Petit mot du jour de le part d'Ally (et Gody en arrière-plan) :

Hello ! Ça fait un bail n'est-ce pas ? Désolées pour cette attente que j'admet être outrageusement longue, mais faut dire qu'on avait vraiment pas le temps ces derniers mois. Entre les études, la santé, le taff, bref, tout le joyeux bordel qu'on appelle la vie, l'écriture était tout sauf une priorité. Mais pour se faire pardonner de la frustration provoquée, on vous propose un nouveau petit monstre de +17 000 mots (en ne comptant pas les reviews).

Les numéros à côté de "Guest" correspondent à la date où la review a été écrite.

P.S : c'est l'anniversaire d'Alisha.

Bonne lecture !


Réponses aux reviews :

(G) Sarah70801 : merci de toujours aimer notre histoire ! Oh, ces deux-là auront un développement très naturel. Ce sera petit à petit mais bientôt le moment. À bientôt ! :)

(G) Guest — 05.02 : hi! Thank you so much for loving our story. We hope you enjoy this chapter as much!

(G) PAULINE : coucou ! Nous allons bien, surtout après avoir publié ce gros bébé. Merci beaucoup d'avoir pris le temps de laisser tes encouragement, il nous font extrêmement plaisir et c'est vraiment motivant. J'espère que tu aimeras ce chapitre et à bientôt !

(G) Guest — 13.02: thank you for appreciating their relationship! Mira will be more and more present. Mira will be more and more present in the next chapters.

(G) Guest — 20.02 : ohhh et ce ne sera pas la dernière fois qu'il le sera hehe.

(A) LeDernierBG : Hé hé... si la situation te plaisait pas, tu vas douillé dans ce chapitre. Pourquoi ? J'en dirai pas plus. Hâte d'avoir tes retours !

(A) Chrysalide d'Acier : Tes reviews sont toujours aussi plaisantes ! Nous aussi on adore le duo Erza Mirajane. Quant à Erza et Gerald... tu verras bien. En espérant refaire ta journée une fois de plus ! Bonne lecture !

(G) Reby : hello ! Alors pour mon recueil, il faudra attendre encore un peu. Je dois trouver la motivation pour ça… et pour les études, de mon côté c'est réglé (je suis enfin une graphiste hehe). Merci d'apprécier nos histoires, ça nous fait très très plaisir ! :)

(A) Jil : ¡Hola! Estamos muy contentas de ver que nuestra historia te gusta, y que pasas un buen rato a leer aunque la diferencia de idioma. Aquí la continuación. ¡Esperamos que te gusta también!

(G) Lili : Nous espérons que l'histoire te plaît en tout cas !

(G) Chloe happy : Ah ça, c'est un beau compliment ! Merci d'autant apprécier cette histoire et de voir au-dessus de la simple relation entre Gégé et Erza ! Pour la discussion sur leur petite nuit, Gégé lui ayant proposé d'en parler si elle le souhaitait, Erza a décidé de saisir l'opportunité. Donc aucune discussion, comme si rien de tout ça avait eu lieu. Au niveau de notre activité, ça dépend vraiment des mois. En ce moment, c'était tendu mais maintenant, ça devrait mieux se passer. Nous espérons te revoir dans les parages ! :)

(A) Chaton Suprême : tes reviews m'ont manqué mon chaton. Ça me fume toujours de voir comment t'arrives à deviner la suite. J'ai besoin de ton secret là... Pleure pas trop durant ta lecture. Des bisous !

(G) Emory : nous espérons que ta relecture s'est bien passée, et que tu attaqueras celui-ci avec autant d'entrain !

(G) Mystery3301 : ravies de voir que tu as savouré cet instant hehe. Merci pour ton compliment, il nous fait chaud au cœur !

(G) Jenna : et le voici ! Bonne lecture ! ;)

Merci pour vos commentaires !


Disclaimer : Fairy Tail ne nous appartient pas.


Rating : M


JOUR 144 : en miettes


Le bar de Kana a toujours été perçu comme une deuxième maison. C'est ici que les gens viennent pour se détendre, apprécier la compagnie de leurs proches, ou même faire une rencontre incroyable — elle a un petit tableau en liège où elle accroche les photos des groupes avec des petits mots —. Dans cet endroit, aussi, c'est là où tous les soucis s'évadent. C'est rassurant, confortable, chaleureux. C'est une bulle dans un monde où tout est trop rapide, étouffant. Alors quand Gerald découvre l'état dans lequel est l'établissement, il se sent bouleversé. Il n'est pas le seul dans ce cas-là, il s'en doute, et ça doit faire bien plus mal à son amie qu'à lui. C'est étrange de la voir avec un regard vide.

« C'est… assez impressionnant.
— Ouais. D'une certaine manière.
— Ça va ?
— Je suis en vie et j'ai tous mes membres, plaisante-t-elle. Sachant que j'aurais pu y perdre un bras ou une jambe, je pense pouvoir dire que oui, ça va. »

Son humour est aussi une forme de protection. Il ne va pas la forcer à étaler ses émotions si elle n'en a pas envie. Mais si elle s'écroule soudainement — bien qu'il en doute — il sera là pour la réconforter. Même si leur relation a changé, Kana reste une amie formidable. Il n'est plus étonné de remarquer que la majeure partie de son entourage proche s'avère être composé de femmes. Et pas des plus douces...

« Tu peux encore fuir, lui fait-elle remarquer avec un sourire.
— Tu rêves. Je ne suis pas venu pour rebrousser chemin aussi vite.
— Comme tu veux, monsieur le héros. »

Elle lui fait signe de la suivre d'un mouvement de tête. Si l'extérieur lui a dévoilé une porte fracturée et des vitres explosées, l'intérieur est encore bien pire une forte odeur d'alcool lui remonte dans le nez, tandis qu'il écrase des morceaux de verre avec la semelle de ses rangers. Gerald fait la grimace en observant les tables fissurées, les chaises aux pieds arrachées, les plafonniers sur le point de tomber et les câbles qui traînent par terre. Le courant d'air qui passe par les fenêtres éventrées lui rappelle des souvenirs peu agréables, qu'il chasse rapidement de son esprit — ce n'est pas le moment de ressasser le passé, surtout cette partie-là —. D'après tous ces dommages, pas de doute que les réparations vont durer un certain temps.

« C'est définitivement un carnage, déclare-t-il en retirant lentement sa veste.
— À qui le dis-tu, soupire la jeune femme en regardant une vieille bouteille de whiskey éclatée au sol. C'est un cauchemar. »

Parle-t-elle de l'état du bar ou de l'alcool gâché ? Là est un mystère dont il ne veut pas connaître la réponse, au vu du problème d'alcoolisme de Kana. Il a déjà essayé de l'aider par le passé, et elle l'a gentiment envoyé chier. Il restera donc en dehors de ça. Gerald longe le comptoir, cherchant l'endroit idéal pour poser son vêtement. Quand c'est le cas, il retrousse les manches de son sweat-shirt — il a vraiment bien fait de s'habiller d'une manière décontractée —. Ses grandes mains se posent sur ses hanches pendant qu'il analyse ce qu'il peut déjà jeter dans l'immense benne, qui se trouve devant le bar.

« Je vais débarrasser tous les débris. Pendant ce temps, tu peux faire l'état des lieux pour l'assurance. Ah, et me dire ce que tu gardes et ce que tu jettes. On devrait bien avancer en procédant ainsi.

— Tu sais que tu n'es pas obligé de m'aider ? C'est vrai quoi, tu as d'autres choses à faire. Du genre étudier ou t'entraîner pour tes compétitions.
— Les journées sont longues. J'ai le temps plus tard.
— Toujours aussi têtu, hein. »

Son clin d'œil complice lui arrache un sourire. Il retrousse déjà ses manches.

« Bon, très bien. Dans ce cas, et si tu trouvais d'abord un autre endroit pour suspendre ta veste ? Ça me fait de la peine. Elle mérite mieux qu'un comptoir collant qui pue l'alcool.
— Tu n'auras qu'à me faire un vestiaire pour compenser, lui propose-t-il de façon taquine.
— Tu n'abuserais pas un peu ?, glousse-t-elle.
— Tu trouves ? »

Il la bouscule du coude, malicieux, avant de se diriger vers la réserve pour attraper un balai et une pelle ce seront ses armes pour aujourd'hui. Au moins, il travaillera le haut de son corps en soulevant tous les meubles usagés. La poussière lui pique les yeux tandis qu'il s'affaire activement — il ne compte pas partir d'ici du moment que quelque chose traîne —. Ça lui occupe l'esprit d'être aussi actif. De son côté, Kana remplit la paperasse avec un pli entre les sourcils. Jusqu'à présent, il est parvenu à étouffer sa curiosité concernant cette étrange destruction. Sauf que lorsqu'il voit des touffes de cheveux à ses pieds, et... une dent ? Il craque.

« Comment c'est arrivé ?
— Hum ?, demande-t-elle évasivement. De quoi ?
— Tout ça. »

Elle relève le menton pour le regarder. Gerald appuie ses paumes sur le haut du manche à balai, et son menton vient se poser sur le dos d'une de ses mains. La sueur colle à sa nuque et il rêve d'une bonne douche. Il n'a pas fait attention à l'heure, mais ça fait un moment qu'ils travaillent durement. Le soleil commence déjà à descendre dans le ciel pendant que son ventre gargouille.

« Tu n'es pas au courant ?
— Je devrais ?
— Je pense que oui. »

Le jeune homme hausse les sourcils face à l'évident sourire qu'elle tente de réprimer. Il n'en faut pas plus pour que sa curiosité explose.

« Pourquoi ?
— Parce que c'est à cause d'Erza et Mirajane ? »

Voyant son air déconfit, la brune n'arrive pas à retenir un rire bruyant et sincère. Elle en est même au bord des larmes, tant elle s'esclaffe. Bougon, il s'approche d'elle en traînant avec lui le balai. Il s'appuie contre le comptoir et regarde l'extérieur — il est content d'avoir déjà installé les bâches transparentes, parce qu'il fait encore froid —. Ses bras se croisent puis il glisse ses prunelles sur la gérante du bar, qui s'est enfin calmée.

« C'est vraiment elles ?
— Impossible d'inventer ça.
— Je savais qu'elles pouvaient être violentes… mais à ce point ? »

Dieu, qu'il devait être ridicule les fois où il cherchait à protéger la rouquine. Elle devait bien en rire après. Quel idiot, il aurait dû s'en douter en plus ! Elle est la sœur de Luxus. Il lui a forcément appris à se défendre. Il se gratte le crâne en grognant, mécontent d'avoir oublié cette possibilité. Il peut rayer de sa liste « être un preux chevalier pour captiver l'attention d'Erza ».

« C'est quoi cette tête ?
— C'est rien, marmonne-t-il en s'écartant.
— Oh… il y a eu du nouveau dans ta vie sentimentale ?
— Non, rien d'important. »

Mis à part le fait que son appartement est pratiquement devenu celui de la jolie rouquine — est-ce qu'il devrait s'inquiéter pour ça aussi maintenant ? Parce qu'il n'a pas envie qu'elle le détruise — et qu'ils ont couché ensemble pendant des heures un soir ? Mais là sont des détails qu'elle n'a pas besoin de savoir. Que personne ne doit connaître — et surtout pas Ultia ou Meldy —. C'est son secret. Leur secret.

Kana le suit vers une table qu'il compte bien jeter pour se défouler. Une mèche bouclée glisse et caresse son visage et, bon sang, pourquoi faut-il que ça lui rappelle Erza ? Il n'y a pas une journée où elle ne vient pas le hanter. C'est injuste. Est-ce qu'elle lui a jeté un sort, ou quelque chose comme ça ? Parce que c'est vraiment terrible d'en arriver à ce stade.

« Mais ce rien d'important te rend bien grincheux je trouve. Tu as été recalé ou quoi ?
— Non.
— Non ? Attends, tu n'as toujours pas dit à Erza ce que tu ressens ?
— Pour quoi faire ? Ça ne sert à rien pour l'instant, soupire-t-il en mettant des gants. Elle va penser que je fais une blague. »

Même s'il a définitivement arrêté de draguer d'autres femmes. Même s'il ne couche plus avec Kana. Même s'il est prêt à se lever en plein milieu de la nuit pour aller chez elle et calmer ses crises d'angoisse. La rouquine semble refuser de le considérer autrement que comme un bon ami, et il se demande bien pourquoi il n'est pas fichu de lâcher prise. L'entêtement ? Ou tout simplement parce que ses sentiments s'avèrent plus forts que prévu ? Il l'a bien remarqué dès qu'elle lui sourit, plus rien d'autre ne compte. Il ne voit qu'elle et c'est pire depuis qu'elle a partagé son lit. Dire que la première femme à avoir été dedans est celle qui refuse de voir qu'il veut plus qu'un échange physique.

« Et si tu lui en parles sérieusement ? En face à face ? Ouais tiens. Pourquoi tu ne ferais pas ça ?
— Parce que là, je me ferais recaler. »

Il se gratte la joue quand il l'entend rire. Elle s'esclaffe toujours bruyamment et c'est ce qu'il a aimé chez elle. À une période, il a pensé que cette joie, elle pourrait la lui transmettre s'il la fréquentait. Mettre du baume à son cœur pour que son existence lui paraisse moins amère. Ça n'a pas marché. C'est un peu comme si, en faisant ça, il se voilait la face. La seule douceur qu'il a retrouvée a été dans l'étreinte d'Erza.

