Note d'Ally :
Bonjour, bonsoir tout le monde, ça faisait un bail ! Pour ceux qui sont toujours de la partie, je pense qu'on vous doit des excuses pour cette longue attente. La santé, le travail, les études, les aléas de la vie, toutes ces petites choses merveilleuses qui façonnent notre quotidien, et qui peuvent aussi bien être sympathiques que de vraies petites putes. Bon, vous vous en doutez : on s'est faites torcher mdr. Mais bon, on est là, et c'est l'essentiel. Et donc avec toute notre bonne foi : désolée, pour ce délai absolument honteux. Le prochain chapitre ne devrait pas avoir autant d'attente - du moins on l'espère. Aussi, vous aviez été très nombreux à commenter dernièrement, et à me souhaiter un joyeux anniversaire, en plus des petits mots adorables qui allaient avec. Du fond du coeur, merci, vous m'avez beaucoup touchée, vous n'imaginez pas à quel point vous m'avez fait plaisir. Et ce sont tous vos commentaires qui nous motivent à écrire, sachez-le ! Rangeons maintenant les violons et les mouchoirs, place au chapitre. Bonne lecture !


(A) Chaton Supreme : Mon chaton tu as été attendu ! Certes, tu as pris du temps mais nous aussi donc bon, on peut rien te reprocher. Et puis ta review est comme d'habitude un vrai plaisir à lire, sache-le. On l'a adorée. On a beaucoup ri aussi, et on a insulté ton flaire qui touche parfois beaucoup trop juste... non vraiment. C'est frustrant. Le hasard fait qu'on a fini en même temps pratiquement, donc, voici la suite ! En espérant que ça te plaise, bonne lecture !

(A) Guest (09.08.21) : Cette histoire est prévue pour être longue, à condition qu'on arrive à tout publier xD Gerald a une évolution évidente oui, mais romantique ? Pas tellement :') on aura un peu plus de Miraxus à l'avenir mais aucune précision quant à la date !

(A) Eileenfanboy : Un grand merci à toi d'être sorti de l'ombre pour laisser ce joli commentaire ! Tu as vu juste sur un point, Eileen est une pièce centrale, mais en quoi et comment, là je garde le suspens. Gerald évolue, et c'est pas fini pour lui. Et si ta copine est aussi aveugle qu'Erza, boudiou que t'as dû en chier pour la séduire... Bravo champion ! Merci encore pour ta review et bonne lecture.

(A) Rivaillacanail : On se souvient de tout le monde dans notre section commentaires. Et tu ne fais pas exception ! Gerald et Erza oui c'est le grand amour, principe de cet histoire. Mais y a encore beaucoup de chemin avant de vous donner satisfaction sur leur relation... Oups ? Tous les personnages qui ont une importance pour les zozios auront leur part dans l'histoire. (Oui on se rappelle des réactions de la gifle xD on en rit encore). Merci pour ton superbe commentaire, bonne lecture !

(A) Guest (10.08.21) : Il n'est jamais trop tard merci encore ! C'est pas grave si tu ne ponds pas des romans pour commenter, juste nous ce que tu as pensé du chapitre et si tu l'as aimé ou pas est vraiment top ! J'espère que celui-ci va te plaire, bonne lecture !

(A) Jenna : Un grand merci pour ton petit message, c'est adorable. J'espère que tu as apprécié le précédent chapitre et que tu vas aimer celui-là !

(A) Patriote : On doit beaucoup au roux, il a ramené beaucoup de monde ici :') (et nous aussi on supporte pas Lucy...). Pleurer 5 fois en lisant ? J'ai besoin de savoir à quels moments ! Merci encore pour cet adorable commentaire (et oui nos vies sont en train de se remettre doucement en ordre). J'espère que cette suite est à la hauteur de ton attente

(A) Brigadexloutres : Mes adorables petites loutres comme vous nous avez fait plaisir ! Alors pour un peu répondre à vos théories, guerre, oui mais froide. Polaire même. Premièrement. Ensuite, oui Meldy aura son moment, et le Miraxus va revenir. Quant à Acno, aaaaaah je ne dis rien. Peut-être qu'il va mourir. Peut-être qu'il va vivre. Hé hé. Kana ? Pas impossible. La romance va mettre du temps à venir, oupsie ! Vous allez finir aussi frustrés que Gerald. En attendant, une légère pause sur leur relation avec ce chapitre :') bonne lecture !

(A) Chefdesloutres : Ma petite grande loutre ! (Je vais me permettre de te tutoyer). Quand le lionceau nous a dit que tu nous laisserais un petit commentaire, j'avoue, on y a pas cru. Et puis on a reçu un mail de notification, et quelle fut notre surprise en voyant l'auteur. Nous sommes vraiment heureuses que tu aies pu accrocher et apprécier pleinement notre histoire (au point d'en être devenu accro :').) En espérant que cette suite te plaise tout autant !

(G) SilentHeart : Merci pour avoir pris le temps d'écrire ce commentaire. J'espère que malgré le temps passé, notre écriture sera restée fluide comme avant et que tu aimeras toujours autant notre histoire :). Bonne lecture !

(G) Guest (12.08.21) : We also look forward to sharing future Jellal/Acno moments with you!

(A) Pauline : Merci pour ton petit mot trop gentil ! J'espère que le chapitre t'a plus et que tu vas aimer celui-là. Bonne lecture !

(G) Sarah70801 : Et nous revoici ! Après un an quasiment xD on essaie de glisser quelques indices, assez dissimulés au final, pour vous donner le cap. Comme dans ce chapitre d'ailleurs ! Bonne lectuuuuuure.


JOUR 180 : début du cycle


Son pouce caresse le rebord d'un énième dossier épluché avec soin. Le menton appuyé contre la paume de sa main droite, Eileen parcourt les dernières lignes qui décrivent un certain Jacob Lessio ; grand, sourcils rasés et barbu, avec un faux air d'un acteur connu. Son profil est absolument ordinaire. Tout comme les autres, au final. Elle ne cherche pas quelqu'un qui trempe dans le même milieu qu'elle, non, juste une personne qui se débrouille pour filer au loin sa fille unique. Ce n'est pas dans une optique de contrôler ses faits et gestes, mais plus pour veiller sur ses arrières. Les futurs conflits pourraient nuire à sa sécurité, même si Eileen a veillé à ne laisser aucune trace de ses liens familiaux. Cependant, il lui est impossible de cacher la ressemblance, et elle ne peut pas exclure la possibilité que ses ennemis fouillent, jusqu'à mettre la main sur sa seule faiblesse. Son index joue avec la photo agrafée, observant durant un court instant l'étrange tête de mort gravée sur son front dégarni. Il peut se fondre facilement dans la masse, à condition que ce tatouage soit caché. Un béret fera amplement l'affaire.

