La Bénédiction de Mahal
Résumé : Bilbo Baggins avait un secret, et jusque dans la tombe, il le garderait précieusement contre son cœur.
Bilbo Baggins avait un secret, et jusque dans la tombe, il le garderait précieusement contre son cœur.
Dans la paisible Comté, il était chose rare de demeurer célibataire et de ne pas finir sa vie entouré d'une abondante progéniture. C'était pourtant bien le cas de Bilbo Baggins, qui faisait exception à cette règle tacite chez les hobbits de vivre parmi une flopée d'enfants, petits-enfants et d'arrières petits-enfants. À cela qu'on ajoute, bien-entendu, les frères, les sœurs, les oncles, les tantes, et que sais-je, les grandes-tantes et les arrières petits-cousins.
Bien qu'il eût bien quelques parents éloignés, dont un neveu qu'il avait pris sous son aile, Monsieur Bilbo Baggins avait cependant choisi de mener une existence recluse et solitaire dans son smial.
Vous voyez, les hobbits étaient une race singulière, capable d'aimer une seule personne au cours de toute leur existence. Si cet être cher venait à disparaître, il n'était pas rare que l'autre moitié le suive rapidement dans le trépas.
Le père de Bilbo avait été l'un de ces hobbits. Après avoir organisé une belle cérémonie funéraire pour sa femme bien-aimée et rédigé son testament, Bungo Baggins s'était simplement couché dans son lit pour ne plus jamais se réveiller.
À l'âge de vingt ans à peine, bien en deçà de la majorité pour un hobbit, Bilbo s'était ainsi retrouvé orphelin et unique propriétaire d'une des plus spacieuses demeures de toute la Comté. De facto, il était devenu le parti le plus prisé des environs. Passée la période de deuil, de nombreuses prétendantes avaient afflué à sa porte, apprêtées comme si elles se rendaient à la fête du Nouvel An. Cependant, aucune d'elles ne réussi à gagner le cœur de Bilbo.
Au fil des semaines, des mois, puis des années, les habitants de la région avaient dû se rendre à l'évidence : la maison des Baggins resterait à jamais le refuge d'un vieux garçon célibataire.
Puis, un beau matin de printemps, un magicien était venu chercher le fils de Belladonna Took pour participer à une aventure. La suite de l'histoire prouverait que Bilbo avait eu tort de croire que sa routine bien huilée était signe d'une existence heureuse.
Grâce à Gandalf, le hobbit eut enfin l'occasion de découvrir le monde qu'il ne connaissait jusque-là que dans les livres. En chemin, il noua des amitiés indéfectibles. Ses compagnons de voyage étant devenus, au fil des épreuves, la famille qu'il avait toujours désiré avoir.
Lorsque la compagnie de Thorin Oakenshield avait finalement atteint Erebor, cela faisait quelque temps déjà que le hobbit ne songeait plus à Cul-de-Sac. Il avait trouvé sa maison auprès de ces nains qui lui avaient offert confiance et considération, et ne demandait rien de plus que de vivre auprès d'eux.
Une autre raison incitait cependant Bilbo à faire d'Erebor sa nouvelle demeure.
Tout avait commencé par une étreinte, rapidement accompagné d'un regard bleu perçant, le parcourant de pied en cap pour vérifier qu'il était ressorti indemne de son affrontement contre Azog.
Lorsque Bilbo s'était rendu compte que son cœur se nourrissait d'espoirs, il avait dû trouver un moyen de les contenir. Dans le jardin de Beorn, il avait alors ramassé un gland. Le hobbit avait utilisé l'objet comme un symbole. Il le garderait dans sa poche, caché de tous, sauf de lui-même.
C'était uniquement lorsqu'il se savait seul, souvent aux heures les plus sombres de la nuit, qu'il se permettait de sortir l'objet en toute discrétion pour l'admirer. Dans ces moments d'introspection, il imaginait cette petite graine grandir jusqu'à devenir un grand chêne, s'étendant en multiples branches jusqu'à toucher le ciel.
Bilbo se serait volontiers contenté d'imaginer ce chêne toute une vie si cela lui avait permis de rester à Erebor et de servir son roi. Le destin en voulut hélas autrement.
Tout comme son père avant lui, Bilbo avait envisagé le suicide après les funérailles de Thorin et de ses neveux. Il avait toutefois trouvé la force de rentrer à Cul-de-Sac pour mettre en ordre ses affaires. Puis, Frodo était apparu dans sa vie, et il s'était juré de prendre soin du garçon. Ayant lui-même connu la perte de ses parents, il s'appliqua tout le reste de sa vie à offrir à son neveu le bonheur d'une famille aimante. Il y arriva plutôt bien, à en juger par le visage toujours souriant du garçon.
Mais alors que Frodo atteignait sa majorité, Bilbo se sentait usé par l'âge. Ce dernier n'aspirait plus qu'à une chose : entreprendre un dernier voyage. Et de celui-là, il n'en reviendrait pas !
Le soir de son cent onzième anniversaire, Bilbo prit donc la route, Dard à sa ceinture et un bâton de marche à la main. Après avoir malicieusement fait ses adieux à toute la Comté, et offert en héritage tout ses biens à Frodo, il s'en alla vers Brie, le coeur léger. Puis marcha jusqu'aux statues des trolls. Ces dernières étaient toujours là, figées dans une expression de stupeur, tel qu'il les avait laissées soixante et un ans auparavant.
Alors qu'il dégustait son sixième repas de la journée, le visage tourné vers le soleil couchant, Bilbo s'étonna de ne ressentir aucune fatigue malgré la rudesse du voyage. C'était un acte courageux, pour un vieil hobbit, de partir ainsi seul à l'aventure.
Toutefois, il n'aurait su expliquer par quel miracle ce voyage ne l'épuisait pas. Si quelqu'un lui avait posé la question, il aurait juste répondu qu'il se contentait de mettre un pied devant l'autre.
Il était proche de franchir la cascade qui dissimulait Fondcombe lorsque soudain, une pensée le retint. Il avait prévu de mourir en ce lieu paisible, entouré d'arbres et bercé par le chant des elfes. Mais à présent qu'il avait parcouru tout ce chemin sans éprouver la moindre courbature, pourquoi en rester là ?
Il est vrai qu'il aurait pu faire une halte pour saluer ses vieux amis elfes. Il était toujours tentant de parcourir les rayons de la grande bibliothèque d'Elrond et de caresser du bout des doigts quelques-uns des livres anciens qu'il avait découverts au fil des années. Un bain aurait également été des bienvenus.
Cependant, malgré ces tentations, il craignait que cette pause marque finalement la fin de son voyage. Le confort des appartements que le seigneur elfe lui réservait durant ses visites était une douce tentation, et une fois installé dans cet environnement paisible et familier, il pourrait bien manquer de volonté pour reprendre la route périlleuse qui le conduirait au cœur d' Erebor.
Puis Elrond l'aurait certainement dissuadé de continuer ce périple suicidaire en Terre du Milieu. Non, il valait mieux pour Bilbo continuer son chemin, sans un regard en arrière. Les elfes pardonneraient certainement son impolitesse, la mettant sur le compte de la sénilité propre à un vieux hobbit épris d'aventure.
Le regard déterminé, Bilbo ajusta son sac sur ses épaules et reprit sa marche. Erebor l'attendait, et avec lui, un vieil ami à qui il avait longtemps voulu rendre visite.
Bilbo avait depuis longtemps pris l'habitude de porter le poids de ce corps décharné par l'âge qu'était le sien. Pourtant, lorsqu'il se servit à nouveau de son arme, il constata avec grande surprise qu'il pouvait l'utiliser avec aisance. Dard était étonnamment légère dans sa main tandis qu'il pourfendait les gobelins dans les montagnes. Il eut même l'occasion de faire boire à sa lame elfique un peu de sang d'araignées géantes dans la forêt de Mirkwood.
Ce ne fut que lorsqu'il se pencha pour contempler son reflet dans les eaux calmes du lac du Miroir que la vérité lui apparut enfin. Alors que son esprit demeurait inchangé, son corps, lui, paraissait rajeunir à mesure qu'il approchait de la Montagne Solitaire.
Le visage du vieil hobbit, autrefois marqué par le temps et le chagrin, avait soudain retrouvé ses hautes pommettes, rouges et pleines de santé. Des boucles aux couleurs du bronze et de l'or avaient remplacé sa chevelure argentée. Seuls ses yeux brillaient encore de cette sagesse que seule l'expérience pouvait conférer. Il ne comprenait pas quelle magie était à l'œuvre, mais il n'allait certainement pas s'en plaindre.
Son vieil ami le reconnaîtrait peut-être mieux ainsi, se disait-il distraitement en continuant sa route.
Les rumeurs du rétablissement de la ville de Dale avaient atteint les oreilles de Bilbo. Il avait entendu parler des commerces florissants et de la communauté chaleureuse qui s'y était établie. Le hobbit y passa quelques jours, heureux de voir ses habitants si bien-portants. Bilbo s'était toujours senti responsable de la destruction de Lake-Town. Après-tout, n'était-ce pas lui qui avait tiré Smaug de son sommeil ? Il se réjouissait donc que les héritiers de Bard jouissent d'une vie prospère, sans l'ombre d'un dragon pour les menacer.
Lorsque le hobbit arriva enfin devant la cité naine, il prit la décision de se faire le plus discret possible. Il évita consciencieusement l'entrée principale, sachant que les gardes nains ne le croiraient pas s'il tentait d'expliquer qui il était, ou ce qu'il venait faire là. De plus, tous ses vieux amis n'étaient plus de ce monde à présent, et personne ne pourrait attester de son identité.
Bilbo se faufila donc discrètement parmi les pierres d'Erebor jusqu'à la crypte où reposait celui qu'il était venu visiter. Cela faisait si longtemps qu'il espérait parler en tête-à-tête à ce nain obstiné et têtu. Le hobbit s'inclina avec déférence devant le lit mortuaire du roi d'Erebor. Puis il posa sa joue sur le granit froid, comme s'il cherchait à écouter le son d'un battement de cœur ou d'un souffle à travers la pierre. Mais seul le silence lui répondit.
Alors Bilbo fit quelque chose qu'il ne s'était plus autorisé depuis qu'il avait adopté Frodo. Il pleura. Il pleura son ami disparu. Il pleura ses compagnons. Kili, Fili, Balin, Dwalin, Dori, Nori, Ori, Óin, Glóin, Bifur, Bofur et Bombur. Tous mort depuis des éons.
Bilbo était le dernier membre de la compagnie encore en vie à ce jour. Le terme "survivant" était d'ailleurs le mot exact pour décrire sa condition, car même si son corps était encore en vie, son cœur, lui, avait depuis longtemps cessé de battre, privé de sa famille.
Pendant ce qui lui sembla être des heures, Bilbo baigna de ses larmes la dalle de granit sous laquelle reposait Thorin. Il pleura jusqu'à ce que la roche ait absorbé chaque goutte de ses années de solitude. Plus tard, il irait certainement pleurer sur la tombe de son frère de cœur, Kili. Puis sur celle de Fili. Mais pour l'instant, ses larmes étaient uniquement destinées à leur oncle.
Certains disent que ceux qui sèment dans les larmes moissonnent dans la joie. Si les larmes sont véritablement les pétales du cœur, alors Bilbo en avait assez semé sur la tombe de Thorin pour susciter l'intérêt d'un dieu en particulier.
Vous ne me croirez sans doute pas si je vous disais que ses larmes trouvèrent leur chemin jusqu'à la dépouille de Thorin Oakenshield. Elles serpentèrent pourtant bel et bien dans les fissures de la pierre mortuaire, éclaboussant de leur tristesse le cœur même de la montagne, l'Arckenstone, déposée sur la poitrine du roi d'Erebor.
Voyez-vous, l'Arkenstone n'était pas simplement une pierre destinée à orner un trône, comme la plupart des nains semblaient le croire de nos jours. Il y avait en réalité une raison plus profonde, qui expliquait pourquoi ce joyau était vénéré par les enfants d'Aulë. Tout avait commencé le jour où le Valar avait créé les nains. Celui qu'on appelait en Khuzdul "Mahal", c'est-à-dire "le Créateur", avait mis tout son cœur à l'ouvrage pour donner vie à ses enfants. Il avait, je le répète, mis tout son cœur à l'ouvrage, au sens littéral du terme.
Ainsi, dans des temps reculés, les nains chérissaient l'Arkenstone pour la relique qu'elle était, symbole de l'amour de Mahal pour ses créations. Puis, l'origine véritable de la pierre se perdit, devenant un simple joyau utilisé par les rois nains pour asseoir leur pouvoir. Corrompue par des mains toujours plus avides et insatiables de richesse, elle finit par perdre sa réelle valeur au fil des âges. Le cœur de Aulë, jadis si pur et généreux, se teinta alors d'amertume et de ténèbres. Quiconque possédait désormais l'Arkenstone était sujet à la folie de l'or et, comme vous le savez sans doute, la lignée de Durin fit les frais de cette malédiction.
Au moment où la première larme de Bilbo toucha la surface miroitante de la pierre, un éclair de lumière aveuglante jaillit. L'Arkenstone sembla se tordre sous l'influence de cette pureté soudaine, comme si elle luttait pour rejeter les ténèbres qui l'avaient empoisonnée si longtemps. La lumière qui émanait de la pierre s'intensifia, projetant des reflets chatoyants dans toute la crypte et le sol trembla dans un grondement assourdissant.
C'est alors que le cœur de pierre de Mahal, si longtemps en sommeil, commença à battre de nouveau dans les profondeurs de la Montagne Solitaire.
Lorsque Bilbo s'éveilla, il n'avait aucun souvenir de s'être endormi. Tout ce qu'il pouvait vaguement se rappeler , c'était d'une lueur bleutée qui avait filtré à travers les fissures de la tombe, s'enroulant autour de lui comme des tentacules lumineux. Puis la luminosité était devenue si éblouissante qu'il avait dû clore ses paupières. C'était alors dans une crypte plongée dans l'obscurité qu'il avait de nouveau ouvert les yeux.
Le hobbit tâtonna la pierre froide sous lui, espérant trouver un repère dans cette nuit soudaine. Il se demanda pourquoi les torches de cette salle sacrée, censées toujours briller en hommage à ses rois défunts, s'étaient tout à coup éteintes.
Bilbo ressentit soudain une douleur lancinante dans son épaule, le faisant gémir de douleur. Une épaisse poussière l'empêchait de respirer. Ce n'est qu'à cet instant qu'il comprit ce qui lui arrivait : il avait été enseveli sous des pierres.
"Bilbo !", entendit-il tout à coup dans l'air étouffant.
Le cœur de Bilbo s'emballa à la reconnaissance de ce timbre de voix si particulier. Même au milieu d'une multitude d'âmes, il aurait pu identifier son propriétaire sans hésitation. Mais comment était-ce possible, après tout ce temps ? Était-il finalement mort ? Dans ce cas, pourquoi son épaule était si douloureuse ?
"Bilbo, où êtes-vous ?", continua d'appeler la voix du roi au-dessus le lui.
"Thorin!", s'écria enfin le hobbit, sortant de sa stupeur. "Ici, je suis ici !"
Bilbo entendit quelqu'un se frayer un chemin à travers les décombres. Les pierres et les gravats semblaient vouloir le séparer encore un peu plus de cette voix fantomatique, mais le hobbit sentait l'espoir monter en lui par vague. Puis enfin, des mains robustes vinrent dégager l'entrée de l'endroit où Bilbo était coincé.
Là, éclairé par une faible lueur, il se trouva face à face avec son ami disparu. Les yeux bleus de Thorin, comme la mer après la tempête, était empreint de soulagement tandis qu'il l'apercevait à son tour.
" Rien de cassé ? ", demanda Thorin en lui tendant la main pour l'aider à s'extirper de la cavité.
Bilbo saisit cette main avec prudence, craignant que ce beau rêve ne se brise d'un instant à l'autre. La lueur des torches l'éblouit brièvement avant de lui révéler que Thorin était accompagné de Balin, Oin et Bofur.
"C'était une sacrée chute, mon garçon !", s'exclama le vieux nain en posant une main réconfortante sur son épaule.
Un cri involontaire s'échappa des lèvres de Bilbo alors que son épaule blessée le brûlait à nouveau.
"Oin, il est blessé !", s'écria Thorin.