« Si tu attends trop longtemps, peut-être que quelqu'un d'autre va mettre le grappin sur elle.
— J'en doute. De ce que j'ai vu aujourd'hui, elle préfère fricoter avec des inconnus. »

De base, Gerald a débarqué sur le campus avec la pâtisserie de cette charmante demoiselle, histoire de lui remonter le moral. Sauf qu'elle semble avoir trouvé un autre moyen de réconfort — et ce détail le fait tiquer, parce qu'il sait que ce n'est que le début et qu'il va devoir être un incroyable comédien pour prétendre que ça ne le dérange pas —. Est-ce que c'est sa faute ? Après tout, c'est lui qui lui avait soumis cette idée le soir où ils ont couché ensemble... alors, plutôt que se creuser la tête sur cette question sans réponse, il a préféré manger ladite collation pour calmer ses nerfs avant de débarquer ici.

Kana se penche vers lui, avec un sourire en coin. Il contracte sa mâchoire et tourne la tête vers la porte, refusant catégoriquement d'affronter les prunelles pétillantes de la barmaid. Elle va le charrier. Il le sait. Il le sent. Et ça ne loupe pas, parce qu'elle appuie directement là où son égo fait mal.

« Serais-tu jaloux ? »

Il agite sa main pour lui faire comprendre de le laisser tranquille. Encore une fois, la voilà en train de se foutre de lui. Elle s'écarte et reprend son calepin, détail qui lui signale qu'elle veut reprendre le but de leur présence ici. Plusieurs papiers sont déjà remplis. Elle est très efficace quand elle est motivée. Il en profite pour déplacer le meuble qu'il a en ligne de mire. Cependant, ses gestes s'arrêtent bien vite il peut entendre des voix familières s'élever, près de l'entrée.

« Tiens, en parlant du loup… »

Son cœur s'agite et il se redresse. Mirajane et Erza ne sont pas encore visibles mais ce n'est pas grave. Leur venue est assez signalée par leur discussion animée — discrètes, comme toujours —. Elles parlent de leurs bras, comme quoi ils leur font mal et que ce n'est pas du tout pratique.

« … au moins, toi, tu peux encore écrire, lance la rouquine d'un ton boudeur.
— Mais quelle idée de lui faire avaler ses dents aussi. Il fallait réfléchir avant d'agir.
— Parce que je le lui avais promis ! De quoi j'aurais eu l'air si je ne l'avais pas fait ?
— Laisse-moi réfléchir… ah ! Je sais ! D'une personne normale, Erza.
— Non. D'une lâche. Et ça c'est hors de question. Je serais devenue le déshonneur de ma famille.
Humhum. Et ta main en a fait les frais. Malin, hein ?
— Attends, tu veux qu'on parle de ton bras Strauss ? »

Et maintenant, elles sont en train de se chamailler. Le jeune homme bat plusieurs fois des cils, très incertain des émotions qui remontent amusement ? Étonnement ? Agacement ? Il a du mal à en croire ses oreilles. Qu'est-ce qui ne tourne pas rond avec ces deux femmes ? Elles ne sont pas fichues de se détendre comme le commun des mortels ou quoi ? De plus en plus perplexe, Gerald tourne la tête vers la brune qui éclate de rire.

« Démon rouge lui va à merveille tu sais. »

Rien ne va. Mais alors, vraiment rien. Et, le pire, c'est lorsqu'elles rentrent dans le bar avec un immense sourire aux lèvres, comme si elles ne venaient pas de faire une scène juste avant. Mirajane avec un bras dans le plâtre, et Erza avec une main bandée. Quel beau duo — oui, c'est ironique —.

« Hey Kana !, salue joyeusement Mirajane. Comme promis, on est là. Désolées de ne pas être arrivées plus tôt, il y a eu un contretemps de dernière minute. »

Charmante manière d'évoquer la dernière conquête de la rouquine. Il en croise les bras, en étant appuyé contre la table qu'il veut bazarder depuis un moment. Sa bouche n'est plus qu'une ligne droite tandis qu'il étudie soigneusement le visage de son amie. Son ténor est plat, froid, quand il décide de répondre.

« Ah. On se demande bien ce que ça pouvait être. »

Intriguée, la barmaid le regarde un instant avant d'observer à nouveau les demoiselles. Elle pense sans doute qu'il parle de leur état absolument déplorable. Ça lui convient. Ce n'est pas la peine de palabrer sur la vie sexuelle de Scarlett. D'ailleurs, elle ne semble pas remarquer sa présence. Du moins, pas avant qu'il soit face à elle. Est-ce qu'il est devenu si invisible que ça ? Peut-être qu'il devrait redevenir un parfait connard pour susciter un intérêt de sa part ?

« Hé, salut Gerald, sourit-elle avec un mouvement de la main. »

Il n'a pas le temps de lui dire bonjour qu'elle file vers Kana. Mirajane et elle comptent bien l'aider avec la paperasse de l'inventaire. Cependant, la brune souhaite qu'elles prennent soin d'elles au lieu d'être ici dans le froid. Mais, têtues comme elles le sont, elles restent et font leur maximum. Une façon de se racheter pour avoir anéanti le bar. C'est alors plus bruyant, plus vivant. Les deux amies se disputent à propos d'autre chose lorsque la gérante de l'établissement vient vers lui.

« J'ai envie de faire quelques changements, dit-elle doucement.
— Ah bon ? Comme quoi ?
— Changer les lumières, repeindre les murs… une nouvelle déco aussi.
— Vraiment ? Tu ne crains pas de rebuter les clients avec un nouveau décor ?
— Ce sera du détail ça. Vu la localisation, je vais toujours avoir des nouvelles têtes. Et puis, les habitués ne viennent pas pour la peinture, ajoute-t-elle avec un petit rire.
— Hum… c'est vrai. »

C'est drôle. Tout est en train de changer en ce moment. Une sorte d'évolution, qui lui indique d'une certaine manière qu'absolument rien n'est figé dans la glace. Ça lui rappelle aussi que lui aussi s'apprête à franchir d'autres étapes dans son existence ; c'est après tout sa dernière année d'étude ici, et il est nécessaire qu'il pense à son avenir. C'est si loin mais si proche. Et effrayant. Il sait que sa vie ne ressemble certainement pas à celle des autres. Qui a un père qui vend des armes de destruction massive ? Ou, qui a manqué de se faire assassiner plusieurs fois, enfant ? Il n'en connait pas beaucoup ici — et heureusement —. Mais tout ça, il devra bientôt choisir est-ce qu'il doit embrasser cette voie ou tracer la sienne ? Reprendre les affaires familiales est à la fois un véritable défi et un honneur. Construire son entreprise — plus légale — est un choix sans doute plus simple et serein — et surtout, sain d'esprit —.

« Et te revoilà parti dans les nuages, s'amuse Kana en lui pinçant la joue. Ici la Terre. »

L'étudiant sursaute avant de bafouiller des excuses. Il se perd trop souvent dans ses pensées en ce moment — et c'est comme ça qu'il manque des arrêts de bus —. Après avoir retiré ses gants, il consulte son téléphone. Plusieurs messages de Meldy mais aucune urgence particulière. Juste des memes, quelques mails qui ne sont pas spécialement importants et une invitation pour discuter avec une inconnue. Elle vient sans doute du campus. Son intérêt ne s'éveille pas et il a presque envie de rire face au virage que sa mentalité a pris ces derniers mois.

« Qu'est-ce que tu fais ce soir ? »

Un peu pris de court par cette question, Gerald se contente de simplement étudier le minois de la barmaid. Il y a quelques traces noires dessus à cause de la saleté, et ses yeux lilas brillent fougueusement — comme toujours —. Elle lui sourit doucement, presque tendrement, et c'est là qu'il réalise qu'il n'a pas passé beaucoup de temps avec elle. Non pas qu'il l'évite ou qu'il soit gêné de la côtoyer autrement que dans un lit, loin de là. Il a juste privilégié une tête rousse, plus qu'il ne le devrait. Les mots sortent donc naturellement, sans aucune hésitation :

« Un cinéma avec toi ?
— Vendu. »

Il prend sa veste en chassant de ses pensées Erza. C'est un exercice difficile quand il rumine comme ça. Surtout quand l'intéressée est au même endroit que lui. Il n'ose même pas la regarder, parce qu'il sait pertinemment qu'il n'aura plus aucune volonté pour sortir ensuite. Il voudra juste être avec elle, encore. Kana prévient les filles qu'elles peuvent rentrer et qu'elle continuera sans se presser demain.

« Vous voulez boire un verre chez moi ?, propose la rouquine.
— Une autre fois, décline la brune en mettant son manteau. Je vais au ciné avec Gerald.
— Au ciné ? »

Et voilà qu'il fait mine de lire des messages sur son téléphone, afin d'esquiver le regard d'ambre — d'habitude, c'est leur truc les soirées films —. Il n'a pas le courage pour l'affronter, ni la force. Donc il préfère écouter avec désinvolture leur discussion de départ, sans s'y joindre.

« … en tout cas, merci d'avoir été là.
— Avoir un bras en moins n'allait pas m'en empêcher, déclare fièrement Mirajane en secouant ledit bras plâtré.
— Et ces quelques points non plus !
— Treize points pour être exacte.
— C'est bien ce je dis, rien de bien méchant. »

Sa mâchoire se serre sous ce commentaire il rêve de la secouer pour qu'elle réalise que, non, ce n'est pas rien ! C'est sa santé, bon sang ! Qu'est-ce qu'il fait si elle finit dans un état plus grave ? Excédé par ce comportement, Gerald se redresse et part vers le trio. Il s'attire leurs regards mais il ne concentre le sien que sur Kana. Il choisit — peut-être minablement — la fuite, mais il ne désire pas faire une scène devant elles.

« On y va ? On n'aura pas le temps de se préparer si on traîne trop. Et on loupera la séance, conclue-t-il dans un souffle.
— Oh, bien sûr oui. Après vous mesdames, je ferme derrière.
— C'est toujours utile de fermer, même avec les vitres brisées ?, s'interroge innocemment Mirajane. »

Un silence s'installe alors qu'ils sont devant la porte.

« C'est… c'est une excellente question. »


JOUR 154 : retard de trop


« Humpf… »

Ultia lève mollement les yeux vers lui — enfin — tout en limant ses ongles pourtant parfaits. Ses prunelles, plus sombres et glaciales que les ténèbres, se figent sur sa tête. Elle a une expression neutre gravée sur son visage de poupée. C'est normal. Même enfant, elle l'arborait. Il suffit de s'y habituer. Le jeune homme commence alors à sourire mais s'arrête bien vite face à son regard tranchant. Son sang se gèle.

« Ne commence pas à feindre une vie parfaite, l'avertit-elle.
— Mais-
— Gerald.
— D'accord, soupire-t-il en posant son menton sur la table. Je ne vais pas le faire. »

Pourquoi est-ce que les femmes qu'il côtoie semblent toutes lire en lui comme dans un livre ouvert ? C'est injuste à ce niveau ! Elle observe à nouveau ses doigts avec une attention toute particulière — parce qu'elle aime que son apparence soit la plus impeccable possible —. C'est amusant de choisir cet endroit pour ça. La bibliothèque est généralement utilisée pour étudier, pas pour s'embellir. Mais bon. Il semblerait que ce soit bel et bien l'endroit où il faut être pour avoir une manucure absolument stupéfiante. La brune a des habitudes qui l'amuseront et le distrairont toujours. C'est pour ça qu'il se redresse subitement en remarquant l'heure. C'est la vingtième fois qu'il regarde son téléphone pour espérer un message, mais il n'a même pas saisi l'occasion pour voir que la matinée est déjà bien entamée. Ses sourcils se froncent pendant que son ventre se noue. La vicieuse frustration qui ne le quitte plus depuis un bon moment pointe le bout de son nez. Elle le ronge et il serre les dents.

« Qu'est-ce qui ne va pas aujourd'hui ? »

Gerald ne répond pas immédiatement il range ses livres et son cahier dans son sac à dos sans ménagement. La douceur n'a pas sa place. Elle est remplacée par la colère qui bouillonne en lui. Il va les abîmer s'il continue mais c'est plus fort que lui. Ultia ne fait aucun commentaire pour l'instant — elle en fera une fois que ses ongles seront prêts —. C'est sans doute le meilleur moment pour s'éclipser, sans un mot, mais il reste figé. Partir sans lui répondre signe son arrêt de mort.

« J'attends tu sais, lui glisse-t-elle en caressant son pouce avec son index. Quelque chose de verbal et non physique, hein. Et ce n'est pas la peine de me mentir, ajoute-t-elle. »

Il pose ses mains sur ses cuisses, sous la table, pour serrer les poings. Il veut évacuer sainement le tourbillon d'émotions qui danse en lui. Pas besoin d'un accès de colère, il peut utiliser le dialogue. Il le doit. L'étudiant n'a aucune envie de rester cette personne impulsive, qui réagit uniquement sous le coup de ses sentiments.

« Erza est en retard. Vraiment en retard. Elle ne m'a pas prévenu et ce n'est pas la première fois. Ça… m'agace. J'ai l'impression d'être pris pour un idiot. Tout ce que je veux maintenant, c'est partir d'ici pour aider Kana avec les réparations de son bar.
— Avec les réparations ou-
— Je ne couche plus avec elle, la coupe-t-il presque sèchement. »

La brune hausse un sourcil mais ne fait aucun commentaire là-dessus. La lime à ongles finit rangée dans sa petite trousse de maquillage, et voilà qu'elle le regarde complètement. Sa frange atteint quasiment ses paupières — nul doute qu'elle va bientôt arranger ça —. Ses lèvres se frottent l'une contre l'autre, étalant correctement la retouche de rouge qu'elle a appliquée dessus.

