Finalement, cette histoire ne me semblait pas tout à fait achevée.


9 janvier 1982

Alecto se dirige vers l'Auberge du Pêcheur, au numéro 2, Quai de l'Acadie, Le Palais, Belle-île en Mer.

Son pas est tranquille, son regard occupé à tout regarder, tout admirer. Derrière le comptoir, devant un mur couvert de trousseaux de clefs, la gérante de l'Auberge lui accorde un sourire aimable. C'est une femme gigantesque dont l'allure - chignon laqué à la base de la nuque et robe du soir en satin scintillant - évoque davantage une danseuse classique qu'une réceptionniste.

« Bonsoir, » lance Alecto, puis, dans un français balbutiant et rouillé qui accuse un manque de pratique flagrant depuis l'époque des cours privés de son enfance : « Je voudrais une chambre, s'il vous plaît.

— Combien de temps ?

— Je ne sais pas encore. »

La gérante n'insiste pas. Elle décroche une clef, pousse registre et stylo devant Alecto en l'observant du coin de l'oeil, avec une courtoisie non dénuée de curiosité.

« C'est cent cinquante francs la nuit. Cent soixante-dix si vous voulez le petit-déjeuner avec.»

Alecto hoche la tête pour signifier qu'elle a compris. Elle signe le registre, puis sort l'argent qu'elle a eu la bonne idée de convertir avant de prendre le Ferry, à Douvres.

« Est-ce qu'il y a… ici… un anglais ? Un homme ? demande-t-elle timidement.

— Oh, vous savez, il y a pas mal de touristes anglais de passage, dans le coin, acquiesce la gérante tout en ouvrant son tiroir-caisse pour lui rendre sa monnaie. Pour tout vous dire, j'en ai même épousé un ! Enfin, rien que la semaine dernière, on en a eu une dizaine… assez inhabituel pour le mois de janvier, mais vous les anglais, ce n'est pas le mauvais temps qui vous arrête, n'est-ce pas ? Voilà vos trente francs. Vous cherchez quelqu'un en particulier ?

— Oui, un jeune homme. Roux. À peu près mon âge… Il est venu ici, fin décembre. Je crois qu'il est resté quelques temps…?

— Je m'en souviens, oui. Il n'est pas passé inaperçu, évidemment, tatoué comme il était. Mais tout à fait convenable. Charmant. Bien que, pour ce qui est de la conversation, c'était assez limité, je dois dire, il ne parlait pas un mot de français. Il est reparti, et bien… »

Elle se penche sur le registre, tourne une page. Son index laqué de rouge glisse sur le papier.

« C'est ça, y a trois jours. Je crois qu'il allait… » Ses sourcils fins arqués très haut se froncent une seconde : « je crois qu'il a dit l'Italie ? C'est tout ce dont je me souviens. »

Alecto sourit doucement, dans le vide, pour noyer ce qui menace de remonter à la surface. Trois jours. Elle l'a loupée de trois jours. Ces deux mots ridicules tournoient dans son esprit, empêchant toute émotion de remonter à la surface. Trois jours, seulement. Et cette fois, il est parti sans laisser d'adresse.

« Venez, je vous installe. »

Clé tintant à son doigt, la gérante se glisse avec une souplesse étonnante en dépit de son gabarit dans l'étroit passage entre le comptoir et les escaliers, empoigne la lourde valise d'Alecto comme elle ne pesait rien, et lui montre le chemin jusqu'à sa chambre, au premier étage, première porte à gauche. Alecto lui emboîte le pas, en espérant que le grincement des escaliers fera taire la plainte en elle qui répète « trois jours, trois jours, trois jours ».

C'est une petite chambre, simple, toute propre et bien chauffée, qui sent les draps fraîchement lavés. Le parquet ciré craque. Le papier-peint à motifs fleur de pommier se décolle un peu des angles. Il y a un rideau en crochet vieillot, une petite croix blanche au-dessus du lit d'une personne en bois, une commode aux pieds compas et un secrétaire à tiroir pour écrire sur lequel trône un bouquet d'hortensias séchés.

Alecto s'approche de la fenêtre, écarte du bout des doigts le rideau. Sa chambre donne sur le port. La mer se retire tranquillement, dénude les coques des embarcations les plus proches de la plage. Le soleil s'est tapi dans les eaux sombres, au loin, pour la nuit. Les réverbères scintillent dans l'air du soir, pas encore tout à fait noir. Des ombres grises grandissent sur les façades colorées des maisons.

« C'est la première fois que vous venez à Belle-Île ? s'enquit, dans son dos, la gérante, qui en profite pour ajuster les hortensias séchés dans leur vase.

— Oui, acquiesce Alecto. Mais j'ai vu des tableaux.

— Bien sûr, c'est l'île des peintres, ici ! Monet, Matisse, Russel, Vasarely, Bazaine… Vous êtes donc venue pour ça, pour peindre ? »

La question frappe Alecto de plein fouet. A-t-elle jamais seulement essayé de peindre, avant de s'enfermer dans le rôle d'observatrice et de se faire toute petite dans l'ombre d'Amycus ? Elle connaît l'histoire de l'art sur le bout des doigts, mais d'elle-même, elle ignore tant de choses que ça lui donne le vertige.

« Peut-être… Je ne sais pas vraiment, en fait. Je crois que je suis venue pour rester. »

Un silence se profile.

« Et vous avez prévu de dîner quelque part, ce soir ? » lance la gérante, sans à-propos.

Alecto fait signe que non.

« Dîner donc avec nous, alors. Pour vous souhaiter la bienvenue. C'est mon mari qui fait la cuisine, mais après deux verres de Chablis, je vous assure que les recettes de Rubeus sont tout à fait acceptable.

— D'accord, accepte Alecto dans un sourire. Avec plaisir, hum…

— Olympe, vous pouvez m'appeler Olympe. Ce sera prêt pour dix-neuf heures. »

Elle s'éclipse. Alecto se détourne vers la fenêtre, ouvre le battant pour aérer. La nuit qui tombe sur l'eau est transpercée par la lueur lointaine d'un phare.

C'est peut-être mieux ainsi, qu'Evan soit reparti. Oui. C'est mieux ainsi, décide-t-elle. Ces derniers temps, elle a fait des choses qu'elle n'aurait jamais cru faire et pris des décisions majeures mais le concernant, elle n'est guère plus avancée que l'après-midi de leur dernière rencontre, lorsqu'il lui a demandé de partir avec lui. Elle ne sait pas ce qu'elle ressent. Elle ne sait pas si elle veut lui pardonner. Si elle le peut, seulement. Ni si elle est prête à le revoir. Alors, oui, c'est mieux ainsi. Il est infiniment plus réconfortant de penser que les choses ont une raison d'être. Il est infiniment plus réconfortant de ne plus lutter, de se laisser porter, de danser dans le vent et dans les vagues sans résister.

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9 janvier 1982

18:19

Le douanier italien contemple longtemps le visage d'Evan, puis son faux passeport, puis son visage à nouveau. Longuement, trop longuement. D'un geste nerveux, sans même y réfléchir, Evan commence à pianoter sur le volant. Le douanier lève un sourcil suspicieux vers lui, une fois encore. Evan suspend son geste, se feint d'une expression à peine impatiente et aussi neutre que possible.

« Un momento. »

Le douanier lui coule une dernière oeillade, se lève, disparaît dans une pièce adjacente en fermant la porte derrière lui. Evan contemple, devant lui, la barrière qui lui coupe la route en se demandant une seconde s'il ne serait pas judicieux de l'enfonçer et de filer à l'anglaise, pied écrasé sur l'accélérateur. Combien de kilomètres pourrait-il parcourir avant que les patrouilles des douaniers ne le rattrape ? Peu, problablement. Et sa vieille Ford Anglia est déjà à bout de souffle d'avoir parcouru la France de haut en bas. Une course poursuite dans les Alpes Italiennes serait sans doute trop lui demander. Alors Evan prie, en s'étonnant d'avoir à nouveau recours à la prière si peu de temps après la première fois. Étrange habitude pour un athé aussi obstiné, mais après tout, sa prière concernant la liberté de Wilkes a donné ses fruits, alors pourquoi pas cette fois-ci.

S'il arrive à se sortir de ce merdier, il se jure d'aller mettre un cierge à la cathédrale Santa Maria del Fiore dès son arrivée à Florence.

Le douanier italien est de retour, un collègue sur ses talons. Tous deux ont le visage impassible et vaguement hostile du parfait joueur de poker. Evan retient un soupir. Bon sang, les douaniers français étaient bien moins regardants. Le premier homme jette le faux passeport d'Evan sur son bureau, d'un geste dédaigneux.

