrait à certains la gloire pour laisser la défaite aux autres.
Quel serait le sort réservé aux partisans des perdants ? Quel serait le sort réservé aux plus opportunistes ? L'égoïsme des hommes éclatait au grand jour devant le macabre du champ de bataille.
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Robert Baratheon gémissait, la main posée sur sa côte de mailles. Les coups avaient fusé et il ne s'en était pas sorti indemne. La plaie qui ouvrait sa lourde cuirasse en témoignait mais il lui en fallait davantage pour abandonner. Il payait de son sang le prix de la gloire. Il avait croisé le fer quitte à y perdre la vie. La route vers Port Réal se profilait au loin, la victoire était proche. Alors qu'il ralentissait sa monture en se plaçant à l'arrière des troupes, un éclaireur arriva à sa hauteur. Essoufflé, le jeune chercha ses mots sous l'impatience du Cerf :
« Qu'attends-tu pour articuler, je n'ai pas de temps à perdre !»gronda-t-il d'une voix sévère
« Mille excuses mon seigneur, bredouilla l'homme qui devait sortir des jupes de sa mère depuis peu, j'ai fait route depuis Accalmie pour vous annoncer la défaite de l'ennemi. Les armées du Nord menées par lord Eddard ont aidé le seigneur Stannis à tenir la forteresse. Il arrive de ce pas pour vous seconder en prenant d'assaut la capitale »
« Parfait, les Dieux continuent de nous sourire ! J'ai hâte de planter ma lame dans le cœur du roi pour mettre fin à cette lignée impure... Il ne mérite pas sa foutue couronne»
« Ne souhaitez-vous pas venger la Maison Stark ? Sur ces mots, le seigneur le toisa d'un regard noir. Il n'acceptait pas qu'un homme lui étant inférieur se permette de telles paroles. Néanmoins, il resta muet et la prestance de son interlocuteur fit son effet. Êtes-vous blessé ?» changea t-il de sujet.
« Je serais blessé le jour où je crèverais d'agonie, une catin dans mon lit !»
Il fit virevolter la bride de son cheval pour clore le débat. Son corps bouillonnait d'impatience, il le sentait. Pour la première fois de sa vie, le seigneur au Cerf savait pertinemment le destin que lui réservait les Sept. Il monterait sur le trône. Avec brutalité, il talonna sa monture et rattrapa le petit groupe en amont des rangs.
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Suite aux événements et au ralentissement des armées de Robert dû aux blessures de guerre, les hommes du Nord gagnèrent avec facilité la capitale. Eddard avait fait courber l'échine aux fuyards qui avaient déserté leur devoir. La peur de finir embrocher, l'armure baignant dans la boue et la souffrance de la mort en avaient gagné plus d'un.
Bombant le torse davantage sous l'appréhension de la tournure de la situation qu'à la victoire en elle-même, voyait se dessiner devant lui les murailles de la ville. Une pensée émue pour les siens vint traverser son esprit et il la rejeta d'un revers de nuque. Il n'était pas homme facilement impressionnable et essayait tant bien que mal de privilégier le bien de Westeros que celui de sa propre Maison. Néanmoins, quelle tâche ardue pour une personnalité si honorable et fidèle aux traditions. Alors qu'il se laissait malgré lui distraire par son environnement, il se perdit sous la berceuse du brouhaha des sabots.
Et si son ami Robert n'avait pas levé les armes contre l'ennemi ? S'il ne s'était pas rebellé, qu'aurait-il fait ? Il se maudit en connaissant la réponse. Il n'était pas dupe et la coutume Nordique l'obligeait à plier le genou devant la Couronne. Forcément, il serait resté de marbre. Si son frère et son père n'avaient péri, Lyanna n'aurait jamais vu l'armée du Loup répandre le sang et les larmes pour elle. Un sentiment de dégoût naquit en lui. Parfois, le jeune seigneur qu'il était ne se reconnaissait pas et il se doutait de la raison. L'influence que son ami pouvait avoir sur lui malgré son fort caractère était connu de beaucoup de monde. Le continent entier savait que les aventures de Ned et de Robert n'étaient pas roses et Robert embarquait Ned dans ses affaires douteuses. Cependant, il veillait sans cesse sur son ami.
Alors qu'il voyait les cadavres joncher le sol avant même d'avoir frôlé le centre de la capitale, les bannières rouge et or Lannister volaient dans les airs. Ces Lions d'or constituaient la famille la plus riche de Westeros, juste après la famille royale. Tywin Lannister, à la tête de la Maison n'en finissait de lécher les bottes du roi et avait offert un poste prestigieux à son fils Jaime. La garde royale personnelle du Dragon, celle la plus à même de l'approcher et de connaître ses moindres secrets. La stratégie exercée sur le pouvoir témoignait de la volonté du vieil homme, celle d'ériger sa Maison au plus haut, quitte à dévorer ses ennemis sous des crocs acérés.