« Ça ne te touche pas autant les retards d'habitude, finit-elle par dire. Tu n'aimes pas ça, ok, mais tu tolères plutôt bien. Il y a quelque chose qui change la donne ? »

Oh, ça. Ce sujet piquant. Gerald ne désire pas en parler. Après tout, elle est au courant de tout ce qu'il se passe dans sa vie avant lui-même, alors pourquoi perdre du temps en lui posant cette question ? Elle doit déjà se douter de la réponse mais elle le pousse à le dire à voix haute, comme pour matérialiser cette pensée, afin de la rendre vivante. Réelle. Et ça lui fout les jetons, parce qu'il sait qu'il va en souffrir. Sa bouche est déjà remplie d'amertume.

« Parce que je sais pourquoi elle est en retard. »

Tout le campus le sait aussi. Erza, célibataire ? Alors Erza en profite allègrement. Les heureuses personnes sans compagne — ou avec — se bousculent au portillon pour être le prochain heureux élu. Il ne devrait pas être aussi énervé par ça, pas vrai ? Lui aussi s'est bien amusé, avant de la rencontrer et même durant le développement de leur amitié. Elle a le droit de vivre ses propres expériences. Cependant, ce qu'il n'apprécie pas, c'est être là à attendre bêtement parce qu'elle s'envoie en l'air avec un ou des inconnus. Il aimerait juste — juste — un peu de considération de sa part.

« Je vais y aller, soupire-t-il en se levant.
— Donc tu vas au bar ?
— Ouais. Ça me fera du bien de casser un mur. »

Ultia rit doucement puis hoche la tête. Ses longs cheveux remuent légèrement sous son geste.

« Tu es sûr de ne plus vouloir attendre Erza ?
— J'ai assez attendu. On se voit plus tard ?
— La soirée jeux est toujours prévue, lui confirme-t-elle. N'oublie pas le vin.
— Je n'oserais pas. »

Il attrape la sangle de son sac, qu'il met sur son épaule. Après avoir rangé correctement la chaise, le jeune homme sort de la bibliothèque avec le cœur lourd. Cette situation le bouffe. Il n'a aucune envie de passer pour l'ami imbécile, celui qui patiente sagement sans broncher et qui sera tout sourire parce que la rouquine lui accorde de l'attention. Il a un minimum d'estime pour lui-même. Le truc, c'est qu'il sait au fond de lui qu'elle ne fait même pas exprès d'agir comme ça. Erza est dans sa bulle, en train d'échapper à la réalité. Elle ne remarque pas les dommages qu'elle cause en étant ainsi. Mais est-ce que c'est à lui de lui faire la morale ? Il pousse un autre soupir en marchant lentement en direction de l'établissement de Kana.

C'est presque fin janvier. Encore quelques jours et ce sera bon. Pour une fois, le temps est vite passé. Ce qui signifie que son père devrait bientôt rentrer de son voyage. Ce n'est que le premier d'une longue liste, alors il compte profiter de sa présence autant qu'il le peut réserver à leur restaurant préféré est ainsi une excellente idée. Gerald sort son téléphone de la poche de sa veste pour appeler rapidement. Le soleil est éblouissant et il plisse les yeux en bougonnant — il a encore oublié ses lunettes —. Il baisse légèrement la tête pour être moins ébloui. Lorsque tout est organisé — et qu'il a aussi prévenu son paternel —, un sourire étire ses lèvres.

« Gerald ? »

Un sourire qui n'a pas duré son visage se referme tout aussi vite et il se retourne. Son regard se suspend sur la rouquine. Son visage dévoile sa perplexité et la manière dont elle est perdue. Avec les températures étonnamment douces pour la saison, ses vêtements sont devenus plus légers. Ses yeux glissent sur l'étendue de son cou, ravivant la flamme d'une profonde colère. Les marques violacées sur sa peau de porcelaine lui donnent envie de vomir.

« Tu viens d'arriver ?
— Ça y ressemble ? »

Sa voix est dure. Froide. Les mots sortent trop facilement.

« Je pars.
— Mais… on devait… on devait réviser ensemble et-
— Ouais. Il y a une heure. J'ai autre chose à faire maintenant. »

Erza tient son bras. Elle a l'air d'avoir parfaitement compris que cette tension entre eux vient d'une action en trop de sa part. Mais ce n'est pas pour autant qu'elle dit quelque chose pour l'apaiser. Son mutisme le rend dingue. Ça le pousse presque à bout. Il ne veut pas être blessant, acerbe. Elle est déjà détruite moralement et en rajouter une couche, ça ne sert à rien. C'est malsain. En inspirant par le nez, il s'approche un peu d'elle parler à voix forte attisera encore plus la curiosité des autres étudiants qui les espionnent au loin.

« Écoute. Tu fais ce que tu veux et avec qui tu veux. C'est vrai quoi. Je suis bien la dernière personne de ce campus qui peut te dire quoi que ce soit là-dessus.
— Ge-
Par contre, poursuit-il en lui coupant la parole, ce que j'aimerais dans tout ça, c'est un minimum d'estime et de respect de ta part. À moins que ce soit trop dur de me faire passer avant tes conquêtes. »

Elle mouille ses lèvres devenues sèches. Ses yeux sont plus brillants que d'habitude et ça lui poignarde le cœur.

« Ça veut dire que… tu ne m'en veux p-
— Ça veut dire arriver à l'heure quand on a un rendez-vous, oui. »

Elle se tait et baisse la tête. Son manque de réaction l'achève est-ce qu'elle ne le prend pas au sérieux ? Est-ce qu'elle pense qu'il va quand même rester ici et lui pardonner, sans l'ombre d'une excuse de sa part ? Vraiment ? À croire qu'elle le prend pour acquis, qu'il sera une valeur constante dans sa vie même en l'abîmant. Ses suppositions le blessent tout autant que son silence. Ça pique. Énormément. Mais quoi de plus normal, hein ? Il commence à l'aimer d'une façon nouvelle et ce n'est pas le cas de la demoiselle.

« Tu sais quoi, souffle-t-il. Laisse tomber. »

Tournant les talons, Gerald reprend sa route. Il n'a pas envie de ressembler à un homme tombé éperdument sous le charme d'une femme dont il est prêt à tout subir pour ses beaux yeux — maudits soient-il —. Il l'ignore quand elle l'appelle et qu'elle essaie de le suivre. Ses enjambées sont plus grandes. Il met ses écouteurs pour ne plus l'entendre.

Il n'a pas envie d'être avec elle.

Pas maintenant.


JOUR 160 : l'art du câlin


Une semaine entière, c'est qu'il faut pour que Gerald croise à nouveau Erza. Ils ne se sont pas donné rendez-vous, non. Elle est tout simplement là, devant ses yeux, en train de draguer un nouvel étudiant du campus — il ne sait plus d'où vient cet énergumène, mais c'est un étranger qui a un air exotique, et les airs exotiques plaisent toujours —. Ses yeux verts étudient la silhouette féminine qui se déhanche contre l'homme clairement intéressé c'est comme tomber dans un gouffre de douleur. Ses doigts serrent rudement le pichet de bière et il devient de plus en plus tendu. Cette maudite colère ne le quitte plus, des mots durs menacent de jaillir de sa bouche, l'abcès gonfle.

« Doucement Gelly, dit Meldy en tapotant ses phalanges désormais blanches. Tu vas le casser si tu continues comme ça.
— Hum. »

Il secoue la tête et lâche le récipient — il le pousse même vers la tête aux boucles roses —. Son regard balaie la salle fraîchement rénovée du bar de son amie — bien qu'il ne soit pas encore terminé —, mais il finit toujours à son point de départ la rouquine. De tous les endroits, il faut qu'elle vienne ici pour choisir son futur plan cul du soir. Est-ce que c'est une sorte de test ? Après tout, elle n'a pas cherché à le recontacter depuis leur interaction non loin de la bibliothèque. Une façon charmante qu'elle a pour lui souligner un manque d'intérêt.

« Tu vas la surveiller encore longtemps ?
— Je ne la surveille pas. C'est elle qui s'est mise en face de nous. »

Et ce n'est pas entièrement faux. Elle n'est pas idiote, ni aveugle elle sait qu'il est aussi ici. Son index tapote la table en bois. C'est peut-être une manière de le narguer ? Non, quand même pas. Erza n'est pas aussi vicieuse. Et il se doute même qu'elle n'a aucune idée de la portée de son comportement.

« Est-ce que j'ai loupé un épisode ?, s'enquiert Meldy auprès de la jolie brune.
— Une dispute et ces deux-là ne savent pas se rabibocher comme des personnes normales.
— Oh. Rien d'inhabituel. »

C'est en roulant des yeux que Gerald s'appuie contre la banquette rouge. Elle sent encore le neuf et grince quand il gigote trop.

« Ma vie rend la vôtre plus intéressante, marmonne-t-il dans sa barbe.
— Ça, c'était plutôt quand tu étais un coureur de jupons.
— Je me demande pourquoi je ne le suis plus...
— Vraiment ? »

Il a une petite idée — et ça rime avec l'hypothèse de ses sentiments dévorants —. Mais en parler maintenant ne sert à rien. Il n'est pas sûr de lui. À quoi bon leur en parler s'il doute ? Et puis, elles lui diront de tout avouer à Erza et s'il le fait, elle lui rira au nez. Il n'a pas envie d'être ridicule ce soir, même s'il doit déjà l'être. Après tout, sa jalousie se voit à des kilomètres, à tel point que les jeunes femmes habituellement aventureuses avec lui ne s'approchent pas de la table.

« Tu ne veux pas lui parler au lieu de la fusiller du regard ?
— Non. C'est à elle de venir.
— C'est pourtant toi qui as initié ce silence radio, rappelle lentement Ultia. Alors pourquoi ne pas faire preuve de maturité et aller la voir ? Ça va peut-être l'impressionner. »

Il n'a aucune raison de lui envoyer des paillettes plein les yeux, il ne s'appelle pas Kevin, mais Gerald. Comme signe de refus, le nageur croise les bras en soufflant. L'art et la manière de ressembler à un enfant, il les possède depuis des années. Sa seule relation amoureuse remonte au lycée. Son manque d'expérience se fait cruellement ressentir.

« Ul' a raison, soutient la plus jeune. Il n'y a rien de plus appréciable que quelqu'un qui sait faire le premier pas. »

Son sourcil droit se lève est-ce qu'il devrait essayer ? Au moins, elle ne sera plus aux côtés de ce type à l'accent étrange et aux dents trop blanches. C'est finalement une possibilité à envisager, oui.

« Si tu le fais, je paie les autres tournées, ajoute la future avocate.
— D'accord, puisque tu insistes j'y vais, soupire-t-il en se levant. C'est vraiment pour vous faire plaisir, hein.
— Oui, bien sûr Gerald. Bien sûr. »

Il se gratte la nuque en s'avançant vers le duo quasiment inséparable — et qui lui donne toujours la gerbe — dans une démarche plus ou moins droite et fière. Son cœur tambourine comme un fou sa poitrine. Pourtant, son trac n'est pas visible quand il lève la main pour la poser sur le bras de la rouquine. Elle fait immédiatement volte-face, comme brûlée, et ses yeux sont ronds. L'envie de s'excuser pour lui avoir fait peur le titille, mais rien ne remonte de sa gorge. À la place, ses prunelles se noient dans les siennes. Il est figé, autant qu'elle, pendant que sa main la touche encore. La musique lui paraît bien lointaine, tant le sang pulse dans ses oreilles — sa hargne d'avant a disparu, remplacée par cette maudite chaleur qui picote sa peau —. Erza réagit la première, en esquissant un sourire heureux — rassurée —. Elle semble alors subitement mettre de côté sa rencontre, ignorant même sa protestation.

Cheh. L'envie de le narguer le démange fortement.

« Hey, le salue-t-elle en se rapprochant.
— Salut, répond-il difficilement. Est-ce que… on peut se parler dehors ? »

À son plus grand étonnement, c'est elle qui le tire vers l'extérieur. Sa main n'attrape pas la sienne dans son intégralité, ses doigts étant bien plus petits. Ce détail lui vole un battement et il se sent faible pourquoi fondre devant ça, alors qu'il devrait être en colère ? La porte se referme derrière eux, tandis qu'ils s'éloignent des fumeurs qui bavassent en ricanant. La nuit est déjà bien entamée, suffisamment pour que les températures soient au plus bas. Le froid mordille leurs oreilles. Il se bénit d'avoir pensé à mettre un col roulé mais, d'un autre côté, il se dit qu'il doit faire vite. Après tout, son amie ne porte pas grand-chose.

« Ça fait un moment.
— Quelques jours, c'est vrai, approuve-t-il en grattant sa semelle par terre. Comment tu vas ?
— Je vais… bien. »

Menteuse.

« Tant mieux, alors.
— Et toi ?
— Ça va. »

Et il ment tout autant.

Mais à quoi s'attendre d'un garçon brisé et d'une fille tout aussi fracturée ? Les morceaux de leur vie sont à leurs pieds. Ils attendent d'être ramassés, assemblés, recollés. Bornés comme ils sont, ils les nieront. Peut-être qu'un jour, ils finiront par réaliser qu'ils en ont besoin. Peut-être.

« Tu… tu voulais me parler ? »

Comparé à avant, la confiance d'Erza semble être réduite au néant. Ses doigts jouent nerveusement entre eux, devant elle. Ils s'enroulent dans le tissu de sa robe noire. Les lumières jaunes des guirlandes lui laissent le loisir d'apprécier son visage — ses taches de rousseur, son petit nez, ses lèvres pleines, ses longs cils noirs —. Qu'elle est belle. Ça lui coupe le souffle, à chaque fois. Comment a-t-il fait pour ne pas la voir durant tout ce temps ?

« Gerald ? »

Elle le tire de ses pensées. Il en sursaute, penaud. Le jeune homme tire une manche de son vêtement puis cache ses mains dans les poches de son jean. La rugosité du tissu démange sa peau rêche.