« Falso. »

Le sang d'Evan se fige. Par-delà le pare-brise, il observe la barrière qui lui barre la route, il n'a pas le choix, la Ford Anglia va devoir faire un dernier petit effort.

« Scendi dal veicolo. Ora ! »

Et le second douanier, en anglais cette fois, lui ordonne sur le même ton de sortir de la voiture. Evan aperçoit d'autres agents qui déploient une herse crève-pneus derrière la barrière pour empêcher toute tentative de fuite.

Il a trop hésité, il aurait dû enfoncer la pédale de l'accélérateur et tout faire valser sur son passage dès que le douanier à commencer à le regarder d'un drôle d'air.

Il aurait dû rester dans cette auberge vieillotte de Belle-Île. Il aurait continuer d'émietter son croissant sur la plage chaque matin pour les mouettes, et il aurait été tranquille. Wilkes aurait compris, et peut-être même qu'Alecto aurait fini par venir. Il l'a attendue là-bas presque trois semaines, le temps que ses blessures guérissent, que les cicatrices pâlissent, mais il aurait dû l'attendre une quatrième semaine. Une cinquième, une sixième. L'attendre jusqu'à ce qu'elle vienne.

Il aurait dû, il aurait dû, il aurait dû. Mais il n'a pas fait. Alors il détache sa ceinture, il sort de la Ford Anglia, et il se laisse arrêter par les douaniers sans opposer de résistance, déjà terrassé par les regrets.

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30 janvier 1982

« Pour l'amour du Ciel, monsieur Rosier, je ne suis pas l'ennemie, je suis votre avocate ! soupire Marlene McKinnon, à bout de patience, en passant une main lasse sur son front. Je suis de votre côté, vous comprenez ? Vous avez entendu parler du secret professionnel ? Ce que vous me direz sera utilisé pour aider votre affaire, pas l'inverse ! Mais si vous refusez de me parler, vraiment, je ne vois pas comment je suis censée vous tirer de là ! » s'agace-t-elle.

Elle décroise puis croise à nouveau les jambes dans son tailleur de tweed qui lui gratte les genoux. C'est sa première affaire, son premier vol en solo. La première fois qu'elle n'a pas à trottiner derrière l'un des associés senior du cabinet d'avocats où elle se tue à la tâche depuis trois ans, la première fois où elle n'a pas à subir leurs regards lubriques et leurs remarques sexistes, la première fois qu'elle va récolter les lauriers de son propre travail, elle, Marlene, et non pas l'un de ces vieux porcs qui paradent chez le procureur tandis qu'elle se tape tout le boulot. Et pour une première affaire solo, c'est une belle opportunité, un cas intéressant, assez médiatisé puisqu'associé à l'affaire Bellatrix Black, de quoi récolter enfin le respect de ses pairs qui la regarde de haut depuis trois ans, avec ses tailleurs bon marché et ses boucles d'oreilles en toc. Sauf que son client, mutique, refuse obstinément de lui parler. Enfin, pas complètement. Il lui a demandé une fois, très poliment, si elle pouvait lui donner l'une de ses cigarettes. Et une autre fois, il lui a demandé si elle pouvait lui obtenir un droit de visite au cas où quelqu'un souhaiterait venir le voir, ce qu'elle s'est empressée de faire, bien que personne ne voit venu jusqu'à lors. Voilà où se sont arrêté leurs échanges : cigarettes et droits de visite. Rien sur l'affaire Bellatrix Black, rien sur ses liens avec elle, rien sur le travail qu'il exerçait pour elle, rien sur rien. Elle n'a pas l'ombre d'une stratégie de défense.

L'atmosphère est plombante. Toute grise. Ils sont dans une pièce carrée, minuscule et sans fenêtre, assis chacun de part et d'autre d'une table en formica. Elle a seulement obtenu qu'Evan Rosier ne soit pas menotté pendant leurs échanges; il n'est pas considéré comme un détenu dangereux, après tout. Le sol, les murs, même le plafond sont en béton brut. Littéralement, l'atmosphère a la consistance d'une chape de plomb au-dessus de leur tête. Le silence empire tout ça. Elle se racle la gorge.

« Le procureur a proposé un accord. Je vous en ai parlé, l'autre jour. Cela vaut vraiment la peine que vous y réfléchissiez, faites-moi confiance. Il diminuera votre peine de moitié si vous aidez la police à mettre la main sur les suspects encore en fuite. »

Elle se racle encore la gorge, même si c'est parfaitement inutile, que rien d'autre ne la gêne en dehors du silence. Elle consulte les documents posés en pile nette devant elle.

« Yaxley, Dolohov, Wilkes… Tous ces suspects sont encore dans la nature, en fuite. Il suffirait de quelques informations pour réduire drastiquement votre peine, monsieur Rosier. J'aimerai vraiment que vous envisagiez cette possibilité. »

Elle l'observe. Il a son âge, bientôt vingt-cinq ans : ils sont nés la même année, elle l'a lu dans le dossier. Mais si ce n'était la barbe, il ferait peut-être plus juvénile, avec sa tignasse rousse et ses tâches de rousseur. Elle songe qu'il a le genre de physique qui passerait bien auprès d'un jury : un visage qui inspire confiance, une sorte de charme insolent mais plaisant, une voix posée et de très bonnes manières. L'air d'un type de bonne famille, tatouages mis à part. Elle se le représente à la barre, en costume bien taillé, certaine que ce serait du meilleur effet pour son affaire. Mais à quoi bon un costume et des cheveux bien peignés s'il ne dit rien, s'il refuse de trahir ses complices, s'il refuse même de dire quoi que ce soit pour sa propre défense ou de simplement répondre aux questions qu'on lui pose ? Le talon de l'avocate claque machinalement contre le sol en béton, diffuse un son saccadé, tout aussi pénible que le silence. Elle baisse les yeux sur les notes prises durant les trois rencontres qui ont suivie l'arrestation d'Evan Rosier le 9 janvier à la frontière italienne, son rapatriement en Angleterre et sa mise en prison préventive dans la banlieue de Londres : presque rien, il y a de quoi s'arracher les cheveux. Elle a tout essayé pour gagner sa confiance et le faire parler : la douceur, la gentillesse, la sévérité, la colère, l'appel à la raison, la communication non verbale. Mais rien ne marche, et elle y perd son calme.

« Est-ce que vous voulez que je vous rappelle les chefs d'accusation qui pèse contre vous, monsieur Rosier ? Ce n'est tout de même pas rien ! Faux et usages de faux. Traffic de stupéfiant. Violence sur un représentant de l'autorité publique. Complicité d'assassinat… Je continue ? Parce que je peux, si vous voulez ! …vous savez qu'avec tout ça vous risquez de passer les trente prochaines années derrière les barreaux ? Vous ne gagnez rien à vous enfermer dans le silence, vous savez. »

Il lève sur elle un regard indifférent. Elle a l'impression de se revoir, il y a quelques années de cela, le vendredi matin dans l'amphithéâtre à la faculté de droit sauf que cette fois, c'est elle le professeur barbant et lui l'élève inattentif et somnolent qui rêvasse en regardant par la fenêtre.

Même s'il n'y a pas de fenêtre ici, et qu'elle se demande bien à quoi donc rêve son client.

« Vous avez pu faire quelque chose, pour les droits de visite ? lui demande-t-il soudain, la prenant ainsi au dépourvu.

— Je… Oui, oui, j'ai… C'est le jeudi matin.

— Vous avez réussi à joindre ma famille pour les prévenir ? Ma soeur cadette ?

— Je… Ils savent, » élude Marlene.

D'après la brève conversation téléphonique qu'elle a eu avec le patriarche Rosier, elle doute que l'un d'eux ne mette les pieds dans le parloir.

« Personne d'autre ne s'est manifesté ? »

Elle l'observe, elle se demande à qu'il pense, quel prénom se cache derrière le « personne d'autre ».

« Pas pour l'instant. »

Il hoche la tête, la remercie, et s'emmure à nouveau dans le silence. Elle sait qu'elle n'obtiendra rien de plus de lui. Et elle sait aussi qu'à moins d'un miracle, elle ne pourra rien pour lui.

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Été 1982

Olympe pose la main sur l'épaule d'Alecto et la serre à lui en broyer les os.

« Oh, c'est merveilleux, ma chère. C'est exactement ce qui manquait sur notre île. »

Alecto se contente de hocher la tête, la gorge tout à coup nouée par une vague d'émotions. Une vague qui pourrait la faire éclater en sanglots si elle n'y prête pas attention, des sanglots de joie, mais quand même.