En réalité, le hobbit n'était pas tout à fait sûr s'il avait manqué de s'évanouir sous le coup de l'émotion ou en raison de son épaule disloquée. Ses amis étaient vivants ! Il n'était plus seul ! C'était le refrain qu'il se répétait intérieurement alors qu'il entendait un bruit de tissu déchiré près de son oreille. Thorin venait d'arracher une partie de sa tunique pour lui improviser une attelle.
"Il a l'air sonné, j'espère qu'il ne s'est pas pris un coup sur la tête," s'inquiéta Oin à sa droite.
"Nous devrions faire une pause. Nous sommes tous épuisés, et ce genre d'incidents arrivera de plus en plus à l'avenir si nous ne prenons pas un peu de repos", proposa Balin.
"Une armée d'elfes est postée sur le flanc des montagnes, et la ville de Dale exigera bientôt son dû. Je ne peux pas me permettre de perdre Erebor juste après l'avoir récupéré. Dáin ne nous prêtera assistance que si nous avons l'Arkenstone pour asseoir mon autorité !", argumenta Thorin d'un ton qui ne laissait pas de place au refus.
Bilbo cligna des yeux pour tenter de rassembler ses pensées embrouillées. Les larmes lui montèrent aux yeux malgré lui, submergé par un mélange d'émotions. Qu'était-il en train de se passer, au nom d'Yavanna ! Un instant, il était en train de pleurer sur une tombe, et l'instant suivant, il était de retour auprès de ses amis, bel et bien vivants et discutant d'un moyen de retrouver l'Arkenstone.
"Que... Que s'est-il passé ?", parvint-il à demander d'une voix tremblante.
Les trois nains se concertèrent mutuellement du regard, l'air incertain, avant que Balin ne se dévoue à lui répondre d'une voix préoccupée.
"Nous étions en train d'explorer les galeries d'Erebor, espérant trouver l'Arkenstone dans l'une des salles. Cependant, certaines fondations étaient dans un très mauvais état, et tu as été enseveli sous les décombres".
"Je t'avais bien dit que c'était une mauvaise idée de nous aventurer vers les cryptes, ça porte malheur de déranger les morts," grogna Oin avec une grimace de désapprobation.
Tandis que les nains se chamaillaient autour de lui, Bilbo rassembla peu à peu ses esprits pour évaluer la situation. Il y avait d'abord eu ce rajeunissement inexplicable, puis ce retour dans le passé. S'il se trouvait réellement au temps où ils avaient libéré Erebor de la présence de Smaug, alors Bilbo avait peut-être une chance de changer le cours du destin !
À l'époque, il avait cru que donner l'Arkenstone à Thranduil en monnaie d'échange arrêterait la guerre. Mais il s'était trompé, n'est-ce pas ? La bataille des Cinq Armées avait tout de même eu lieu, et avec elle, le trépas de Thorin et de ses neveux, tombés dans un piège tendu par Azog.
L'esprit de Bilbo tournait à plein régime à présent, cherchant un moyen de stopper le cours du destin afin que ceux qui lui étaient le plus chers survivent. Très vite, une seule solution s'offrit à lui : dire la vérité à Thorin dans l'espoir de mettre fin à sa folie.
"Thorin," commença-t-il d'une voix ferme, attirant l'attention des nains autour de lui. "L'Arkenstone n'est pas perdue, car c'est moi qui la détiens!" annonça-t-il enfin, sa voix légèrement tremblante de nervosité.
Un lourd silence suivit sa déclaration. Bilbo se souvenait très clairement qu'à l'époque, il avait caché la pierre dans la crypte, précisément parce que Oin et les autres nains étaient bien trop superstitieux pour explorer cette partie de la forteresse. Cependant, jamais il n'avait été enseveli dans un éboulement. Cette branche de l'histoire était totalement inédite, et le hobbit ignorait si le destin suivrait le même cours à présent.
"Depuis quand ?" demanda finalement Thorin d'une voix dangereusement calme. "Depuis quand l'avez-vous retrouvé, Maître Baggins ?"
Le retour au vouvoiement et l'utilisation de son nom de famille n'étaient pas bons signes. Bilbo se sentit comme un animal traqué, mais il ne pouvait plus reculer maintenant.
"Depuis que je suis descendu pour la première fois dans la salle du trésor," avoua-t-il, soutenant le regard du roi avec détermination.
Sans avertissement, les mains de Thorin saisirent alors le col de son manteau et le soulevèrent au-dessus du sol. Une lueur de folie dansait dans les yeux du roi déchu tandis qu'il maintenait le hobbit en l'air.
"Nous fouillons la montagne depuis trois jours sans interruption ni repos, et vous me dites que depuis tout ce temps, vous étiez en possession du plus grand trésor d'Erebor ?", hurla Thorin, sa poigne se resserrant douloureusement sur l'épaule blessée du hobbit.
Bilbo sentit à son tour une bouffée de colère monter en lui à la question accusatrice de Thorin. Il ne pouvait pas supporter d'être blâmé et traité ainsi, pas après tout ce qu'il avait traversé.
"Croyez-vous que je l'ai caché et que je vous ai menti pour le plaisir ?", explosa-t-il, les yeux brillants de rage. "Cette montagne vous a changé, Thorin ! Jamais le nain que j'ai appris à connaître durant ce périlleux voyage n'aurait laissé son neveu blessé derrière lui !"
Thorin sembla momentanément pris au dépourvu devant la fureur de Bilbo.
" Le temps nous était compté avant la nouvelle lune !", se défendit le roi d'Erebor, bien que le doute perçait à présent dans sa voix.
"Parce qu'un trésor vaut mieux aux yeux de votre sœur qu'un fils encore vivant, peut-être ?", réfuta Bilbo avec véhémence.
" De quel droit utilisez-vous un membre de ma famille contre moi ? ", explosa Thorin, oubliant le peu de retenue qui lui restait pour secouer brusquement le hobbit contre un mur.
"Je me suis octroyé ce droit dès le moment où vous m'avez menacé de votre épée pour obtenir cette foutue pierre !", répondit Bilbo malgré la douleur.
"L'Arkenstone est la pierre des rois, elle est à moi et à moi ssseul !", déclara Thorin, accentuant le dernier mot d'une manière presque reptilienne.
Oin et Bofur frissonnèrent d'horreur à la vue de leur roi, prenant à leur tour conscience de la malédiction à l'œuvre.
"Cette pierre est maudite !", s'écria Bilbo avec désespoir. "Smaug m'a dit qu'il vous aurait volontiers laissé la prendre rien que pour voir la folie s'emparer peu à peu de vous ! N'est-ce pas ce qui est arrivé à votre père ? Et à son père avant lui ?"
" Comment osez-vous…", siffla Thorin en resserrant sa prise sur le col du hobbit.
" J'oserais tant que vous ne serez pas redevenu un roi digne de ce nom, et pas un nain cruel qui soupçonne les siens de trahison et ne respecte pas ses promesses !"
" Ne parlez pas de choses que vous ne pouvez comprendre, semi-homme.", grogna Thorin en sortant la lame de son fourreau pour la poser sur la gorge de Bilbo.
" Donnez-lui l'Arkenstone, maître Baggins," lui intima Balin, l'air désemparé par le comportement de son roi.
" Non" répondit le hobbit d'un ton catégorique, ses traits résolus tout en continuant à regarder dans les yeux de Thorin.
" Vous allez me donner cette pierre, ou bien…"
" Ou bien quoi ? Vous allez me trancher la gorge ? Mais je vous en prie ! Je garderais son emplacement caché jusqu'à la tombe si cela me permet de vous préserver de la folie ! Vous pourrez tenter tout ce que vous voudrez, Thorin. Mettez-moi au fer si ça vous amuse, torturez-moi, brûlez Cul-de-Sac, je ne vous dirai toujours rien ! Ai-je été assez clair ?"
Le hobbit et le nain s'affrontèrent du regard pendant ce qui sembla être une éternité avant que Thorin ne lance un cri de rage et précipite la lame de son épée vers Bilbo. Elle s'arrêta seulement à quelques centimètres de la trachée du hobbit, mais ce dernier cilla à peine.
" Maudit soit ce sorcier qui m'a forcé la main pour que vous soyez des nôtres ! ", cria Thorin en jetant son épée contre la pierre en même temps qu'il lâchait le hobbit.
La pression sur son épaule retomba alors, et cette fois-ci, il sombra bel et bien dans l'inconscience à cause de la douleur.
Lorsqu'il retrouva ses esprits, Bilbo se trouvait allongé sur un sol pierreux, à des années-lumière du confort douillet de son lit à Cul-de-Sac. Un bruit de pioche répétitif, presque assourdissant, l'avait arraché à son sommeil, comme si quelqu'un s'acharnait à fracasser son crâne pour en extraire la cervelle.
Il se trouvait dans une mine étincelante, entièrement remplie de gemmes, plus belles encore que l'Arkenstone elle-même.
"Y a-t-il quelqu'un ?", murmura Bilbo, se relevant péniblement pour s'approcher de la source du vacarme.
Parmi les débris de pierres et les joyaux scintillants, Bilbo découvrit alors la silhouette imposante d'un nain qui le dépassait de plus de cinquante pieds. Sa chevelure d'argent tombait en cascades, semblable à des fils de lumière argentée. Sa longue barbe était ornée de pierres précieuses, scintillantes comme des fleurs cristallisées. Son visage, quant à lui, semblait sculpté avec une précision divine.
Autour de lui flottait une aura chaleureuse, comme si sa seule présence apportait réconfort et sécurité. Cependant, un détail attira l'attention de Bilbo. À l'endroit où devrait se trouver le cœur du géant nain, il y avait à la place un trou béant.
"Oh, te voilà enfin !", s'écria ce dernier, stoppant sa tâche minière pour se pencher à la hauteur du hobbit. "Qu'il est bon de te rencontrer, Bilbo Baggins !"
"Q-qui êtes-vous ?", bafouilla Bilbo, intimidé par la taille imposante de l'étrange créature face à lui.
Le nain laissa échapper un rire tonitruant en réponse, faisant trembler les fondations de la mine.
"Pardonne-moi, mon garçon, j'ai omis de me présenter. Je suis Aulë, Valar des forgerons et maître en tous les arts. Mes enfants m'appellent affectueusement Mahal."
"Vous... Vous êtes...", commença Bilbo avant de s'agenouiller brusquement, se prosternant devant le dieu des nains.
"Non, pas de ça avec moi", grogna subitement Mahal, tendant sa gigantesque main velue pour aider Bilbo à se redresser. "Tu m'as aidé à retrouver la foi en mon peuple, Bilbo Baggins, et c'est pourquoi je refuse que tu plies le genou devant moi."
"La foi ?", répéta le hobbit d'un ton interloqué.
"En effet," affirma le Valar, caressant du bout des doigts l'une des pierres précieuses encore incrustées dans la roche. "Voilà plusieurs millénaires que mes fils et mes filles se laissent emporter par leur soif de richesses, creusant toujours plus profondément dans les montagnes, se coupant du monde extérieur. L'Arkenstone est passée de mains en mains, plus avides les unes que les autres, jusqu'à la rendre impure."
" Je ne comprends pas…", murmura Bilbo en fixant Mahal avec une pointe d'appréhension. "Qu'est-ce que cela a à voir avec moi ? "
"Tu as versé des larmes pour mes enfants, et cela a touché mon cœur", expliqua le Valar en le gratifiant d'un sourire humide de larmes.
Bilbo se sentit à son tour submergé par l'émotion, les paroles de Mahal évoquant des souvenirs de toutes les épreuves qu'il avait traversées aux côtés de Thorin et de sa compagnie. Il revoyait la bataille des Cinq Armées, se rappelait la tristesse qui avait accompagné la perte de ses amis nains, mais aussi tout l'amour et l'amitié que ces derniers lui avaient offerts sans contrepartie.
"Mes amis méritaient une meilleure destinée ", répondit le hobbit, le cœur lourd, " Mais je n'étais pas assez fort pour les sauver…"
Mahal sourit, ses yeux étincelants d'admiration et de gratitude. "C'est précisément pour cela que je suis venu à toi, Bilbo Baggins. Je suis venu t'offrir un cadeau en plus de cette seconde chance de changer le cours du destin."
"Alors, c'est grâce à vous que j'ai voyagé dans le temps ?", demanda Bilbo, émerveillé par cette perspective.
"En effet, j'ai décidé de faire de toi mon champion", répondit Mahal. "Et pour cette quête, tu auras besoin d'un outil à la mesure de ton courage."
"Un outil ?", s'étonna Bilbo.
Mahal tendit alors sa gigantesque main, et lorsqu'il déplia ses doigts, l'Arkenstone reposait dans le creux de sa paume, irradiant de lumière, comme une étoile tombée du firmament.
"Je t'offre mon cœur, Bilbo Baggins", annonça Mahal solennellement, sa voix résonnant comme le tonnerre. "Il te protégera contre tes ennemis et t'apportera la force nécessaire pour guider les nains vers la rédemption."
Bilbo observa la pierre, presque incrédule devant cette offrande divine. "Comment pourrais-je l'utiliser ?", demanda-t-il, perplexe.
"Touche-le, et répète après moi, fils de Yavana : 'Tan menu selek lanun naman' ", déclara Mahal.
Le hobbit n'hésita qu'une fraction de seconde avant de poser sa main sur la pierre, sentant une énergie incommensurable couler en lui tandis qu'il prononçait les mots, les répétant aussi clairement que s'il les avait toujours connus.
L'Arkenstone s'illumina alors de mille feux pour l'englober. Quand la lumière s'estompa, il ne restait plus rien dans la main de Mahal. À la place, Bilbo se sentait plus lourd, comme s'il portait de nouveaux vêtements. Son corps était désormais enveloppé dans une armure d'un blanc argenté aux reflets bleutés.
"Voici mon cadeau, Bilbo Baggins", déclara fièrement le Valar. "Cette armure te protégera et prouvera ta valeur dans les heures sombres qui s'annoncent."
Le hobbit, encore émerveillé, se sentit soudainement inquiet devant la confiance que Mahal posait sur ses frêles épaules.
"Je ne suis qu'un simple hobbit", murmura-t-il. "Je ne mérite pas un tel présent. Une telle armure est plus digne d'un guerrier..."
"Non", répliqua Mahal avec fermeté, "tu es un être grandiose, digne d'un roi."
"Et que ferais-je si ce roi ne veut pas de moi ?", demanda Bilbo d'une voix à peine audible, comme s'il avait peur qu'un autre que Mahal ne l'entende.
Devant les incertitudes du hobbit, le Valar fit éclater de sa voix rauque un rire puissant, faisant de nouveau vibrer les murs de la mine.
"Tu ne lui laisseras pas le choix !", s'exclama-t-il joyeusement, avant de donner un puissant coup de pioche dans la roche, provoquant le retour instantané de Bilbo à la réalité.
"Bilbo ! Est-ce que ça va, mon garçon ?", demanda Oin tout en aidant le hobbit à se redresser sur son lit de fortune.
Jetant un regard désorienté autour de lui, Bilbo découvrit qu'il se trouvait de nouveau dans la forteresse des nains. Son épaule était enveloppée dans un épais bandage, et le nain guérisseur lui tendait un bol d'eau, le regard inquiet.
"Merci...", murmura le hobbit en acceptant la coupe, épuisé par cet étrange rêve et la douleur lancinante dans son épaule. Sa conversation avec Mahal avait-elle vraiment eu lieu, ou n'était-ce que le fruit de son imagination ?
" Où sont Thorin et le reste de la compagnie ?", demanda enfin Bilbo après avoir pris une longue gorgée d'eau fraîche.
"Ils sont en train de s'armer pour la bataille," l'informa Oin, son visage ridé marqué par une tension palpable.
"La bataille ?", s'inquiéta le hobbit en se redressant brusquement de son lit.
"Le délai de Thranduil est bientôt écoulé, et l'armée des elfes est à nos portes. Nous ignorons combien de temps nous pourrons tenir avant l'arrivée de Dain et de son armée des montagnes de fer," lui expliqua Oin.
"Comment le pourra-t-il sans l'Arkenstone ?", voulut savoir le hobbit.
"Qu'importe que vous l'ayez cachée. Thorin estime que du moment que le joyau d'Erebor est dans la montagne, alors elle est en sa possession. Il a envoyé des corbeaux dès qu'il vous a remonté de la crypte."
"Alors Thorin est toujours décidé à ne pas tenir ses engagements envers les habitants de Dale ?" s'enquit Bilbo, sa gorge nouée. "Ni à donner à Thranduil les gemmes qu'il convoite ?"