« Ouais. C'était… par rapport à la dernière fois. Tu sais, sur le campus.
— Oh.
— J'ai besoin que les choses soient dites. Je ne suis vraiment pas fan quand… quand c'est comme ça entre nous. »

Se voir au loin, attendre que l'autre s'approche, fuir parce que la confrontation peut faire mal. Regretter avant de pourtant recommencer. Ce cercle vicieux qui noue son estomac dans une perpétuelle angoisse — celle de la perdre —.

« Je n'aime pas ça non plus, reconnaît-elle dans une expiration.
— C'est de ma f-
— Non, c'est de la mienne. Tu n'as pas à porter le chapeau pour ça. »

Il entrouvre les lèvres, surpris de l'entendre dire ça. Elle n'a jamais avoué aussi facilement ses torts — un truc en rapport avec la fierté des Lions, ou quelque chose comme ça —. Ses prunelles brûlent de sincérité, signe qu'elle pense réellement ce qu'elle vient de lui dire. Elle ne cherche pas à lui faire plaisir.

« J'ai vraiment dépassé les bornes et… je m'en veux. Je devrais faire plus attention. Je suis désolée. Tu es mon ami. Mon meilleur ami. Je devrais voir quand mon comportement te blesse. Et… et je te promets que je serai toujours à l'heure maintenant. »

Contenir son rire face à sa conclusion est réellement difficile. Il parvient néanmoins à le transformer en un sourire. Il n'a pas soupçonné que ce serait simple de reparler de cet incident. D'un côté, ça le rassure. Ça veut dire qu'ils sont capables d'échanger calmement, sans s'étriper face au moindre mot déplacé. Un progrès qui n'est pas négligeable, parce qu'il a été le pire dans la provocation durant les premiers mois de leur relation.

« Ça me va. »

Erza lui dévoile une moue satisfaite. Elle se penche vers lui, une lueur taquine illuminant ses beaux yeux.

« Quoi ?
— Ce n'est pas là où tu demandes un câlin de réconciliation ?
— Je croyais que tu trouvais ça enfantin.
— Ça reste mignon. »

Il renifle, amusé, puis passe ses bras autour d'elle. Comme ça, elle parait si fragile. On dirait qu'elle pourrait se briser entre ses muscles, sous la plus faible pression. Elle l'enlace et enfouit son nez dans le tissu de son col roulé. Ah, ce parfum. Il est merveilleux — enivrant —. Il prend sa dose, comme un toxicomane.

« En fait tu voulais un câlin, mais tu ne savais pas comment le demander, dit-il dans ses cheveux.
— Tais-toi, marmonne-t-elle dans son torse. Tu gâches le moment. »


JOUR 163 : drapeau rouge


Quand la porte de son appartement se referme, il est dix-neuf heures pile il n'aurait jamais pensé qu'Erza et "ponctualité" puissent un jour s'accorder, mais il ne s'en plaint pas, c'est tout le contraire même. Elle se met à l'aise à l'entrée, et il a tout le loisir de l'observer quand il met à mijoter la sauce tomate. Ses pas sont lents alors qu'il la rejoint à mi-chemin, les mains dans les poches de son jogging gris. Elle est en train de retirer sa deuxième cuissarde en cuir noir, et toute l'immensité de sa peau laiteuse qui se découvre lentement lui fait détourner le regard — la timidité n'a jamais fait partie de son quotidien mais, étrangement, se permettre de la reluquer de cette manière le dérange. Peut-être parce qu'il sait qu'il n'est pas en face de la Erza qu'il connait, mais plutôt d'une femme qui se cache derrière les apparences. Probablement pour tourner la page de son ex-relation plus rapidement et facilement, ou ignorer la douleur de la rupture, mais il n'est sûr de rien —. Elle vérifie que son long manteau crème est bien suspendu, et qu'il ne risque pas de tomber, puis elle s'avance doucement vers lui. Sa démarche est presque traînante et elle se tient maladroitement le bras. C'est comme ça qu'il remarque le nouveau suçon qui orne son épaule découverte. À ce stade, la pointe qui s'enfonce dans son cœur est devenue familière. Elle ne fait plus aussi mal que la première fois, mais elle reste suffisante pour lui retourner l'estomac.

« Jolie robe, lâche-t-il alors pour combler le silence.
— Oh. Euh… merci. »

Sa maladresse lui donne envie de se ruer vers les fenêtres et de sauter. Ce commentaire — et compliment — est le seul qui lui vient à l'esprit. Même si ses tenues deviennent de plus en plus provocatrices, en exposant une quantité trop importante de son corps à ses yeux. Un décolleté vertigineux et un dos entièrement nu structurent sa courte robe pourpre. Il est impossible de dire que ça ne lui va pas. De toute manière, Gerald est persuadé qu'elle serait belle même en se pavanant avec un sac poubelle. Mais sans aller dans ces extrêmes, est-ce vraiment nécessaire de se faire aussi séduisante ? Il aimerait garder une partie de son cerveau fonctionnelle.

« Une occasion en particulier ?
— Non, répond-elle dans un souffle. Je la trouvais juste sympa alors… voilà.
— C'est suffisant après tout. »

Elle sourit à peine. Il n'aperçoit pas l'habituelle étincelle dans ses prunelles et ça le ronge. Il se sent impuissant. La fatigue est présente sur ses traits délicats. Elle peut feindre le contraire avec le maquillage auprès des autres, mais ça ne fonctionnera pas avec lui. Tout comme cette impression de malaise qui émane d'elle. Inquiet, le jeune homme cherche à se rapprocher un peu plus mais elle s'écarte.

« Hey. Ça ne va pas ? Il s'est passé quelque chose ? »

Sa tête s'incline pour chercher son regard mais elle l'esquive rapidement. À la place, elle étudie le sol avec les lèvres pincées. Gerald sort ses mains de ses poches pour les passer sur sa nuque dégagée — il est un peu tendu, parce qu'il ne sait pas du tout comment agir quand elle est ainsi —.

« Est-ce que… est-ce que je peux utiliser ta douche ? Avant de manger et de regarder le film. J'en ai… vraiment besoin.
— Bien sûr que tu peux, Erza. Tu es chez toi ici. J'ai fait une lessive, il y a des habits propres de ce matin dans l'armoire. Prends ce que tu veux. »

À force de venir chez lui — et aussi de passer la nuit ici après les soirées cinéma —, certaines affaires de la rouquine sont mélangées aux siennes. Surtout des sous-vêtements. Elle a toujours préféré emprunter ses vieux t-shirts pour dormir. Il ne s'en est jamais plaint et il ne le fera jamais. La voir ainsi lui donne cette sensation de bien-être et d'être complet, qu'il n'arrive pas à trouver ailleurs.

« Merci, chuchote-t-elle. Je… j'y vais. »

Il se recule légèrement pour qu'elle puisse passer devant lui, sans le craindre. Ses yeux verts s'accrochent sur la pointe de sa crinière écarlate, encore humide nul doute qu'elle a pris le soin de se laver avant de venir ici, alors pourquoi en reprendre une ? Elle n'a pas l'air de s'être salie avant de venir ici. C'est étrange mais il ne va pas la bousculer si elle souhaite en parler, elle le fera. En attendant, il va dresser deux belles assiettes pour qu'ils puissent se régaler.

Et il est heureux d'avoir cuisiné plus que prévu.

L'appétit de son amie, qui est devenu quasiment inexistant au vu de sa remarquable perte de poids, semble être revenu pour ce soir. C'est sa deuxième assiette — pleine — qu'elle engloutit et elle grignote encore du pain qu'elle trempe dans le reste de sauce. Gerald retient un sourire taquin quand il remarque le rouge étalé tout autour de sa bouche elle mange comme une enfant, en mettant de la nourriture partout sur son visage. Il lui tend une serviette tout en buvant le reste de son verre de vin. Ses joues se teintent d'un rose poudré quand elle comprend le sous-entendu et se tourne légèrement pour se nettoyer.

Erza ne porte plus de maquillage, ni sa robe aux dangereux pouvoirs hypnotiques. Elle est devant lui sans aucun artifice, dans sa beauté la plus naturelle. Ses longues mèches rouges sont tordues en un chignon lâche, le temps du repas — il compte bien les libérer de l'étau de l'élastique —. Elle appuie son menton contre sa paume en jouant avec le liquide rubis. Il tournoie sous l'intensité de son regard d'ambre. La faible luminosité qui vient de la lumière, non loin de la télévision, donne un air délicat à la demoiselle. Sa peau parait plus pâle, sa bouche boudeuse luit d'une façon séduisante, ses longs cils papillonnent alors qu'il sait que son esprit vagabonde ailleurs, très loin.

« On se le regarde, ce film ?, lui propose-t-il en la fixant toujours. »

Elle fredonne une réponse affirmative et elle se lève avant lui, tout en prenant les assiettes. Pendant qu'elle les dépose dans l'évier, il prépare un petit plateau avec quelques sucreries — peut-être qu'elle mangera encore un peu —. Il sent qu'elle étudie chaque bol qu'il remplit avec les collations, choisissant déjà ceux sur lesquels elle jettera son dévolu. C'est amusant. Cette impression que rien n'a changé ne le quitte plus, davantage quand ils s'installent sur l'immense canapé. Au lieu de prendre une place éloignée pour s'allonger de tout son long, la rouquine se blottit contre lui tel un chat il a posé les bras sur le dossier, sans penser qu'elle verrait une invitation dans ce geste. Mais la voilà pressée contre son flanc, la joue appuyée contre son torse et sa chevelure de feu étalée sur lui. Un paradis qu'il n'a jamais osé imaginer. Le temps parait figé durant ces précieux instants. L'odeur fruitée qui se dégage d'elle inonde ses sens et les papillons qui ont élu domicile dans son ventre remuent. Une vague de chaleur se dégage de sa poitrine, réchauffant chaque nerf de son corps, allant même jusqu'à étirer les muscles aux coins de ses lèvres charnues. L'ivresse d'un bonheur le dévore. Est-ce que c'est ridicule de sa part de réagir ainsi, pour un câlin innocent ? Peut-être. Il ne sait pas trop.

« C'est drôle, murmure-t-elle soudainement.
— Hum ?
— Tu es comme taillé dans la pierre mais tu es pourtant très confortable. »

Un rire discret le secoue, attirant un soupir de protestation d'Erza. Elle resserre ses doigts, fins et rongés par l'anxiété, sur le tissu de son haut. Son emprise lui intime de couvrir cette main, plus petite, avec la sienne. Il exerce une pression rassurante alors que les images du film défilent sous leurs yeux. Ils n'échangent plus aucun mot la voix des acteurs remplit la pièce, alors que la lueur de la télévision caresse le visage de chacun. Gerald n'a aucune idée sur le moment où elle s'est endormie. Ce qu'il devine facilement, c'est que ça doit être depuis un bon moment. Ses respirations sont longues, profondes, et l'expression sur son visage angélique est détendue. Il a beau savoir que c'est tout le contraire, en la regardant ainsi, sans défense, elle paraît incroyablement innocente. Et, oui, ça le fait totalement craquer.

Il ne souhaite pas la tirer de son sommeil, pas quand elle est aussi paisible. Alors il éteint la télévision et fait en sorte de se décoller d'elle, délicatement, pour ensuite la porter dans ses bras. Elle est légère — plus que dans ses souvenirs — et le jeune homme marche tranquillement vers sa chambre. Il parvient à la déposer sans soucis sur sa couverture, avec la plus grande douceur possible. La pièce autrefois dans le noir ne l'est plus quand il allume la lampe de chevet. Un petit gémissement de protestation s'échappe d'entre ses lèvres et elle bat brièvement des cils, avant de finalement garder les paupières fermées. Elle gigote et le t-shirt se relève un peu sur ses cuisses. C'est bref puisqu'elle se glisse sous la couette.

« Qu'est-ce que tu attends… viens dormir…, marmonne-t-elle dans l'oreiller, il fait froid… »

Gerald la voit tâtonner la place où il s'est assis, le temps de veiller à ce qu'elle s'endorme. Sauf qu'elle n'a pas l'air de vouloir retourner dans les bras de Morphée, temps qu'il ne se sera pas installé à son tour. Il ne se fait pas davantage prier. Mais, avant ça, il retire quelques couches son jogging et son t-shirt sont en boule par terre, aux pieds du lit. Le froissement du tissu est discret et les lattes du lit ne craquent pas. Son visage atterrit à peine sur le coussin que la joue d'Erza s'écrase tout contre son torse. Une de ses mains effleure sa cicatrice puis s'évade vers ses côtes, lui arrachant un bref frisson.

« Hum… c'est pas… trop tôt… »

Sa voix est si fable qu'il en déduit facilement qu'elle est entre la réalité et la rêverie. Elle s'accroche à lui comme s'il était son ancre, assez pour faufiler une jambe entre les siennes. Une position qui devient familière — c'en est presque réconfortant —. Il n'a pas l'occasion de tendre le bras pour éteindre la lumière, puisqu'elle l'empêche de faire un énième mouvement trop ample à son goût. À la place, ses doigts s'empêtrent dans la soyeuse chevelure.

« … bonne nuit… »

En étant ici avec elle, elle ne peut qu'être bonne. Du moins, uniquement les premières heures. C'est le bruit de son cri étranglé, étouffé par l'oreiller, qui le tire de ses songes. Elle lui tourne le dos et s'est enroulée dans la couette, comme s'il s'agissait d'une armure. Ses sanglots, ses reniflements et ses tremblements poignardent son cœur. Erza ne remarque pas immédiatement qu'il s'est réveillé. Elle le constate une fois qu'il l'enlace par derrière, l'attirant à nouveau contre lui.