Elle a, pour la façade qui s'élève face à elle, un regard émerveillé. Jamais, non, jamais elle ne se lassera de voir ces mots, Galerie Carrow. Trois niveaux rien qu'à elle, dans une ancienne maison de pêcheur achetée peu de temps après son arrivée grâce à l'argent de la vente du faux Pollock : le rez-de-chaussée pour sa galerie d'art où elle exposera des artistes locaux et où elle a installé un atelier pour donner quelques cours pour enfants, le premier étage pour le musée dédié à Amycus, dont elle a fait venir les oeuvres qui recouvraient les murs de son appartement londonien, et le deuxième étage pour son appartement personnel et le studio indépendant où elle a l'intention de loger chaque été un artiste en résidence.

« Il va vous rejoindre ? »

Alecto lève sur Olympe un regard perplexe.

« Qui ça ?

— L'homme que vous cherchiez. Le premier jour où vous êtes entrée dans l'Auberge. »

C'est la première fois depuis tous ces derniers mois où elles ont appris à se connaître et à s'apprécier que le sujet est évoqué, et même si ce n'est pas la première fois qu'Alecto s'autorise à penser à Evan depuis tout ce temps, loin s'en faut, ça lui fait tout de même l'effet du sel sur une vieille et vilaine plaie.

« Non. On s'est perdus. »

Olympe a l'élégante délicatesse de ne pas insister, et en dépit de sa curiosité, elle ne demande pas à Alecto ce qu'elle veut dire par là.

Se perdre. Les définitions sont nombreuses. Causer sa propre perte matérielle ou morale. S'égarer, ne plus retrouver le chemin, se perdre de vue. Se confondre avec le milieu environnant au point d'échapper aux regards. Ne plus avoir en sa possession. Tout est à la fois exact et inexact. Ils se sont perdus. Ils ont couru à leur perte. Alecto apprivoise lentement le français, sa poésie des détours et des énigmes.

« Alecto ! s'écrie la voix de Rubeus depuis l'intérieur de la maison. Dans quelle pièce je dois mettre cette armoire ? » Un bruit mat, « Outch, bon sang que ces poutres sont basses ! »

Ravie de la distraction, l'intéressée s'engouffre à l'intérieur pour donner ses instructions. Elle apprend à ne plus laisser ses pensées s'égarer vers ce qu'elle a perdu. Elle apprend à se méfier des pensées qui l'étourdissent et lui donnent plus mal à la tête qu'un lendemain de nuit d'ivresse.

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Automne 1982

Alecto ramasse sur le sable parmi les algues ébouriffées une branche de bois flotté, et la lance de toutes ses forces en direction de la mer, qui ondule paisiblement, haute et conciliante dans l'aube d'une jolie matinée d'automne. Une masse brune immense et trop rapide pour qu'on puisse bien la discerner, accoure dans le dos d'Alecto, la dépasse joyeusement en manquant de la renverser, et se propulse en direction du bout de bois sans craindre la température de l'eau. Sur le passage du chien lancé à pleine vitesse, les mouettes paniquent et se dispersent, courroucée d'avoir été dérangées avec si peu d'égards.

Gênée par le soleil qui s'étire droit devant elle, Alecto place une main au-dessus de ses yeux pour mieux observer son chien qui nage énergiquement vers son bâton. Elle s'autorise une petite oeillade en direction de sa montre : le mercredi, son cours d'initiation artistique pour les tout-petits commence à neuf heures, et elle tient à préparer la salle avant l'arrivée des premiers. Non loin, le chien, morceau de bois entre les dents, nage vers elle, fier de sa prise. Sur le sable toutefois, il s'ébroue avec vigueur et décide d'abandonner son bout de bois pour courir derrière les mouettes.

« O'Keeffe ! s'époumone Alecto en le voyant s'éloigner de plus en plus. O'Keeffe ! Reviens-ici ! »

Mais trop tard, le chien est trop éloigné pour pouvoir l'entendre et de toute façon, il est bien trop jeune et fougeux pour avoir encore de solides bases éducatives. D'une démarche empressée, Alecto se lance à sa suite, mais après quelques pas, elle se fige. O'Keeffe, ayant renoncé à chasser les mouettes, s'élance à présent vers la seule autre silhouette qui arpente la plage à cette heure matinale, avec l'évidente intention de lui faire la fête. Il s'agit d'un homme. Un homme assez grand, en imperméable, mains dans les poches. Il est plutôt lointain, elle ne distingue de lui qu'un profil très incertain, puisqu'il avance en regardant la mer, mais elle en sûre, il a d'épais cheveux roux.

Elle essaye de rappeller O'Keeffe une nouvelle fois, mais sa voix s'échoue en murmure indistinct sur ses lèvres. Elle se contente d'avancer, vers son chien, et vers l'homme, incapable de faire quoi que ce soit d'autre ou de penser. Puis O'Keeffe atteint sa cible, saute joyeusement sur l'inconnu, pattes avant sur sa poitrine, et Alecto entend un éclat de rire à peine étouffé par le vent. L'homme se penche vers le chien pour lui caresser le flanc et les oreilles, elle ne voit de lui que sa tignasse rousse, et elle respire mal.

Puis le mirage s'estompe. Elle est plus proche, elle distingue mieux l'inconnu. Il est trop grand pour être Evan, un peu trop vieux, aussi. Et les mains qui flattent le dos du chien sont dépourvues de tatouages. O'Keeffe s'ébroue et l'inconnu rit une nouvelle fois. Puis le chien revient vers elle en trottinant, la queue en panache.

« Vous avez appelé votre chien comme Georgia O'Keeffe ? » lance l'inconnu avec un sourire amusé en parvenant à sa hauteur.

Alecto hoche la tête, lui rend son sourire poli, et passe une main sur la tête humide de O'Keeffe, assis à ses pieds. La parole lui revient.

« Apparemment, c'est l'année des prénoms en -O pour les chiens. Je voulais un nom de peintre mais j'ai eu un mal fou à trouver. À croire que c'est une lettre handicapante pour quiconque envisage une carrière d'artiste, réplique-t-elle d'un ton léger.

— Ochtervelt ? » suggère l'inconnu.

Alecto lui accorde une grimace convenue, et il ne peut qu'approuver le fond de sa pensée, avec un nouvel éclat de rire :

« Vous avez raison, O'Keeffe, c'est plus facile à prononcer. Et bien, je vous souhaite une bonne journée ! »

Il salue Alecto d'un mouvement de menton et reprend sa marche sur le sentier de sable mouillé que dévoile la mer en se retirant peu à peu.

« Allez, on rentre chez nous, » chuchote Alecto.

Elle prend la direction de l'extrémité de la plage, vers le port et la maison. O'Keeffe lui emboîte le pas, s'arrêtant ça et là pour se secouer ou mettre la truffe dans le sable, à la recherche d'on-ne-sait-quoi.

« Ça m'arrive de moins en moins souvent, tu sais. D'avoir l'impression de le voir. »

Et c'est vrai. L'impression de voir Evan partout où il n'est pas, l'impression d'être prisonnière des fragments de décembre 1981 s'est estompée au fil des jours, des semaines, puis des mois, bien que les illusions éphémères s'éveillent encore quelques fois à cause d'un son, d'une couleur, d'un parfum, et la laissent, en s'évanouissant, sur le carreau de la réalité, pantelante et effrayée. Illusions rares et violentes.

« Je suis bien, ici, conclut fermement Alecto. Parfaitement bien. Bientôt, j'arrêterai de l'imaginer partout. Tu sais ce que tout le monde dit à propos du temps qui passe. »

O'Keeffe, avec ses longues oreilles touffues et ses silences plein d'empathie, est le parfait auditoire à ses états d'âme. Toujours réconfortant. Jamais de jugement.

« De toute façon, c'est à peine si je me souviens de son visage, » conclut-elle pour achever de se convaincre.

Une autre pensée s'interpose pour la contredire : elle a peut-être oublié les traits du visage d'Evan, la faute à la mémoire visuelle qui est si faillible, sans photographie, mais elle n'a rien oublié de ce qui importe vraiment, les yeux qui se croisent au feu rouge, la voix fracassante de vulnérabilité est-ce que tu me prendrais pour un fou, si je te demandais de venir avec moi, la sensation de son pouce qui frôle sa bouche.

Oui, elle est heureuse, enfin heureuse ici, mais ça n'empêche pas les souvenirs de rôder comme des fantômes. C'est parce qu'elle vit avec eux et qu'elle n'essaye plus de les chasser, qu'elle ne s'en effraie plus, qu'elle est enfin en paix.

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Hiver 1983

Peter Pettigrew pousse timidement la porte de la salle des archives de Scotland Yard. En guise d'accueil, les prunelles sombres et inquisitrices de la gardienne des lieux, Mrs Pince, s'attardent longuement sur lui pour un examen minutieux et réprobateur. Chaque détail de la personne de Peter, de ses cheveux plaqués sur son front aux ourlets effilochés de son pantalon d'uniforme qui râclent le sol, en passant par ses mains moites et sa pomme d'Adam qui monte et redescend dans sa gorge pâle avec nervosité, est enregistré et classé dans la bibliothèque mentale de Mrs Pince, probablement dans la catégorie « individu insignifiant ».