Satisfaite de son choix, Eileen ferme le dossier et le met en dehors de la pile. Elle le pose à côté d'une boîte qu'elle a reçue ce matin. Il n'y a aucun nom mais l'expéditeur est loin d'être inconnu. Ce n'est pas une tâche hardie de l'identifier, surtout avec le contenu du paquet. Deux épais bocaux, remplis de formol, reposant sur un lit de fleurs fanées. Une délicate attention. Bien qu'Eileen ait bravé la mort plusieurs fois, faire face à celle des deux jeunes femmes est rude. Leurs têtes sont coupées, leurs yeux ouverts, leur expression de profonde tristesse figée sur leurs traits fins… elle s'enfonce dans le dossier de son fauteuil en cuir, et tourne la tête vers l'immense fenêtre de son bureau. Dehors le temps est ensoleillé, paisible. Ce ciel bleu, ont-elles eu la chance de l'admirer une dernière fois ? Eileen en doute. Elles ont dû finir leurs jours dans un sous-sol crasseux, rempli d'insectes, attachées et torturées jusqu'à finalement être tuées.

Heine et Juliet.

Eileen les considérait presque comme ses propres filles. Presque. Erza a toujours occupé une place bien plus importante dans son cœur, même si elle la voyait moins souvent. Quoi de plus normal ? Elle est sa chaire. Et pourtant, ça ne l'empêchait pas de les aimer. Mais contrairement à Erza qui pouvait être sauvée, selon elle, puisqu'assez jeune quand son cauchemar s'était terminé, Heine et Juliet en avaient déjà trop vu. Âgées de quinze ans lorsqu'Eileen les a recueillies, les yeux des deux adolescentes reflétaient à cette époque un vécu trop lourd pour pouvoir être effacé. Un regard qu'elle ne pourrait jamais oublier, à la fois éteint, et brillant d'une rage qu'elle n'avait jamais pu déchiffrer clairement. De vivre, de se battre, de revanche, de haine. Un regard qui criait au meurtre et à l'envie d'agir. Le sang sur leurs mains pouvait être nettoyé, mais pas leurs souvenirs.

Alors elle en a fait des machines à tuer, avec l'aide de Makarov.

Peut-être était-ce une mauvaise idée, en fin de compte. Pour la première fois depuis des années, malgré les succès et bienfaits que lui avaient apportés ces jeunes femmes, Eileen doute. Doute de sa décision de les avoir embarquées avec elle dans ce monde malade ; sombre et fou. Peut-être qu'elle avait mal jugé leur situation, qu'elles aussi auraient pu être préservées… mais c'est trop tard pour les remords, maintenant. Heine et Juliet sont mortes. Rien ne changera ce terrible fait. La culpabilité et la colère grignotent son esprit, comme à chaque fois qu'elle perd un membre de son équipe. Après tout, c'est elle qui les a envoyées à l'abattoir, tout en leur assurant que tout se passerait bien. Ça ne devait être qu'une simple mission d'infiltration, pour faire une reconnaissance. Pas une exécution. Qui aurait pensé qu'elle puisse être si naïve ?

Zeleph a tout de même réussi à voir au travers de sa manœuvre. Il l'a démasquée et le lui a fait bien comprendre. Dans cette situation, à quoi bon attendre ? Ça ne sert plus à rien, ni même de continuer à avancer peu à peu, pas à pas, par crainte des dégâts. Il faut frapper vite et fort. Maintenant qu'il a percé son plan à jour et localisé sa position, son temps est compté - et celui de ses hommes aussi -. Eileen refuse que le sacrifice de ces deux filles soit vain.

Elle en fait le serment.

Et, bien que l'existence de sa fille soit un secret aux yeux du monde, si elle a pu être localisée, Erza pourrait l'être aussi. Après la mort d'Heine et Juliet, il est hors de question qu'elle commette une autre erreur. C'est pour elle, son unique enfant, qu'elle fait ça. C'est pour elle, qu'elle essaie de changer le monde, à sa façon. À quoi bon continuer de se battre, si la prunelle de ses yeux venait à disparaitre ? Eileen ne peut omettre le moindre détail. Et pour cette raison, elle doit faire intervenir un tueur, pour être sûre qu'Erza ne rencontre aucune personne suspecte dans les prochains temps. Jacob n'est pas une menace, et ne sera pas non plus corrompu par les charmes de sa progéniture, dans le cas où elle venait à le repérer - ce qui ne l'étonnerait guère connaissant l'instinct parfois terrifiant d'Erza - et essayer de le convaincre d'arrêter. Cet homme risquerait davantage de perdre le cap de sa mission en croisant le chemin du fils d'Acnologia. Un petit rire lui échappe en imaginant cette rencontre. Ça aussi, c'est une histoire sur laquelle elle devra se pencher un jour ou l'autre. Juste pour se divertir un peu...

Mais en attendant, elle a des appels à passer. Le téléphone lui parait bien lourd dans sa main. Le poids des responsabilités, sans doute.

Le premier coup de fil est pour Heine et Juliet : leurs corps ne sont certes pas en entiers, mais elles méritent des funérailles dignes de ce nom. Eileen prend soin d'organiser des obsèques en leur honneur, veillant à ce que tout leur corresponde. Des mots d'adieux dans leur jardin préféré, elles qui aimaient tant y passer du temps pour se reposer, oubliant la violence dans la délicatesse des pétales de fleurs colorés, et des ailes éclatantes des papillons. Puis une incinération, avant de lâcher leur cendres dans le vent. Heine et Juliet avaient toujours adoré le ciel ; s'excitant à l'idée de faire un voyage en avion, ou riant pleinement pendant les sauts en parachute. Les mettre dans une boite sous la terre serait un sacrilège. Elles méritaient de continuer de voler, de voyager. D'être libres. C'est ce qu'elles auraient dû être depuis le début.