"J'ai bien peur que non," répondit sombrement le guérisseur. "Thorin est convaincu que tous en veulent à son trésor. À présent qu'il sait que vous l'avez trahi, il ne fait plus confiance à personne. Il est devenu incontrôlable."
"Pourquoi continuez-vous de le suivre dans ce cas ? Il est évident que c'est la malédiction de la pierre qui parle pour lui !", répliqua Bilbo.
"Il n'est pas dans la nature d'un nain d'être déloyal. Nous avons juré de servir Thorin jusqu'à notre mort, et nous mettrons un point d'honneur à suivre nos engagements envers lui", expliqua Oin, ses yeux exprimant une loyauté indéfectible.
"Dans ce cas, c'est d'autant plus insultant qu'il pense que vous l'avez trahi !", grogna le hobbit en sortant de son lit.
"Que faites-vous ?", s'inquiéta le nain, plissant les yeux d'un air préoccupé. " Vous n'êtes pas en état de vous lever !"
"Je vais me préparer, comme mes frères d'armes, pour la guerre qui s'annonce !", s'exclama Bilbo en repoussant doucement le guérisseur. "Si personne dans cette compagnie ne peut faire face à Thorin, moi je le peux."
"Bilbo…", soupira Oin d'un ton désemparé. "Thorin vous a banni. Vous n'avez désormais plus votre place dans notre compagnie, ni plus aucun droit sur le trésor."
"Banni ?", se moqua Bilbo en s'habillant rapidement, son sourire mêlant défi et détermination. "Ce ne serait pas la première fois !"
"Êtes-vous certain que vous allez bien ?", s'inquiéta Oin.
"Je n'ai jamais été aussi bien de toute ma longue existence !", s'exclama Bilbo en ramassant son épée. "À présent, allons retrouver les autres avant que la bataille ne commence."
"Mais je viens de vous dire que Thorin…", commença Oin.
Bilbo coupa cependant le guérisseur d'un geste impérieux de la main. "Au diable Thorin et ses commandements idiots !", s'impatienta-t-il, "Montrez-moi le chemin vers l'armurerie, je vous prie."
Oin, bien que préoccupé par le comportement du hobbit, accéda à sa requête. Dans le passé, l'ancienne version de Bilbo aurait certainement eu droit à une réprimande sévère et à l'interdiction de quitter son lit tant qu'il ne serait pas rétabli. Cependant, il y avait une nouvelle lueur dans les yeux du semi-homme, une lueur qui avait le pouvoir de convaincre. Bilbo n'était plus le même hobbit qu'à cinquante ans. Il était devenu plus sage, plus réfléchi, avait acquis de nombreuses connaissances au fil du temps, et enfin, il avait développé une assurance forgée par de nombreux échecs et quelques rares victoires. Ainsi, voyant cet éclat dans les yeux du semi-homme, qui avait étrangement l'allure d'un prince en cet instant, Oin ne discuta pas l'ordre. Le nain prit la lanterne qui se trouvait à proximité du lit et les guida à travers les couloirs sombres et silencieux de la montagne.
Le clair de lune pénétrait timidement par les rares fenêtres, projetant des ombres pâles sur les murs de pierre. Bilbo pouvait sentir la tension monter au dehors et entre les murs de la forteresse, mais il était déterminé à aller au bout de cette épreuve. Si Thorin ne voulait pas revenir à la raison, alors il se battrait et défendrait son roi au péril de sa vie. Si Mahal lui avait vraiment offert son soutien, il s'en montrerait digne.
Alors qu'il était sur le point de prendre un nouveau tournant dans le dédale de couloirs, une statue de Mahal en personne attira son attention. Il n'était pas difficile pour Bilbo de reconnaître ce sourire fier et cette barbe ornée de mille joyaux. La statue était aussi détaillée que dans son rêve.
"Passez devant, Maître Oin", déclara Bilbo à l'intention du guérisseur, "je vous rejoins tout de suite."
D'un hochement de tête, Oin s'exécuta, laissant le hobbit seul devant la statue du dieu des nains.
Bilbo s'avança avec précaution jusqu'à tendre la main vers celle de Mahal, comme il l'avait fait dans son rêve.
"Tan menu selek lanun naman", chuchota doucement le hobbit en regardant dans les yeux de la statue.
Tout à coup, comme si la statue n'avait été érigée que dans ce but précis, un mécanisme se déclencha, faisant pivoter la pierre en deux colonnes pour créer dans un grondement sourd un nouveau couloir.
Le hobbit observa avec un profond ahurissement le passage secret. Que Yavana lui vienne en aide, les surprises de ce genre ne cessaient-elles donc jamais ?
S'avançant d'un pas incertain dans la galerie sombre, Bilbo se retrouva bientôt dans une modeste pièce, avec, en son centre, l'armure que Mahal lui avait offerte en rêve.
Le hobbit s'approcha avec révérence de l'artefact, ayant du mal à en croire ses yeux.
"J'espère que vous savez ce que vous faites, ô puissant Mahal," murmura le hobbit avant de s'atteler à la tâche ardue d'enfiler son armure.
Lorsqu'il entra enfin dans l'armurerie, les autres nains étaient en pleine préparation, leurs armes étincelant à la lueur des torches. L'air était chargé d'une tension électrique tandis que chacun d'entre eux enfilait sa cotte de mailles en mithril, le cliquetis des anneaux métalliques s'entremêlant à celui des haches et des épées.
"Bilbo ? Que faites-vous ici, mon garçon ?", demanda Balin avant de se figer devant l'apparence du hobbit.
Tous les autres nains firent de même en l'apercevant, et Bilbo vit même Kili lâcher son épée de surprise.
"Par Mahal !", s'écria Fili, "où avez-vous donc trouvé cette armure ?"
Les nains, stupéfaits, dévisageaient Bilbo, dont l'apparence s'approchait plus de celle d'un prince nain que d'un hobbit.
Balin s'approcha lentement de Bilbo, ses yeux emplis d'un mélange de respect et d'incompréhension. "Par les sept barbes de Durin, Bilbo, cette armure... elle est digne d'un roi nain ! D'où vient-elle ?"
Le hobbit se contenta de hausser les épaules, son regard fixé au sol "Je l'ai trouvée dans un couloir. Comme elle était à ma taille, je me suis dit qu'elle serait parfaite pour la bataille à venir."
Les nains échangèrent des regards incrédules, puis se mirent à murmurer entre eux. L'idée qu'une armure aussi magnifique ait été abandonnée dans les profondeurs de la montagne était une aberration proche de l'hérésie.
Fili et Kili lui jetèrent un regard amical, et le hobbit se figea en les apercevant venir à sa rencontre. Cela faisait si longtemps qu'il ne les avait pas vus qu'il en eut les larmes aux yeux. Kili était devenu un frère de cœur au cours de leur voyage, et Fili un véritable ami.
"Vous avez vraiment l'apparence d'un guerrier, Bilbo !", s'exclama Fili, qui ne prit pas garde à son trouble.
"Dommage que tu ne saches pas te servir de ta propre épée", ajouta Kili avec un clin d'œil complice.
Bilbo n'avait cependant pas le temps pour ce genre d'enfantillage. Des vies étaient en jeu ici, et il avait besoin qu'on le prenne au sérieux ! D'un mouvement fluide, le hobbit dégaina soudainement Dard.
"Veux-tu prendre le risque de m'affronter en duel ?", demanda le hobbit d'un ton calme, mais déterminé, à l'intention du plus jeune nain.
Au retour de sa quête, Bilbo avait acquis de nouvelles compétences en escrime, ayant notamment été formé par Elrond en personne.
Kili, connu pour son tempérament audacieux, releva le défi avec enthousiasme. Il dégaina son épée et adopta une posture de combat, un sourire espiègle éclairant son visage. "Eh bien, j'ai besoin de m'échauffer un peu avant de partir en guerre !"
"Ne chante pas victoire trop rapidement", rétorqua Bilbo en lui rendant son sourire.
Le duel commença par un échange rapide de coups, les lames s'entrechoquant en un éclair d'acier. Bilbo démontrait clairement ses compétences, mettant en pratique la technique elfique qu'il avait apprise auprès d'Elrond. Sa rapidité et sa précision lui permettaient de parer habilement les attaques de Kili tout en lançant des contre-attaques vives.
Kili, de son côté, faisait preuve d'une grande rapidité, cherchant à déstabiliser Bilbo avec des feintes audacieuses. Leurs épées virevoltaient dans la salle, créant une symphonie métallique qui résonnait à travers les couloirs.
Le combat continua, chaque adversaire cherchant à prendre l'avantage sur l'autre. Finalement, Bilbo repéra une ouverture dans la défense de Kili et, avec un mouvement rapide et précis, désarma le jeune nain. L'épée de Kili tomba au sol et il leva les mains en signe de reddition.
"Depuis tout ce temps, tu savais manier une épée ?" demanda le jeune nain, son visage exprimant une réelle confusion qui fit mal au cœur de Bilbo.
"Ce ne serait pas la première fois que le semi-homme nous trompe !" s'exclama Thorin, qui avait été témoin de toute la scène.
Le roi sous la montagne lança à Bilbo un regard où se reflétaient une fois de plus le doute et la trahison. Ses yeux scrutèrent avec minutie l'armure étincelante que le hobbit portait et l'épée elfique qu'il tenait fermement dans sa main. Chaque détail de l'équipement de Bilbo semblait susciter des questions dans l'esprit de Thorin.
"Je vous ai banni de cette compagnie, semi-homme. Vous n'avez aucune place dans mes rangs", déclara le roi d'une voix autoritaire. "De plus, je compte bien vous faire prisonnier jusqu'à ce que vous m'indiquiez l'emplacement de l'Arkenstone."
"Vous n'êtes pas mon roi, Thorin, je ne recevrai donc plus aucun ordre de votre part", grogna Bilbo, son visage soudain tordu par la colère. "Et je participerai à cette bataille, que cela vous plaise ou non."
"l'Arkenstone…", murmura Thorin, sa convoitise pour le précieux joyau brillant dans ses yeux.
"L'Arkenstone est en lieu sûr, et comme je vous l'ai déjà dit, c'est à mon cadavre que vous devrez arracher une réponse si vous désirez tant savoir où elle se trouve !", répliqua Bilbo dans un Khuzdul impeccable.
Tout les nains dans la salle se tendirent en entendant leur langage secret dans la bouche d'un semi-homme.
C'était Balin qui avait patiemment enseigné cette langue à Bilbo dans son ancienne chronologie. Au fil des décennies, le vieux nain était devenu un visiteur assidu, se rendant régulièrement à cul-de-sac pour partager des nouvelles d'Erebor. Du moins, jusqu'à ce qu'il disparaisse dans les mines de la Moria pour ne plus jamais en ressortir.
Bilbo avait espéré que l'utilisation de la langue secrète des nains réveillerait le roi de sa folie, mais ce dernier le regardait à présent comme s'il avait à présent affaire à Azog en personne.
"Tout ce que je me demande, c'est jusqu'où vous avez poussé votre tromperie…", répliqua le roi en Khuzdul d'un ton acide.
"N'avez-vous pas encore compris ce qui m'anime, Thorin Oakenshield ?", répondit le hobbit sur un ton de défis. " Même si vous n'êtes pas mon roi, je vous suis entièrement dévoué".
Après cet incident, aucun nain n'osa plus s'approcher de Bilbo. Le hobbit avait la nette impression de tout faire de travers depuis qu'il avait été béni par Mahal. Quel champion maladroit il faisait, perdant la confiance de ses amis au lieu de les unifier.
La folie du roi semblait toujours aussi manifeste, et personne ne voulait contrarier Thorin en approchant le hobbit de trop près. La place de chacun des membres de la compagnie ne semblait désormais plus tenir qu'à un mince fil.
Bilbon était conscient que son sort était moins précaire que celui de ses compagnons nains. Un hobbit pouvait survivre à l'exclusion, ce que n'était pas le cas des nains.
Le hobbit se retira donc dans un coin isolé de la forteresse, limant distraitement sa lame pour ne pas se ronger les ongles d'inquiétude. Qu'allait-il faire à présent qu'il avait perdu la confiance de ses compagnons ?
C'est alors qu'il entendit un bruit derrière lui. Se retournant brusquement, il aperçut Kili dans l'ombre. Le nain arborait un air incertain, comme s'il craignait de s'approcher. Bilbo était surpris que Kili vienne à sa rencontre, mais après-tout, n'était-il pas un membre de la famille royale ? Il y avait certainement moins de risques pour lui de se faire bannir par Thorin que pour les autres nains de la compagnie.
"Approche, Kili", l'accueillit Bilbo avec un sourire qui se voulait rassurant. "Ce n'est pas parce que je maîtrise à présent l'art du combat à l'épée que je vais te provoquer en duel à chaque occasion."
Le jeune nain lui répondit par un sourire chaleureux, s'approchant finalement pour venir s'asseoir à ses côtés.
"Alors, les légendes étaient donc vraies ?", demanda le nain, posant un regard curieux sur l'armure étincelante du hobbit.
"Quelles légendes?" s'étonna Bilbo.
"Ma mère nous racontait des histoires sur Mahal quand nous étions enfants, Fili et moi," commença le nain. "Elle disait que tous les Valars avaient leur champion, et qu'un jour, notre créateur choisirait l'un de nous pour le représenter."
Bilbo inclina légèrement la tête, commençant à comprendre ce qui occupait l'esprit du nain. "Qu'est-ce qui vous fait penser à cette légende ?"
Kili esquissa un sourire, plongeant ses yeux dans ceux du hobbit.
"Toi, bien sûr. Je ne suis pas né de la dernière pluie, Bilbo. Hier encore, tu te contentais d'enfoncer le bout pointu de ton épée dans la chair de tes ennemis, et aujourd'hui, tu me bats en duel ! Puis tu débarques avec cette armure, semblant encore plus précieuse que n'importe quelle cotte de mailles en mithril. C'est évident, Mahal a enfin trouvé son champion."
La perspicacité de Kili ne cessait d'étonner Bilbo, bien que le hobbit tenta de minimiser les implications de ses paroles. "Enfin, Kili, tu m'as déjà regardé ? Moi, le champion de Mahal ? Je ne suis même pas un nain !"
"Ne le nie pas, Bilbo", répliqua Kili d'une voix douce mais ferme. "Je l'ai compris quand tu as avoué à mon oncle que tu lui étais entièrement dévoué. Mahal sait reconnaître la loyauté. Si tu n'es pas un nain de naissance, tu l'es certainement de cœur !"
Le hobbit soupira, déclarant forfait devant la lucidité du jeune prince. Il fallait bien que l'un de ses amis comprenne le changement qui s'était opéré en lui. Le hobbit n'était toutefois pas surpris que Kili soit le premier à voir clair à travers toute cette histoire. Ce dernier connaissait en effet Bilbo mieux que n'importe quel autre nain de la compagnie, Thorin comprit.
"Je vois aussi la façon dont tu regardes mon oncle, Bilbo, et je suis d'accord avec ça...", déclara Kili d'une manière presque insouciante.
L'intéressé se raidit soudain, le cœur battant. Non, cela ne pouvait pas être possible, Kili ne devait pas savoir. Personne ne devrait savoir.
"Je n'arrête pas de penser à cette elfe que nous avons rencontrée à Mirkwood...", avoua le nain, tentant de mettre à l'aise le hobbit en posant ses propres sentiments sur la table. "Ses cheveux sont une cascade de flammes ondoyantes, et ses yeux ressemblent à des saphirs constellés d'étoiles…"
"Peut-être que tu devrais te plonger un peu dans la poésie avant d'oser lui adresser de nouveau la parole", tenta de plaisanter Bilbo, bien que toujours tendu.
"Lui parler de poésie ? Tu plaisantes ?", soupira Kili, son visage trahissant une soudaine mélancolie. "Que pourrais-je espérer ? Nous ne sommes pas du même monde. Et puis, qu'est-ce qu'une si charmante créature ferait d'un vilain nain comme moi ? "
"Je te trouve plutôt charmant, mon ami", répondit le hobbit d'un ton rassurant.
Les yeux de Kili s'écarquillèrent de surprise avant de laisser échapper un rire nerveux.
"Venant de toi, Bilbo, je prends ça comme un compliment. J'espère toutefois que tu ne voues pas à ma beauté le même culte qu'à celle de mon…" Ses mots furent soudain étouffés par la main de Bilbo, couvrant la bouche de cet idiot de prince pour le faire taire.
