Chapitre 4 : Le premier temps de la valse

La caverne dans laquelle Djidane et moi pénétrons et où nous allons faire face au Sealion est si immense que je distingue à peine son plafond. Une cascade gelée se trouve juste en face de nous, et à son sommet, on peut apercevoir un rai de lumière : la sortie. Mais sur le chemin sinueux et escarpé qui y conduit se dresse une silhouette courbée, coiffée d'un haut chapeau pointu, avec deux ailes bleues qui dépassent de son dos. À sa vue, une sensation d'intense malaise s'empare de moi, et elle n'a pas grand-chose à voir avec l'appréhension (ok, la terreur) que j'éprouve depuis que je pense au Valseur. Il dégage authentiquement une aura maléfique qui me fait dresser les cheveux sur la tête. Djidane doit le ressentir aussi, car il s'est aussitôt mis en position de combat, juste devant moi pour pouvoir me protéger.

« Hin, hin hin, vous n'êtes pas mort ? fait la créature avec un rire grinçant. Vous auriez moins souffert si vous étiez restés endormis, mais maintenant, je vais devoir vous achever ! Sealion, géant des glaces ! Viens à moi ! »

Il agite son bâton et et ses gestes cabalistiques font apparaître un cercle de lumière, d'où surgit, dans un éclair de lumière aveuglant, un gigantesque serpent aux écailles argentées : le Sealion. Deux excroissances en forme d'aile prennent naissance dans son dos, et un crystal d'un vert brillant scintille au centre de son torse. La créature ouvre sa gueule et pousse un cri terrifiant. Mais Djidane s'élance vers le monstre sans une seconde d'hésitation. Il esquive un mouvement de la queue du Sealion qui allait le faucher, remonte le long de son dos en courant et lui lacère la face de deux coups de dague. La créature rugit de douleur et de rage, et se tord pour faire tomber l'intrus. Le voleur roule au sol avec agileté, puis repart à l'assaut.

De mon côté, je suis une nouvelle fois complètement pétrifiée de terreur. Mais quand je vois le Valseur lever son bâton et viser mon ami, une décharge d'adrénaline parcourt mes veines et me fait enfin réagir. Sans réfléchir, je m'élance vers lui avec un cri inarticulé. Surpris, il ne peut que me regarder sans se défendre, pendant que son sort de Glacier va se perdre contre un des murs sans blesser Djidane. Je percute le mage de plein fouet, et nous nous retrouvons par terre tandis que son bâton roule quelques mètres plus loin. J'essaie de me mettre à quatre pattes pour attraper l'arme, mais le mage est plus rapide que moi. Il saisit le bâton juste avant que je ne sois à portée. J'essaie de l'agripper à mon tour et de le lui arracher, mais il est plus fort qu'il n'y paraît, et il parvient à me repousser brutalement. Je me retrouve le cul par terre et le souffle coupé, si bien que je ne peux que regarder le Valseur fixer son regard brillant et menaçant sur moi. Il lève son arme et s'apprête à me lancer un sort, quand il pousse soudain un hurlement de douleur. Il se retourne avec surprise et Djidane en profite pour retirer la dague du dos de son ennemi et lui en donner deux coups au visage et au torse.

« On ne t'a jamais appris qu'il ne fallait pas frapper les filles ? »

Le mage s'effondre enfin au sol et son regard s'éteint. J'essaie de calmer un peu les battements de mon cœur, mais le combat n'est pas encore fini : le voleur a dû détourner son attention du Sealion pour me sauver la vie, et le monstre en a profité pour se ruer sur lui. Les réflexes incroyables de Djidane lui permettent de se baisser in extremis pour échapper au premier coup d'aile, mais cette première attaque est immédiatement suivie d'une autre, qui envoie l'adolescent valdinguer contre l'un des murs de la grotte. Il pousse un gémissement de douleur en atterrissant lourdement au sol.

Je me relève en titubant et en grognant. Je m'aperçois aussitôt que c'est une très mauvaise idée, car le Sealion se retourne et fixe son attention sur moi. Il ouvre une gueule où il y a clairement plus de dents qu'il ne devrait. Mais pour une raison qui m'échappe, mes yeux restent fixés sur son flanc, d'où dépasse le manche d'une arme. J'imagine que c'est la Mythdague qu'on peut voler au boss dans le jeu, et je me dis que c'est vraiment débile que ma dernière pensée avant de mourir soit que ce n'était effectivement pas très cohérent que dans le jeu, on puisse dérober des objets à des monstres, vu qu'ils n'ont pas de poches.