Savoir qu'elles seront éternellement dans leur élément lui donne un semblant de paix intérieure. Mais est-ce que faire ça lui permet d'effacer une infime couche de ses remords ? Non, c'est impossible. Elle vit en laissant derrière elle des tas de cadavres, dont la majorité sont en décomposition. Il lui suffit de fermer les yeux pour qu'elle soit hantée par tous ces fantômes. Elle connait la valeur de la vie, et par respect pour tous ceux à qui elle la leur a arrachée froidement, elle n'a pas oublié un seul de leur visages. Dans leur moindre détails. Survivre à un prix, et elle le paie tous les jours.

Lorsque les lieux sont convenus, elle donne la main à l'un de ses hommes qui s'occupera de la réception. Même si elle souhaite se plonger plus amplement dans cette tâche, comme pour demander pardon, elle ne peut tout simplement pas le faire. Parce que c'est à elle de finir ce qu'elle a commencé, au sacrifice de ses deux acolytes. S'arrêter maintenant reviendrait cracher sur leur dépouilles et rendre leur mort inutile. L'idée qu'elle puisse un jour retrouver le reste de leur corps lui effleure brièvement l'esprit ; une utopie. Zeleph s'est très certainement débarrassé du reste des cadavres, sans une once d'hésitation, soit avec des bêtes, soit avec de l'acide.

Le deuxième appel est pour Luxus. Son ton est toujours bourru et ferme. Les mots qu'il emploie sont durs. Elle ne s'en formalise pas. Il a toujours été comme ça. Sauf avec sa précieuse petite sœur, bien qu'il n'avouera jamais cette faiblesse, et encore moins le fait qu'il puisse devenir un vrai nounours avec elle. Un spectacle dont elle ne pourra jamais se lasser. Son attitude avec le reste du monde est une manière d'attirer l'attention et de la braquer sur lui. S'imposer, montrer qu'il existe, qu'il a son propre libre-arbitre, qu'il en vaut la peine et que s'il veut quelque chose il l'obtient, telle est l'impression qu'il veut donner. Et c'est réussi. Surement est-ce sa façon de protéger sa famille ; c'est du moins sa théorie concernant le personnage. S'il terrifie et intimide, qui oserait l'attaquer ?

Pourtant, sous son comportement de brute épaisse, se cache une étonnante réserve d'affection, et plus encore, de tendresse. Une tendresse qu'il n'a réservée et offerte, consciemment ou non, qu'à une seule personne, et ce depuis l'enfance. Elle ne le lui a jamais dit, mais elle lui en sera éternellement reconnaissante d'avoir pris soin d'Erza. Avoir une figure masculine capable de lui offrir presque tout ce que celle - lamentable - de son père lui avait refusé, ainsi qu'un modèle bien plus sain que celui qu'elle a connue petite, a été une véritable bénédiction pour son développement personnel. Le garçon avait très vite réussi à lui donner le sourire, et même partiellement oublier la toxicité du seul homme qu'elle avait réellement connu jusqu'alors. Bien sûr que sa fille en garde encore des séquelles. Les traumatismes ne se guérissent pas du jour au lendemain, si tant est qu'ils puissent se guérir.

« Alors ça y est, c'est le moment ? »

Le ton est détaché, comme ennuyé ou blasé. Mais en tendant un peu l'oreille, il est possible de discerner une certaine inquiétude.

« En effet. »

Sa voix est basse quand elle confirme, presque soufflée.

Elle entend au téléphone des bruits étouffés de tirs. Il doit être en train de former les prochains soldats au camp militaire. Si elle se concentre un peu plus, Eileen peut entendre le son de ses pas lourds sur le gravier. Luxus a toujours eu une démarche particulière : affirmée, avec de grandes enjambées, peu rapides mais pas lentes non plus. Ses talons tapent fort le sol, une percussion permettant de reconnaître son arrivée ou sa présence sans même le voir.

Les bruits de fond s'atténuent, le jeune homme est en train de s'éloigner, pour se mettre dans un coin plus tranquille, et loin des oreilles qui traînent. Ont-il encore ce problème avec les taupes ? Makarov a pourtant veillé à faire une grande purge dans les troupes, et pas d'une manière très douce. Quelques centaines de personnes si elle se souvient bien, de différents organismes qu'il essaie actuellement de retrouver. Les apparences sont trompeuses, surtout celle d'un homme marqué par l'âge qui affiche un tendre sourire envers ses soldats. Ironiquement, c'est lui le plus à craindre, derrière son regard de sincère bienveillance. Sa bonté n'a d'égal que son intransigeance.

« Le vieux a tenu parole. Dix hommes sont prêts.
— Toujours aussi efficace.
Tu en doutais ? »

Un léger sourire se dessine sur son visage jusqu'ici sérieux. Bien sur qu'elle n'en a jamais douté. Sa confiance envers lui est presque aveugle, et elle sait ce sentiment réciproque.

« Ils ont été briefés ? demande-t-elle avec plus de sérieux.
Dans les grandes lignes. Ils n'ont pas besoin d'en trop savoir. Je ne tiens pas à avoir une fuite si l'un d'eux est capturé.
— Comme je l'ai promis à Makarov, ils rentreront tous sains et saufs. »

C'est aussi une promesse qu'elle se fait à elle même. Ces hommes seront sous son commandement, et sous sa protection. Il n'est pas question que cette opération ne connaisse ne serait-ce qu'une seule victime de plus de son côté.

Le militaire renifle. Le frottement de la roulette contre la pierre du briquet brise le silence de quelques secondes entre eux. C'est rare, mais il aime parfois fumer. C'est une manière de relâcher son anxiété dévorante. Elle se souvient de la fois où elle l'a surpris avec Erza, dans la véranda, en train d'essayer l'un des cigares du vieil homme. Elle aurait pu être en colère, mais quelque chose l'avait surprise. Erza n'avait ni cigare, ni cigarette, ni quoique ce soit qui puisse ressembler à de la nicotine dans les mains. La jeune fille ne faisait que lui tenir compagnie, et Luxus n'avait pas de second exemplaire pour elle. Il savait qu'il faisait une bêtise, et quelque chose de mauvais pour sa santé, et pour cette raison, il avait pris soin de ne pas impliquer sa petite sœur. Une façon de la protéger, encore une fois. C'est pour cette raison qu'elle avait décidé de ne pas le réprimander, et de lui faire pleinement confiance concernant sa fille.