« Erza, souffle-t-il près de son oreille. Qu'est-ce qu'il se passe ? »

Son ton grave, rauque, se mêle aux halètements de son amie. Elle serre ses avant-bras en hoquetant toujours. Son instinct lui intime de la garder ainsi, en pressant ses lèvres contre son épaule et en fredonnant une berceuse apaisante. Il n'a aucune idée du temps qui s'écoule. Son cœur martèle puissamment dans sa poitrine, à tel point que ça lui fait mal. Il aimerait s'excuser d'être incapable de la guérir, de prendre sa douleur pour qu'elle puisse enfin être sereine. Mais tout ça, c'est impossible. Quand elle se retourne, son visage est caché entre le creux de son cou et de son épaule. Sa joue est humide et son menton tremble encore.

« Si tu ne me dis pas ce qui ne va pas, je ne peux pas t'aider, poursuit-il doucement.
— … je vais bien, croasse-t-elle. Je… je suis juste fatiguée… »

Il soupire et l'écarte délicatement de lui, afin de la regarder. Malgré qu'elle ait désespérément pleuré dans l'oreiller, elle est magnifique. Même si ses mèches collent à son visage à cause de ses larmes, même si elle renifle, même si ses yeux sont rouges. Gerald caresse sa tempe, sa pommette et sa mâchoire. Son pouce frotte tendrement sa joue, chassant le vestige de sa profonde tristesse. Elle expire fébrilement et son souffle vient se mêler au sien.

« Ne me mens pas comme ça. Pas à moi, s'il te plaît. »

Pas alors qu'il est là pour elle, pour chasser les nuages gris qui l'étouffent. Elle hoche la tête en évitant tout contact visuel — elle fixe un point, au-dessus de son épaule —. Le silence revient et il en profite pour plonger la pièce dans le noir. La lumière disparait peu à peu, le poussant désormais à se repérer par l'ouïe. La rouquine l'aide en le tirant à nouveau au milieu du lit, pour qu'elle puisse s'installer comme avant. Il ne bronche pas.

« Est-ce que… ça t'arrive aussi, quand tu es avec tes… tes coups d'un soir ? »

La question est peut-être trop indiscrète. Il s'en veut d'être aussi intrusif dans sa vie personnelle. Qui est-il pour demander ça ? C'est vrai, ça ne le regarde pas. Mais c'est plus fort que lui. Il a besoin de comprendre son comportement.

« Je… je ne les réveille pas, répond-elle lentement.
— Pourquoi ?
— Parce qu'ils ne pourront rien faire pour moi. Je suis… je suis juste la fille avec qui ils ont passé un bon moment. Pas celle… pour laquelle ils doivent s'inquiéter. »

Il remonte légèrement la couverture sur eux. La chaleur qui les entoure est plus agréable que le froid qui a mordu leur peau, juste avant. Erza se blottit et cherche son contact, comme pour se rassurer. Sa petite main se pose directement à l'emplacement de son cœur. Il ne cherche pas à nier qu'il bat fort et vite, uniquement parce qu'ils entretiennent cette proximité. De toute façon, à quoi bon lui cacher ça ? Ses bras se referment autour d'elle.

« Je vois, finit-il par murmurer. »

Ses paupières se ferment. Le sommeil commence à revenir. Entendre la respiration maintenant harmonieuse de la demoiselle ne l'aide pas à rester éveillé. Il essaie vainement de luter — par peur de ne pas être capable de la réconforter, si elle en a encore besoin —. La caresse de ses doigts sur sa peau l'emporte. Il se sent tiré ailleurs et il ne résiste plus. Les derniers mots d'Erza le font soupirer.

« … je suis désolée… »


JOUR 164 : tomber


Gerald est silencieux. Il ne compte pas gâcher le spectacle qu'il peut admirer.

Ce matin, elle s'est réveillée avant lui. Le volet est ouvert et le soleil illumine sa chambre. Il bat des cils, lentement, respirant doucement par la bouche. Alors qu'il est allongé sur le ventre, sa joue est enfoncée dans l'oreiller. Erza est assise à son bureau, dos à lui. Elle semble briller. Sa chevelure écarlate est souple, soyeuse, tandis qu'elle passe son peigne entre les fines mèches. Aucun nœud ne vient déranger son geste. C'est si fluide, tout comme une cascade de feu. Il peut sentir son odeur fruitée d'ici, tout en écoutant la délicate mélodie qu'elle fredonne. La lumière l'épouse, la caresse, la rend époustouflante.

Qu'elle est belle, Erza.

Son rire cristallin chatouille ses oreilles. Elle se retourne pour le regarder, avec un magnifique sourire. Les rayons dorés bercent son visage et son cœur loupe un battement, puis un deuxième lorsqu'il contemple la façon dont ses yeux se plissent. Le troisième bond arrive quand elle prononce son prénom. Sa voix est si suave, chaleureuse, chantante. C'est une explosion d'émotions qui est en train de le dévaster. Erza se lève de la chaise pour revenir vers le lit. Quand elle s'accroupit à son chevet, elle vient appuyer son menton sur le matelas, tout près de lui. Il pourrait compter ses taches de rousseur, se noyer dans l'ambre de ses prunelles, dessiner la courbe de sa mâchoire.

Qu'elle est parfaite, Erza.

Il sent son souffle mentholé chatouiller ses lèvres entrouvertes. La chaleur de la pièce a fait rosir ses pommettes, lui donnant un air adorable. La tentation lève sa main. Sa paume prend en coupe l'une de ses joues. Son sourire s'accentue et son ventre se noue de bonheur. Elle s'appuie contre, ses yeux perdus dans les siens. Cet instant est si paisible qu'il a l'impression que le temps s'est arrêté. Et, oh dieu, qu'il adorerait que ce soit le cas.

Qu'est-ce qu'il l'aime, Erza.


JOUR 167 : un peu de normalité


Avec l'index et le pouce, il joue avec le bouton doré de sa manchette. Gerald soupire il n'est pas fichu de décrocher son regard de son reflet, étant réellement mal à l'aise avec ce costume trois pièces — un célèbre couturier et ami de la famille l'a spécialement créée pour lui —. Ce n'est pas qu'il est atroce ou qu'il ne lui va pas. Il est même parfait ! Mais là-dedans, il a l'impression de puer le fric à plein nez. Tout le monde sait que les Fernandez sont riches, ça ne devrait donc pas être un problème d'étaler sa fortune de la sorte. Et pourtant, si, c'est le cas. Il a toujours préféré les choses simples, sans fioritures — tout comme sa mère —. Ses doigts s'attaquent maintenant à sa cravate en soie rouge. Est-ce que c'est vraiment nécessaire d'aller au restaurant en étant habillé comme ça ?

« Tu as ton instant narcissique ? »

Surpris, il pivote tout entier vers la porte de sa chambre. Le bout de ses oreilles chauffe à cause de la timidité et de la gêne. Il se racle la gorge, en levant le poing devant sa bouche devenue sèche.

« Non, grommèle-t-il. Je ne suis plus habitué à être habillé comme ça.
— Tu devrais t'y remettre. Comment comptes-tu te présenter aux entretiens ?
— C'est déjà le moment de la discussion sur mon avenir ?
— Je ne voudrais pas te couper l'appétit, plaisante son père en tapotant le mur. Maintenant viens, le chauffeur nous attend. »

Le jeune homme hausse les sourcils en le suivant. Est-ce qu'il a bien entendu ?

« Le chauffeur ?
— Je n'ai pas envie de conduire aujourd'hui.
— Tu sais que je pouvais le faire ?, dit-il en prenant les clés de l'appartement.
— Tu n'es pas obligé d'être sous tous les fronts. Profite un peu de ce confort. »

Acnologia le regarde fermer derrière eux puis désigne du menton l'ascenseur. Ils marchent vers lui d'une démarche assez assurée — sans doute la magie des costumes —. Un peu bougon mais tout de même heureux de pouvoir enfin passer du temps avec lu, Gerald esquisse un sourire avant d'appuyer sur le bouton zéro. La voix féminine, robotisée, avertit de la fermeture imminente des portes. Et, au lieu que tout se déroule correctement, une horrible main s'interpose, empêchant la boîte de métal de s'en aller. Le désespoir l'accable déjà il s'appuie contre l'une des parois tout en ravalant une série de jurons plus fleuris les uns que les autres. Pourquoi diable doit-il occuper l'espace avec eux ? Son père se contente de mettre les mains dans les poches de son costume.

« Messieurs, salut poliment Ichiya. Quel plaisir de sentir des parfums aussi masculins de bon matin.
— Monsieur Vandalei Kotobuki. Comment allez-vous depuis tout ce temps ? »

Ah, seigneur. Il compte réellement lui faire la conversation ? Est-ce que c'est obligatoire ? Ce type est repoussant, irritant et trop collant pour son propre bien. En plus d'être un vieux pervers avec un flippant fétichisme pour le reniflage des dames. Le nageur se souvient encore du moment où il a rencontré Erza — et à quel point ses ongles se sont plantés dans la paume de sa main pour se retenir de le frapper au visage —. Heureusement qu'il sait que c'est important de garder une bonne relation avec le voisinage.

« ... ma dernière création est une véritable réussite. J'espère vous voir dans notre boutique pour inaugurer cette nouvelle.
— Ce serait avec plaisir.
— Vous devriez emmener votre fils avec vous. Il plaira à la jeune clientèle ! »

Et ils savent tous les trois ce que ça signifie : poser nu comme un vers, ou au moins à moitié, pour faire la promotion de ce fichu parfum — en n'oubliant pas d'être photographié pour être à la Une des magazines —. Le tout bien évidemment sous le regard potentiellement lubrique d'Ichiya. À cette simple pensée, un violent frisson d'horreur remonte le long de sa colonne vertébrale.

« Il n'est pas très intéressé par tout ça. N'est-ce pas, Gerald ?, s'enquiert son paternel en se tournant vers lui.
— Ce n'est pas ma tasse de thé, en effet, approuve-t-il. Peut-être une autre fois. »

À comprendre : jamais.

« Quand vous le souhaitez, gentlemen. »

Un maigre sourire de courtoisie étire ses lèvres et il espère que c'est suffisant pour que cet être étrange et envahissant énergumène comprenne que ça ne risque pas d'arriver. L'ascenseur les libère de ces mondanités horripilantes, et ils partent chacun de leur côté. Comme prévu, le chauffeur est garé devant l'immeuble. L'étudiant essaie vainement d'ignorer les regards des passants lorsqu'il s'installe à l'intérieur. Il s'appuie de tout son poids contre le siège en cuir en soufflant par la bouche — il en faut du courage pour être à l'aise —. Mais, comme à l'accoutumée, le ronronnement du moteur l'apaise. C'est parfait, tout comme la conduite de leur employé. Ça fait à peine trois minutes qu'ils roulent que son père toussote. Son raclement de gorge fait pivoter la tête du nageur vers lui. Ses sourcils se haussent, signe qu'il attend sagement qu'il prenne la parole — parce qu'il fait ça à chaque fois dès qu'il désire lui parler —.

« Je vais commencer la discussion le plus normalement possible. Donc on ne va pas parler des affaires de suite.
— J'ai fini par me faire à l'idée que notre vie est normale.
— Fiston, c'est à ce moment-là que tu dois t'inquiéter.
— Ouais, je crois aussi, rit Gerald en se frottant le menton. Mais je ne peux plus changer ça donc... ça me va de discuter de ça maintenant. »

Et puis, il est aussi très intéressé. Aux dernières nouvelles, son père a rencontré la tant crainte Eileen Belserion. Des milliers de questions lui brûlent la langue, tout comme un enfant, mais il se retient de les poser. Un peu de self-control quand même. Il jette un léger coup d'œil à la vitre fumée qui les sépare de leur fidèle chauffeur — ce n'est pas un détail dont il faut s'inquiéter —. Il pivote un peu vers la tête de la famille Fernandez, un genou plié sur la banquette arrière.

« Tu es sûr ?
— On pourra parler de banalités au restaurant, comme ce que les gens font de base. En attendant...
— Plus tu grandis, plus ta curiosité semble empirer, marmonne-t-il. Très bien. Commençons par ça. »

Une nouvelle victoire savoureuse. C'est Noël avant l'heure — comme lorsqu'ils ont échangé à son sujet, au Ryosai —. Soudainement, l'inconfort provoqué par sa tenue lui paraît bien lointain.

« Donc, tu as rempli la commande. Qu'est-ce qu'elle en a pensé ? À quoi est-ce qu'elle ressemble ?
— Tu te doutes bien que je ne peux pas répondre à ta dernière interrogation. Ça fait partie du contrat. »

Bruh.

« Mais pour la deuxième, elle semblait... satisfaite et pensive à la fois. Comme si elle réfléchissait encore à son plan. C'était assez intriguant mais elle n'a pas dit un mot là-dessus.
— Vraiment rien ? »

C'est décevant, oui, mais pas si étonnant que ça. Si elle ne s'est jamais fait avoir jusque-là, c'est bien parce qu'elle a toujours prêté une attention particulière à sa sécurité. Il se demande comment elle recrute son personnel. Est-ce que c'est elle qui va à leur porte ? Est-ce qu'elle délègue cette tâche ? À quel point son organisation est grande ?