"Chut", murmura Bilbo, l'inquiétude clairement visible dans ses yeux. "Pas si fort ! Et si quelqu'un nous entendait ?"
"Oh, je t'en prie !", soupira Kili en levant les yeux au ciel d'un air exaspéré " N'oublies pas à qui tu t'adresses ! Plus de deux tiers de la population naine est de sexe masculin. Penses-tu vraiment que nous sommes très regardants quant à ce qui se trouve dans notre…"
Une fois de plus, Bilbo réduisit Kili au silence, le gratifiant d'un coup de poing sur son crâne de jeune nain écervelé.
"C'est un roi !", contra le hobbit, ses joues devenant écarlates malgré lui. "Et une fois couronné, il aura besoin d'un héritier !"
Kili, toujours aussi taquin, haussa les sourcils de manière suggestive.
"Il aura toujours ses neveux préférés dans les parages s'il cherche un successeur", répliqua le jeune prince d'un air malicieux.
Le hobbit laissa échapper un soupir exaspéré tout en se massant les tempes. Son épaule blessée le faisait toujours affreusement souffrir, et il ne voulait pas penser à Thorin de cette manière. Tout ce qui comptait pour le moment, c'était de mettre le roi et ses neveux à l'abri du danger.
"Pensez-vous qu'il y aura une fin heureuse pour les âmes romantiques que nous sommes ?", demanda le nain d'une voix fragile, ses yeux reflétant une vulnérabilité rare chez lui.
"Je l'ignore...", avoua le hobbit, la gorge nouée.
"Qu'est-ce que Mahal t'a offert exactement ?", demanda Kili, l'air curieux.
"Une chance de vous sauver tous…"
"Oh… Alors, nous allons tous mourir ?", murmura la nain, la peur se lisant soudain sur son visage.
"Pas si je peux éviter cette guerre" déclara Bilbo avec fermeté.
"Ça risque d'être difficile, surtout quand les elfes et les hommes sont déjà à nos portes. Que donnerais-je pour être dans les bras de Tauriel en cet instant, et pas en train de me préparer pour combattre une armée d'elfes immortels…"
Soudain, une idée vint à Bilbo. Son visage s'illumina d'une lueur d'excitation à mesure que les pièces du puzzle semblaient s'assembler dans son esprit. Puis il se précipita sur le nain pour le prendre dans ses bras.
" Kili !", s'écria le hobbit, "tu es un génie ! "
" Dit ça aux membres de ma famille !", ronchonna l'intéressé en tentant de se dégager de l'étreinte étouffante de Bilbo. "Ils sont tous convaincus qu'il me manque une case ! "
"Depuis tout ce temps, nous avons tous le même objectif…", murmura le hobbit pour lui-même.
"Bilbo, que dis-tu ?", l'interrogea le nain, ses sourcils se fronçant d'incompréhension.
"Bard, Thranduil, Thorin, toi, moi, nous voulons tous la même chose !", s'exclama Bilbo avec enthousiasme.
"Tu sembles avoir une idée en tête, maître cambrioleur," déclara Kili, son regard étincelant d'anticipation. "Alors, montre la voie !".
Bilbo s'était élancé dans une course effrénée en direction du campement des elfes, la lueur froide de la lune éclairant son chemin. Il avait consacré un temps monstrueux à chercher les précieuses gemmes tant convoitées par Thranduil dans la salle du trésor, et sans l'aide précieuse de Kili, il lui aurait été impossible de les trouver à temps.
Bilbo était profondément reconnaissant de ne plus être seul dans sa lutte contre le cours implacable du destin. Alors que lui et Kili s'étaient séparés, le hobbit avait entrepris de retrouver le roi elfe, tandis que le jeune nain partait remettre à Bard sa juste part du trésor. Il avait conscience que les tensions subsisteraient entre les elfes, les hommes et les nains, mais il nourrissait l'espoir que la distribution équitable des richesses apaiserait quelque peu les animosités.
Les yeux fouillant l'horizon, Bilbo finit par apercevoir Thranduil à la lueur des étoiles, coordonnant les préparatifs de ses troupes en vue du combat imminent.
Profitant de sa petite taille, le hobbit parvint à se faufiler habilement à travers les jambes des soldats en armures. Il atteignit bientôt le pied du cerf, dont les naseaux fumants trahissaient la tension et la peur. L'animal se cabra brusquement en voyant le hobbit s'approcher, ses grands yeux sombres exprimant une méfiance instinctive.
Bilbo leva les mains pour montrer qu'il n'était pas une menace, prononçant quelques mots en Sindarin pour apaiser l'animal.
"Calmes-toi, noble créature," murmura-t-il doucement. "Je ne suis qu'un ami venu en paix ".
Le cerf sembla percevoir la sincérité dans ses paroles, car il se détendit subitement et frotta son énorme tête contre la main offerte du hobbit.
Le roi elfe, qui avait suivi l'échange entre Bilbo et l'animal, parut intrigué par cette soudaine intrusion dans ces rangs et s'approcha.
"Une créature qui parle comme les elfes, mais qui porte une armure digne d'un roi nain, qui es-tu, dis-moi ?" demanda Thranduil.
Bilbo se tenait solennellement au pied de l'imposant cerf et il inclina légèrement la tête en signe de salut.
"Je suis Bilbo Baggins, Votre Majesté", déclara-t-il d'une voix posée. "Un hobbit venu en ces terres afin d'aider des nains à retrouver leur foyer".
Les yeux perçants de Thranduil se posèrent sur le semi-homme, un mélange de curiosité et de suspicion dans leur éclat argenté.
"Alors ce serait toi, le cambrioleur responsable de la fuite des nains de mes donjons ?"
Bilbo hocha la tête, reconnaissant son implication.
"Il se pourrait bien, mais je suis venu ici non pour vous avouer mes actes, mais plutôt pour vous rendre quelque chose qui vous est précieux", répondit-il avec précaution, retirant délicatement les gemmes de son sac. "Ces pierres précieuses, je les ai trouvées dans la Montagne Solitaire, et je crois qu'elles vous appartiennent."
Le roi elfe fixa les gemmes avec un mélange palpable de colère et de mélancolie, comme si ces joyaux étaient le reflet de souvenirs douloureux.
" D'un geste, je pourrais vous arracher ces pierres et ordonner votre exécution immédiate !", gronda-t-il, convaincu que Bilbo venait ici pour négocier.
" Ce ne sera pas nécessaire ", répondit avec humilité le hobbit en tendant le bras pour rendre les gemmes à leur véritable propriétaire.
D'un air interdit, le souverain se baissa à hauteur de Bilbo pour prendre délicatement les bijoux dans la main de ce dernier.
" Je suppose que vous n'agissez pas sous l'ordre de Thorin Oakenshied ", murmura l'elfe en se redressant sur sa monture.
" Non", avoua sans mal Bilbo. "Mais je sais à quel point certains objets peuvent nous rappeler un être aimé. Je ne pense pas que les nains savaient qu'il s'agissait des bijoux de votre femme, sinon, il vous les aurait restitués sans discuter.
" Comment…", murmura Thranduil dans un souffle.
" Ce n'était qu'une hypothèse, mais j'ai moi-même vécu la perte de la personne à qui je tenais plus que ma propre vie. Je ne supporterai pas qu'on m'arrache un objet qui lui aurait appartenu."
" N'avez-ous aucun autre objectif que celui de rendre à un homme le souvenir de sa moitié disparue ? ", insista le roi elfe.
"Tout ce que je désire, Votre Majesté, c'est que les elfes et les nains vivent de nouveau en paix," affirma Bilbo avec sincérité. Puis, le hobbit reprit sa course, espérant rejoindre Thorin et les autres avant l'aube.
"Que devons-nous faire, père ?", demanda Legolas, qui avait suivi l'échange tout en restant en retrait.
Le roi elfe garda un moment les yeux rivés sur la petite silhouette se perdant dans les collines environnantes.
"Rassemble nos troupes", déclara le roi elfe d'une voix ferme." Thorin Oakenshield n'a pas sa place sous la montagne, et je vais m'occuper de son cas."
Lorsque Bilbo revint sur ses pas, il aperçut l'ombre de Kili escaladant les murs de la forteresse tel un habile voleur.
"Tout s'est bien passé ?" demanda le hobbit en rejoignant le jeune prince.
Kili, manifestement contrarié, jeta son épée au sol avec une pointe de frustration. "Donnez un sac rempli de pierres précieuses et d'or à un humain, et soyez à peu près certain qu'il en réclamera un deuxième !"
"Mais as-tu évoqué le souvenir de sa femme ? Quelle serait fière que son époux ait tué le dragon et que, grâce à son héroïsme, ses enfants pourront désormais vivre dans le confort et la sécurité ?", insista Bilbo.
"Oui, j'ai fait comme tu me l'as demandé," soupira Kili, " mais je ne vois toujours pas en quoi cela nous servira si ni Bard, ni Thranduil ne retirent leurs armées."
"Qu'est-ce que vous avez fabriqué toute la nuit, vous deux ?", s'exclama Fili qui avait fini par les retrouver.
"Nous... Nous étions...", bégaya le plus jeune frère.
" Tiens, Fili ! ", s'exclama Bilbo avec un soupir de soulagement, " Rends-toi utile, veux-tu ? Va chercher cette cithare que tu trimbales avec toi depuis le début de notre voyage."
"Ma cithare ?", répéta le nain avec une grimace d'incompréhension.
Alors que le soleil pointait à l'horizon, Bilbo exposa en détail la suite de son plan aux deux princes. Ils se postèrent tous trois sur la tour de garde de la forteresse, scrutant d'un œil inquiet les armées qui avançaient inexorablement vers la cité naine.
"Tu n'as toujours pas changé d'avis, Roi sous la Montagne ?", demanda Thranduil depuis le bas des remparts, Bard et Gandalf à ses côtés.
Thorin, perché sur la balustrade, regarda Thranduil avec des yeux froids, ses mèches poivre et sel en désordre autour de son visage tendu.
"Allez-vous en, rapaces !", rugit Thorin, sa voix résonnant dans la vallée, "Ou vous tâterez de nos haches !", ses paroles furent accueillies par les acclamations enthousiastes de ses compagnons nains.
Puis une flèche siffla dans les airs depuis les rangs des elfes et atterrit à quelques centimètres de la tête de Bofur.
"Les nains d'Erebor n'ont aucun honneur !", s'écria Bard en levant son arc, son regard dur fixé sur Thorin. " Même si vos amis sont venus payer votre dette, vous ne méritez pas le titre de roi sous la montagne ! ".
Les paroles acerbes de Bard firent écho dans l'air, amplifiant la tension déjà palpable. Les nains se préparèrent à riposter, leurs armes étincelant sous le soleil levant, tandis que les elfes ajustaient leurs flèches avec une précision mortelle.
Soudain, au sein des rangs des elfes, une note de musique résonna. Tous les regards se tournèrent instinctivement vers l'origine de ce son incongru en de telles circonstances. Et là, au milieu des soldats se tenait Fili, jouant nerveusement de sa cithare.
La surprise et l'horreur se peignirent sur le visage de Thorin en découvrant l'audace de son neveu. C'était une provocation qui défiait toute logique, une bravade suicidaire. Seul Gandalf, d'entre tous, avait pu voir la raison expliquant cette manœuvre désespérée, et tirait son chapeau devant le plan complètement décousu mais intelligent du hobbit.
Tous les témoins de cette scène étaient trop choqués pour réagir, comme si un sortilège s'était abattu sur eux. Et puis, comme un écho mélancolique à cette première note, deux voix s'élevèrent dans un chant à la fois doux et funèbre. Kili et Bilbo, bien que leurs paroles différaient, harmonisaient leur voix tout en se déplaçant dans les rangs des armées elfes et humaines.
Are you going to Scarborough Fair?
Parsley, sage, rosemary, and thyme
Remember me to one who lives there
She once was a true love of mine
Tell her to make me a cambric shirt
(in the deep forest green)
Parsley, sage, rosemary, and thyme
(Tracing of sparrow on snow-crested ground)
Without no seams nor needle work
(Bedclothes the child of the mountain)
Then she'll be a true love of mine
(Sleeps unaware of the clarion call)
Tell her to find me an acre of land
(A sprinkling of leaves)
Parsley, sage, rosemary and thyme
(Washes the grave with silvery tears)
Between the salt water and the sea strands
(And polishes a gun)
Then she'll be a true love of mine
Tell her to reap it with a sickle of leather
(Blazing in scarlet battalions)
Parsley, sage, rosemary, and thyme
(Generals order their soldiers to kill)
And gather it all in a bunch of heather
(A cause they've long ago forgotten)
Then she'll be a true love of mine
Are you going to Scarborough Fair?
Parsley, sage, rosemary, and thyme
Remember me to one who lives there
She once was a true love of mine
À la fin de la mélodie, les deux chanteurs avaient déposé solennellement un bouquet entre les mains des deux chefs de guerre.
On aurait pu se demander quelle folie avait bien pu pousser Bilbo à mettre en place un tel stratagème. La santé mentale des deux frères nains aurait certainement pu faire l'objet d'un examen médical au passage. Cependant, n'oublions pas, cher lecteur, que Bilbo était un hobbit âgé de cent onze ans à l'esprit sage et remarquablement ouvert. Ayant deviné le point faible de ses adversaires, il avait conçu ce plan visant à toucher, si ce n'étaient les corps, du moins les cœurs de Thranduil et de Bard.
Croyez-le ou non, ces derniers étaient profondément émus par la chanson qu'ils venaient d'entendre. Émus au point que d'un geste, chacun ordonna à son armée de se retirer. Réalisant que la haine ne leur apporterait aucun réconfort pour occuper leurs esprits torturés par le deuil, Thranduil et Bard rentrèrent dans leur foyer respectif. Laissant aux nains tout le loisir de reconquérir leur terre.
De loin, Thorin lança un regard incrédule à Bilbo et à ses neveux. Le fait de voir Kili embrasser la main d'une elfe au passage n'aidait en rien à calmer ses nerfs surmenés.
Plus tard, le hobbit savait qu'il devrait expliquer ses actions auprès du roi, mais pour le moment, il pouvait simplement se satisfaire d'avoir empêché les elfes, les hommes et les nains de s'entretuer avant que le réel ennemi pointe le bout de son nez.
Le répit de Bilbo fut de courte durée, car il pu à peine reprendre son souffle que bientôt, l'armée de Dáin fit sonner ses cors et les troupes d'Azog se mirent en mouvement.
Plus tard, on l'appellerait "la bataille de Kazak-Azril", bien que pour le moment, le hobbit ne fût capable de voir qu'une mêlée tumultueuse d'orcs et de nains, s'affrontant dans une cacophonie de cris de guerre. Les armées se heurtaient comme des vagues furieuses se brisant sur des récifs. Les lances et les haches s'entrechoquaient, et le sol tremblait sous le poids des combattants.
Bilbo combattit aux côtés de Fíli et Kíli, qui ne le quittaient pas d'une semelle, surveillant ses arrières comme deux ombres fidèles. Les trois guerriers se mouvaient avec une grâce remarquable, esquivant les coups, ripostant avec précision. Ils étaient comme une trinité d'acier, une toupie d'épées argentées tourbillonnant dans une parfaite coordination.
Alors même que les rangs de l'armée d'Azog semblaient gagner du terrain, le hobbit tint bon. Sa ténacité fut récompensée lorsqu'il vit que Thorin et les autres membres de la compagnie se joignirent aux troupes de Dáin. La vue du roi d'Erebor combattant vaillamment au milieu de la mêlée insuffla à Bilbo une force nouvelle.
Lorsque pendant la bataille, le regard de Thorin rencontra le sien, Bilbo cru voir une étincelle de reconnaissance dans les yeux du roi. Qu'ils le veuillent ou non, leurs deux vies semblaient entrelacées. Le hobbit se précipita donc à la rencontre du roi d'Erebor, se dressant comme un bouclier vivant contre les lames des orcs.
Finalement, le tumulte de la bataille s'apaisa tandis que les forces alliées remportaient la victoire. Les orcs furent repoussés, leurs hurlements de défaite résonnant dans les montagnes.