« J'ai beaucoup de respect pour toi, Eileen, dit-il. Je sais que tu ne dis pas des mots en l'air comme ça. Tu connais ton travail mieux que personne.
— Mais ? »

Elle sait où il veut en venir. Elle n'est pas idiote. Elle a parfaitement conscience que parfois, certaines paroles ne peuvent pas rencontrer la réalité. Un triste constat. Elle fait cependant en sorte que cela arrive le moins souvent possible.

« Mais ce sale enfoiré aussi. C'est un tordu. Je sais ce qu'il a fait à Heine et Juliet. Tout le monde le sait et-
— Il ne me fait pas peur, le coupe-t-elle. Et puis, je suis aussi cinglée que lui, non ? »

Un sourire sarcastique étire ses lèvres rouges. Amèrement, elle sait qu'il y a une part de vérité dans cette blague. Le passé ne se change pas, ni ne s'oublie.

« Je ne suis plus une enfant de cœur depuis longtemps. C'est normal que nos chemins finissent par se croiser de la sorte. Tout ira bien.
À croire que tu comptes juste boire le thé avec lui.
— Je dirais plutôt un délicieux cocktail venant du bar de son superbe casino. »

Luxus souffle du nez, amusé.

« Tu n'as pas peur de te faire empoisonner ?
— Le barman est un de mes hommes, je l'ai secrètement aidé à se faire embaucher il y a quelques années. Il est là-bas depuis trop longtemps pour être soupçonné.
J'avais oublié à quel point ton sens du détail pouvait être glaçant. »

Eileen se lève de son confortable siège et se place face à la fenêtre. Son reflet s'efface dans l'horizon du paysage verdoyant. Un semblant de sérénité attendant la tempête qui arrive. Cette femme, devant elle, semble fatiguée mais déterminée. Peut-être qu'elle se fait vieille ? Quand est-ce que ce cher Makarov s'est rangé, déjà ? Prendre sa retraite maintenant est bien trop facile. Et ce serait une insulte pour toutes les personnes qui se sont sacrifiées pour sa cause. Elle a une dette envers eux et, pour la rembourser, elle ne peut pas quitter son trône. Ni maintenant, ni plus tard. Elle est clouée, liée, admirant depuis là-haut la dévastation sur laquelle repose son empire. Elle savait dans quoi elle s'engageait lorsqu'elle a commencé cette ascension. Il est trop tard pour les remords. Elle a bien trop détruit pour avoir le droit de dire qu'elle regrette. Elle assume pleinement ses actes, et ne peut qu'accepter la réalité, telle qu'elle est. Elle sait pourquoi elle a fait tout ça, et se le rappelle tous les jours pour être capable de continuer à se regarder dans un miroir. Si on venait à lui demander si elle considérait ses actions comme biens ou males, elle serait dans l'incapacité de répondre. Parce qu'il n'existe aucune réponse à cette question. Dans ses cauchemars les plus sombres, la poigne gelée et putride des morts la tirent dans les ténèbres, jusqu'à l'étouffer pour retenir ses hurlements. Et même tirée dans le néant, elle reste soudée à son trône.

« Hé, Eileen.
— Hum ? »

Sa réponse est calme et distraite.

« Reviens en un seul morceau, s'il te plaît. J'ai pas envie de faire le baby-sitter d'une râleuse dévergondée toute ma vie.
— Arrête, elle n'est pas si terrible !
J'ai vu, et je connais la bête. »

Oui, elle aussi. Erza tient ça d'elle et elle en sera toujours secrètement fière. Sa brillante et rusée fille. Capable de voire à travers les gens comme dans du verre sans le montrer. Elle garde l'information dans un coin de sa tête, au cas où ça lui servirait. Des fois, Eileen se dit que sa progéniture chérie pourrait prendre dignement le flambeau, de par sa naturelle façon d'être et de penser. Elle chasse très vite ces idées, sa fille sera bien plus heureuse loin de toute cette merde. Vivre une vie normale, du moins le plus normal possible, obtenir son doctorat en génétique et pratiquer cette profession avec plaisir tous les jours. Une vie heureuse, avec pourquoi pas un petit-ami capable de vraiment la combler. Elle donnera certainement du fil à retordre au prochain, si tant est qu'elle ne ramène pas un Simon 2.0. Même s'il avait été très adorable, voir qu'il était la mauvaise pièce du puzzle sautait au visage du premier venu. Même si elle peut être incroyablement perspicace, Erza est absolument capable de se transformer en une véritable autruche. C'est arrivé quelques fois, surtout lorsqu'elle ramenait un compagnon et qu'elle plaidait sa cause, sans même être convaincue elle-même. Une maigre tentative, presque désespérée, d'espérer un quotidien éloigné du monde dans lequel elle est née. Souvent, elle ne peut s'empêcher de se dire que la seule personne que sa fille n'arrive pas à comprendre et cerner, c'est elle-même.

« Le point de rendez-vous est toujours le même, reprend-il. Le vieux sera là-bas pour t'accueillir.
— Et toi ?
La boutique doit tourner quand il n'est pas là. Un peu comme pour toi, d'ailleurs. »

En effet. Elle devrait trouver une relève, un jour futur.

« Mince, je ne vais pas avoir le plaisir de revoir ta tête de mule avant de partir ! »

Son intonation faussement et exagérément déçue fait rire le jeune homme.

« Je t'envoie un dossier dans la foulée, annonce-t-elle avec plus de sérieux. J'ai besoin d'une protection rapprochée pour Erza. Vérifie une dernière fois ses antécédents, s'il te plaît. Je ne veux pas avoir une mauvaise surprise avec ce candidat. »

Il marmonne quelque chose dans sa barbe, sans doute pour accepter sa demande. Luxus prend une inspiration puis expire. C'est facile d'imaginer le nuage de fumée qui sort de sa bouche, avec une grimace boudeuse.