« Rien, à part que je le saurai bien assez tôt.
— Est-ce que c'est un message subtil pour dire qu'elle va s'attaquer à un de tes clients ?
— C'est une excellente question.
— L'armée ?
— J'en doute. Elle semble avoir des liens avec et Eileen respecte ses engagements. »

Que peut-elle bien préparer ? Si son père risque de pâtir de cette situation, c'est qu'elle doit forcément viser une instance précise. Mais qui de haut placé aurait suffisamment joué avec ses nerfs pour qu'elle décide de le pulvériser avec une arme aussi dévastatrice ? Il n'est pas assez au courant des dernières nouvelles dans ce domaine. D'un côté, il en a envie. D'un autre, il sait que ça lui ferait emprunter une route à sens unique. C'est délicat. Et est-ce qu'il a envie de vivre dans le danger alors qu'il est fraîchement dans la vingtaine ? Bien sûr que non. Gerald a peut-être été irréfléchi dans ses fréquentations par le passé, mais désormais c'est bien différent. Il est partagé. Pourquoi faut-il que le temps passe aussi vite ? Il ne se sent pas encore prêt à choisir la personne qu'il souhaite être. C'est si difficile. Mais en embrassant la voie de son père, il pourrait changer les choses, non ? Faire en sorte qu'aucun gosse ne connaisse la même douleur ? C'est assez drôle de penser ça, alors que le business familial touche les armes. Il causera forcément du malheur. Ça a toujours été comme ça. C'est une donnée de l'équation.

« Tu vas la revoir ?, se renseigne-t-il en jouant avec sa cravate.
— Si elle souhaite faire à nouveau affaires avec moi, bien sûr. Ce serait inconcevable de louper cette occasion. Je ne peux qu'être gagnant en étant à ses côtés.
— Même si ses demandes sont susceptibles de te créer des ennuis énormes ?
— C'est mon travail. Le jour où je n'aurai aucun souci sera celui de mon enterrement. »

Son cœur se serre à cette pensée — la mort sera un sujet sensible durant quelques temps encore —. Alors il se contente d'opiner d'un mouvement de la tête, la bouche sèche. C'est impossible de réfuter cette conclusion. Son père a plus que les pieds enfoncés dans ce bourbier. La retraite n'existe pas. Ce serait même incroyable qu'il finisse ses jours en étant décédé de vieillesse.

« Et maintenant, qu'est-ce que tu vas faire ? Tu as d'autres clients sur ta liste ?
— Je reste dans les parages durant un temps. Deux semaines tout au plus.
— Ça fait un bail que tu n'es pas resté aussi longtemps. C'est si calme que ça en ce moment ?
— Étrangement. Je ne sais pas si c'est en lien avec ce que prépare Eileen mais... ça ne présage rien de bon.
— Il ne reste plus qu'à garder l'œil ouvert, pas vrai ?
— C'est exact. »

Gerald hoche la tête puis jette un coup d'œil par la fenêtre. Ses yeux s'attardent sur le magnifique ciel bleu. C'est un beau temps pour se promener avec Erza. Une marche dans un parc, son sourire et ses mauvaises blagues et… le revoilà parti sur ce terrain. Ah, il est intenable. C'est de pire en pire. Il devrait vraiment arrêter de planifier un tas de sorties qui peuvent prêter à confusion. Il aimerait pouvoir appuyer sur un bouton pour que toutes ses pensées sur cette rouquine diabolique cessent, au moins durant une heure. Parce que là, même en étudiant attentivement la carte des vins, il replonge qu'est-ce qu'elle pourrait aimer ? Est-ce que ce restaurant lui plairait ? Peut-être que l'amener ici un jour serait chouette ?

« Tu m'as l'air bien distrait, remarque son père.
— Pas plus que d'habitude.
— Je ne pensais pas que c'était possible mais, si, plus que d'habitude. »

Le jeune homme mordille un peu sa lèvre. La pulpe de son index tapote le coin du menu cartonné. Ce serait étrange de lui parler de son attirance démesurée pour Erza ? Il n'a jamais fait ça. D'ailleurs, à aucun instant de sa vie il a étalé ses sentiments concernant une demoiselle. Sa vie intime doit ressembler à un point d'interrogation. Alors, subitement, balancer ce sujet sur la table ? Ça se tente, même si c'est relativement stressant.

« Je… »

Ah, pourquoi c'est si compliqué ? Acnologia le regarde attentivement, les mains posées sur la table et les doigts entrelacés. Son intérêt est piqué.

« Tu… ?, l'encourage-t-il.
— … je t'ai parlé d'Erza, la dernière fois. Ici-même d'ailleurs. Je ne sais pas si tu t'en souviens.
— Difficile de l'oublier. Et que se passe-t-il avec elle ?
— C'est que… récemment… je me suis rendu compte que… enfin que… tu vois ? »

Il rit, comme attendri par son comportement. Le serveur passe récupérer les menus et leurs commandes, tandis que ses oreilles n'arrêtent pas de brûler à cause de son embarras. Quand ils sont de nouveau tous les deux, son père ne perd pas un instant pour revenir dans le vif du sujet.

« Elle te plaît ?
— Quelque chose comme ça, murmure-t-il en jouant avec la nappe. C'est étrange. »

Gerald n'ose pas lever les yeux pour jauger sa réaction. Il préfère lisser les plis de la protection immaculée de la table ronde. Il doit ressembler à un adolescent qui parle de son béguin de lycée. Quelle honte. Sentant probablement son malaise, Acnologia prend la parole pour le rassurer :

« Quoi que ce soit, je suis convaincu que tu feras les bons choix. Rien ne presse, tu as le temps de découvrir ces sentiments. Tout ce que tu dois faire, c'est suivre ton cœur.
— C'est comme ça que tu as fait pour maman ?
— Hum… c'est plutôt elle qui a pris les rênes en mains. »

Amusé par cette réponse, le jeune homme se redresse enfin. C'est l'occasion d'aborder un sujet qu'il n'a jamais évoqué auparavant — et il n'a jamais eu l'occasion de le faire avec sa défunte mère —. Un petit sourire étire ses lèvres.

« Tu pourrais me raconter la façon dont vous vous êtes rencontrés ? »


JOUR 168 : angoisse


Elle lui a dit que ce serait un jeu amusant. Rapide. Qu'il n'a pas à avoir peur. Tout ce qu'il a à faire, c'est de se cacher dans ce placard en bois massif. C'est important qu'il ne fasse pas un bruit, quitte à mettre ses petites mains sur sa bouche, tout comme sa petite-sœur qui dort à poings fermés dans la pièce d'à côté. Gerald a toujours obéi aux règles que sa mère lui impose — parce qu'il ne veut pas la décevoir —. Mais cette fois-ci, c'est si dur. Il fait sombre à l'intérieur de ce meuble. Trop sombre. D'habitude, il a toujours sa veilleuse qui fait plein d'étoiles pour le rassurer. Là, il n'y a rien de tout ça. Son pyjama ne couvre pas toutes ses jambes et ses bras, et le froid en profite pour mordre sa peau. Il se souvient que la fenêtre du salon est grande ouverte. Il ne sait pas pourquoi. Dehors, il y a beaucoup de vent et la pluie risque de tout mouiller. Sa gorge est serrée et son ventre tout tordu. Il a peur — si peur — avec tout ce vacarme des objets tombent et se brisent, le sifflement de l'air qui passe par la moindre embrassure, la dispute qu'a sa mère avec des étrangers. Quand il entend son cri, le petit garçon sursaute. Ça se passe juste en face du placard et, sa curiosité étant plus forte que tout, il fait en sorte d'ouvrir légèrement les deux portes. C'est discret, infime. La fente est à peine visible et c'est un mince filet de lumière qui vient éclairer son petit enclos. C'est ce qui le rassure durant un bref instant.

Il est tétanisé. Les tremblements d'avant se sont estompés jusqu'à entièrement disparaître. Sa poitrine se soulève à peine lorsqu'il respire. Gerald n'arrive pas à remuer un petit doigt. Il en est incapable tandis qu'il regarde d'un œil la femme qui l'a mis au monde être traînée sur le sol. Le grand tapis blanc se teinte d'un rouge sombre, profond. Sa respiration s'accélère quand l'un des hommes relève brutalement le visage ensanglanté de sa mère, en la tirant par les cheveux. Elle leur dit quelque chose — ses lèvres remuent doucement — mais il ne comprend rien. Ses oreilles sifflent et les battements de son cœur ont l'air si bruyants. Ses doigts agrippent les bords de son t-shirt qui présente la Grande Ours.

Qu'est-ce qu'il doit faire ? Comment est-ce qu'il peut l'aider ? Sa mère lui a toujours dit de ne pas se mêler des affaires des grandes personnes, parce que ça peut lui causer de gros ennuis. Mais là, c'est elle qui a des soucis. Pourquoi son père n'est jamais là quand il le faut ? Pourquoi il n'apparaît pas soudainement pour la protéger ? Les protéger ? Mais lui, alors, il n'est pas mieux. C'est un Fernandez, bon sang ! Les valeurs de sa famille se font piétiner et il ne bronche même pas. Il est trop effrayé. Gerald ne vaut rien. Il est un simple spectateur en train d'écouter les hurlements de sa mère — et son ventre se tord violemment, tant qu'il pourrait en vomir —. L'espace dans son placard semble rétrécir de seconde en seconde. L'obscurité vient l'étreindre et lui voler l'air dans ses poumons. Il commence à avoir le tournis en sentant la sueur et le sang qui émanent du petit groupe.

« Putain, on fait quoi maintenant ? On se la trimballe ?
J'en sais rien ! Pourquoi tu me fais chier avec tes questions ?
Fermez-la putain. Vous suivez le plan, c'est tout. »

La faible luminosité qui éclaire le salon s'écrase sur la lame d'un couteau de chasse. Le plus baraqué des trois le tient d'une poigne ferme. Le métal gris luit dangereusement et promet un avenir douloureux. Sa mère secoue la tête et une paume s'abat brutalement sur sa joue. La gifle lui glace le sang et Gerald écarquille les yeux. Il veut protester — hurler — mais sa gorge est si nouée qu'il ne peut qu'exhaler un soupir tremblant.

« T'es sérieux ?
Je ne vais pas laisser cette pouffe en vie. Elle a vu nos visages et c'est à cause de toi crétin !
Tu crois qu'il va faire quoi, Acno, quand il va savoir qu'on a buté sa femme ? Nous laisser tranquille et continuer sa p'tite vie ? Il va nous traquer abruti.
Il n'aura pas le temps pour ça. Il a deux gosses sur les bras.
Ouais, c'est vrai. Ça va être drôle quand il va devoir expliquer pourquoi leur maman adorée est morte.
Fallait être plus malin et pas vendre ces armes. »

La figure maternelle si douce, gentille, délicate ressemble à une poupée de chiffon. Elle est inerte mais elle respire encore. Ses longs doigts agrippent les brins du tapis pour les empêcher de la redresser. À bout, l'un frappe d'un coup de pied son ventre. Son cri fait monter les larmes aux yeux de Gerald. Ça pique et il n'est pas fichu de battre des cils pour que sa vision soit moins troublée. Ses prunelles s'accrochent à celles de sa mère qui secoue la tête, comme pour lui intimer de se cacher correctement et de ne pas regarder.

Slack !

La chair de son cou s'écarte et le sang se libère. Il coule, imbibe les vêtements, barbouille la peau pâle. Sa mère s'écroule par terre. L'assassin s'écarte en pestant et il laisse tomber le couteau. Le trio ne perd pas un instant pour s'en aller, la laissant là, sur le dos, visage tourné vers le placard. Il perçoit les gargouillis étranglés et regarde avec horreur les bulles écarlates qui éclatent lorsqu'elle essaie de parler. Son pouls monte en flèche pendant que celui de la femme dégringole. La lueur dans ses yeux s'éteint peu à peu, lentement. L'odeur de fer l'attaque et il est toujours incapable de faire un geste.

Il est là, droit et perdu, en train de regarder sa mère. Elle gît, immobile, cherchant désespérément à arrêter le flot écarlate sortant de sa gorge. Ça ne sert à rien. Elle est condamnée — tout comme lui —. Son dernier souffle est tout comme un coup de poignard dans sa poitrine. Le temps s'écoule et son monde semble ne plus tourner.

Vrr, vrr, vrr !

Gerald se redresse subitement, haletant et transpirant à grosses gouttes. Ses doigts serrent rudement la couverture qui a glissé de son corps. La bouche entrouverte, il glisse ses yeux vers l'écran de son téléphone qui est allumé, à cause de l'appel entrant. Sa main tremble légèrement tandis qu'il le prend "démon rouge" est inscrit et il perd quelques secondes en contemplant la photo qui accompagne ce surnom. Finalement, il décroche.

« Qu'est-ce que tu fais debout à cette heure ?, demande-t-il d'un ton rauque.
— Je marche.
— Ah… »

Son esprit est encore embrumé par le lourd sommeil. Il appuie une paume sur ses paupières fermées. Sa respiration est plus lente, calme, pendant qu'il écoute celle de la rouquine. Alors elle marche. C'est bien de marcher. Il devrait le faire plus souvent. Mais elle marche où ? Chez elle ? Elle fait les cents pas dans son appartement ? Non, absolument pas. C'est Erza. Elle ne fait pas les choses comme tout le monde, et le bruit de klaxon le confirme.

« Tu es dehors ?
— … hum.
— Seule ?
— Je…
— Erza.
— … oui, avoue-t-elle.
— Tu es dehors, seule, alors qu'il est trois heures du mat' passé ? »

Elle n'approuve pas — elle n'a pas besoin de le faire —. Le jeune homme se met assis au bord de son lit et tend le bras pour allumer sa lampe de chevet.