« Oui ? l'interroge-t-elle sans préambule de politesse en remontant de l'index ses grandes lunettes jusqu'en haut de son nez.

— Je… c'est pour le transfert des preuves d'une affaire qui vient d'être classée, explique Peter. Je dois récupérer les preuves d'un dossier… Pour destruction partielle et cession à l'établissement pénitentiaire concerné pour remise aux mains de l'accusé à sa sortie de prison, récite-t-il, citant l'un des formulaires qu'il tient entre ses mains. Tenez, tout est écrit là. »

Il tend les formulaires à Mrs Pince, qui les examine attentivement et pour rompre le silence, il s'explique avec un sourire maladroit :

« C'est la première fois qu'on m'assigne à cette tâche… je n'étais jamais venu aux archives avant. C'est… c'est grand…

— Affaire Rosier, dossier 1832, » assène Mrs Pince en achevant sa lecture.

Elle tamponne vigoureusement chaque formulaire avant de les lui rendre.

« Attendez-moi là, et surtout ne touchez à rien. Je vais vous chercher la boîte. »

Peter hoche la tête, et pendant les minutes qui suivent, tandis qu'il écoute le clic clac réguliers des talons de Mrs Pince qui se frayent un chemin parmi les rayonnages des archives, il demeure immobile. C'est à peine s'il ose respirer. Puis l'archiviste revient, avec dans les bras un carton assez profond qui toutefois semble léger.

« Tenez. Cette boîte contient l'ensemble des preuves potentielles qui ont été conservées dans l'attente du classement du dossier 1832. »

Peter la remercie en s'emparant de la boîte. Mrs Pince retourne derrière son bureau, continuant de l'observer, impassible, par delà l'épais foyer de ses lunettes.

« Je… il fait un peu froid, ici, non ? bredouille Peter.

— La température idéale pour la conservation du papier. Seize degrés et demi.

— Ah, » acquiesce-t-il en étirant un sourire embarrassé.

Il ne sait quoi ajouter pour clôre la conversation. Il rêve de prendre ses jambes à son cou et de s'enfuir, mais il craint de paraître terriblement malpoli. La froideur des gens comme Mrs Pince, si professionnels qu'ils en paraissent robotiques, le paralyse toujours. Puis, lorsqu'il comprend enfin que Mrs Pince attend son départ avec autant d'impatience que lui, il s'exécute avec soulagement et un « au-revoir » cérémonieux.

L'ascenseur qu'il vient d'appeler s'annonce enfin. Lorsque les portes s'ouvrent, un jeune homme est déjà à l'intérieur, occupé à admirer le meilleur angle de son propre reflet dans le miroir de plein pied et à ébouriffer savamment des cheveux noirs déjà formidablement échevelés.

« Tiens, salut James ! » s'exclame gaiement Peter en s'engageant dans l'ascenseur.

Depuis le miroir, sans même se retourner, James Potter lui renvoie un clin d'oeil. Son remaniement capillaire achevé, alors que l'ascenseur referme ses portes avec lenteur, il pivote enfin, un sourire en coin vissé à l'angle d'une fossette malicieuse :

« Alors, quoi de neuf, Peter ? C'est quoi, ça ? lance-t-il avec curiosité, désignant le carton d'une pichenette légère.

— Les preuves d'une affaire classée. Enfin, disons, les objets qui ont été saisis quand l'accusé a été arrêté. Il faut les transférer à la prison pour qu'il puisse les récupérer à la fin de sa peine, explique l'intéressé en prenant un air important.

— Quelle affaire ?

— Rosier. »

L'ascenseur s'ébranle sans empressement vers les étages.

« Ah, Rosier, s'enthousiasme James. L'homme de main de Bellatrix Black. Cette ordure a écopé de vingt ans il y a quelques mois, j'étais au procès. Le type n'a même pas essayé de se défendre, comme s'il s'en foutait complètement. Sa pauvre avocate était désespérée, enfin… pas au point de refuser de boire un verre avec moi, quand même, ajoute-t-il en aparté, fanfaron. Bref. Quoi qu'il y ait là-dedans, il n'est pas prêt de les revoir, crois-moi ! T'as déjà regardé ce qu'il y a dedans ? »

Et sans attendre ni réponse ni autorisation de la part de Peter, il soulève le couvercle et se penche avec avidité pour observer le contenu.

« Tiens, jolie photo de famille, s'exclame-t-il, piochant au hasard une photographie en noir et blanc où apparaissent deux jeunes filles et un garçon, dos bien droits et sourires forcés aux pieds d'un escalier.

— Je ne crois pas que… » commence Peter, rougissant d'embarras à l'idée que l'ascenseur s'arrête et que l'un de leurs supérieurs les trouve en train de farfouiller dans le contenu de la boîte.

Mais James l'ignore superbement et continue son exploration sans gêne :

« Mh, des partitions, des partitions, bordel, aucun intérêt… et ça, qu'est-ce que… »

Il s'empare d'un objet assez volumineux au fond de la boîte et l'en extirpe. Il s'agit d'une toile, format une-de-journal. Sur un fond sombre se distingue le visage, le cou, et la naissance des clavicules d'une fille à la peau claire, aux cheveux pâles, très courts, séparés d'une raie de côté. Elle ne sourit pas. À première vue, elle n'a aucune expression faciale, mais même James, qui n'a pourtant que faire de l'art - branlette intellectuelle pour les gens qui ont du temps à perdre - note que malgré cela, le visage de cette fille dégage un trouble indéniable. Ses yeux, surtout. Cet air-là, il l'a déjà vu, souvent même, dans sa carrière de jeune policier, en assistant à certains procès, ou en annonçant une terrible nouvelle à des parents inquiets. Elle a l'air de ceux qui regardent leur vie se désagréger devant eux. James relâche la toile au fond de la boîte :

« Ouais. Bah crois-moi, le type n'est pas prêt de revoir ni la lumière du jour ni tous ces machins. Mais t'as peut-être de quoi te faire un peu de fric, » admet-il.

Face à l'expression interloquée de Peter, il se dédouane d'une épaule nonchalante :

« Me regarde pas comme ça. Tout le monde le fait.

— De quoi tu parles ?

— …c'est la première fois que tu te charges d'un transfert de preuves ? » s'étonne James.

Peter acquiesce, et persévère, les yeux ronds :

« Comment ça, me faire un peu de fric ? Avec les preuves, tu veux dire ?

— Bah… »

James passe une main dans ses cheveux plus qu'emmêlés :

« C'est ce qu'on fait, parfois. On revend certains objets au prêteur sur gage de la rue d'à-côté, Barjow et Beurk. Des trucs plus ou moins sans importance.

— Mais, et si quelqu'un sans aperçoit ? s'inquiète Peter.

— Tu crois qu'après vingt ans de taule, un type se souvient de ce qu'il avait dans les poches au moment de son arrestation ? ricane James.

— Mais… et s'il s'en souvient quand même ?

— Ça n'arrive jamais. Et puis, si ça arrive, on dira qu'il y a eu un souci au moment du transfert. Erreur d'archivage. Un truc comme ça. Ça n'arrive jamais, répète James, sûr de lui. J'ai revendu un bouquin érotique que j'ai trouvé dans les archives d'un proxénète, l'autre fois. C'était une édition rare, apparemment. Je me suis fait cinquante balles.

— Ah ouais, quand même, s'exclame Peter, soudain envieux.

— Ouais. Tu peux peut-être tirer un truc du tableau, suggère James tandis que l'ascenseur ralentit sa course, puis s'arrête au niveau du dernier étage. Tu devrais y penser. Ils nous payent au lance-pierre ici, on a bien le droit à quelques avantages. »

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Avec rancune, Peter songe pour la millième fois que James aurait pu le prévenir. S'il avait su, il aurait pris une douche à la fin de sa journée, il aurait enfilé un tee-shirt propre et il aurait essayé de se peigner. Mais qu'est-ce que ça aurait bien changé ? susurre une voix pernicieuse à l'intérieur de son crâne. Elle ne t'aurait jamais remarqué, les filles comme elle ne remarquent jamais les types comme toi, même avec un col de chemise amidonné. Surtout avec un col de chemise amidonné, en fait.

Les filles comme elle… Derrière le comptoir en chêne de Barjow et Beurk, Nausica Beurk observe minutieusement le tableau que Peter a posé devant elle nerveusement. Peau diaphane quadrillée de bas résilles. Blondeur translucide assortie à ses sourcils arqués. Grain de beauté dévastateur perché au-dessus de sa lèvre supérieur. Des doigts fins comme des os de moineau qui effleurent le tissu de la toile.