« Je sais que je vous en demande beaucoup en ce moment.
T'en fais pas. Je vais surveiller ce type et veiller à ce qu'il fasse bien son taf. Par contre, si Erza apprend que tu lui as collé un morpion, je ne sais pas comme elle va réagir. »

Eileen s'empêche de rire en l'imaginant crier des insultes au téléphone et tenter d'agresser son employé pour le faire dégager. Non vraiment, ce serait un bon divertissement à regarder.

« Excessivement, comme toujours, s'amuse-t-elle.
Et c'est encore sur moi que va retomber son appel plein de jolis mots fleuris... merveilleux, bougonne-t-il.
— Si elle le repère.
On sait tout les deux qu'elle va le cramer en deux jours. »

Après quelques échanges qui durent bien cinq minutes, ils finissent par raccrocher. Le blond doit s'occuper de ses troupes et éplucher le cas de Jacob Lessio, encore une fois. La minutie est importante dans ce domaine, surtout si sa fille est dans l'équation. Sa sécurité est sa priorité absolue, bien plus que la sienne. Alors, prendre d'autres précautions n'est sans doute pas une mesure inutile, n'est-ce pas ?

Lentement, elle compose un numéro devenu familier ces derniers jours. Son pouce plane sur la touche pour appeler, avant d'appuyer, presqu'hésitante. La gravité de sa situation commence doucement à lui broyer le ventre. La réalisation d'une possibilité tragique qui la giffle durement. Faire cette demande, c'est accepter la possibilité de laisser une orpheline de plus derrière elle.

Le téléphone remonte vers son oreille alors qu'elle observe les oiseaux faire leur parade dans les airs. Des hirondelles, si elle ne se trompe pas. Peut-être quelques mésanges aussi, virevoltant et tournoyant sans peur, sans contrainte et sans limite, dans le monde qui leur appartient. Une tonalité, puis une deuxième, le temps entre les deux lui paraît bien plus long que d'habitude. Et enfin, la voix profonde et bien trop chaleureuse d'Acnologia la salut. Ça l'amuse, parce que ça lui rappelle à quel point il est un très bon vendeur. Lui aussi, sait comment cacher son jeu. Les souvenirs d'une paire d'yeux rouges, pleins de rage et désespoir à la fois, qui suppliaient au sang. Une voix froide et brisée qui implorait de l'aide. Tel un croyant devant son Dieu qui quémandait au meurtre.

« Que me vaut l'honneur de votre appel ?
— Je ne vais pas passer par quatre chemins. »

Son ton est un peu sec, mais si elle ne veut pas se laisser submerger, elle doit garder sa contenance.

« Ça ne vous ressemblerait pas de faire ça. »

Un sourire en coin lui échappe malgré elle. Mentalement, elle le remercie pour avoir un peu allégé la tension dans ses épaules.

« Je vais m'absenter un moment pour des affaires. Et il me semble que vous avez toujours une dette envers moi.
Il est vrai, oui, approuve-t-il d'un ton moins posé qu'avant.
— Rassurez-vous, je ne vous demande pas quelque chose de difficile. »

Il y a une petite pause dans sa respiration. C'est vrai qu'il est rare venant d'elle, de demander des services faciles. Peut-être s'attend-il à un petit piège.

« Je considérerai votre dette remboursée.
Dites-moi, demande-t-il avec un peu plus d'assurance.
— Si je ne reviens pas, prenez soin de ma fille. »

S'il est surpris par sa demande, l'homme d'affaires ne laisse rien transparaître. Quelques secondes de silence s'écoulent. Est-il en train de réaliser le poids de ce qu'elle exige ? Le sous-entendu de cette faveur, et de ce qu'elle implique ? Sans doute. Quoi qu'il advienne, quelque soit l'issue, une facette du monde va irrémédiablement changer. Ils le savent tous les deux.

Choisir cet homme est purement stratégique. Acnologia connaît Makarov, et a sans doute déjà travaillé avec Zeleph. Si c'est bel et bien le cas, ce dernier ne cherchera pas à lui causer du tord en s'en prenant à Erza, qui sera alors sous son aile. Le business est trop précieux pour ça, et un génie comme Acnologia ne court pas les rues. À moins que son fils - et depuis peu enfant unique - reprenne le flambeau… mais, même dans ce cas de figure, cela signifie qu'elle sera également en sécurité. Elle connait Acnologia et le potentiel de Gerald - après l'avoir fait observer pendant plusieurs mois. Ils sont redoutables sur tous les points, et physiquement dangereux.

« Elle sera traîtée comme étant la mienne. »

Elle n'a pas besoin de plus. Erza sera en sûreté, et aux soins d'un homme qui a toujours su être bons envers ses enfants. C'est tout ce qui compte. Eileen raccroche sans plus de formalité, se retourne, et regarde une dernière fois le carton éventré sur son bureau. Le soleil se reflète sur les bocaux, donnant à leur contenus un aspect irréel, comme des répliques en cire. Son ventre se noue. Appréhension et excitation se mêlent malgré tout, et elle sait.

Elle sait que le point de non-retour est arrivé. Plus de marche arrière possible. La porte de sortie dans son dos est verrouillée. Elle ne peut que foncer tout droit. La mort l'attend au bout du chemin, et ses actions détermineront qui d'elle ou Zeleph partira avec la faucheuse.

Ses mains tremblent un peu. Ça ne dure pas longtemps, mais suffisamment pour qu'elle songe à envoyer un message à sa fille. C'est un coup de poker qu'elle est en train de faire, et elle joue gros. Elle n'a pas le droit à l'erreur. Une partie d'elle souhaite que tout soit fait correctement. Au cas où. Le SMS n'est peut-être pas la meilleure des idées, et elle a déjà rédigé sa déclaration de succession. Mais ne serait-elle pas à revoir, au fond ? Et en agissant ainsi, ça ne forcerait pas un peu le destin à aller contre sa volonté de revenir ? Eileen décide qu'elle n'a pas besoin de se comporter de la sorte. Elle aura encore de nombreuses occasions de passer du temps avec Erza, de la voir sourire, ramener encore un autre idiot à la maison, l'entendre rire et crier des insultes envers son frère, les voir se battre de bon matin en buvant un café avec Makarov... ce sont toutes ces choses qui la font tenir. Elles sont sa seule raison et motivation de faire tout ça. Et c'est parce qu'elle veut vivre bien plus de moments comme ça qu'elle sera de retour, pour la serrer à nouveau dans ses bras. Ce n'est donc pas le moment de vaciller. Ça ne lui ressemble pas. Il faut qu'elle se reprenne en main. Elle est Eileen Belserion. Reine dans l'ombre et maîtresse du réseau le plus influent du continent. Son nom est une puissance à lui tout seul. Sa poigne, n'a jamais faibli. Elle a déjà caressé la porte de l'au-delà, et plusieurs fois. Ce n'est qu'une visite de plus, elle connait le protocole, elle sait quoi faire : préparer minutieusement son matériel pour le vol de ce soir.