Tout en finesse et en subtilité. Réputé pour sa richesse et ses talents politiques, il ne s'en cachait nullement. En parallèle, Tywin s'était promis de donner la main de son unique fille, à un membre de la lignée du Dragon, tout en veillant à leur santé fragile et au premier prétendant offert.
Ned Stark grimaça, le ventre noué en voyant les atrocités de la guerre, cette guerre qu'il ne voulait pas. Intérieurement, il tenait son ami pour responsable et se dédouanait des corps gisant à ses pieds. A la tête du cortège, les soldats Lannister gardaient l'entrée de l'enceinte de la ville fortifiée. Ils les laissèrent passer :
« Nous avons remporté la guerre monseigneur, commença l'un d'eux avec fierté. Nous pourrons festoyer ce soir en trinquant sous de chaudes effluves !»
Eddard acquiesça mais ne dit mot, ses entrailles étaient bien trop serrées pour lui délier la langue. L'homme renchérit avec une curiosité déplacée :
« N'êtes vous pas de cet avis ?»
« Profitez de la fête tant qu'il en est encore temps avant que les cendres du Dragon ne nous tombent du ciel. Un retour de flamme serait à envisager...»
« Le roi Aerys sera enfermé et condamné à mort, que craindre hormis les plus récalcitrants à notre cause ?»
« Le roi Aerys sera jugé avant tout, soldat ! Il reste un homme et mérite d'être considéré comme tel.»
« Soit monseigneur, répondit l'homme hautain. Un sourire carnassier étira ses lèvres, il savait dans quel camp se positionner. Je brandirai mon verre à votre santé !»
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Les portes s'ouvrirent sur un spectacle funeste. Les dix mille hommes Lannister profitaient du chaos régnant pour installer leurs propres lois. Les villageois hurlaient en courant se mettre à l'abri. Certains poursuivaient les femmes avec des prétentions salaces. D'autres terminaient le travail en plantant avec acharnement leurs épées dans les corps encore chauds. Les derniers pillages en cours ne pardonnaient pas non plus les atrocités commises.
La scène qui s'ouvrait devant ses yeux ébahis lui retourna l'estomac. Eddard Stark avait connu la guerre mais Eddard Stark n'avait jamais connu pareille humiliation en terrain civilisé. Les champs de guerre stériles ne laissaient pas de place à l'innocence. Les villes elles, étaient vives d'émotions et soulignées par une ambiance humaine. Une ambiance imbibée de vie et de partage, non de mort et de désolation. Ses traits se tendirent à la vue d'un soldat ivre, qui n'en finissait de souiller un macchabée. Il ne put s'empêcher d'intervenir :
« Halte ! Halte c'est un ordre !»beugla t-il au concerné en lui attrapant le bras en pleine action. Le Lannister se retourna vivement, les yeux injectés de sang sous la fureur qui l'animait.
« Qui es-tu pour me parler de la sorte ? Es-tu puéril à ce point pour ne pas être effrayé ?»
« Je suis lord Eddard Stark, seigneur de Winterfell et je t'ordonne d'arrêter de te comporter comme une bête !»
« Une bête ? Et c'est toi qui me dis cela, le Nordien au Loup géant ? Ta famille est aussi sauvage que la mienne. Retourne surveiller le Mur et massacrer des sauvageons au lieu de me faire la remontrance !»
« C'est un ordre, tu dois obéir !» intervint un soldat proche du seigneur
« Je ne reçois mes ordres que de Tywin Lannister. C'est lui qui me paye, pas ton suzerain !»
Ned sortit de ses gonds. L'horreur de la situation le transforma et son visage devint haineux. Ses doigts agripèrent le col de son interlocuteur, qu'il tira en arrière de force pour le jeter à terre :
« Si par une odieuse pensée, tu oserais ne serait-ce encore une fois salir l'âme de ce pauvre défunt, je jure sur les Anciens Dieux que je te mènerais moi-même à l'échafaud, que ton Lion chieur d'or le souhaite ou non !»
« Que... ?!» commença t-il alors que le Loup resserra sa poigne pour le secouer brusquement.
« N'ai-je pas été clair au point que tu me fasses répéter ? Si tu t'en prends encore à ces êtres encore tièdes, je n'hésiterais pas à ouvrir ce qui te sers de gosier putride pour répandre tes tripes. Et à ce moment là, les chiens de ton espèce, même les plus vils de la capitale viendront se délester du spectacle que je ferais durer»
« Vous n'oseriez pas...»