Au sein d'une procession triomphale, les troupes de Dáin et la compagnie de Thorin regagnèrent l'enceinte d'Erebor, cherchant refuge et réconfort après le tumulte de la bataille. Les portes massives de la Montagne Solitaire s'ouvrirent pour les accueillir, et un sentiment de sécurité bienvenu enveloppa les combattants épuisés.
Une fois à l'intérieur, alors que les soins et les festins se préparaient, Fíli partit rendre ses hommages à Dain tandis que Kili disparaissait hors de la vue du groupe, laissant planer un sourire en coin sur son visage. Il avait une autre préoccupation en tête, une qui n'avait rien à voir avec ses devoirs de prince…
C'est donc seul que Bilbo rejoignit le reste de la compagnie. Ses pas résonnaient dans les couloirs sombres d'Erebor, les voix joviales des nains résonnant de plus en plus fort à mesure qu'il se rapprochait de la salle du banquet.
À son arrivée, Bilbo fut accueilli par des acclamations et des accolades chaleureuses. Les visages de ses compagnons rayonnaient de reconnaissance, et il pouvait voir dans leurs yeux l'apaisement des vieilles tensions qui avaient naguère pu les diviser. Depuis la bataille, Bilbo avait prouvé sa loyauté envers Erebor, et il était maintenant pleinement accepté dans leur cercle.
Il ne s'agissait pas d'un banquet au sens propre du terme, il était encore trop tôt pour ce genre de réjouissance, et les cuisines de la forteresse étaient encore inutilisables. Bombur, en véritable chef improvisé, avait préparé un repas de fortune dans une gigantesque marmite. Chaque guerrier avait droit à un bol de soupe fumante et une miche de pain. Malgré la simplicité du repas, les nains présents s'exclamaient et échangeaient avec bonne humeur, heureux d'être parvenus à reconquérir leur foyer.
Le hobbit se sentait à la fois sale et épuisé, les stigmates de la bataille marquant encore son corps et son esprit. Pourtant, le spectacle de ses compagnons, tous vivants et en train de se réjouir autour d'un bon repas, lui réchauffa le cœur.
Délaissant son armure au profit d'une tenue plus confortable, il était sur le point d'enfiler ses vieilles guenilles lorsqu'il croisa le regard de Thorin sur lui. Le visage du roi avait perdu toutes ses couleurs, et ses yeux scrutaient Bilbo de la tête aux pieds.
"Maître Oin !" s'exclama soudainement Thorin "Je pensais que vous aviez soigné les blessures du semi-homme !"
"Et je l'ai fait !" se défendit Oin en se servant distraitement du potage. "Ce n'est pas ma faute s'il se bat au lieu de prendre du repos !"
Le hobbit se sentait mal à l'aise d'entendre parler de lui de cette manière, comme s'il était absent. Il jeta un coup d'œil à son torse dénudé, cherchant à comprendre ce qui avait pu provoquer une telle réaction chez Thorin. Ce qu'il découvrit le laissa sans voix.
On aurait pu penser que retrouver son corps de jeunesse serait un sujet de réjouissance, mais ce ne fut malheureusement pas le cas. Bilbo était méconnaissable et inquiétant à regarder. Il avait oublié à quel point il avait maigri durant ce voyage de six mois à travers la Terre du Milieu. Les maigres rations n'avaient pas été d'un grand secours pour une espèce comme la sienne, qui devait se nourrir régulièrement. Sa maigreur n'était cependant rien comparée aux contusions visibles sur son épaule et ses côtes. La peau avait viré au jaune maladif près de l'os du bras, tandis que le reste de son épaule oscillait entre des teintes noires et violacées. Sa douleur était indéniable, mais la peur de perdre une fois de plus les membres de la compagnie avait été si prégnante qu'il n'avait presque rien ressenti jusqu'à présent.
Oin termina son potage en quelques goulées puis s'avança vers Bilbo, l'air déjà épuisé par la tâche qui l'attendait. Il plongea dans son sac, à la recherche des maigres plantes médicinales qu'il avait réussi à préserver au fil de leurs aventures. Avec expertise, il les sélectionna et commença à préparer un cataplasme apaisant, qu'il appliqua avec précaution le long de l'épaule du hobbit. Le visage crispé de Bilbo se détendit légèrement sous l'effet de la préparation. Bombur, de son côté, apporta un bol de soupe fumante au hobbit, qui ne se fit pas prier pour le dévorer.
Pendant ce temps, les frères Ri avaient entamé une petite balade musicale en Khuzdul. La chanson était un hommage joyeux et entraînant à la bataille qui avait eu lieu.
Khazâd! Khazâd!
Kazak-Azril dagnir nîn!
( "Nains! Nains! Notre victoire à Kazak-Azril ")
Au pied de la montagne solitaire
Rumeurs que le vent apporte
Le profanateur est à nos portes
Sans un regard en arrière
S'avance Dain et ses troupes guerrières
Tandis que Pied d'acier mène l'assaut,
Ecu de chêne porte le flambeau
Sur le cadavre du dragon
S'est battu tout un escadron
Contre les gobelins et les orcs de Sauron
Trois armures d'argent
Au milieu de la mêlée
Font renaître au peuple d'Erebor ses espoirs
Trois Princes aux cœurs vaillants
Guidant les nains vers la victoire
Khazâd! Khazâd!
Kazak-Azril dagnir nî!
Tandis que Bilbo se demandait qui était le troisième prince de la chanson, Bifur et Bofur s'étaient déjà mis à l'ouvrage, nettoyant méticuleusement l'armure du hobbit. Dwalin consacrait toute son attention à l'affûtage minutieux de Dard, tandis que Balin était venu apporter des vêtements propres au semi-homme.
Les larmes aux yeux, le hobbit avait presque oublié à quel point ces nains au caractère bien trempé avaient été bons et généreux avec lui, le traitant comme l'un des leurs. C'était la raison pour laquelle Bilbo s'était battu, et pourquoi il continuait à se battre.
Alors qu'Oin grognait à propos des hobbits inconscients du danger tout en s'efforçant de bander la blessure, les mains du roi vinrent en renfort pour aider le guérisseur.
Le hobbit jeta un regard furtif à travers ses cils, cherchant à évaluer l'état d'esprit du souverain d'Erebor. Les traits de Thorin étaient marqués par la fatigue. Bilbo supposa que le nain avait à peine trouvé le sommeil depuis leur première nuit à Erebor. La crainte que chaque pièce de son précieux trésor soit dérobée devait le hanter. Cependant, le simple fait que Thorin aide à soigner son épaule blessée prouvait qu'il se souciait encore du sort de Bilbo.
"Je t'interdis de quitter à nouveau cette forteresse ! Tu entends ?", gronda le roi nain, son attention toujours tournée vers le pansement qu'il ajustait sur l'épaule du hobbit.
"Tu essaies encore de me donner des ordres, Thorin, mais n'oublie pas que je ne fais plus partie de ta compagnie.", répartit Bilbo avec un sourire triste.
"Tu es toujours mon prisonnier jusqu'à ce que tu me restitues l'Arkenstone !" répliqua le nain d'un ton cinglant, ses paroles claquant comme une menace. "Nous allons partir pourchasser Azog, et je ne veux pas d'un hobbit blessé dans mes pattes."
"Alors, enchaîne-moi, car je ne resterai pas seul ici pendant que vous affrontez les orcs ! "
"Nous n'avons pas besoin de ton aide. Tu ne ferais que nous ralentir. Je partirai avec Fíli et Kíli dès que nous aurons pris un peu de repos. Ensuite, nous traquerons Azog dès qu'il se montrera, et nous l'éliminerons une bonne fois pour toutes."
Leurs regards s'affrontèrent, chacun refusant de céder aux exigences de l'autre. Bilbo ne pouvait décemment pas laisser Thorin foncer droit dans le piège de l'orc pâle, pas encore !
"Il a certainement flairé tes intentions à des kilomètres. Tout ce que tu obtiendras, c'est de tomber dans un piège", argumenta le hobbit d'une voix désespérée.
"Comment peux-tu en être si sûr ?", interrogea Thorin, l'air suspicieux.
"Cela me semble évident," répondit Bilbo avec un soupir. "Azog est rusé et n'attend qu'une opportunité, c'est de vous abattre, toi et tes neveux".
"Alors, en plus d'être un guerrier, te voilà maintenant stratège ?", interrogea Thorin avec une pointe d'amertume.
"Oui, non, ce serait trop long à expliquer ! Écoute-moi simplement, n'entreprenez pas cette chasse aux orcs avec un groupe si restreint, sinon vous signerez votre arrêt de mort !"
" Garde tes conseils pour toi, semi-homme. J'en ai assez de tes mensonges et de tes demi-vérités", grogna Thorin en se relevant, sa tâche achevée.
Le roi d'Erebor quitta la salle d'un pas déterminé, laissant Bilbo derrière lui sans un regard en arrière. Le hobbit se retrouva soudain seul, assis à proximité du feu crépitant. Les autres nains semblaient avoir délibérément accordé à Bilbo un peu d'espace pour qu'il puisse avoir une conversation privée avec Thorin.
Le hobbit, perdu dans ses pensées, se demanda distraitement s'il parviendrait un jour à retrouver le lien de confiance qui les avait jadis unis, lui et Thorin. Un lien si profond qu'un simple regard suffisait à échanger des pensées et des émotions, sans même avoir besoin de se parler.
Alors que Bilbo réfléchissait à la façon dont tout avait commencé, à la manière dont il en était venu à se soucier autant de Thorin, il ne se rendit pas compte que ses paupières devenaient de plus en plus lourdes. Ce traître de Bombur avait dû mettre quelque chose dans sa soupe ! Malgré lui, il succomba au sommeil, son corps et son esprit épuisés trouvant enfin un refuge dans ses souvenirs.
"Les hobbits ne peuvent pas nager".
C'était la dernière pensée cohérente qui avait effleuré l'esprit de Bilbo avant de chuter dans l'eau glaciale.
Son souffle fut coupé net, et le semi-homme se mit à agiter frénétiquement ses bras, cherchant à remonter à la surface. Yavana soit louée, une main robuste s'abattit sur le col de son manteau, le tirant hors de l'eau.
"Je vous ai, Maître Cambrioleur !", s'exclama la voix de Thorin en le hissant dans son propre tonneau.
Bilbo ignorait s'il devait se sentir chanceux d'avoir été sauvé des flots, ou inquiet à la perspective qu'ils étaient à présent en train de dériver dans un tonneau, emportés par le courant avec des elfes à leurs trousses.
Puis des orcs se joignirent à la partie de chasse, et la situation devint encore plus périlleuse. Le barrage fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Bilbo se tourna vers Thorin, qui semblait tout aussi préoccupé que lui. Leur regard se croisa brièvement, exprimant silencieusement leur inquiétude partagée.
Après quoi, le hobbit ne su par quel miracle il était parvenu à occire un orc de son épée. Bilbo se demanda distraitement s'il n'était pas protégé par une sorte de divinité guerrière, car comme la première fois qu'il avait tué un serviteur de Morgoth, il s'était simplement contenté de balancer son arme de droite à gauche.
Voyant soudain Kili sortir de son tonneau pour aller ouvrir le barrage, Bilbo ne se fit pas prier deux fois. Avec un salut adressé à Thorin, il quitta le tonneau pour retrouver la terre ferme. Le hobbit aurait volontiers embrassé le sol sous ses pieds. Hélas, les orcs à proximité ne lui laissèrent pas l'occasion de célébrer ce moment. Bilbo dut esquiver une flèche avec une roulade des plus disgracieuse.
Kili ne partagea pas sa chance, car une flèche le toucha à la jambe, provoquant un cri de douleur du jeune nain. Bilbo s'élança dans la direction de son ami pour l'aider à se relever, tandis qu'une femme elfe à la chevelure flamboyante venait à leur rescousse.
Inspirant une grande bouffée d'air pour se donner du courage, Bilbo arracha la flèche du mollet de Kili. Se fut toutefois le hobbit qui manqua de s'évanouir à la vue du sang qui jaillit de la plaie béante.
"Le barrage…", siffla Kili, toujours en proie à la douleur, "Il faut ouvrir le barrage !"
Soutenant son ami, Bilbo les fit gravir un escalier, et tous deux unirent leurs forces pour tirer la manivelle du barrage. Les cris victorieux des nains leur firent savoir qu'ils avaient atteint leur objectif.
Cependant, l'ombre d'Azog planait toujours sur eux, et malgré le désespoir qui s'empara de Bilbo, il fallut retourner dans les tonneaux.
Kili sauta du haut du barrage pour atterrir précipitamment dans son tonneau, et Bilbo le suivit de près, bien qu'il manqua sa cible. Le hobbit se retrouva alors plongé dans les eaux froides, ne devant son salut qu'à une branche d'arbre flottante. Bilbo s'agrippait désespérément à ce modeste morceau de bois tandis que les rapides tourbillonnaient autour de lui. Kili était trop mal en point pour venir à son secours et Bilbo senti sa dernière heure venir alors qu'ils percutaient violemment un rocher. Bientôt, tout le corps de Bilbo fut immergé alors qu'il continuait d'être emporté par les eaux impitoyables du fleuve.
Ses poumons criaient désespérément après de l'air, mais il était impuissant face au courant implacable. Des taches lumineuses envahirent sa vision, et il avala finalement de grandes goulées d'eau alors qu'il était aspiré dans un tourbillon meurtrier. La douleur était partout, jusqu'à ce que finalement, tout s'arrête enfin.
Lorsqu'il recouvrit ses esprits, Bilbo avait la sensation de cracher tout l'étang de Lèzeau en une seule toux désordonnée. Des mains réconfortantes pressaient sa poitrine alors qu'il tentait de reprendre son souffle, haletant et désorienté. Ce furent les yeux bleus emplis d'inquiétude de Thorin qui le ramenèrent à la réalité. Le nain se penchait au-dessus de lui, les autres membres de la compagnie se tenant en arrière.
"Tout va bien, maître Baggins ?", demanda Thorin d'une voix angoissée.
"Bilbo...", réussit à murmurer le hobbit, frissonnant dans ses vêtements trempés.
"Je vous demande pardon ?"
"Après ce que tu viens de faire, m'appeler par mon prénom serait la moindre des choses," plaisanta le hobbit en se léchant les lèvres.
Une drôle d'expression traversa le regard de Thorin alors que ce dernier répliquait :
"Vous avez failli vous noyer, et tout ce qui vous vient à l'esprit, c'est que je vous appelle par votre prénom ?".
Bilbo eut tout juste la grâce de répondre au roi nain par un sourire contrit.
"Comment va Fíli ?" voulut savoir le hobbit en tentant de se relever.
En quelques secondes à peine, Thorin se déplaça pour l'aider à se mettre debout. Bilbo était encore chancelant sur ses jambes affaiblies, mais il était reconnaissant d'être en vie.
"Óin s'occupe de lui, mais les orcs nous talonnent toujours, et nous sommes obligés de reprendre notre fuite."
"Très bien, allons-y alors", déclara le hobbit, bien que ses membres tremblaient toujours de froid et d'épuisement.
"Es-tu en état de courir, Bilbo ?", demanda Thorin, utilisant pour la première fois le prénom du hobbit avec une certaine appréhension dans la voix.
Bilbo sourit à cela, et hocha joyeusement la tête malgré le froid qui le traversait.
"Toujours prêt", répondit-il.
"Alors en avant !", s'écria le chef de l'expédition. "Nous n'avons plus une minute à perdre !"
Le groupe se remit alors en route, poursuivant leur fuite effrénée jusqu'à ce qu'ils croisent le chemin de Barn. Bilbo, qui frissonnait encore de froid, ne prêta qu'une oreille distraite à la conversation entre l'homme et Balin.
"Votre femme doit être une vraie beauté !", supposa le vieux nain, cherchant à apaiser la méfiance de l'homme à leur égard.
Cependant, la réponse de Barn fut des plus abruptes.
"Elle est morte," répondit-il d'une voix froide, laissant planer un lourd silence sur la petite troupe.
Ils réussirent tout de même à échanger leur maigre richesse contre un moyen de transport, au grand désarroi de Bilbo, qui n'était pas très enthousiaste à l'idée de troquer une descente en tonneaux le long d'une rivière déchaînée contre une embarcation précaire sur un lac gelé.
"Tu trembles comme une feuille," fit remarquer Thorin, assis à côté de lui sur la barque.
"Je... Je déteste l'eau", balbutia Bilbo en se frottant compulsivement les bras pour tenter de retrouver un peu de chaleur.