Dans le sous-sol de sa maison, condamné d'une certaine manière - et uniquement pour Erza à qui la seule clé sera léguée -, se trouve le parfait repère d'une mère de famille modèle, chic, et moderne ; des tenues diverses et variées pour chaque situation - majoritairement sombres et souple pour la discrétion, et quelques robes pour se faufiler dans les milieux mondains - des armes létales, ou non mais celles-ci sont rarement utilisées, du matériel informatique et, pour finir, les souvenirs d'une ancienne vie, dont elle a rompu le cycle par la violence. Une photo de famille qui n'en portait que le nom, deux alliances tachées de sombre et dont l'or n'est plus visible - elle n'a jamais pris la peine de les nettoyer - une parure offerte par amour devenue l'allégorie de sa haine envers son donneur. C'est son rappel constant, de comment elle en est arrivée là, d'où elle vient, et pourquoi elle a pris cette route.

Elle sourit en fixant la lourde caisse métallique qui renferme ce trésor maudit. Les souvenirs remontent subitement. Des pleurs étouffés, à peine audibles, le claquement du fer contre le mur et le sol… le jour où elle a vu sa fierté être claustrée dans le noir et la peur, l'humiliation de l'impuissance, le dernier clou du cercueil qu'elle avait préparé. Taisant les sensations familières qui fourmillent sur sa chair, elle détourne les yeux. Pas encore. Ce passé sinistre est là où il devrait être ; à la place du soleil qu'il avait essayé d'éteindre. Ce n'est pas encore le moment d'ouvrir cette boîte. Contrairement à l'Histoire, le présent ne l'attend pas. Elle n'a plus de temps.

Eileen s'apprête à voyager avec dix soldats comme renfort, dans le but de renverser une bonne fois pour toute Zeleph. Jamais, au tout début de son parcours, elle n'avait envisagé une seule fois qu'elle se retrouverait dans une telle situation. Les choses changent. Les ambitions ascensionnent. La hiérarchie se façonne. La réputation de cet homme n'est plus à faire. Beaucoup tremble juste en entendant son nom. Mais c'est aussi le cas du sien. Qui d'eux a la plus grande résonance ? Elle ne saurait le dire. Ils sont maintenant sur un pied d'égalité. Et si elle estime Zeleph, elle sait la réciproque véridique. C'est amusant. D'une certaine façon.

Sa longue chevelure est lâche, cascadant fièrement dans son dos ; elle admire pensivement une mèche, jouant avec ses reflets. Ce rouge écarlate comme l'avait décrit Erza, qu'elle lui a fièrement transmis. Une couleur unique qu'elle n'a vu chez personne d'autre. Pas naturellement en tout cas. C'est à la fois une satisfaction, et une forme de malédiction. Si son visage venait à se faire connaître, sa fille perdrait complètement son anonymat. Un danger qui la poursuivrait sans répit. L'abandon total d'une vie un tant soit peu ordinaire est un maigre prix pour le bonheur et la sécurité de son enfant.

Les pointes chatouillent le haut de ses cuisses. Quand était la dernière fois qu'elle les a coupés ? Ou qu'elle ait pris le temps de les attacher ? Ça, d'ailleurs, elle devra le faire pour le confort de l'opération. Une longue tresse qu'elle nouera avec soin dans l'avion, après avoir échangé avec chacun des militaires. Pas seulement pour parler de l'opération, non, juste pour connaître un peu ces braves garçons. Leur noms, leur vies en dehors du travail, leur personnalités, et leur goûts. Elle veut savoir qui sont les êtres humains qui l'accompagneront. Parce que c'est ce qu'ils sont, avant d'être des pions remplaçables aux yeux du pays. Mais à ses yeux à elle, leur vies sont inestimables. Ce sont les enfants de Makarov, et ils vont devenir les siens, le temps de cette périlleuse mission. Elle reste une mère après tout, son devoir est de les protéger du mieux qu'elle le peut. Parce qu'elle souhaite les voir rentrer chez eux tout autant que les leurs.

Sa chemise de nuit en soie blanche s'écroule sur le sol froid du sous-sol. Elle l'enjambe d'un pas tranquille, et s'avance vers les casiers d'acier qui contiennent les vêtements des forces spéciales. La porte gémit un peu, agressant ses tympans d'un grincement aigüe. Son nez se retrousse l'espace d'une seconde sous la désagréable sensation. Ses doigts fins et abîmés, témoignage d'une vie tempêtueuse, s'accrochent au tissu. Le froissement des habits noirs est discret à mesure qu'elle s'habille. Le miroir en face d'elle reflète maintenant une dangereuse assassine, et non plus une femme que la fatigue essaie inlassablement de faire trébucher. Son regard est froid, calme. Ses traits ont perdu toute expression. Son aura impose le respect. Il est là, le dragon qui a réduit en cendres l'ancien système, puis construit un nouveau par-dessus. Qui a écrasé tous ses ennemies, un par un. Anéanti des mafias entières sur le continent. Impitoyable. Indomptable. Inarrêtable. C'est ce qu'elle a choisi de devenir. Ou peut être que ça a toujours été sa nature profonde ?

Dans sa tête, une musique au tempo régulier s'élève. Celle du temps. D'un détonateur.

Tic-tac.

Ironiquement, ça l'apaise. Ses pieds glissent dans les rangers, solides mais incroyablement inconfortables. Elle serre les lacets sans trop prêter attention à son action, tel un automate qui a répété ce mouvement trop de fois. Des flashs de toutes ces missions lui passent par la tête. Tout est rapide, assez pour qu'elle ne puisse pas se perdre dedans durant sa préparation.