Elle ne le regarde même pas, elle l'effleure encore moins, mais Peter sent la brûlure du désir dans chaque pore de sa peau.

« Alors, est-ce que… ça pourrait vous intéresser ? »

Nausica Beurk repose sa loupe à plat sur le comptoir, et lève un oeil sur lui. Elle a aux lèvres le sourire poison de celles qui savent reconnaître les victimes de leur charme.

« Je peux vous en offrir quarante livres. C'est un portrait intéressant, mais… Amycus Carrow, jamais entendu parler. Il n'est pas coté, pour ce que j'en sais. »

Quarante livres, ça lui semble très bien, à Peter. Très honnête. De toute façon, c'est ça ou rien du tout. Il n'a pas envie de négocier; il a la lucidité de savoir qu'il n'est pas de taille pour certaines batailles, encore moins face à un tel adversaire. Les filles jolies le terrifient. Et puis, il craint que l'un de ses supérieurs ne le reconnaissent à travers la vitrine de Barjow & Beurk. À cette seule pensée, sa nuque transpire. Il ne veut pas s'attirer d'ennuis, ce travail, c'est tout ce qu'il a.

L'oeil de Nausica se dilate derrière la loupe lorsqu'elle se penche à nouveau vers le tableau pour l'observer de plus près. Ainsi agrandie, la pointe de son eye-liner a des allures menaçantes. Joli poignard à lame noire.

« D'accord, c'est d'accord, » s'empresse d'accepter Peter, par crainte qu'elle ne revienne sur son offre après une plus ample analyse.

Sans rien ajouter, Nausica ouvre son tiroir caisse et lui tend deux billets de vingt. Sur le papier violet froissé, le regard de la reine est magnanime, et Peter s'en va en se sentant pardonné pour son méfait. Il se rassure en se répétant les paroles de James. Le type n'est pas près de revoir la lumière du jour. Il a pris vingt ans. Après vingt ans en taule, plus rien n'a d'importance, n'est-ce pas ?

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Printemps 1983

La bicyclette dévale librement la ruelle pentu qui mène jusqu'au port. Poussée par la brise légère dans son dos, aidée par le dénivelé, Alecto n'a même pas besoin de pédaler. Elle se laisse porter, sans efforts, jusqu'à sa destination. Ce n'est que le début du printemps, mais le soleil réchauffe les landes humides de rosée. Elle connaît ce chemin par coeur, mais les mois ont passé sans rien voler à l'émerveillement qu'elle éprouve encore, chaque matin, à arpenter ce chemin qui l'amène, depuis les dunes et les prairies vagabondes où elle aime marcher à l'aube jusqu'aux ruelles du village.

Au loin, un chalutier rentre de sa pêche nocturne, tanguant doucement sur la mer alanguie, encore somnolente. Alecto pose le pied à terre et attache son vélo avant d'entrer à l'intérieur de la galerie, elle coince la porte pour la laisser ouverte, et la brise fraîche s'engouffre à l'intérieur. Elle pose son sac-à-main dans un coin, lance la bouilloire, prépare un sachet de thé, et s'assied sur sa chaise de bureau, étalant devant elle la une du journal qu'elle a acheté sur le trajet. Elle est en train de lire un article sur Margaret Tatcher qui appelle à une élection générale au Royaume-Uni, lorsque le téléphone sonne. À cette heure matinale, c'est rare, et elle hésite un instant avant de répondre.

"Oui, allô ? lance-t-elle en décrochant juste avant que ne s'enclenche le répondeur.

— Mh, hello," articule une voix à l'accent raffiné, et définitivement londonien.

Alecto sourit : elle a perdu l'habitude de décrocher le téléphone en anglais. Il n'y a guère qu'avec Rubeus et O'Keeffe qu'elle s'exprime encore dans sa langue maternelle, désormais.

"Suis-je bien à la galerie Carrow ?" reprend la voix, toujours en anglais, à l'autre bout du fil.

C'est la voix d'une jeune femme. Alecto confirme et lui demande ce qu'elle peut faire pour elle.

"Je m'appelle Nausica Beurk. Je dirige une entreprise de prêt-sur-gage, à Londres. J'ai ici un tableau qui pourrait peut-être vous intéresser. Il est signé Amycus Carrow. J'ai effectué quelques recherches, ces dernières semaines, et vous êtes la seule galerie exposant cet artiste, à ma connaissance."

Sur le feu, la bouilloire commence à perdre patience et se met à siffler. Bouche bée, inconsciente de ses gestes comme si elle était hors de son propre corps, Alecto se lève, coupe le feu, verse l'eau bouillante dans sa tasse. Nausica se racle la gorge, laisse passer vingt seconde, puis s'impatiente également :

"Allô ? Vous êtes là ? Vous m'entendez ?

— Oui, oui, excusez-moi, se ressaisit Alecto. Je suis seulement surprise, je ne m'attendais pas du tout à cet appel. Un tableau, vous dîtes ? Vous êtes sûre qu'il est signé Amycus Carrow ?

— Absolument sûre, la signature est tout à fait lisible. C'est un portrait. Le portrait d'une jeune femme. Blanche, blonde, les cheveux à la garçonne. On ne voit que son visage et ses épaules. Le regard un peu triste. Mélancolique, je dirais."

Alecto enroule une main autour de la tasse de thé. C'est le portrait d'elle qu'a peint Amycus. Le portrait qui appartient à Evan. Elle a l'impression qu'elle va défaillir. La brûlure de la tasse fumante la ramène à la vie, lui permet de reprendre ses moyens.

"Comment ce tableau est entré en votre possession ? Vous vous en souvenez ?

— Oui, très bien, même. Un jeune homme me l'a vendu, en février, ou peut-être en mars, je ne sais plus.

— Roux ? Le jeune homme, je veux dire, est-ce qu'il était roux ? Avec beaucoup de tatouages ?"

Si Nausica est surprise de cette question, elle n'en laisse rien paraître. Elle dirige un mont-de-piété, alors elle en a vu d'autres.

"Non. Il avait les cheveux clairs, blonds ou châtains. Pas très grand. Rondouillard.

— Oh, soupire Alecto en fronçant les sourcils.

— Rien de très remarquable, poursuit Nausica. Un type de Scotland Yard."

Cette fois, Alecto a besoin de s'asseoir. Elle tire sa chaise, se laisse tomber, vidée de ses forces. Si le tableau est tombé entre les mains d'un employé de Scotland Yard, c'est qu'Evan est tombé aussi.

"Scotland Yard ? répète-t-elle, la voix blanche.

— Oui. J'en vois beaucoup passer, des flics. Ça leur arrive de revendre les preuves des affaires classées. Surtout dans les cas où l'accusé a pris perpète. Je vous l'accorde, ce n'est pas des plus déontologique. Mais honnêtement, ça fait l'affaire de tout le monde. Ça libère de la place aux archives, ça met du beurre dans les épinards de ces pauvres sous-fifres de Scotland Yard, et puis ça fait rouler mon business.

— Mais... enfin, et les accusés, dans tout ça ? Ce sont tout de même leurs biens, fait valoir Alecto. Et le propriétaire du tableau…

— Là où il est, s'esclaffe Nausica avec hauteur, c'est pas l'art qui lui manque, croyez-moi.

— Vous savez de qui il peut s'agir ?

— Pas la moindre idée. Bon, ça vous intéresse ou pas ?

—Oui. Oui, je vous le prends."

Cette fois, depuis son bureau de Barjow & Beurk, Nausica lève un sourcil. La fille à l'autre bout du fil ne lui a même pas demandé le prix. Elle a vraiment l'air perdu, haletant. On ne croirait pas qu'elle discute au téléphone, elle a plutôt la voix de quelqu'un suspendu par une seule main au-dessus d'un précipice. Une belle opportunité, songe Nausica avec satisfaction. Sa pensée s'égare un instant en direction de la broche Chanel en perles qu'elle convoite depuis des semaines. L'occasion est sublime pour se faire un joli pactole. À elle, la broche.

"C'est 400 livres," annonce-t-elle en faisant miroiter ses ongles sous le halo du lustre.

Elle allait dire 200, mais quelque chose lui souffle de viser plus haut.

"Je vous envoie un chèque dans la matinée, réplique Alecto qui n'éprouve aucun état d'âme à l'annonce du montant. Gardez-le moi, surtout. Je vais venir le chercher. Je vous rappelle en fin de journée pour confirmer la date de ma venue."