« Tu n'as pas connu les frayeurs de la guerre, celles qui te font te pisser dessus en pleine nuit quand tu entends les hurlements d'agonie de tes hommes ! Tu n'as rien connu hormis la défaite fraîche du désespoir des gens ! Tu n'es rien qu'un piètre soldat qui sert de pion au grand Tywin Lannister ! Crois moi s'il le désirait, il n'aurait qu'à claquer des doigts et tu serais immédiatement remplacé et oublié !»
La colère qui émana de son être fit réagir l'homme, qui stupéfait articula des bribes de mots inaudibles. Le suzerain le quitta en lui adressant un dernier regard noir d'avertissement.
L'esprit encore embué sous le vice et la cruauté infligés à la capitale, il déambula parmi les cadavres pour atteindre le Donjon Rouge. Les murs immaculés de sang et rougis par les braises encore incandescentes lui glacèrent les os.
Il pensa aux dragons qui régnaient autrefois en cette enceinte. La magnificence qu'ils déployaient lors de leur envolée ainsi que leur souffle brûlant laissaient admirateur et pétrifié d'effroi. Longtemps, il avait entendu le récit des maestres qui lui contaient les aventures de la dynastie Targaryen. Toutefois, cette dynastie réputée par le passé venait de trépasser. Elle venait de prendre son dernier bol d'air pour une dernière bouffée.
Ses bras alourdis par sa cuirasse poussèrent les portes de la bâtisse. Le Trône de Fer et son occupant le surplomberaient. Mais en tant que vainqueur de la bataille, l'homme ne serait guère impressionné. Il discuterait dans un premier temps afin d'éviter le conflit. Il était avant tout pacifiste dans l'âme. Son cœur ne faisait que rendre justice. Il tomberait peut-être nez à nez avec Tywin Lannister, humiliant avec perfidie le pauvre Roi Fou ?
Quoi qu'il en soit, Ned s'attendait à affronter un destin qui lui échappait. Les querelles pour le trône, il n'en avait cure.
La lumière des vitraux vinrent l'éblouir, il protégea ses paupières en apercevant la scène. Un hoquet de surprise s'échappa de ses lèvres. Jaime Lannister se tenait devant lui, au fond de la salle devant l'assise royale. A ses pieds se tenait le roi, planté par sa lame. Les faits venaient de se produire, Aerys gémissait sous le mal, bredouillant d'une voix frêle :
« Brûlez les tous... Brûlez les tous... Ah... Brûlez les... »
Le regard vitreux et l'intonation morbide, le vieillard paraissait supplier la mort par le feu. Obnubilé par la pureté de sa lignée, la folie avait continué de le ronger au point de ne pas réaliser le meurtre. L'obsession le dévorant, son timbre se changea doucement en une respiration saccadée puis en un sifflement rauque. Les globes encore ouverts, ses traits se raidirent et s'en fut terminé pour son règne.
Le Lion qui lui servait de garde rapprochée eut un mouvement de dégoût. D'un revers, il retira son épée du corps, qui s'échoua sur les dalles de marbre. Lorsqu'il releva la tête, il ne parut ni surpris, ni honteux de s'afficher devant le Nordien. Au contraire, tout en souriant avec malfaisance, il démontra le roi du doigt :
« C'était lui ou la ville entière... Il voulait mettre la capitale à feu et à sang»
« Vous étiez membre de la Garde royale... Vous aviez juré de protéger votre roi...»
« Vous aviez aussi prêté serment au Roi Fou et pourtant vous êtes ici, armé devant son trône. Mettez votre honneur de côté un instant et réfléchissez...»
« Vous avez trahi votre parole ! C'est un acte... bégaya le plus vieux encore sous le choc de ce qu'il venait de se produire. Régicide...» termina-t-il devant l'impassibilité de l'autre.
Durant une fraction de secondes, il se questionna quant au futur occupant de l'assise royale et du porteur de couronne.
Jaime venait d'assassiner le roi en personne, était-il supposé prendre sa place ? Qu'adviendrait-il du Royaume maintenant la dynastie des Targaryen révolue ?
Hébété et incapable de trouver une once de lucidité, Eddard Stark fut soudainement interrompu dans ses pensées quand les portes s'ouvrirent avec fracas sur Tywin Lannister. Montant son destrier blanc, il avança le regard droit et confiant vers son fils, sans prêter attention au Nordien :
« Plus jamais le Dragon ne crachera sa flamme. Aerys Targaryen est mort et sa lignée n'est plus. Port Réal est à nous !»