Tic-Tac.

Ses pas ne font aucun bruit tandis qu'elle suit le rythme qui l'anime, la guidant vers la sortie après avoir attrapé son sac plein et lourd. Elle ne cille pas sous le poids. Ses doigts serrent fermement les sangles, comme si sa vie en dépendait.

Tic-Tac.

C'est elle, la bombe.


De là-haut, tout parait si petit, si insignifiant. Les possibilités, quant à elles, semblent aussi infinies que l'horizon nuageux. Cela fait une heure qu'ils ont décollé pour rendre une visite à un ami de longue date du vieux Makarov. Un chef de guerre qui n'a aucune envie de se mouiller, mais qui va devoir prendre un avis décisif pour son avenir politique. Un certain Pretch Gaebolg. Officiellement à la retraite, officieusement personne ne sait. Il a un point faible cela-dit. Son ambiguïté morale ne l'empêche pas d'avoir un cœur et une conscience, et elle le sait fondateur et financeur d'un orphelinat de Fiore, dont l'une des prodiges est justement amie avec le fils de son nouvel allié. Comme ce monde est petit... la petite Meldy sera définitivement un argument de poids dans leur échange.

Les glaçons dans son verre s'entrechoquent quand elle le soulève pour prendre une gorgée. Leurs tintements résonnent dans le confortable silence qui les entoure. Sa gorge brûle sous l'agréable chaleur du liquide ambré, pendant qu'elle continue sa contemplation depuis le hublot. En face d'elle, le général joue avec sa moustache grise tout en fredonnant. Eileen tourne finalement la tête vers lui, après cinq minutes, et quelques mèches rouges viennent chatouiller sa mâchoire sous le mouvement. C'est le temps nécessaire pour qu'il finisse la lecture de son rapport. Le tas de papier est jeté sur la table qui les sépare, pile entre les verres et la bouteille d'un délicieux rhum que l'hôtesse a déposée un peu plus tôt. Bouteille désormais à moitié vide. Un jour, peut-être, elle considérerait l'idée de surveiller sa consommation d'alcool... peut-être. C'est en tout cas en option à la toute fin de sa liste des priorités. Et très certainement à la fin de la liste des dites options également.

« Alors ?
— Tu as de grandes ambitions, rit-il en prenant sa boîte de cigares, mais ton plan est faisable. Risqué, c'est certain. Mais… oui, oui, faisable. Surtout avec le petit joujou que notre grand Acnologia t'a vendu. »

Sa réponse la soulage. Eileen a appris il y a longtemps, à avoir confiance en elle, et à croire en ses idées. Une leçon de vie nécessaire, et durement acquise pour la survie de sa fille ainsi que sa sécurité. Qui aurait accepté de la suivre, si elle-même avait douté de son succès ? Qui aurait tourné le dos à son puissant mari en sa faveur, si elle n'avait pas été la principale convaincue de ses propres plans ? Personne. Eileen a dû apprendre à faire cavalier seul des années plus tôt, et à être la première à avoir foi en elle, quitte à n'avoir que son ombre comme soutien. Néanmoins, l'entrée du vieux Makarov dans sa vie privée - lorsqu'il s'est porté garant et gardien légal officiel d'Erza - a quelque peu modifié sa façon de voir les choses. Sa vision l'intéresse, son avis l'importe, son approbation la rassure. Même si elle agit parfois en désaccord avec lui, la sagesse de son ami est toujours prise en considération dans ses prises de décision. Savoir qu'il est de son côté dans ce projet suicide lui donne de la force. Mais il reste un détail, qui la rend toujours un peu nerveuse.

« Et pour les renforts ? »

Son front se plisse un peu, brièvement. Dans le creux de sa paume droite, abîmée par la vie, se trouve un briquet en or massif. Il est gravé d'un symbole représentant sa famille. Une espèce de fée stylisée, entourée de laurier. Ça fait bien longtemps qu'il ne fonctionne plus, mais Makarov est incapable de s'en débarrasser. Le cliquetis le détend, parait-il. Il lui permet de réfléchir, de peser le pour et le contre. C'est ce côté stratège qui l'a sauvé de situations catastrophiques.

« Dix. C'est le maximum.
— C'est déjà beaucoup, marmonne Eileen. Tu pourrais m'en confier moins. »

Un éclat de rire chaleureux s'échappe de sa gorge, comme si la femme devant lui venait de raconter la meilleure des blagues.

« Je tiens à la sécurité de mes soldats autant que je tiens à la tienne. Dix, pas moins, pas plus.
— Tu ne risques rien en m'en confiant autant ? »

Il secoue la tête, bras croisés et yeux fermés, indiquant silencieusement sa fermeture à toute tentative de négociation concernant son verdict. Il range son briquet obsolète, et sort le neuf de la même poche. C'est qu'il tient à le fumer, ce cigare. Un beau cadeau après un accord de paix. C'est amusant, en quelque sorte, d'offrir quelque chose qui se consume. Est-ce une manière d'expliquer au vieil homme que tout a une fin ? Que le traité ne signe au fond qu'une accalmie... Ou bien ses neurones en constante activité sont encore allés trop loin.

« Politiquement parlant, mes arrières sont protégées. Mes intérêts sont ceux du pays, je n'aurais déclaré ni déclenché aucune guerre, et en l'absence d'un commandant et d'un dossier de mission, je n'aurais techniquement envoyé aucune équipe. En plus, la couverture de ces gamins sera simple à établir.
— Tu vas leur donner une permission officielle ?
— À la brigade entière, sinon ce serait suspect. Je te donnerai deux mois. »

Un temps largement suffisant. Le vieux Draer a pensé à tout, en seulement quelques minutes. C'est un allié de taille, et un ami solide. Un stratège qui cache esprit dangereusement calculateur derrière un grand sourire contagieux.