Elles conviennent des derniers détails. En raccrochant, ravie, Nausica fait une enjambée jusqu'à la porte de la boutique et retourne la pancarte "Open" afin d'afficher "Close" aux passants. 400 livres en un coup de fil, elle mérite bien une virée shopping chez Harrods.

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25 mai 1983

Nausica Beurk jette son mégot sur le trottoir et l'écrase d'une pointe effilée d'escarpin. Elle croise les bras en maudissant cette drôle de journée brumeuse et humide, désastreuse pour les affaires. Un crachin perfide se met à tomber, la glace jusqu'au sang. Elle grommelle un juron et retourne à l'intérieur de la boutique. Fuck. Elle réalise qu'une cliente est là, et se demande depuis combien de temps. Elle ne l'a pas entendu rentrer. La femme lui tourne le dos, elle est en train d'observer les ouvrages anciens alignés dans les rayonnages de la bibliothèque murale.

"Bonjour," lance Nausica du bout des lèvres pour signaler sa présence.

Elle s'assoit à son bureau où l'attend un dossier de comptabilité. Rien qu'à l'idée de l'ouvrir, ça lui plombe l'humeur. La cliente incline la tête vers elle en reposant un livre et s'enquiert :

"Miss Beurk ?"

Nausica écarquille les yeux, sous le coup de la surprise, en réalisant qu'il s'agit de la fille du tableau. Enfin, la femme. Elle n'a plus les cheveux aussi courts, ses yeux n'ont plus tout à fait cette profondeur triste, mais c'est elle.

"Oh, vous êtes Mrs Prewett ! réalise-t-elle en reconnaissant la voix de celle qu'elle a eu au téléphone il y a plusieurs jours. Il me semblait que nous avions rendez-vous demain !"

Alecto ne sait pas exactement ce qui l'y a poussée, mais à Nausica, elle a donné son vieux nom de femme mariée. Ça fait des années qu'elle ne l'utilise plus, pourtant. Des années qu'elle ne pense plus à cette partie de sa vie qui lui semble tellement lointaine, tellement abstraite, désormais. Peut-être qu'elle voulait seulement échapper à des questions indiscrètes. Cette Miss Beurk ne lui inspire pas grande confiance. Alecto ne veut pas qu'elle sache le lien entre son frère et elle, même si le portrait révèle un lien évident. Tout ce que Nausica a besoin de savoir, c'est qu'elle dirige la galerie d'art qui expose Amycus, c'est tout. Le chèque qu'elle lui a envoyé était au nom de la galerie, pas au sien. Alors aujourd'hui, même si ça la fait sourire, même si ça semble vertigineusement lointain, elle redevient Mrs Prewett le temps d'une transaction.

"Oui, vous avez raison, nous avions rendez-vous demain mais j'étais impatiente, alors j'ai avancé mon vol. Excusez-moi de ne pas vous avoir téléphoné pour vous prévenir.

— Ce n'est pas grave, rétorque Nausica. Le tableau est dans l'arrière-boutique, vous n'avez qu'à me suivre. Je ne savais pas, que c'était un portrait de vous. Comment ça se fait ?"

Alecto ne répond pas à la question, et fait mine de ne pas l'avoir entendue. Elle se faufile derrière le bureau, à la suite de Nausica qui l'entraîne par une porte dérobée dans une grande pièce encombrée et sombre. Des meubles poussés contre les murs sont jonchés de bibelots. Alecto aperçoit des boîtes bourrées à craquer de documents, une vitrine remplie de petits crânes d'animaux, et même un cercueil posé en équilibre au-dessus de deux commodes.

"Ne vous en faites pas, la rassure Nausica en surprenant son regard, il n'y a rien dedans. Enfin, je crois, glousse-t-elle après un instant de réflexion. À vrai dire, je n'ai jamais vérifié, maintenant que j'y pense."

Elle se dirige vers le fond de la pièce, repousse un mannequin en plastique grandeur nature qui les observe passer avec ses grands yeux peints.

"J'ai récupéré la boutique il y a quatre ans. C'était celle de mon père.

— Ah, une affaire familiale," acquiesce Alecto avec politesse, bien qu'elle se fiche pas mal de l'historique de la boutique.

La seule chose qui compte, c'est le portrait. Le portrait qu'Amycus a fait d'elle et qu'elle n'a jamais vu. Elle ne s'en est jamais senti le courage avant aujourd'hui.

"Il est mort trois semaines après que j'ai obtenu mon diplôme, continue gaiement Nausica en contournant un fauteuil. Mon père, ajoute-t-elle devant le regard interrogateur d'Alecto qui n'a rien suivi. Ça n'aurait pas pu mieux tomber ! Je n'ai même pas eu besoin d'éplucher les petites annonces pour trouver un travail. Oh, voilà. On y est."

Le portrait est là, sous leur nez, posé à plat sur une table. Il est plus petit que ce qu'Alecto imaginait. Pendant une seconde, elle est déçue. Depuis qu'elle a entendu parler de ce tableau pour la première fois, il y a près d'un an et demi, par Regulus Black, elle a eu l'occasion de l'imaginer mille fois, et elle le pensait gigantesque, démesuré. Aussi grand que la haine, que la déception, que la colère qu'elle inspirait à Amycus lorsqu'il l'a peint après avoir su qu'elle avait eu la lâcheté de se conformer aux attentes parentales et le mauvais goût de se marier sans amour à un homme incolore. Elle croyait que le tableau serait aussi excessif que la rancune de son frère lorsqu'elle a commis la faute suprême de s'oublier elle-même et d'oublier toutes leurs promesses fraternelles de liberté et d'art. Oui, ce qu'Alecto s'attendait à voir dans ce portrait, c'est la répudiation d'Amycus. Pourtant, elle n'y voit que son amour. Ses regrets, ses remords. Elle y voit la peur qu'il éprouvait à l'idée de perdre sa seule alliée, de la voir s'éloigner, prendre la poussière entre son mari et leurs parents. Elle y voit le pardon qu'il lui accorde de n'avoir été qu'humaine, d'avoir voulu être aimée, d'avoir commis des erreurs. Le pardon qu'il implore, aussi, pour les disputes, pour les insultes, pour son abandon, pour ses actes, pour le silence, pour les secrets. Pour tout.

Alecto caresse la toile du bout des doigts. Elle y voit une rédemption. Et un adieu.

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27 mai 1983

Une bourrasque printanière s'engouffre à l'intérieur du Café des tribunaux et soulève la robe de magistrate de Marlene McKinnon façon Marilyn Monroe lorsqu'elle ouvre la porte.

L'avocate pénètre à l'intérieur, ajuste impatiemment sa tenue, balaie la clientèle d'un regard pressé. Elle repère des confrères plongés dans leur café, des journalistes penchés sur leurs notes, des familles noyées dans leurs pensées. Le Café des tribunaux renferme toujours un drôle de microcosme où s'entremêlent espoirs déchus et prières entendues, sur fond de café noir et de cigarettes. Puis, le regard de Marlene rencontre celui d'une femme attablée seule, jambes croisées, dos droit, face à la porte d'entrée.

L'instinct de Marlene la prévient. Pas besoin de chercher plus loin, c'est elle. C'est la femme qui lui a téléphoné en lui demandant un rendez-vous, il y a quelques jours. C'est de cette femme,qu'Evan Rosier, son client, espère la visite depuis un an et demi. Celle qu'il a aimé. Qu'il aime peut-être encore, Marlene n'en sait rien. Elle n'a plus vraiment eu de contacts avec Evan depuis sa condamnation. D'autres affaires se sont succédées, dans ce flot perpétuel de misère humaine comme une gueule de bois dont elle n'émerge jamais vraiment, même pas le dimanche soir puisque, même dans son bain, elle lit ses dossiers, quitte à y semer ses empreintes mouillées.

C'est drôle, Marlene ne pensait pas qu'elle serait si... normale. Ordinaire, avec sa frange échevelée, son cardigan trop grand. Elle n'y a jamais réfléchi bien longtemps, mais elle pensait rencontrer une sorte de femme fatale, un double de Bellatrix Black, peut-être. Une charmeuse. Une femme pleine de mystères, couverte de tatouages, ou bien de diamants. À la place, elle a devant elle une blonde maigrichonne, élégante sans rien de remarquable, si ce n'est de grands yeux dont le noir dégorge sur les cernes.

Sûre d'elle, Marlene s'avance vers la femme, tend une main ferme et se présente avant de s'asseoir face à elle.

"Bonjour. Marlene McKinnon."

Alecto serre la main qu'on lui tend. La poigne de Marlene McKinnon est franche et vigoureuse, comme celle de quelqu'un qui a l'habitude de ne pas se laisser écraser les doigts par des hommes désireux d'asseoir leur pouvoir.

"Merci d'avoir accepté de me rencontrer, maître McKinnon. Je m'appelle Alecto Carrow. Je ne serai pas longue, je sais que vous êtes très occupée."