La cape en fourrure de Thorin vint alors couvrir ses épaules en même temps que le nain se rapprochait de lui, offrant une part de sa chaleur corporelle.
"Dûment noté," répondit Thorin avec un petit sourire réconfortant aux lèvres.
Nerveusement, le hobbit rajusta ses vêtements qui lui collaient à la peau pour mieux profiter de la chaleur de la cape.
"Lorsque nous serons à Erebor, je vous trouverai des vêtements à la mesure de votre valeur," déclara Thorin, son regard captant le malaise dont souffrait le hobbit.
"Un nouveau manteau sera amplement suffisant," répondit Bilbo, un doux sourire jouant sur ses lèvres à la pensée de porter des vêtements fabriqués par des artisans nains sous les ordres de Thorin, taillés spécialement pour lui.
"Le mien ne te plaît pas ?", le taquina le nain avec une moue amusée.
"Si, je l'aime. Il tient chaud, même s'il sent le bouc."
"Tenterais-tu d'insinuer que je sens mauvais ?"
" Je dois avouer qu'un bon bain ne te ferait pas de mal..."
"Je viens d'être littéralement lessivé dans un tonneau sur une rivière agitée," se plaignit Thorin sur le ton de la plaisanterie.
"Un tonneau qui sentait le vin et la vase, pas le meilleur assortiment si tu veux mon avis."
Les eaux froides du lac s'étendaient devant eux, mais dans cette intimité soudaine, Bilbo sentit un espoir insaisissable gonfler dans sa poitrine, un espoir qu'il n'aurait jamais imaginé naître dans le tumulte de cette aventure.
Plus tard dans la nuit, alors qu'ils étaient tous à l'abri dans la modeste demeure de Barn, il avait sorti le gland de sa poche, et ce petit bout de rien, destiné originellement à orner le jardin de Cul-de-sac, était devenu bien plus que cela.
Bilbo sentit un linge humide tremper son front alors qu'il reprenait conscience. Un sentiment de réconfort monta en lui à la vue de la robe grise et du sourire rassurant du magicien à son chevet. Il était étendu sur un lit improvisé, constitué des manteaux de tous les membres de la compagnie, ce qui le toucha profondément.
"Gandalf !", appela-t-il en se redressant avec précaution.
"Bonjour, mon ami hobbit", dit le magicien d'une voix calme. "Comment vous sentez-vous ?"
Bilbo prit une profonde inspiration, se sentant aussi rouillé que s'il avait de nouveau cent onze ans. Chaque muscle de son corps semblait endolori, et il sentit la douleur lancinante de sa blessure à l'épaule dès qu'il tenta de s'étirer.
"Fatigué, mais vivant", déclara le hobbit avec un sourire penaud.
C'est alors qu'il s'aperçut de l'étrange silence qui régnait autour de lui. Jetant un regard circulaire, il constata que les nains avaient déserté les lieux. Lui et Gandalf étaient seuls.
"Où sont les autres ?", demanda le hobbit, la peur nouant de nouveau sa gorge.
"Ils sont déjà partis pourchasser ce qui restait des orcs," informa Gandalf, son expression trahissant une certaine inquiétude.
"Quels idiots !", ragea Bilbo en fouillant des yeux la salle pour découvrir que son armure avait été déposée dans un coin.
Puis le hobbit se leva prestement pour enfiler sa tenue de combat.
"Mon ami...", intervint Gandalf, "je doute qu'il soit prudent de les rejoindre dans votre état."
Mais au lieu d'écouter le vieux magicien, le hobbit marmonnait des malédictions en Khuzdul et grognait à l'encontre de Thorin et des membres de la compagnie.
"À quoi bon que je me donne tant de mal pour qu'ils survivent s'ils n'en font toujours qu'à leur tête !", ajouta-t-il, une pointe de frustration dans la voix.
Gandalf secoua la tête avec un sourire indulgent.
"Les nains ont en effet cette fâcheuse tendance à avoir la tête dure", commenta-t-il en haussant les épaules.
Cependant, Bilbo semblait avoir disparu de son champ de vision, ne laissant que le silence en guise de réponse.
"Et les hobbits, dit-on, ont le pied léger," plaisanta Gandalf pour lui-même, rallumant sa pipe avec un sourire en coin.
Bilbo en avait assez de courir contre le temps.
Pourquoi avait-il fallu que Thorin se risque encore une fois à affronter Azog ? Certes, il devait être angoissant d'avoir un orc cherchant à éteindre sa lignée à chaque fois qu'il mettait un pied dehors, mais pourquoi pousser le destin juste après avoir remporté une bataille ?
Dans la première chronologie, il n'était pas arrivé à temps pour prévenir Fili et Kili, qui étaient tombés dans le piège d'Azog. Cependant, maintenant que les nains étaient au courant de la supercherie, ils ne se risqueraient pas dans la même embuscade, n'est-ce pas ?
L'angoisse nouait la gorge de Bilbo, qui était déterminé à s'assurer que ses amis étaient hors de danger. Le hobbit courait à en perdre haleine à travers les collines dévastées par le feu du dragon et les mange-terre.
Soudain, une ombre massive se dessina au-dessus de lui. C'étaient les aigles de Manwë, qui tout comme lui, partaient à la chasse aux orcs pour protéger leur territoire. L'un d'entre eux fondit en piqué pour décapiter violemment un gobelin qui avait eu le malheur de se trouver dans le champ de tir du rapace. Bilbo s'arrêta net devant ce spectacle sanglant tandis que l'aigle s'attaquait maintenant à des wargs. L'avantage semblait toutefois pencher en faveur des loups, qui attaquaient le volatile par dizaines, le plaquant au sol.
L'instinct de Bilbo prenant le dessus, le hobbit poussa un cri de guerre avant d'enfoncer son épée dans l'échine d'un loup. L'animal gémit de douleur alors que la lame elfique transperçait sa peau, l'envoyant au sol dans un ultime spasme.
L'intervention de Bilbo eut pour avantage de détourner l'attention du reste de la meute. Le hobbit avait créé une brèche dans leurs rangs, permettant à l'aigle en difficulté de se dégager des griffes de ses assaillants.
Quelques minutes plus tard, d'autres aigles descendirent en piqué pour voler au secours de leur compagnon. Le ciel s'emplissait du cri strident des rapaces, tandis qu'ils fonçaient sur les wargs. Ensemble, ils mirent en déroute la meute, poursuivant les bêtes loin des collines dévastées.
Bilbo, reprenant son souffle, se tenait au milieu du champ de bataille, son arme encore ensanglantée à la main.
"Ne serais-tu pas l'un des amis nains de Gandalf ?", demanda l'aigle que Bilbo venait de secourir.
"Je suis Bilbo, un hobbit," déclara ce dernier, encore essoufflé par cette dernière escarmouche.
"Que fais-tu seul sans ta horde?", voulut savoir l'aigle majestueux. "Il est dangereux pour un petit lapin comme toi de se promener dans les montagnes en ces temps troublés."
"Cela ne m'a pas empêché de vous prêter main-forte, il me semble", répliqua Bilbo, piqué dans sa dignité.
L'aigle émit alors dans une sorte de gazouillement indescriptible, ses yeux vifs pétillant d'amusement. "Tu as du tempérament pour t'adresser aux aigles de Manwë ainsi, petit lapin. Je suis Gwaihir, merci de m'avoir aidé à me débarrasser de ces wargs."
Bilbo se calma soudain devant les remerciements de la créature, ses épaules s'affaissant alors qu'il s'esclaffait à son tour. "C'était la moindre des choses que je pouvais faire, nous serions tous morts sans votre aide."
"Où te rendais-tu ainsi, petit lapin ?" demanda l'aigle, son regard perçant scrutant le visage de Bilbo.
"Mes compagnons sont allés affronter les orcs en aval des montagnes, j'espérais les rejoindre pour me joindre aux réjouissances."
"Tu n'iras pas bien loin avec ces petits pieds. Grimpe sur mon dos, et je t'amènerai moi-même auprès de tes frères de combat."
Bilbo ne se fit pas prier deux fois et accepta avec reconnaissance la proposition de Gwaihir. Il sauta sur le dos de l'aigle et fit de son mieux pour ne pas s'agripper trop fermement aux plumes du volatile alors qu'ils filaient dans les airs.
Le paysage vu du ciel était à couper le souffle. Le soleil déclinait lentement à l'horizon, peignant le ciel de magnifiques nuances de rose et de pourpre. Ces teintes étaient à la fois captivantes et sinistres, rappelant le sang versé et la brutalité de la guerre. C'est sur cette réflexion sombre que Bilbo aperçut enfin ses frères d'armes, engagés dans un combat acharné contre une horde d'orcs en contrebas.
"Je vois mes amis !", s'écria Bilbo en désignant les silhouettes de Kili et Fili. "Ils semblent avoir besoin d'aide là-bas. Pourriez-vous me déposer ?"
Gwaihir poussa un cri d'alerte. "Il y a beaucoup trop d'orcs ! Je deviendrais une proie facile si j'atterrissais au milieu de cette armée."
"Descendez aussi près que possible, et je m'occuperai du reste", le rassura Bilbo. "Je vous remercie de m'avoir transporté jusqu'ici."
"Que tes ennemis soient transpercés par tes serres !", lança Gwaihir en guise de bénédiction.
"Et que le vent te porte jusqu'au palais de Manwe !", salua une dernière fois le hobbit, qui sauta de l'aigle dès qu'il estima être suffisamment proche du sol.
Bilbo ne put s'empêcher de remercier silencieusement Mahal pour l'armure légère qui lui avait permis d'atterrir avec agilité sur le champ de bataille. Il se retrouva ainsi devant Fili et Kili, son épée, Dard, déjà prête dans sa main.
"Tiens ! On dirait qu'il pleut des hobbits, mon cher frère !", s'exclama Kili, un sourire de soulagement illuminant son visage à la vue de Bilbo venant à leur secours.
"Des lapins ?" demanda Fili avec une pointe d'humour. "Je pensais que l'expression exacte était 'il pleut des chats et des chiens.'"
Bilbo leva les yeux au ciel d'exaspération devant les facéties des deux jeunes nains.
Le hobbit faisait de son mieux pour mettre en jeu sa souplesse contre la force brute de ses ennemis. Il se sentait chanceux d'avoir Fili et Kili à ses côtés car les deux nains veillaient sur ses arrières, parvenant à tenir les orcs les plus grands et les plus féroces à distance.
Dans l'épaisseur du combat, Bilbo aperçut alors Thorin et le reste de la compagnie, engagé dans un duel féroce contre Azog. Le roi nain se battait avec courage, mais il était clairement en difficulté. Sans hésitation, Bilbo se fraya un chemin à travers les orcs pour le rejoindre, Fili et Kili à sa suite.
"Thorin !", appela-t-il en se précipitant vers lui.
Le roi nain se tourna brusquement vers Bilbo, la surprise de le revoir se peignant clairement sur ses traits fatigués. La bataille avait laissé des marques sur son visage, mais dans ses yeux, il y avait maintenant une lueur de reconnaissance.
"Bilbo," dit Thorin d'une voix chargée d'inquiétude, "tu étais censé rester à Erebor ! "
Un sourire en coin se dessina sur les lèvres du hobbit, réconforté de voir que son ami était revenu à lui, libéré de la malédiction de l'or.
"Tu devrais savoir, après tout ce temps, qu'il est difficile de se débarrasser de moi, Thorin Oakenshield !", répliqua Bilbo avec une pointe de malice.
Un orc vint cependant mettre fin à leur échange, se précipitant vers Thorin dans le but manifeste de le pourfendre de sa lame. D'un geste vif, Bilbo se précipita pour trancher le tendon de la jambe de la créature. L'orc hurla de douleur et s'effondra, puis d'un coup de lame, Kili l'acheva.
Le reste des nains était en train de se débarrasser des vestiges de l'armée des orcs, mais Azog se dressait toujours contre Thorin et ses neveux, refusant catégoriquement d'accepter sa défaite. Son regard sauvage était toujours fixé sur ses proies, comme s'il ne trouverait le repos que lorsque tous les fils de Durin seraient tombés sous sa lame. À présent, il avait trois nains de sang royal à sa portée, et il semblait déterminé à accomplir sa tâche.
Le cœur de Bilbo palpitait d'appréhension alors qu'il observait avec une angoisse grandissante la lutte.
Alors que le plat de la lame d'Azog venait d'asséner un coup brutal à Fili, le laissant à moitié assommé et sans défense au sol, Bilbo parvint à bloquer juste à temps le prochain coup de l'orc en utilisant sa propre armure comme bouclier. Puis, dans un geste rapide et brutal, Dard fut arrachée de sa main tandis qu'Azog le maintenait fermement pour l'empêcher de s'échapper.
Le hobbit sentit le souffle pestilentiel de son adversaire sur sa nuque tandis que la lame effilée, accrochée au poignet de l'orc, menaçait de l'égorger.
"Bilbo, non !", hurla Fili, le désespoir résonnant dans sa voix.
"Un geste de plus, nains, et votre ami perdra sa jolie petite tête", menaça le chef des orcs avec un sourire perfide.
Thorin laissa échapper un cri de colère pure, mais il ne se risqua pas à s'approcher davantage de son adversaire, craignant que ce dernier ne mette sa menace à exécution.
"Relâche-le ! Ta lutte est contre moi !", s'écria le roi nain, ses doigts serrés autour du pommeau de sa lame elfique dans une tension palpable.
"Il t'est précieux, n'est-ce pas ?", roucoula l'orc, son regard avide trahissant son désir de torturer Thorin alors qu'il léchait la joue de Bilbo avec délectation.
Tous les nains présents laissèrent échapper des exclamations d'horreur à cette vue, leurs cœurs se serrant de dégoût et d'indignation, mais la peur de voir Bilbo blesser les maintenait toujours en retrait, les empêchant d'intervenir.
" Euk, où sont vos manières !", grogna Bilbo en se tortillant pour échapper à la langue de l'orc. N'avez-vous jamais appris comment les nains se saluaient avant de devenir plus entreprenant ?"
Avant même qu'Azog n'ait eu le temps de répondre, Bilbo avait déjà lancé sa tête en avant, brisant le nez de l'orc d'un coup sec. Dans un cri de douleur, Azog lâcha prise et projeta violemment le hobbit par-dessus la falaise. Le corps de Bilbo s'écrasa contre la pierre dure en contrebas, telle une marionnette désarticulée.
Des cris de rage et de désespoir emplirent l'air après la chute de Bilbo. Cependant, le corps du hobbit était si douloureusement meurtri par sa chute qu'il ne pouvait que vaguement discerner la suite des événements. Il entendit seulement le bruit des lames s'entrechoquant, suivi de l'écho d'un cri sauvage avant qu'un silence assourdissant ne s'installe.
Des bras puissants vinrent doucement l'envelopper. À travers le brouillard de la douleur, le hobbit pouvait distinguer les magnifiques yeux bleus empreints d'inquiétude du roi sous la montagne.
Il était en vie. Thorin était en vie. Et Azog ne pourrait plus jamais faire de mal à sa famille désormais, le hobbit en était convaincu.
"Tiens ? Mon roi est-il de retour ?" demanda Bilbo, ses yeux s'illuminant de reconnaissance à la vue du nain qu'il avait tant redouté de perdre. "Tu m'as manqué, Thorin Oakenshield…"
"Hobbit têtu," s'exclama douloureusement Thorin, "tu étais censé rester en sécurité dans la forteresse."
"Nain obstiné…", répliqua Bilbo en lui adressant un sourire chaleureux, "Je t'avais pourtant prévenu que c'était un piège."
"Je voulais en finir une bonne fois pour toutes avec cette menace qui pesait sur ma famille", tenta de se justifier Thorin.
"Oui, c'est ce que je me suis dit quand Gandalf m'a révélé où tu étais parti."
"Suis-je donc si prévisible ?" plaisanta Thorin.
Bilbo laissa échapper un petit rire avant de répondre :
"Toujours. Mais c'est l'un de tes travers les plus charmants."
Le rire du hobbit fut toutefois coupé par une violente quinte de toux. Le sang tacha alors sa main tremblante, et Bilbo réalisa enfin l'ampleur de ses blessures. La chute semblait avoir brisé bien plus que quelques os…
Thorin le dévisagea soudain, son sourire s'estompant rapidement pour laisser place à une inquiétude profonde.
"Bilbo…" croassa le roi d'une voix blanche.