« Est-ce qu'ils seront conscients des potentielles conséquences ?
— Ils auront la base. Le reste, ce sera à toi de leur expliquer. »

Un mal de crâne commence à naître. C'est de plus en plus fréquent et gênant. La fatigue accumulée qui ressort, surement. Rien d'invivable, mais ça la déconcentre parfois assez pour qu'elle omette quelques détails. Ou qu'elle finisse par voir certaines choses - comme ce sang, qui peint le visage du militaire -. Une vision glauque, floue et complètement irréaliste, facilement discernable de la réalité mais pas moins incommodante. Il serait vraiment temps qu'elle prenne de longues vacances. Avec un bref soupir, Eileen se masse les paupières tout en appuyant l'arrière de sa tête contre le dossier. Est-ce que ce serait vraiment à cause du surmenage ? Hum, possible. Ou des séquelles de toutes ses opérations secrètes, et de tous ses crimes. Ça aussi, c'est possible. Bien plus que le burnout. Nier l'existence de traumatismes n'est certainement pas le plus intelligent de ses choix de vie. Mais qu'est-ce que ça peut bien faire maintenant ? Les choses sont faites. Gravées dans la pierre. Tant qu'elle ne peut pas agir dessus, identifier précisément la cause ces hallucinations n'enlèvera pas le pendu qui flotte à sa gauche. Qu'elle reconnait, qui plus est... ce serait donc ça, l'Enfer ?

« Tu connais la chanson…, commence Makarov.
— … pas de risques inutiles, termine-t-elle avec les yeux fermés. J'assurerai autant leur sécurité que la mienne.

— Est-ce que ce sera la dernière fois ?
— Je l'espère, mais… c'est un milieu très concurrentiel. »

Qui sait ? Un jour, ça pourrait être sa tête qui sera dans un bocal plein de formol.

« Dois-je te rappeler que tu as une fille qui attend chacun de tes retours ?
— Je fais ça pour elle. Pour lui donner un monde meilleur. »

La voix grave du vieux sage la transperce, comme une épée en plein coeur.

« Quel monde ? »


Eileen ferme les yeux un instant, se répétant mentalement la phrase de Makarov ; oui, c'est à elle de tout exposer aux militaires pour leur laisser une chance de reculer, mais surtout pour les protéger. S'ils restent dans l'ignorance sur ce terrain-là, tout le monde est en danger. Alignés sur la piste, les dix hommes de Makarov attendent ses instructions. Ils sont droits, le menton relevé, les yeux brillants d'une grande détermination, et d'une fougue indéniable. Ah... la jeunesse. Elle ne décèle aucune once d'hésitation, ou même d'incompréhension. Tous vêtus de noir, dans des vêtements similaires aux siens, ils semblent être de véritables machines de guerre.

Au loin, le soleil se couche, embrassant les débuts de la pénombre. Le ciel sera bientôt rempli par les ténèbres. Ce manteau froid pour certains, réconfortants pour d'autres. La nuit offre tant de possibilités qu'en être effrayé semble idiot aux yeux d'Eileen. Mais elle peut comprendre.

« Messieurs. »

Automatisme ou non, ils lèvent la main pour faire le salut militaire. Leur synchronisation est absolument parfaite. Et pour l'avoir vu faire, elle imagine aisément Luxus les punir aux pompes à la moindre milliseconde de décalage entre eux. Eileen ne se fait aucun soucis quant à leurs capacités sur le terrain. Ils sont très bien entraînés, étant formés aux côté des meilleurs. Elle continue cependant de les jauger, avec ce regard dur, mais tendre. Ils sont jeunes, à peine plus vieux que sa fille. Traîtresse, son imagination n'a aucun soucis à lui présenter le mirage de son visage souriant aux traits taquins, une arme à feu contre son épaule. La culpabilité a un goût amer, difficile à ravaler.

« Merci pour votre implication. J'ai connaissance qu'aucun de vous n'a été obligé de venir mais, pourtant, vous voici. Je ne sais pas si vous avez réellement conscience dans quoi vous êtes en train de mettre les pieds, et c'est pourquoi je ne vous ai pas encore dit de monter dans l'avion. »

Ils n'échangent aucun coup d'œil entre eux. Ils attendent juste, sans broncher. Elle commence à faire quelques pas, traçant mentalement une ligne droite devant eux. Lorsqu'elle en atteint le bout, elle fait demi-tour.

« Si vous êtes ici, c'est parce que j'ai une affaire de la plus haute importance à régler avec un… collègue de longue date. Ce que vous vous apprêtez à réaliser, ce n'est pas une mission secrète pour l'armée, ou je ne sais quoi. C'est une expédition personnelle qui, sans aucun doute, changera de nombreuses vies, en bien comme en mal. Le général Draer vous a dit le minimum. Le nom de la cible, l'endroit, les esquisses du plan… dans le cas où vous êtes désireux d'emprunter ce chemin avec moi, je vous expliquerai en détails tout le déroulé de l'opération dans ce petit bijou, dit-elle en pointant du doigt l'enfin militaire. Dans le cas contraire, je vous laisse faire un pas en arrière. Je ne veux que des volontaires. Des remarques ? »

Aucun ne bouge. Aucun ne dit un mot. Ils sont ancrés dans le sol, rigides comme des statues. Il n'y pas la moindre trace de regret qui puisse les trahir dans leurs regards.

« Si vous veniez à mourir là-bas, poursuit-elle, votre dépouille n'a pas la garantie d'être ramenée. Vos familles seront contactées, et vous serez décorés. »

Elle marque une légère pause. Pesant le pour et le contre sur son prochain choix de mots. Ce sont des soldats expérimentés. Des hommes adultes qui ont vécu la guerre et dansé avec la mort. Et pourtant... un sourire doux décore son visage tandis qu'elle réprimande un petit rire. Elle reste une mère avant tout.

« Mais je vous dis ça par formalité. Je compte bien m'assurer que chacun d'entre vous, sans aucune exception, revienne chez lui en un seul morceau, déclare-t-elle en s'arrêtant. C'est ma promesse, envers moi-même et envers vous. »

Et elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour l'honorer, même si cela signifie que ce soit elle qui doive rester sur place, enlacée avec Zeleph et La Mort.

« Messieurs, si vous voulez toujours me suivre, montez. Nous avons à faire connaissance. »

L'anticipation lui tord le ventre. Quelque chose de grand est sur le point de se produire. Un des plus grands réseaux de l'ombre s'apprête à tomber, et les politiques du monde entier vont devoir se réorienter selon l'issue.

Reste à déterminer lequel.