Marlene fait signe au jeune serveur de lui apporter son café habituel. D'un mouvement de la tête, elle encourage poliment Alecto à poursuivre, et celle-ci s'exécute.

"Comme je vous le disais au téléphone, je cherche des informations sur Evan Rosier. Aux dernières nouvelles, je le croyais en Italie, mais des éléments récents m'ont laissé à penser qu'il est revenu en Angleterre... et qu'il a eu des ennuis avec la justice. Je n'ai pas trouvé d'informations dans les registres publics. J'ai téléphoné à Scotland Yard, et quelqu'un m'a dit que le dossier était toujours confidentiel mais que vous pourriez peut-être m'aider. C'est comme ça que j'ai obtenu votre numéro.

— Vous êtes de la famille ?

—Non... non, je ne suis pas de la famille d'Evan."

Alecto lève les yeux sur Marlene. Elle l'impressionne, avec sa tenue de magistrate et son regard impassible. Alors, elle opte pour la vérité.

"Nous nous fréquentions. Il y a un peu plus d'un an. Ça n'a pas duré longtemps mais je crois... je crois qu'on s'est aimé. En tout cas, je sais que moi, je l'ai aimé. Je suis allé le rejoindre en France, en janvier 1982, mais j'ai appris qu'il était déjà parti pour l'Italie. Après, je n'ai jamais eu de nouvelles."

Le serveur glisse un espresso devant Marlene. Celle-ci hésite. Elle boit une gorgée pour se donner une contenance. Elle ignore si Evan Rosier lui en voudra de révéler à Alecto ce qu'il s'est passé, en janvier 1982. Elle aurait sans doute dû l'informer du coup de fil d'Alecto avant d'accepter ce rendez-vous. Mais elle se souvient de son insistance à obtenir des droits de visites, de l'espérance, de l'attente qu'elle devinait dans son regard. « Personne d'autre ne s'est manifesté ? » lui avait-il demandé, lors de l'une de leurs entrevues. Le personne d'autre, Marlene sait, maintenant, que c'est Alecto. Je crois qu'on s'est aimé. Comme Marlene aimerait en savoir plus ! Elle aimerait avoir cette femme devant elle, à la barre, et lui faire subir un interrogatoire comme elle en a le secret, pour comprendre ce qui l'a liée à Evan. Les gens, souvent, se confient à elle comme à une psychologue, mais la retenue d'Alecto l'intrigue. Toute cette pudeur a le parfum des douleurs irrésolues. Dommage, Marlene, elle, n'a pas le temps pour les secrets.

"Monsieur Rosier a été arrêté le 9 janvier 1982 à la frontière entre la France et l'Italie avec de faux papiers. Les douaniers ont vite compris qui il était et il a immédiatement été extradé au Royaume-Uni, où il y avait un mandat d'arrêt contre lui pour son implication dans l'affaire Bellatrix Black. Il a été condamné cette année - la justice est lente - après un an de détention provisoire, et je n'ai pas pu faire grand chose pour lui. Il ne voulait un avocat que obtenir ses droits de visite et tenir sa famille informée, pas pour assurer sa défense. Il n'a jamais collaboré avec moi, soupire Marlene. J'ai tout de même réussi à lui obtenir vingt ans, au lieu des trente requis initialement, mais son procès restera l'une de mes grandes déceptions. J'avais un accord avec le procureur pour qu'il n'en fasse que dix, en échange des noms et de la localisation de quelques complices de Mrs Black, mais il n'a jamais voulu s'y résoudre. Il est enfermé à Brixton. D'après ce que j'en sais, ça se passe bien. Il ne fait pas de vague. J'ai bon espoir qu'il soit libéré pour bonne conduite d'ici dix, ou douze ans, peut-être, avec les jeux de remise de peine. Vous voulez que je vous mette sur la liste des visiteurs ? Ça ne devrait prendre que quelques jours. Monsieur Rosier a l'autorisation de recevoir des visites le jeudi et le samedi matin. Vous pourriez sans doute vous y rendre dès la semaine prochaine."

Alecto a l'air désemparé. Marlene admet que ça fait beaucoup d'informations à diriger, mais elle jette un coup d'oeil à sa montre : dans un quart d'heure, elle plaide. Elle doit y aller.

"Vous n'avez qu'à me rappeler pour me dire ce que vous voulez que je fasse."

Lorsque Marlene, après avoir achevé son café d'une traite, fait crisser sa chaise sur le parquet et se lève, Alecto revient à elle et s'empresse d'accepter.

"Oui, s'il vous plaît. Pour la visite. Mettez-moi sur la liste.

— Parfait. Je me charge de la paperasse. Je vous téléphone lorsque c'est fait.

— Merci beaucoup, maître. Laissez, c'est pour moi," ajoute-t-elle en voyant Marlene chercher dans ses poches la monnaie nécessaire pour payer le café.

Marlene la remercie simplement, s'éloigne vers la sortie, puis elle rebrousse chemin d'un coup, l'air préoccupé, et glisse à Alecto : "Soyez prête, miss Carrow. La première visite en prison, c'est toujours une épreuve. Et je ne devrais pas vous dire ça, mais je crois que cet homme vous attend depuis longtemps. Soyez prudente. Il n'y a rien de pire que les faux espoirs, pour un prisonnier."

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2 juin 1983

Dans le parloir, Alecto grelotte d'un froid insidieux qui doit moins à la météo qu'à l'atmosphère. Elle réalise, à la lumière blafarde des néons, qu'ici, ce n'est jamais le printemps. Elle coince ses mains tremblantes entre ses genoux, avant de se dire, à quoi bon ? C'est tout son corps qui tremble. Elle ne trompera personne. Elle a l'air exactement de ce qu'elle est : terrorisée.

Une porte claque. Une autre. Un bruit de serrure. Encore une porte. La musique répétitive de la prison. Après un temps infini, deux silhouettes sombres franchissent la porte. La première est noyée dans une tenue de prisonnier. Une chevelure rousse, flamboyante, fait voler en éclat la monotonie de l'uniforme gris. Alecto dévisage Evan, hypnotisée. Sur son teint pâle crépitent les tâches de rousseur. L'homme de ses souvenirs - l'homme qu'elle a cherché éperdument, et vainement, dans les silhouettes qui se promènent sur les plages de Belle-île - est là, devant elle, dans ce parloir irréel et froid qui lui semble aussi factice qu'un décor de cinéma.

Le visage de son ancien amant s'offre à elle avec une telle évidence qu'elle se demande comment elle a pu oublier ses traits, ne serait-ce qu'une seconde. Elle a tant cherché, ces derniers mois, à se rappeler ce visage, en se haïssant de ne plus y parvenir. Comment a-t-elle pu oublier les cils blonds, l'ombre invitante sous la bouche, le creux sculpté des pommettes ?

Il la détaille avec la même intensité, la même avidité. La même incrédulité. La seconde silhouette, celle du gardien qui l'accompagne, s'arrête et se place à côté de la porte, dos au mur, dans une posture de surveillance distante. Sans regarder ni Evan ni Alecto, il précise d'une voix grave uniformément teintée d'ennui : "Vous avez quarante-cinq minutes." Alecto déglutit, hoche la tête. Evan prend place en face d'elle. Il n'y a qu'une table pour les séparer. Et elle songe, quarante-cinq minutes pour rattraper un an-et-demi. Quarante-cinq minutes au lieu d'une vie. Tant pis, elle prend ce qu'on lui donne.

"Alecto..."

L'essentiel du sourire d'Evan est dans les yeux. Par un miracle signé Marlene McKinnon, il n'y a pas de plexiglas entre eux. Il tend la main. Il a ce geste, le même que le jour où ils se sont quittés, ce jour de neige dans le parc en bas de l'appartement d'Alecto où il l'a supplié de l'accompagner dans sa fuite, ce geste de cueillir l'ovale de son visage dans sa paume entière et de caresser sa bouche du pouce.

"Pas de contact, grince le gardien derrière eux.

— Mais... proteste Alecto.

— Pas de contact. C'est la règle. C'est ça où j'écourte cette visite."

Evan retire sa main avec toute la lenteur du monde et se permet de rouler des yeux, puisqu'il tourne le dos à l'homme qui les surveille. Alecto sourit, mais ne pas le toucher est un supplice. Alors elle pose ses mains à plat sur la table, entre eux. Et il pose les siennes, tout près. Le gardien se racle la gorge mais ne dit rien. Techniquement, ils ne se touchent pas.

"Merci, pour la carte postale."

Un pli creuse le front d'Evan, puis il se souvient. La carte postale de Belle-île qu'il lui a envoyé en décembre 1981.