"Shh… Là, c'est bientôt fini", chuchota Bilbo, posant sa main ensanglantée sur la joue du roi.
Bien que le hobbit ait retrouvé sa jeunesse, ses réflexes de vieil oncle attentionné semblaient persister.
"Espèce d'idiot ! Ce n'est pas à toi de me réconforter en cet instant !", grogna Thorin, laissant échapper sa vulnérabilité alors que des larmes roulaient de ses yeux.
Bilbo prit doucement le visage du roi entre ses mains, forçant le nain à le regarder.
"Dans ce cas, voudrais-tu bien m'écouter un instant au lieu de renifler sur moi", répondit-il avec tendresse.
Thorin déglutit difficilement, puis hocha la tête.
"J'ai... un dernier souhait, avant de quitter ce monde", murmura Bilbo d'une voix grave, bien que son souffle semblât se tarir au fur et à mesure qu'il parlait.
"Ne dis pas cela, je t'en prie. Ne songe même pas à partir."
"Dans ma poche... regarde dans ma poche...", soupira Bilbo avec lassitude.
Thorin obéit à la demande du hobbit et découvrit avec étonnement le petit gland.
"Tu tiens vraiment à cette petite chose, n'est-ce pas ? ", fit remarquer Thorin, des larmes s'accumulant dans ses yeux à la vue du modeste trésor du hobbit. "Reste éveillé, Cambrioleur, et tu pourras planter cet arbre à Cul-de-Sac toi-même et le voir grandir. N'est-ce pas une perspective réconfortante ?"
Cependant, Bilbo semblait presque indifférent aux paroles du nain, devenant de plus en plus pâle dans les bras de ce dernier.
"Il est étrange que Thorin Oakenshield ne porte plus de bouclier, n'est-ce pas ?", murmura Bilbo.
"C'est un oubli impardonnable de ma part," répondit Thorin, cherchant désespérément à masquer l'émotion qui l'envahissait.
"Thorin... Je veux que cet arbre pousse à Erebor. De son bois, fait fabriquer des boucliers pour toi et tes guerriers. Ainsi, une part de moi continuera de vous protéger. C'est tout ce que je souhaite, que vous soyez en sécurité…"
"Arrête de parler comme si tu étais déjà perdu !" s'écria Thorin, au bord de la panique.
Le hobbit ressentait un désir irrépressible de s'abandonner au sommeil. Après tout, il avait vécu une journée bien longue vie, pourrait-il même dire. Thorin et ses neveux étaient désormais en sécurité, Azog et ses acolytes avaient trouvé la mort, et tous semblaient satisfaits de leur part du trésor. C'était ce que l'on pouvait appeler une mission accomplie avec succès. Il ne lui restait plus qu'à prendre congé.
Les paupières de Bilbo papillonnaient déjà, luttant contre le sommeil, quand il se rappela soudain de certains détails qu'il devait transmettre à Thorin.
" L'Arkenstone !", s'écria le hobbit, faisant sursauter le nain qui le tenait. "Je ne suis pas sûr de pouvoir te la rendre !"
"Crois-tu vraiment que cette maudite pierre m'importe encore ?" demanda Thorin d'un air incrédule. "Je ne souhaite plus avoir affaire à cette chose qui m'a conduit à la folie."
" L'armure... " soupira Bilbo, esquissant un sourire fatigué.
" Vous l'avez gardée sous votre armure tout ce temps ? " s'étonna Thorin, levant les sourcils de surprise. " Vous disiez que si je voulais connaître son emplacement, je devrais l'arracher à votre cadavre... Si c'est une plaisanterie, je la trouve de très mauvais goût. "
" Non, Thorin, tu ne comprends pas... L'Arkenstone EST l'armure. "
Un profond silence accompagna cette déclaration avant que Bilbo ne trouve la force de s'expliquer.
"C'est un don de Mahal. Il a transformé la pierre en armure pour que je puisse te protéger."
" Mahal ? Veux-tu dire que c'est Mahal qui t'a offert cette armure ? ", demanda le nain, abasourdi. " Est-ce aussi par sa grâce que tu es soudainement devenu habile au combat et que tu parles la langue des nains ? "
" En quelque sorte... ", répondit brièvement le hobbit, ménageant à présent son souffle.
" Tu ne cesseras jamais de m'étonner, Bilbo Baggins. Ainsi, Mahal t'a béni de sa faveur ? "
" Est-ce que cela te surprend ? "
" Pas vraiment. Si quelqu'un la mérite, c'est bien toi ", reconnut Thorin, en démêlant affectueusement une des mèches ensanglantées de la frange du hobbit.
"Approche-toi, Roi sous la Montagne, pour que je puisse te confier un secret", murmura doucement Bilbo d'un geste faible de la main.
Thorin se pencha alors, plaçant son oreille près de la bouche du Cambrioleur.
Je ne vous révélerai pas les mots précis qui furent murmurés à cet instant, car, comme son nom l'indique, il s'agissait d'un secret. Cependant, vous pouvez certainement imaginer tout l'amour qu'ils contenaient ces mots, prononcés dans un dernier souffle.
Bilbo, Thorin ne voyait plus le hobbit. N'était-il pas censé se trouver dans le même tonneau que Kili ?
Cependant, le plus jeune de ses neveux était à présent étendu sur le gravier de la rivière, et il n'y avait pas le moindre signe d'un semi-homme à ses côtés. Si Bilbo n'était pas dans le tonneau avec lui, alors où pouvait-il bien être, par Mahal ?
"Bilbo ? Bilbo ?", appela Thorin, sa voix teintée d'inquiétude alors qu'il scrutait frénétiquement le rivage.
Tous les membres de la compagnie, alertés par le cri de leur chef, se mirent en action, remontant la rivière pour tenter de retrouver le hobbit égaré.
Thorin n'osait imaginer que Bilbo se fut noyé. Il y avait d'abord eu les gobelins, puis les araignées. À chaque fois, Thorin avait cru que Bilbo était perdu à jamais, jusqu'à ce que le hobbit réapparaisse comme par magie, indemne. Bien que cela semblait devenir une habitude, il n'en était pas moins inquiet lorsque Bilbo échappait à sa vigilance. Le hobbit était petit et maladroit, ce qui avait souvent amené le nain à se demander pourquoi il l'avait laissé les accompagner. Cependant, Bilbo avait prouvé sa valeur à maintes reprises depuis qu'ils avaient quitté la Comté. Thorin serait certainement devenu de la pâtée pour Wargs sans l'aide du hobbit. Ou, pire encore, il serait encore prisonnier des elfes et à la merci de cette tête blonde de Thranduil. Le roi nain avait des frissons dans le dos rien qu'à cette dernière perspective.
C'est pourquoi, à cet instant, il était déterminé à retrouver le fouilla chaque rocher et buisson le long de la rivière, mais ne trouva aucune trace de son ami. Alors qu'une profonde panique prenait possession de tout son être, il entendit finalement la voix de Fili au loin.
"Je l'ai trouvé !", s'écria son neveu en revenant vers eux.
Dans ses bras, pendait mollement la forme inerte du hobbit.
Le posant soigneusement par terre,le jeune nain lui lança un regard inquiet.
"Il ne respire pas !", pleura-t-il, en proie à la panique.
Le sang dans les veines du roi ne fit qu'un tour alors qu'il se précipitait pour venir à la rencontre de Fili.
"Écarte-toi !" s'écria Thorin, se penchant sur le corps inanimé du hobbit.
Presque instinctivement, il plaça ses mains sur la poitrine de Bilbo et commença à effectuer une série de compressions thoraciques. Ses yeux restèrent rivés sur le visage du hobbit, priant pour voir une réaction, le moindre signe de vie.
" Aller, Maître cambrioleur ! ", encouragea Thorin, le cœur lourd de voir le corps inanimé du hobbit sous lui.
Thorin s'en voudrait toute sa vie si Bilbo mourrait, il le savait au plus profond de lui. Il continua donc avec acharnement le massage cardiaque en alternance avec des insufflations. Il ignorait combien de temps s'était écoulé depuis que le hobbit avait perdu connaissance, mais il refusait d'abandonner. Les autres membres de la compagnie observaient avec une angoisse manifeste leur roi effectuer des compressions thoraciques rythmées. Puis, Thorin insuffla de nouveau de l'air dans les poumons du hobbit et cette fois, Bilbo toussa violemment et cracha de l'eau.
Le nain laissa échapper un soupir de soulagement et leva un regard reconnaissant vers les cieux. Le hobbit osa même faire une blague, comme si le fait d'avoir frôlé la noyade n'était qu'une péripétie sans importance. L'appeler par son prénom ? Pourquoi pas, s'était dit Thorin en riant devant le bon caractère de Bilbo. Après-tout, il était idiot de continuer à appeler ce dernier 'maître cambrioleur".
L'angoisse qui avait enveloppé le cœur de Thorin commença enfin à se dissiper, du moins en partie, car Kili était dans un état critique et les orcs les talonnaient toujours. Oin travaillait fébrilement à nettoyer et à soigner la blessure de son neveu et le roi priait Mahal pour que la flèche qui l'avait atteint ne soit pas empoisonnée.
Ils savaient qu'ils devaient reprendre leur fuite pour échapper aux orcs, mais avec un hobbit tremblant et un prince blessé qui traînait en queue de peloton, ce n'était pas chose aisée. Thorin jetait régulièrement des coups d'œil derrière lui pour s'assurer que Bilbo et Kili suivaient toujours. Ce n'est que lorsqu'ils rencontrèrent Bard que le roi nain prit la décision de chercher refuge à Lake-Town. Il espérait que la ville des hommes dissuaderait Azog de les suivre. De plus, il se refusait à imaginer avoir à expliquer à Dís comment son plus jeune fils était mort des suites d'une blessure. Non, il ne pouvait décemment pas continuer leur route vers Erebor en contournant le lac. Cela aurait mis tous ses compagnons en danger.
Thorin avait ressenti une profonde honte à devoir troquer leur maigre fortune à un passeur pour entrer dans la ville. C'était un échange qui évoquait d'amers souvenirs. Ils avaient erré sur les routes pendant plus de 70 ans avant de trouver refuge dans les Montagnes Bleues lorsque Smaug s'était emparé de leur terre natale. Soixante-dix longues années à devoir vendre leurs services et leurs créations aux hommes en échange d'un abri et de quoi se nourrir. À cette époque, Thorin avait appris l'art de façonner des outils. Ses mains étaient désormais usées par le labeur, et il se sentait bien plus à l'aise en tant que forgeron que comme roi exilé.
Il jeta un regard circulaire à ses compagnons tout en entrant dans l'embarcation de fortune. Tous avaient l'air pitoyable, trempés jusqu'aux os et dépouillés de leurs armes par les elfes. C'est alors qu'il aperçut, le cœur serré, Bilbo assit en boule sur le pont, tremblant de tous ses membres. Il n'en fallut pas plus à Thorin pour retirer sa fourrure usée par le voyage, mais miraculeusement sèche, et la déposer sur les frêles épaules du hobbit. Il ne pouvait supporter que, même après avoir été sauvé deux fois par cette petite créature étonnante, il ne puisse rien lui offrir d'autre que ce maigre cadeau comme témoignage de sa reconnaissance. Chez son peuple, il était en effet d'usage de récompenser par de l'or et des joyaux les comportements héroïques et loyaux. Il ne savait combien de temps le hobbit pourrait s'accrocher à l'espoir de gagner un quatorzième du trésor, s'ils parvenaient à la fin de cette quête insensée, bien entendu.
"Lorsque nous serons à Erebor, je vous trouverai des vêtements à la mesure de votre valeur", s'entendit promettre Thorin au semi-homme.
Il avait été toutefois étonné lorsque Bilbo avait modestement réclamé un nouveau manteau. Il est vrai que le sien était sale et usé par le voyage, mais parmi toutes les choses qu'il aurait pu demander, c'était un nouveau manteau qu'il avait en tête. Thorin aurait pu le couvrir d'or mais il semblait que les hobbits ne portaient pas la même valeur aux choses que les nains.
Le bateau avançait lentement sur le lac, et à mesure qu'ils s'éloignaient du rivage, l'imposante silhouette de la Montagne Solitaire se dessinait à l'horizon. Thorin ne pouvait s'empêcher de ressentir un étrange mélange d'excitation et d'appréhension en la voyant se rapprocher. Il espérait depuis si longtemps retrouver son ancien foyer, bien qu'il savait que rien ne serait plus jamais comme avant, sans son frère, son père et son grand-père.
L'entrée dans la ville ne fut pas sans désagrément, mais une fois qu'ils furent tous au chaud dans la demeure de Bard, Thorin put enfin se détendre.
Alors que toute la compagnie se reposait autour de l'âtre, Bilbo se trouvait au chevet de Kili. Son neveu et le hobbit semblaient avoir tissé une grande amitié au fil des mois, et Thorin ressentit une pointe de jalousie en les découvrant en train de discuter joyeusement, même si Kili semblait encore très pâle.
"Et je lui ai dit : 'Tous ceux qui voient cette pierre sont instantanément maudits !' Je ne te dis pas son visage à ce moment-là, elle était terrifiée !"
"Bravo, Kili, à présent je connais ton talent incontestable pour plaire à la gente féminine," plaisanta Bilbo.
"Moque-toi, mais en attendant, elle a voulu que je lui raconte des contes nains, et elle semblait très attentive."
Le hobbit et le jeune nain se tendirent soudain en voyant approcher Thorin. Ce dernier, bien que se sentant un peu déplacé, était toutefois déterminé à savoir comment la jambe de Kili guérissait. Il prit donc place aux côtés de Bilbo comme si de rien n'était.
"Quelle journée...", soupira maladroitement Thorin pour engager la conversation.
"En 51 ans de vie, c'était certainement la pire de toutes," rebondit le hobbit, qui avait sans doute remarqué le malaise du nain pour répondre avec un tel enthousiasme forcé.
"51 ans ?" s'écrièrent soudainement le roi et le prince à l'unisson.
Devant le choc des deux nains, le hobbit se ratatina sur son siège, l'air penaud.
"Je sais que ça a l'air vieux, mais nous, les hobbits, n'atteignons notre majorité qu'à partir de 33 ans, je ne suis donc pas encore inutile", tenta de se justifier Bilbo.
Une drôle d'émotion passa dans la poitrine de Thorin. Il se sentit soudain très en colère contre le magicien qui leur avait imposé une si jeune créature, à peine sortie de la majorité, pour participer à cette quête.
"Vieux ? ", s'énerva à son tour Kili. "Enfin, Bilbo, j'ai 77 ans, et Fili 82 ! Et nous sommes les nains les plus jeunes de la compagnie ! J'avais supposé qu'avec vos oreilles pointues, vous les hobbits, aviez des années de vie semblables à celles des elfes !"
"77 ans ?", s'écria à son tour le hobbit avant de se tourner vers Thorin, dans l'expectative.
"J'aurais 195 ans à la fin de l'année", répondit Thorin, comprenant la question implicite dans le regard de Bilbo.
Ce dernier resta coi devant cette nouvelle information.
"Et dire que Gimli n'a pas pu nous suivre car il a votre âge !", grogna Kili dans sa barbe.
"Ce n'était pas volontaire", soupira Thorin en se massant les tempes, soudain las de toutes les différences inter-espèces. "Si j'avais su que tu étais si jeune, Bilbo, je n'aurais jamais accepté que tu participes à cette quête !"
"Je ne suis pas un enfant !" s'écria le hobbit, sur la défensive.
"Cela n'a rien à voir." Expliqua calmement Thorin avec un sourire rassurant." Chez nous, il est tout simplement inimaginable de quitter la montagne à un âge aussi jeune que 50 ans. Nos jeunes sont précieux, et ils restent en sécurité auprès des plus vieux et expérimentés le plus longtemps possible avant de quitter le nid pour fonder leur propre foyer."
"Ce n'est pas comme si qui que ce soit m'attendait à la maison de toute manière". Répondit le hobbit en haussant les épaules. "Mes parents sont morts depuis longtemps, et la seule tante qu'il me reste attend ma mort avec impatience afin d'hériter de mon argenterie."
Un long silence suivit cette déclaration. Thorin avait en effet le souvenir que malgré la grande demeure de Bilbo, ce dernier semblait vivre seul. Il n'avait toutefois jamais imaginé que le hobbit n'avait plus de famille.