« Tu as fait une crise d'angoisse ?
— J'étais avec… avec une connaissance et je suis partie pour ne pas le réveiller. »

Il remarque le tremblement dans sa voix. Son cœur s'emballe. Il se lève et commence à rapidement mettre son pantalon et un sweat-shirt. Il attrape un sac pour y mettre quelques affaires en plus dedans. Ses enjambées sont grandes alors qu'il traverse le salon. La rouquine continue de parler pendant ce temps. Quand ses pieds sont enfin dans ses chaussures, qu'il a fourré ses clés dans la poche de son jogging, et qu'il est sorti de chez lui, il décide de lui couper la parole :

« Où est-ce que tu es ?
— Ce n'est pas la peine qu-
— Dis-moi simplement où tu es Erza. Je ne vais pas te laisser seule. »

Elle inspire doucement. Il n'y a plus le bruit de ses talons, signe qu'elle s'est arrêtée quelque part. La porte de l'immeuble se referme derrière lui, avec un bruit de verrouillage numérique.

« Je suis au parc d'attractions.
— J'arrive. »

Peut-être qu'avec de la chance, ils pourront s'amuser sans se faire prendre — même si la possibilité de s'aventurer dans les attractions est assez faible —. Il reste leur banc habituel, et le jeune homme sait parfaitement que c'est là qu'elle sera. Et ça ne loupe pas. Elle l'attend sagement, dans le froid, à peine habillée, éclairée par le lampadaire à proximité. C'est étonnant que le gardien des lieux ne soit toujours pas passé par ici. Peut-être qu'il est trop frileux pour ça et qu'il préfère rester dans sa cabine durant la moitié de son poste. C'est probable et c'est bien la dernière de ses préoccupations. Il n'a pas fait tout ce chemin, en évitant de réveiller son père en partant, pour s'inquiéter d'un agent de sécurité. Sa seule anxiété est braquée sur la rouquine. Elle s'amuse nerveusement avec sa petite veste de soirée. Ça lui donne envie de rouler des yeux ; c'est évident qu'elle n'a pas prévu des vêtements chauds pour s'en aller durant la nuit. Il est bien heureux d'avoir prévu ce coup-là ; Gerald l'interpelle, puis lui jette son sac de sport, où il a mis dedans un jogging et un manteau plus douillet que le cuir. Elle attrape maladroitement son présent, le visage et les yeux rouges. Il soupire puis se met à côté d'elle, glissant un peu pour étendre ses jambes. Il a déjà caché ses grandes mains dans les poches de sa parka.

« Je n'étais pas sûre que tu allais réellement venir, chuchote-t-elle.
— Pourquoi douter de ça ? Je n'ai qu'une parole et tu le sais. Je n'allais certainement pas me rendormir en sachant que tu es dehors à cette heure-là.
— Tu aurais pu.
— Je ne suis pas comme ça. »

Il l'observe du coin de l'œil pendant qu'elle enfile le survêtement. Son maudit short ne couvrait rien. Ce serait étonnant si elle n'attrape pas un rhume avec ça. Son inconscience ne s'arrange pas mais il n'a pas la force de la réprimander. Et puis, actuellement, Erza ne doit pas non plus avoir le mental pour le supporter. Son souffle lui rappelle la température et l'écart entre eux est anéanti Il prend la décision de coller son flanc contre le sien, afin qu'elle puisse ressentir plus de chaleur rapidement. Tel un automatisme, elle penche la tête pour appuyer sa joue contre son épaule.

« La soirée était bonne avant ta crise ?
— Je suppose qu'elle l'était.
— C'est cool. »

Il braque son attention sur le ciel — les étoiles sont à peine visibles, c'est dommage —. Son esprit est encore emmêlé dans son cauchemar. Il se dit que ça vient de la discussion avec son père, sur sa mère. Il ne voit pas une autre explication à cette vague de souvenirs. C'est comme retourner en enfance, où chacune de ses nuits a été hantée par cet événement. Gerald ne s'est jamais réveillé en hurlant. Ça a toujours été des pleurs silencieux, étouffés, ou une montée de panique. Il a préféré garder ça pour lui, pour ne pas inquiéter son entourage et devenir lui aussi un pilier dans la famille. Il l'a fait pour Wendy, mais aussi pour montrer à son père qu'il est capable de changer, et de ne pas être un morveux peureux. Qui a besoin d'un poids mort dans sa vie ? Même s'il sait qu'il ne l'a considéré de la sorte à aucun instant, il n'est jamais parvenu à sortir cette idée de sa tête. La mort de sa mère est entièrement de sa faute. Il aurait pu l'aider, au lieu d'être lâchement pétrifié.

« À quoi penses-tu ?, demande-t-elle doucement.
— Hum ?
— Tu deviens tendu.
— Oh. Je... désolé. »

La rouquine relève un peu le menton. Elle le fixe attentivement, il le sent. Nul doute qu'elle attend patiemment qu'il se déleste du poids pesant sur son cœur. Mais elle a déjà beaucoup de choses sur lesquelles elle est préoccupée. Il n'a pas envie d'en rajouter une couche. Alors, à la place, il décide autre chose.

« Mon père est rentré aujourd'hui. Du moins, hier, se corrige-t-il en se souvenant de l'heure.
— Et il va bien ?
— Ça a l'air d'aller, ouais. On a mangé au restaurant.
— Celui où vous allez toujours ? Le Ryotruc.
— Ryosai, sourit-il.
— C'est bien ce que j'ai dit. »

Il rit, amusé. Son corps se détend et il se dit que c'est l'occasion de faire oublier à Erza sa récente crise d'angoisse. Il sait quel sujet aborder — ensuite, il la raccompagnera chez elle pour qu'elle puisse dormir un peu —. Il se décale un peu d'elle, brisant la timide étreinte. Elle est intriguée.

« C'est peut-être dingue ou pas, je ne sais pas trop, mais jusqu'à hier je ne savais pas comment mes parents se sont rencontrés. »

Ses yeux brillent soudainement d'excitation même si elle n'accorde pas un intérêt aux choses romantiques, il a découvert qu'elle apprécie les histoires sur la manière dont les gens se rencontrent. Elle trouve ça particulièrement beau et parfois même touchant.

« Ok alors… quand il était jeune, mon père était un peu un fou du volant. Il aimait conduire d'une façon peu recommandée, aussi bien la journée que la nuit. Ça lui avait causé pas mal de soucis mais ça ne l'empêchait pas de recommencer. La fois de trop avait fini par arriver durant un printemps. Il s'en souvenait bien, parce que les arbres au bord de la route étaient en fleurs. C'est sa saison favorite, précise Gerald. Donc. Du coup. Il roulait à une allure absolument dingue et il avait vu qu'il n'arriverait pas à freiner. Alors il avait décidé de se rabattre et c'est là que ça ne l'a pas fait.
— Ta mère était flic ?
— Non, pas du tout. Juste la conductrice à qui il avait fait la queue de poisson.
— Oh merde. »

L'étudiant glousse en hochant vivement la tête. Puis, d'un léger mouvement du menton, il intime à son amie de se lever pour le suivre — la suite de l'histoire se fera sur le chemin du retour, parce qu'il commence à avoir sérieusement froid aux doigts et qu'il déteste renifler —. Bien sûr, afin d'optimiser la chaleur, il lui tend son bras pour qu'elle s'y accroche. C'est ce qu'elle fait toujours, et aujourd'hui ne fera pas exception.

« Et après ?, s'impatiente-t-elle alors qu'ils sortent du parc.
— Mon père n'était pas le seul à avoir le sang chaud. Ni une, ni deux, ma mère avait décidé de le klaxonner sévèrement. Genre, beaucoup. Et elle ne comptait pas lâcher l'affaire, puisqu'elle lui faisait même des appels de phares cinq minutes après.
— Je comprends d'où vient ton impulsivité.
— Je crois que tu n'es pas la mieux placée pour dire ça, marmonne-t-il dans sa barbe.
— Qu'est-ce que tu as dit ?
— Hum ? »

Erza plisse les yeux et, brusquement, elle lui pince la joue. Il glapit, surpris, et gémit de douleur — cette attaque est pire avec le froid, il a l'impression que sa peau est en train de brûler —. Boudeur, il la frotte tout en tapant dans un caillou qui a osé trainer devant ses chaussures. Son comportement arrache un petit rire à la demoiselle qui revient se blottir contre son côté, tout en continuant de marcher tranquillement avec lui. Ce n'est pas la peine de compter sur les transports en commun à cette heure-là, alors ils devront marcher. S'il n'était pas parti aussi précipitamment, il aurait peut-être pu penser à prendre la voiture. Son cardio n'aura jamais été aussi parfait.

« Alors... je disais. Ah, ouais. Le comportement de ma mère avait complètement rendu dingue mon père. Il avait pété un câble et avait décidé d'arrêter sa voiture en plein milieu de la route.
— Attends, il comptait se battre avec ta mère ou quoi ?
— Pas jusque-là mais il avait bien l'intention de lui foutre la frayeur de sa vie. »

Ce n'est pas la peine de lui préciser qu'à ce moment-là de sa vie, son paternel s'était avéré être le petit nouveau d'un gang. Un truc pas très glorieux.

« Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que ma mère puisse avoir la même case en moins que lui. Du coup, elle aussi était sortie de la voiture, prête à lui péter les genoux.
— Ton père a dû halluciner.
— Ah ça, c'est clair. Il était pas du tout prêt pour ça. Tellement qu'il s'était contenté de la regarder sans savoir quoi faire. Il en avait même oublié qu'il venait de bloquer le trafic.
— J'imagine bien la scène. Ça devait être vraiment drôle. »

Il tient occupé son esprit de la sorte, en continuant son petit récit. Gerald prend son temps, fait en sorte de ne pas négliger le moindre détail et répond à ses questions. C'est suffisant pour que le trajet soit plus agréable. La rouquine a l'air d'aimer le tempérament que sa mère avait, approuvant chacune de ses actions. Ça lui fait du bien de la voir comme ça ; détendue, souriante, curieuse. Elle ne ressemble plus à cette coquille vide qu'il a vue en arrivant. Mais, dès l'instant où ils s'arrêtent devant son logement, c'est comme retourner à la case départ.

« Qu'est-ce qu'il y a ?
— Est-ce que tu dois… rentrer chez toi ?
— Tu veux que je dorme ici ? »

Elle esquive soigneusement son regard interrogateur. Ses doigts tirent une mèche écarlate et, d'un mouvement mesuré, il la délivre de cette petite session de torture. À la place, son index l'enroule autour. Ça ne dure pas longtemps mais c'est ainsi qu'il parvient à capturer ses prunelles.

« Je peux si c'est ce que tu souhaites.
— Tu n'auras pas de soucis avec ton père ou-
— Allons dormir Erza, l'interrompt-il. Il est tard. Ou tôt. Et demain on a cours. »

Ne protestant pas plus, elle ouvre la voie avec son petit trousseau de clefs. C'est si silencieux qu'il a l'impression que le bruit de leurs pas est multiplié par un nombre déraisonnable. La porte de son appartement grince un peu et les voilà à l'intérieur, au chaud. Ses extrémités semblent soudainement revivre. Ils retirent leurs chaussures et les couches de vêtements superflues, sans un mot, et il décide de la suivre dans sa chambre. Erza n'hésite absolument pas en s'écroulant sur son lit défait. Elle en gémit de satisfaction et, amusé, il s'appuie contre le cadran de la porte.

« Est-ce que tu as une couverture en rab ?
— Pour quoi faire ?, demande-t-elle en ayant la tête enfoncée dans son oreiller.
— Dormir ? Je me vois mal le faire sans ça.
— Tu comptes dormir où ?
— Le… canapé ? »

Elle se redresse, les sourcils un peu froncés. Sa bouille est absolument craquante, avec ce petit pli et cette moue adorablement boudeuse. Elle a vraiment toutes les armes en mains pour anéantir sa détermination.

« Je croyais que tu allais dormir dans le lit aussi.
— Oh. Tu en as envie ?
— J'aurais… aimé. Oui. »

Est-ce qu'il faut vraiment le lui dire deux fois ? Non. Son cœur a fait un bond dans sa poitrine tant cette perspective lui plaît. Quand les deux sont enfin installés et que la lumière est éteinte, une idée lui traverse l'esprit. La respiration d'Erza n'est pas encore profonde et régulière, signe qu'elle ne dort pas encore. Sa joue se frotte mollement contre son torse — elle fait toujours ça quand elle à deux doigts de sombrer —. Il humidifie ses lèvres d'un coup de langue, puis pose la question qui le taraude depuis quelques minutes.

« Qu'est-ce que tu fais après les cours ?
— Pourquoi ?
— On pourrait passer la fin de journée ensemble, lui explique-t-il. Je crois qu'il y a plein de trucs à faire en ville en ce moment. Puis on peut toujours manger un bout dans une pâtisserie et-
— Ça me va. »

Il se retient d'éclater de rire ; comment un mot aussi simple peut-il réussir à la convaincre ? Dans tous les cas, Gerald ne va pas s'en offusquer. Après tout, il va lui faire voir autre chose que la chambre d'un énième étudiant.


JOUR 170 : pique-nique


« Il faut qu'on parle.
— Oh. En voilà un air grave et mystérieux.
— Qu'est-ce que tu as encore fait ?
— R-rien ! Simplement… c'est un truc que… qui traîne depuis un moment, et j'ai besoin de vous en parler. »

Les yeux d'Ultia et de Meldy ne le quittent plus, assez pour qu'il se sente incroyablement exposé. Il joue nerveusement avec une brindille d'herbe verte le mois de février est bien entamé et le soleil plus que présent. Pour profiter de cet incroyable soleil, ils ont décidé de passer ce dimanche dans un des nombreux parcs de Crocus. Ce ne sont pas les seuls à avoir pensé à ça, puisqu'ils peuvent entendre les cris joyeux des enfants en train de jouer. Ils se sont installés au pied d'un gros arbre, où les branches souples s'agitent. Elles n'ont pas encore retrouvé leurs feuilles mais, lorsque ce sera le cas, cet endroit sera magnifique.