"Est-ce que tu y as été ?"

D'un hochement de tête, Alecto confirme : "Je suis arrivée sur l'île le 9 janvier."

Le 9 janvier, réalise Evan, le jour de son arrestation à la frontière entre la France et l'Italie. Il n'avait quitté Belle-île que deux ou trois jours auparavant. Evan secoue la tête, en maudissant l'humour noir du destin. Cette année lui a appris que les regrets et les hypothèses sont eux-même une prison. Si j'étais resté sur l'île. Si j'avais emprunté un autre chemin. Si j'étais parti directement avec Wilkes. Si je ne m'étais pas arrêté au poste douanier. Une cage aux barreaux imprenables faits de si.

Il est déjà enfermé entre quatre murs, il refuse d'être emprisonné par la possibilité d'une vie parallèle, par la cruauté immortelle des bons choix que l'on ne fait pas. Il a appris à accepter la réalité, lui qui aime tant les causes perdues.

"J'ai rencontré Marlene McKinnon. Elle m'a tout expliqué. Ton arrestation, ta condamnation. Evan, je ne comprends pas... pourquoi est-ce que tu ne t'es pas défendu ? Tu aurais pu réduire ta peine de moitié !

— En dénonçant Wilkes ? Tu me connais assez Alecto, tu sais que je n'aurais jamais fait ça. Même en échange d'un sursis ou d'une libération. Jamais.

— Tu as des nouvelles ?

— De Wilkes ? Non. Marlene a promis de m'informer, si elle entendait parler de quelque chose. Mais il a toujours été bien plus malin que moi, alors j'espère qu'il mène la belle vie, là où il est. Ça m'étonnerait qu'il ait entendu parler de mon procès, de toute façon. Comment est-ce que tu l'as su, toi ?

— Grâce au portrait."

Alecto entreprend de faire le récit de ces derniers jours à un Evan abasourdi. Elle lui explique que le portrait s'est retrouvé entre les mains d'une prêteuse sur gage londonienne sans scrupules qui a pisté sa trace jusqu'à Belle-île afin de lui extorquer une somme astronomique. Enfin, de toute façon, elle aurait payé bien plus, s'il avait fallu, pour le revoir. Elle explique qu'elle a compris qu'il s'était fait arrêté, qu'elle savait qu'il ne serait pas parti sans le tableau.

"Comment a-t-elle fait pour faire le lien avec toi, la prêteuse sur gage ? s'étonne Evan. Ton nom n'est nul part sur le tableau. Il n'y a que celui d'Amycus.

— J'ai ouvert une galerie d'art, sur l'île.. Ça s'appelle la galerie Carrow, c'est comme ça qu'elle m'a trouvé dans les annuaires spécialisés. J'expose toutes les peintures d'Amycus que tu m'as donné. Je donne aussi des cours pour les enfants de l'île. J'ai même eu quelques artistes en résidence, l'été passé... C'est chez moi, là-bas, maintenant."

Il ferme les yeux un instant, parce que la douleur de ce qu'il a perdu le prend en embuscade. Alecto le voit, elle se tait.

"Non, non, s'il te plaît. Raconte-moi. Raconte-moi tout ce que tu fais, ce qui te rend heureuse."

Alors elle dissout leur peine à tous les deux en parlant d'Olympe et de Rubeus, de leur gentillesse avec elle. Du chien qui met des poils partout, et qui l'empêche de dormir avec ses ronflements. Elle parle des travaux qu'elle doit faire à la galerie. Des fraisiers sauvages qui poussent dans son jardin. De la bruyère vagabonde, des landes fleuries d'ajoncs. De la houle d'ouest, des peupliers, des dunes couvertes de chardons bleus. De la mer. Des mouettes. De l'été qui s'en vient. Comme il lui pose des questions, elle revient en arrière, lui raconte les obsèques d'Amycus, et la photographie de Regulus qu'elle a mis dans la terre, aux côtés de son frère. Elle explique sa démission de Christie's, son départ du pays. Elle tait, bien sûr, sa déception de ne pas l'avoir retrouvé à Belle-île. Elle tait aussi le coeur brisé, l'interminable guérison.

À son tour, il lui parle de l'après-midi à la National Gallery où il l'a tant espérée au point de presque tout gâcher et de se faire prendre. Du départ précipité vers la France, le ventre à peine recousu par Macnair, avec la fidèle Ford Anglia bleue. Des trois semaines en Bretagne, des longues marches sur le sable humide, des coquillages dans lesquels, bêtement, il espérait entendre sa voix. Puis, la traversée de la France, en passant par les petites routes, les départementales boueuses. Il parle du temps qui paraissait infini, avec la fenêtre ouverte malgré le vent mordant de janvier, de la radio qui grésillait des chansons d'amour en français. Des routes sinueuses mais si belles, dans les Alpes. De l'instant précis où il a su que la fuite était finie. Il lui parle des livres de la bibliothèque de la prison. De La Recherche du temps perdu qu'il n'est pas sûr de terminer, même en vingt ans de peine. Il lui dit qu'Alecto et lui, ils ressemblent aux personnages de Swan et Odette, enfin pas vraiment, mais si tu lis la scène du tableau de Botticelli, tu comprendras. Il évoque les appels téléphoniques de sa petite soeur, le mardi, lui dit que bientôt, elle sera majeure, alors elle aura le droit de lui rendre visite, même sans l'approbation du paternel Rosier. Il parle du vieux piano sur lequel on l'autorise à s'exercer, du bout de ciel à la fenêtre, de son codétenu qui rapporte des clopes et des biscuits de la cuisine en douce, de ces détails qui adoucissent l'existence derrière les barreaux.

"Y'vous reste cinq minutes," les prévient le gardien, sans le moindre état d'âme.

Alecto ouvre des yeux affolés. Cinq minutes ? Elle a l'impression qu'ils ne se sont presque rien dit. Ils n'ont raconté que les petits bouts. Ils ont remplis les trous de leurs récits mutuels, c'est tout. De ce qui compte vraiment, ils n'ont rien dit. Ni de l'avenir, ni des sentiments, ni...

"Alecto."

Il voit bien qu'elle s'éparpille en pensées paniquées. Il lui saisit fermement la main. Cette fois, le gardien ne dit rien.

"Alecto," répète-t-il plus doucement.

Elle voudrait qu'il répète son prénom encore, et encore. Jusqu'à ce qu'elle ferme les yeux, qu'elle s'endorme, sa main sur la sienne, son prénom chuchoté avec tendresse dans ses oreilles.

"Il ne faut pas que tu reviennes...

— Quoi ?"

Evan serre sa main plus fort. Sous la chaleur de ses doigts, elle devine l'urgence. Il a les yeux suppliants, qui semblent dire, mon amour, ne rends pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont. Mais c'est peut-être dans sa tête à elle, tout ça.

"Dans le meilleur des cas, j'en ai encore pour dix ans. Dans le pire, presque dix-huit. Alors, à quoi ça sert que tu viennes, que tu m'attendes, que tu espères ? Tu mérites mieux que ça. Tu as une belle vie, maintenant, sur l'île. Pas la peine de la gâcher avec moi. Tu as d'autres choses à vivre. Je ne veux pas te retenir."

Il la sent se tendre sous ses doigts, croise son regard qui se révolte : "Tu ne peux pas me dire quoi faire, Evan. Si j'ai envie de te voir...

— Je dirai à Marlene de te retirer de la liste des visiteurs."

Le ton est taquin, mais Alecto le connaît assez bien pour savoir qu'il pense chaque mot. Elle soupire. Cinq minutes, ce n'est pas assez long pour se battre.

"Je peux t'écrire, ou c'est interdit aussi ?"

Il sourit :

"Autant que tu veux. Enfin, non, pas trop. Juste un peu. Quand tu t'ennuies."

Elle se penche, lui embrasse les doigts furtivement, puisqu'elle ne peut s'approcher des lèvres interdites.

"Promet, Alecto, s'il te plaît, insiste-t-il.

— Promettre quoi ?

— Promet que tu ne reviendras pas ici. Promet que tu m'attendras pas.

— Seulement si tu promets aussi.

— Bon. Fin de la visite, maintenant. Ça fait quarante-cinq minutes, annonce le gardien.

— Alecto ! "

Le gardien s'approche d'Evan, lui met une main sur l'épaule pour le presser de se lever.

"Promet de répondre à mes lettres. Promet de pas m'oublier. Promet qu'un jour, tu reviendras à Belle-île."

Contraint et forcé, Evan se lève, surplombe Alecto, qui toujours assise. Elle dresse vers lui son regard noir, le met au défi de promettre. Sinon, elle ne promettra rien du tout. Elle est bien assez têtue pour ça.

"Promis, cède-t-il.

— Promis, alors."