Le roi nain sentit progressivement la honte et les doutes l'envahir à mesure qu'il réalisait à quel point il en savait peu sur ce semi-homme qui risquait sa vie pour eux. L'idée de laisser Bilbo entrer seul dans l'antre de Smaug le rendait d'ailleurs de plus en plus mal à l'aise.
Mais après tout, c'était pour cela que le hobbit avait été engagé, n'est-ce pas ? Pour dérober le Cœur de la Montagne à Smaug, afin que Thorin puisse s'unir aux nains des Monts de Fer et ainsi lever une armée capable d'anéantir le dragon.
À cet instant, il sembla au roi déchu que beaucoup trop de choses reposaient sur les frêles épaules de ce semi-homme. Bilbo leur avait déjà rendu grand nombre de services durant cette quête. Peut-être était-il plus sage de rompre le contrat dès à présent avant que tout retour en arrière soit impossible.
Plus tard, alors que Kili s'était endormi, succombant à la fièvre, Thorin voulu parler de ses intentions à Bilbo.
"Je n'ai pas fait tout ce chemin pour qu'au final, je termine cette quête ici, au pied de votre montagne !", se renfrogna Bilbo, l'air d'un chat sauvage prêt à sortir les griffes devant la proposition du roi.
" Tu as manqué de te noyer aujourd'hui…", tenta de le raisonner Thorin.
"Alors quoi ? Je suis remercié ?", répliqua le hobbit avec véhémence, manquant de réveiller Kili à côté de lui.
"Bilbo," insista Thorin, "je peux te garantir que ta part du trésor est assurée. Si nous avons de la chance, tu pourras bientôt retourner dans la sécurité de ta demeure et reprendre une vie tranquille."
"Mais qui te dis que j'ai encore envie de retourner à Cul-de-Sac ?!"
Interdit, Thorin regarda dans les yeux verts et brillants de Bilbo, se surprenant à tenter d'en distinguer chaque nuance, sans pour autant y parvenir.
"Tu voudrais rester ?", demanda finalement Thorin, l'incrédulité se dessinant sur son visage à mesure que les mots de Bilbo pénétraient son esprit.
Le hobbit, d'une voix fragile, se pencha pour essuyer la sueur qui perlait sur le front de Kili, avant de répondre.
"Comme je l'ai mentionné plus tôt, il n'y a personne qui m'attend à Cul-de-Sac…" puis le regard embué de larmes, le hobbit hésita un instant avant d'ajouter. "Ici, au moins, je pourrais être entouré de personnes que j'ai appris à aimer et à respecter… Je veux dire, si vous voulez encore de moi après cette quête, bien sûr."
Thorin posa instinctivement sa main sur celle de Bilbo pour attirer son regard.
"Ma demeure est la tienne, Bilbo," déclara Thorin avec sérieux, avant d'ajouter, pour détendre l'atmosphère, "du moins, le jour où elle sera débarrassée du gros lézard qui dort à l'intérieur."
La soirée se poursuivit paisiblement, bercée par la respiration laborieuse de Kili, jusqu'à ce que Bilbo s'effondre à son tour de fatigue.
Dans ce moment d'accalmie, Thorin prit un moment pour contempler le visage endormi de Bilbo. C'était un visage charmant, malgré l'absence de barbe. Ses joues parsemées de taches de rousseur évoquaient des éclats de lumière dorée à travers les feuillages. Le roi fut tenté de passer sa main dans les épaisses boucles brunes du semi-homme, mais il se retint à temps. Bilbo était si jeune, et à voir la relation qu'il avait développée avec Kili, ils semblaient s'apprécier mutuellement. Thorin ne voulait pas compliquer les choses. Il fit lentement demi-tour, laissant le hobbit poursuivre ses rêves endormis.
Le cri de Thorin résonna dans les montagnes, tel une mélodie funèbre.
Les nains autour de lui, dont il avait oublié la présence jusqu'alors, reculèrent brusquement en entendant ce cri.
Pour le peuple nain, exprimer le désespoir de cette manière signifiait qu'on venait de perdre son Unique.
Même Thorin semblait choqué par son propre cri, mettant enfin des mots sur les sentiments qu'il éprouvait envers le hobbit. Amour. Depuis tout ce temps, il s'agissait d'amour. Comment aurait-il pu le savoir, lui qui avait passé la majorité de sa vie à tenter de reconquérir son royaume. Il n'y avait jamais eu de la place pour des histoires de cœur pour Thorin Oakenshield, du moins, pas jusqu'à ce jour funeste.
Thorin commença à lentement bercer le corps du hobbit, sanglotant sans retenue dans ses boucles brunes couvertes de sang.
" Mon oncle…", voulu le réconforter Kili en s'approchant de lui.
" Laisse-lui un moment…" murmura Fili en posant sa main sur l'épaule de son frère pour le retenir.
Ainsi fut célébrée la reconquête d'Erebor au petit matin, lors d'une lumineuse journée. C'était assurément, de mémoires d'elfes, la première fois que l'on inhuma une créature étrangère à la race naine dans ce royaume. Rien ne se déroula suivant les conventions ancestrales, car Bilbo Baggins trouva sa dernière demeure dans la majestueuse salle du trône, où son trésor fut également déposé avec lui.
Ce jour-là, des larmes coulèrent en abondance, même de ceux qui ne connaissaient pas personnellement le défunt, car perdre son Unique était pour un nain la pire des tragédies.
On aurait pu croire que la nature inflexible de Thorin le prédisposait à faire face stoïquement à cette douloureuse épreuve. Cependant, la réalité se révéla tout autre. Le roi nain passa des heures interminables auprès de la tombe de Bilbo, entretenant des conversations silencieuses avec le petit chêne qui avait été planté à ses côtés. ll devint rapidement évident que Thorin, dans son tourment, n'était plus apte à gouverner. Une nouvelle folie, celle du chagrin, l'avait complètement anéanti.
Le trône de pierre, autrefois si majestueux, semblait à présent vide, tout comme le cœur de Thorin. Erebor était maintenant plongée dans une tristesse profonde, tandis que son roi, jadis fier et déterminé, était consumé par le poids du deuil.
Puis, au fil des mois, le chêne poussa à une vitesse stupéfiante, forçant les architectes d'Erebor à apporter d'incessantes modifications à la salle du trône. Personne ne pouvait expliquer la magie à l'œuvre ici, pas même Thranduil, auquel on avait fait appel pour obtenir des réponses.
Chaque jour qui passait, le chêne grandissait davantage, ses racines s'enfonçant profondément dans les fondations du royaume des nains. Ce n'était plus simplement une montagne que l'on pouvait contempler à l'horizon, mais bien un arbre majestueux.
À mesure que les jours se succédaient, les habitants d'Erebor étaient témoins de cette métamorphose surnaturelle. Les ramures de l'arbre s'épanouissaient, créant une canopée qui répandait une ombre apaisante sur la montagne autrefois si austère.
Les nains, profondément émerveillés par ce miracle, venaient par milliers visiter la cité et, une fois sur place, ne désiraient plus repartir.
Thorin, fidèle à sa parole, avait utilisé quelques branches de l'arbre pour en faire des boucliers. Chaque nain qui en recevait un se sentait honoré et béni. Cependant, une ombre semblait toujours planer sur le royaume de nain, et cette ombre était incarnée par son roi.
On commençait à croire que les larmes versées par Thorin seraient suffisantes pour arroser l'arbre pendant des siècles. La compagnie se réunissait souvent devant la tombe de Bilbo, partageant des histoires de leurs aventures passées, des rires et des chants, tout en gardant un œil bienveillant sur leur roi.
Pourtant, malgré leurs efforts, Thorin restait un spectre silencieux parmi eux, perdu dans ses pensées sombres.
Une douce nuit d'été, alors que Thorin était assis comme à son habitude à côté de la tombe de Bilbo, une brise légère agita les feuilles de l'arbre, et une voix mélodieuse se fit entendre, comme un doux murmure.
"Thorin Oakenshield", dit la voix, "tu as porté le fardeau du chagrin pendant trop longtemps, mais tes larmes n'ont pas été versées en vain."
Thorin se leva brusquement, scrutant l'obscurité pour tenter de discerner la source de cette voix enchanteresse. C'est alors qu'une silhouette féminine se dessina devant lui. Sa peau avait la teinte délicate et chatoyante de l'écorce. Autour de ses épaules, elle avait drapé un manteau fait de mousses et de lichens, donnant l'impression qu'elle était une extension de la forêt elle-même.
"Qui es-tu ?", demanda Thorin, étonné par la beauté surnaturelle de cette apparition.
"Je suis Yavana, la Gardienne des Arbres et des Créatures de la Terre", répondit la Valar. " Je suis en tout ce qui croit et qui pousse, de la graine à la racine. Et toi, Thorin, tu es devenu mon champion. Je suis prête à t'accorder une faveur, pour te remercier d'avoir réalisé le souhait d'un de mes hobbits sur son lit de mort."
Thorin fut sans voix devant cette déclaration. Yavana était une entité ancienne et puissante, dont les actions étaient rarement influencées par les mortels.
"Que puis-je demander que vous soyez en mesure de m'offrir, Dame Yavana ?", demanda Thorin, sentant une lueur d'espoir briller en lui.
La valar sourit doucement. "Je suis prête à te rendre celui auquel ton cœur aspire. Je peux te rendre Bilbo Baggins, si cela est ton désir."
Les yeux de Thorin s'emplirent de larmes, cette fois-ci de joie et d'incrédulité. "Vraiment ? Tu ferais cela pour moi ?"
Le sourire de Yavana s'élargit, illuminant encore davantage son visage déjà radieux. Ses mains se posèrent alors délicatement sur l'écorce rugueuse de l'arbre, et elle commença à murmurer des paroles dans une langue ancienne.
L'instant suivant, le corps de Bilbo avait émergé des entrailles de la terre sur un lit de mousse et de feuilles, là où se trouvait autrefois sa tombe. Son visage était paisible, comme s'il dormait profondément.
Thorin prit délicatement la main de Bilbo dans la sienne, sentant la chaleur de la vie revenir au contact de sa peau.
Après avoir enveloppé le petit corps dans sa cape, Thorin s'accrocha à lui comme si sa vie en dépendait. Ce qui était approximativement le cas.
Les mèches de cheveux bouclés de Bilbo, jadis désordonnées, reposaient maintenant doucement sur sa petite tête, soyeuses et harmonieusement agencées. Bien que les yeux du hobbit demeuraient obstinément clos, de légers tremblements agitaient ses paupières, preuve qu'il était bel et bien vivant, plongé dans les méandres du sommeil.
"Bilbo ?", murmura doucement le nain, s'efforçant de ne pas brusquer son compagnon. "Bilbo, réveille-toi."
Une moue ensommeillée vint effacer la quiétude qui régnait sur le visage du hobbit, et il commença à s'agiter dans les bras de Thorin. Enfin, des yeux aux multiples nuances de vert s'ouvrirent lentement, laissant transparaître un regard troublé alors que Bilbo prenait peu à peu conscience du monde qui l'entourait.
"Thorin ?", demanda la voix frêle du semi-homme.
Le nains pleura cette fois-ci de joie en entendant Bilbo l'appeler par son nom.
"Oui, je suis là ", murmura le roi, effleurant les joues parsemées de taches de rousseurs du hobbit.
"Est-ce un rêve ?", demanda finalement Bilbo, visiblement surpris par cette démonstration d'affection.
"Non, Ghivashel..." déclara Thorin, son cœur portant encore le fardeau des chagrins passés. "Regarde par toi-même," ajouta-t-il en aidant le hobbit à se redresser légèrement.
C'est alors que Bilbo put contempler avec émerveillement le majestueux chêne qui s'était enraciné au cœur de la salle du trône.
"Oh, nom de Yavana, qu'est-ce que...", s'exclama le hobbit, sa voix s'interrompant face à la grandeur qui se déployait devant lui.
Le plafond au-dessus d'eux avait été transpercé par des milliers d'ouvertures, laissant filtrer des filets d'or qui pénétraient dans la forteresse pour arroser l'arbre de lumière.
"J'ai fait ce que tu m'as demandé, Ghivashel", déclara fièrement Thorin, heureux de la réaction de Bilbo face à son œuvre. "J'ai planté le gland et en ai pris grand soin jusqu'à ce qu'il devienne un chêne fort et robuste. J'ai utilisé le bois de ses branches les plus solides pour fabriquer des boucliers qui protègent à présent le peuple nain de toute menace."
"Combien de temps...", demanda le hobbit, l'air soudain inquiet devant les révélations de Thorin. "Depuis combien de temps suis-je absent ?"
"Ce fut l'année la plus longue de mon existence..." avoua Thorin, ses yeux assombris par le souvenir de la folie qui l'avait envahi lorsqu'il avait cru Bilbo perdu à jamais.
"C'est impossible...", murmura le semi-homme, stupéfait par la majesté de l'arbre millénaire qui se dressait devant lui.
"Pas si c'est le fruit d'un miracle", s'exclama alors Yavana, qui avait décidé qu'il était temps pour elle de faire connaître sa présence.
"Dame Yavana", sourit Thorin, profondément reconnaissant, "merci, mille fois merci de me l'avoir ramené !"
"Dame Yavana ?", s'écria le hobbit, s'appuyant sur Thorin pour mieux contempler la Valar.
"Bonjour, Bilbo. As-tu bien dormi ?", demanda la déesse, un sourire espiègle ornant ses lèvres vertes.
" Comment se fait-il que je sois toujours vivant ?" interrogea le hobbit, scrutant ses mains pâles comme s'il craignait d'être devenu un spectre.
"Thorin est devenu mon champion", l'informa Yavana avec calme. "Les larmes qu'il a versées étaient si riches en amour que cet humble gland a poussé pour devenir cet arbre majestueux. En récompense pour avoir créé un si bel arbre, je lui ai accordé ce qu'il désirait le plus : toi, mon cher Bilbo."
La révélation de Yavana dissipa peu à peu les craintes de Bilbo. Il tourna son regard vers Thorin, qui le tenait toujours avec une tendresse dans ses bras.
"Alors… tout ceci est bien réel ? Je suis avec toi ? Nous sommes enfin réunis !", s'écria le hobbit d'un air enjoué et délogeant au passage la cape qui l'enveloppait.
Le hobbit prit alors conscience du rougissement subtil qui teintait le visage du nain. Un sentiment de gêne s'empara de lui, et Bilbo baissa instinctivement le regard sur sa propre personne. Son cœur s'emballa brusquement tandis qu'il réalisait qu'il était entièrement nu.
"Où sont passés mes vêtements, par Mahal !" s'exclama-t-il, cherchant tant bien que mal à préserver sa dignité.
Un rire tonitruant, empreint de jovialité, retentit alors dans la salle du trône, captivant l'attention de tous.
"Quand on parle du loup," plaisanta Yavana en se levant avec grâce pour accueillir son époux.
Mahal s'avançait lentement vers le trône, imposant et fier.
" Notre cher Bilbo a été enterré avec l'armure et ainsi, mon coeur est retourné à la terre, là om est sa place " Déclara le Valar qui d'un geste solennel, porta la main de Yavana à ses lèvres, y déposant un baiser.
"Enfin, nous nous retrouvons, Ma Dame," sourit Mahal. "Il semblerait que nos champions aient mis un terme à nos différends."
"Il semblerait bien," concéda Yavana, répondant à son sourire.
Pendant que le couple divin échangeait quelques mots doux, Bilbo ressentit la présence discrète de Thorin derrière lui. Le nain, tel un ombre protectrice, l'avait de nouveau couvert de sa cape.
"Je ne te quitterai plus, mon trésor", chuchota le roi des nains à son oreille.
Un frisson de pur plaisir traversa le corps de Bilbo à cette promesse, et sans plus attendre, il se retourna pour capturer les lèvres du nain dans un baiser passionné, les entraînant tous les deux au sol.
Le rire rauque de Mahal résonna une seconde fois dans la vaste salle, s'entremêlant à celui plus gracieux de Yavana. Bientôt, d'autres nains se joignirent à cette étreinte chaleureuse, entourant le hobbit de leur affection et de leur amour.
Jamais auparavant Bilbo n'avait goûté un bonheur aussi intense, et il semblait que ce sentiment merveilleux allait perdurer.
Bilbo Baggins avait un jour détenu un secret. Mais c'était il y a bien, bien longtemps.
Ne taisez jamais les désirs de votre cœur, car même s'ils sont arrosés de larmes, ils ne pourront que vous aider à avancer sur le chemin de la vie."
FIN