« Et… c'est quoi ce truc ?, demande impatiemment Meldy.
— Ben… déjà… je n'ai pas fait attention mais j'ai invité Erza pour la Saint-Valentin. »

La brune hausse un sourcil en arrêtant de sortir les petites collations de son panier en osier. Le jeune homme sent le bout de ses oreilles qui commencent à brûler. Dire que ce n'est que le début. C'est sa faute, aussi.

« Comment tu ne peux pas faire attention à ça ? Je veux dire. Le campus a fait de la pub pour ça et toutes les vitrines ont fini en rose. Sans parler de la semaine qui y a été carrément dédiée…
— Je- j'en sais rien moi !, bougonne-t-il en jetant le brin d'herbe.
— Erza ne s'en est pas rendue compte ?
— Le romantisme et Erza ne me semblent pas spécialement compatibles, souligne doucement Ultia. »

Sa petite-amie opine d'un lent mouvement de la tête, réalisant ce détail. Elle s'installe en tailleur, imitant sa position. Une façon de lui signaler qu'elle est plus que prête à en entendre davantage. Elle et les potins, c'est une histoire d'amour.

« Tu as non-invité Erza pour la Saint-Valentin, reprend-elle. Et donc ?
— C'était… c'était sympa et. Enfin. On est allé dans sa pâtisserie préférée pour manger un bout. Vous voyez laquelle, pas vrai ? Je ne comprends toujours pas cet engouement tout autour, mais bon… bref. On est allé dedans.
— Rien de bien étonnant jusque-là.
— Et c'est là qu'on a découvert que c'était la Saint-Valentin, parce qu'il y avait une offre spéciale pour les couples. Forcément, dès que ça touche à l'argent, Erza a son sens des affaires qui surgit. Alors elle a prétendu qu'on… qu'on était en couple.
— En voilà une belle perche à saisir ! »

Silence. Meldy semble réaliser.

« Du moins. Tu l'as bien saisie, hein ?
— Pas… vraiment. À moitié. J'étais si gêné que-
— Depuis quand tu es gêné pour faire du rentre-dedans ? »

Gerald entrouvre la bouche sa voix est morte au fond de sa gorge durant quelques secondes face aux paroles de Meldy. Les mots refusent de sortir. Matérialiser ce sentiment est plus compliqué que de le penser. Il se gratte la joue — celle tatouée — tout en étudiant les motifs de la petite nappe. Allez, il a juste besoin de le dire une fois et ça ira mieux après. Ça va le soulager, non ? Elles lui poseront peut-être des questions sur comment il en est venu à ça, mais ce n'est pas grave.

« C'est que… je pense être amoureux d'Erza. »

La réaction de ses amies n'est pas du tout celle qu'il a imaginé Ultia se pince l'arête du nez en marmonnant un « Mais qu'il est con... », et Meldy retient un rire, la main devant sa bouche rose. Confus, il les dévisage tour à tour.

« Quoi ?
— C'est que maintenant que tu t'en rends compte ?
— Tu me dois un restaurant, chérie, glisse la brune en croquant dans un morceau de sa pomme.
— Qu'est-ce que… attendez… »

La perdante pousse un bruyant soupir et croise les bras. Ses joues se gonflent.

« Monsieur le génie pouvait pas être moins long à la détente ?, peste la plus jeune. Je croyais que ton super cerveau était rapide.
— Hein ?
— Oublie. Il est carrément éteint. »

Le pire, c'est qu'il n'a rien à répondre à ça.


JOUR 175 : aide extérieur


Erza est assise en face de lui, en train de réfléchir à ses équations. Elle soutient sa tête avec sa main gauche, la droite tenant un crayon de papier. Elle si concentrée que ses sourcils sont froncés. Sa bouche remue pendant qu'elle relit silencieusement ses données. Ses cheveux sont attachés en une queue de cheval haute pour qu'elle ne soit pas dérangée. D'habitude, dans ce cas-là, il aurait le loisir de se perdre sur la longueur crémeuse de son cou ou le creux entre ses clavicules. Mais aujourd'hui, elle a débarqué dans la bibliothèque avec une écharpe, lui signalant d'une manière très explicite qu'elle a encore rencontré quelqu'un la nuit dernière. Ce qui vient lui faire réaliser qu'elle n'a pas été seule une fois durant sa rupture — soit elle se trouvait avec lui ou Mirajane, soit elle se perdait dans l'étreinte d'une énième conquête —. Gerald est le premier à savoir que ce n'est pas sain mais il ne sait pas comment lui en parler. Elle ne l'écoute pas ou ne le prend pas au sérieux. Faut dire qu'il est loin d'avoir été un saint exemplaire à peine quelques mois plus tôt. Qu'est-ce qu'il est censé faire maintenant ?

« Rassure-moi. Tu te protèges ? »

Ok, c'est brut, ça sort un peu de nulle part, mais il ne sait vraiment pas comment aborder le sujet. Donc il y va sans filtre. Erza se raidit soudainement en le regardant. Sa bouche s'entrouvre, sans qu'aucun son ne sorte. Il n'aime pas cette réaction.

« Erza..? »

Quelques secondes s'écoulent avant qu'elle n'arrive enfin à parler.

« Je... je crois ? »

C'est la douche froide.

« Pardon ? »

Un nouveau silence l'accueille, tandis qu'elle baisse les yeux, probablement honteuse. Elle doit pourtant connaître les risques mieux que lui, bon sang !

« Comment tu peux ne pas être sûre de ça ?
— Je... bois. Et je... je ne me rappelle pas bien tout. »

L'envie d'hurler et de la secouer s'immisce vicieusement en lui. Il la réfrène rapidement, et pose doucement une main sur la sienne pour ne pas la brusquer ou l'effrayer.

« Ce week-end, on ira faire un dépistage. Et je t'accompagnerai. »

La rouquine hoche la tête. C'est tout ce qu'il peut faire. Il ne peut pas lui demander d'arrêter ses activités, il se doute qu'au mieux elle ne l'écoutera pas, et au pire elle l'enverra promener. L'index de son autre main est encore glissé sous la page de son livre — quelque chose sur des stratégies de guerres historiques —. Peut-être qu'il doit la considérer comme une bataille ? Trouver sa faille et l'exploiter. Erza est loin d'être une personne qui dévoile ses faiblesses ou ses petits secrets. Elle porte une armure, dure, froide, pratiquement impénétrable. Les brefs moments où elle la retire sont ceux où elle s'effondre entre ses bras, tremblante et désespérée. Il se doute qu'il n'est pas le seul à l'avoir déjà vue de cette façon. Mirajane et sa famille connaissent forcément cette facette et-

Deux petites secondes.

Sa famille ?

Gerald se redresse légèrement sous la réalisation. Il pousse une expiration amusée, un maigre sourire consterné aux lèvres. Comment n'a-t-il pas pu y penser avant ? Le regard de la rouquine remonte vers lui — elle est intriguée par son changement d'humeur soudain —. Il se gratte la tête, un geste nerveux. Cette habitude le trahit trop mais c'est impossible de s'en défaire. Ce qu'il s'apprête à faire ressemble un peu à une trahison, non ?

« Je dois passer un appel. Je reviens.
— D'accord, chuchote-t-elle. Je ne bouge pas.
— 'Kay. Je fais vite. »

Il se lève et attrape sa veste. Le vent dehors n'est absolument pas accueillant mais il ne peut pas passer un appel à l'intérieur du bâtiment. Son pouce tape rapidement le code de déverrouillage de son portable, puis il fait défiler sa liste de contact. Le jeune homme hésite un instant. À court de solutions, il ne voit rien d'autre. Autant essayer. Erza pourra lui en vouloir autant qu'elle veut. Il fait ça pour elle.

« Fernandez… que me vaut l'honneur de ton appel ?
— Je te rassure, ce n'est pas par plaisir que je t'appelle.
Tu me fends le cœur. Je pensais que tu voulais de mes nouvelles. »

Il roule des yeux Luxus ne s'est pas débarrassé de ses talents de Drama Queen. Son énergie semble déjà sur le point de se faire la malle avec lui — et il se demande comment ses coéquipiers parviennent à travailler en sa compagnie —.

« J'ai besoin de ton aide.
Tu t'es fourré dans une sale combine ?
— Ce n'est pas par rapport à moi.
Je ne vais pas nettoyer le linge sale de ton entourage, le prévient-il dans un grognement.
— C'est pour Erza. »

Son fauteuil grince. Draer a dû se redresser dès la mention de sa petite-sœur. Le nageur regarde le ciel gris et marche un peu plus de côté, pour échapper aux odeurs de cigarette qui viennent des petits groupes. Le parvis est rempli aujourd'hui.

« Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Elle n'est pas menacée, malade ou… quelque chose comme ça.
Alors où est le problème ?
— Sa rupture.
Avec Simon ?
— Ouais, marmonne-t-il. Ce n'est pas la forme en ce moment et j'ai comme l'impression que…
Que quoi ?, s'impatiente-t-il.
— … qu'elle déraille complètement. »

Le blond pousse un profond soupir.

« Qu'est-ce qu'elle fait au juste ?
— Elle boit beaucoup. Vraiment beaucoup. Puis elle trouve quelqu'un et couche avec lui. Je ne pense même pas qu'elle se souvienne de la moitié de ses nuits. »

Il ne sait même pas si elle n'est jamais tombée sur des mecs dérangés. Elle ne lui parle jamais d'eux. Erza évite le sujet, les yeux vides et le teint pâle. Par peur ou par oubli, il n'en sait rien.

« C'est sans doute complètement déplacé ce que je suis en train de faire. Mais ça me tue de la voir comme ça. Même Mirajane ne doit pas être au courant de la moitié. Quelquefois elle m'appelle en plein milieu de la nuit, dans la rue, parce qu'elle fait une crise d'angoisse. Elle ne mange rien, sauf si je suis avec elle. Quand j'essaie de lui en parler, elle change de sujet en prétextant que tout va bien. Et là elle vient de m'avouer qu'elle ne se rappelle pas forcément ses nuits, ni même si elle se protège correctement à chaque fois. Je ne sais pas quoi faire Luxus. »

Ah, bon sang, il doit paraître si ridicule. S'il le faut, Gerald est prêt à le supplier pour qu'il ramène ses fesses ici. Il passe une main sur son visage en fermant les yeux. L'anxiété revient toquer à sa porte, comme à chaque fois qu'il pense à cette situation. C'est un enfer si frustrant, si étouffant.

« Respire Fernandez. »

Il n'y a aucune moquerie dans la voix de Luxus. Elle est même grave, vibrante — ce résumé succinct a été suffisant pour l'alarmer —. Il l'entend soupirer et se lever, pour faire les cents pas dans son bureau. Après une longue minute de silence, qui semble réellement interminable, il reprend la parole.

« Je m'occupe d'Erza, dit-il d'un ton bas. Je reviens de mission dans deux jours. D'ici là, prends soin d'elle. »

Dès que le jeune homme s'apprête à répondre, le militaire raccroche. Offusqué, il décolle le téléphone de son oreille pour le regarder. Ses sourcils sont froncés. La politesse ne fait toujours pas partie de ses compétences.

« T'as de la chance d'être son frère. »


JOUR 178 : de retour


Ses paupières sont encore lourdes quand il marche vers la porte d'entrée. La bouche pâteuse, les cheveux dans tous les sens et à peine habillé, Gerald ouvre la porte d'entrée. Quelle n'a pas été sa surprise quand une jeune femme le percute de plein fouet en l'enlaçant fermement. Déstabilisé par cette unique manière de le saluer — à plus de trois heures du matin —, il baisse les yeux sur la tête rousse. Son visage humide a trouvé sa place entre ses pectoraux, comme toujours. Sans comprendre, il pousse la porte pour qu'elle se referme avant de la serrer contre lui à son tour. Erza sanglote et cherche à parler en même temps, tout en gardant sa position. Le hic, c'est qu'il ne comprend pas la moitié de ce qu'elle dit.

« H-hé, doucement, souffle-t-il d'une voix rauque de sommeil. Et si on allait sur le canapé hein ?
— … je-je s-suis désolée…
— Pour ? »

Elle s'écarte à peine de son torse, mais suffisamment pour qu'il puisse avoir un aperçu de son petit minois. Comme à son habitude, il vient essuyer les traces de sa peine. Les larmes percutent la pulpe de ses pouces, tout en empoignant brutalement son cœur. Pourquoi doit-elle autant pleurer ? Son maquillage est ruiné, ses cheveux collent, ses yeux brillent de tristesse.

« … p-pour tout ce que j'ai fait… je… j'aurai dû v-vous parlez au lieu de… d'être comme ça.
— Nous parler ?
— À-à Mira et toi. Vous êtes mes meilleurs amis e-et… et j'ai été si… si stupide. »

Oh. Il comprend, ça y est Luxus est entré dans l'équation. Vu l'état de la demoiselle, il n'a certainement pas fait dans la dentelle. L'étudiant soupire un peu alors qu'il tient en coupe son visage. Elle s'excuse encore, pendant de longues minutes. Il n'arrive pas à l'arrêter. Sa culpabilité prend une nouvelle forme et il ne compte pas la laisser exister plus longtemps — Erza a assez souffert —. Tendrement, il pousse sa tête contre lui. Les battements à l'intérieur de sa poitrine sont puissants, presque brutaux, et il espère qu'elle les entend. Il a besoin de calmer cette peine qui ne fait que croître.

« C'est bon, Erza. C'est fini. »

Elle n'a plus à chercher les bras d'inconnus pour noyer sa douleur. Elle n'a plus à porter un masque. Elle n'a plus à fuir. Il est là — maintenant et pour tous les autres jours à venir — et il fera tout ce qui est nécessaire pour qu'elle le comprenne.

Parce qu'il sera toujours prêt à tout pour la femme qu'il aime.