Le monstre s'élance sur moi mais je parviens, je ne sais comment, à plonger sur le côté pour l'éviter. Sa gueule se referme sur une stalagmite qui se trouvait derrière moi et qu'il arrache du sol d'un mouvement furieux. Il se retourne et m'envoie voler à travers la grotte dans un hurlement strident (je crois que c'est moi qui le pousse, mais à ce stade, je ne suis plus tout à fait capable d'analyser ce qui se passe autour de moi). Puis il serpente dans ma direction à toute vitesse et enroule son corps autour de moi pour me rapprocher de sa bouche. Je crie à nouveau de terreur et de douleur en sentant les anneaux se resserrer autour de moi à m'en briser les os.

Soudain, un éclair violet jaillit dans la caverne, et la créature tourne la tête en même temps que moi en direction de Djidane, dont émane une aura de puissance. Son gilet et son jean semblent avoir disparu et avoir été remplacés par une épaisse fourrure. Je reconnais la Transe du jeu, qui s'active quand un personnage a subi trop de dégâts et le rend bien plus fort. J'avais complètement oublié qu'elle existait, et c'est une coïncidence franchement incroyable qu'elle se déclenche juste au moment où j'en avais besoin.

« On ne touche pas à mes potes, bâtard ! » s'écrie le voleur en brandissant ses lames et en libérant un rayon d'énergie qui vient percuter le Sealion de plein fouet.

Le monstre pousse un cri suraigu en me lâchant et se tord de douleur, avant d'essayer de repartir à l'assaut. Mais le voleur est plus rapide et lance un nouvel Energétik et le crystal qui orne la poitrine de la créature adopte une couleur rouge, avant de clignoter et de s'éteindre. Le Sealion s'effondre alors en faisant trembler le sol sous son poids.

La Transe de Djidane prend alors fin et il tombe à genoux en ahanant. La sueur lui colle les cheveux sur le front et il semble à bout de forces. De mon côté, une fois que j'ai réussi à reprendre ma respiration, ma première réaction a été de tâter mon entrejambe : grande victoire, malgré ma terreur, je ne me suis pas pissé dessus, cette fois ! Steiner devait avoir raison : avec le temps et l'expérience, ça devient plus facile de faire face au danger. Je ferais bien une danse de victoire en imitant la fanfare du jeu, mais quand j'essaie de me relever, je grimace soudain de douleur en sentant mes côtes protester. Je rampe maladroitement à quatre pattes vers le voleur qui se remet péniblement debout, puis nous débouchons chacun une fiole de potion, que nous engloutissons d'un trait.

« Je ne sais pas comment tu étais au courant, commenta Djidane, mais tu avais raison de ne pas vouloir qu'on passe par ici sans s'être reposés. Je veux dire, si tout le groupe avait été là, ça aurait probablement été plus gérable, mais en l'état, je suis bien content de ne pas avoir eu à me les faire en solo, ces deux enflures. »

Je ne sais pas quoi répondre, alors je me contente de hausser les épaules. Je sais que dans le jeu, c'est un boss impressionnant mais que Djidane aurait très bien pu s'en sortir sans moi. Mais je ne suis quand même pas mécontente d'avoir pu l'aider, au moins à la mesure de mes faibles moyens, et surtout d'avoir fait face à mes peurs. Je sais bien que je ne suis pas très courageuse, mais je continue de ne pas vouloir manquer cette aventure avec mes personnages favoris. Et même si ça ne fait que quelques jours que je les ai rencontrés en vrai, j'ai déjà l'impression que ce sont mes amis, et je ne veux pas les décevoir ni les laisser tomber.

Nous rejoignons les autres, qui commencent à se réveiller mais qui sont encore une peu groggy. Cependant, lorsque Steiner aperçoit le voleur, son regard s'éclaire immédiatement sous le coup de la colère :

« Que nous as-tu fait, malandrin ? Avoue que tu en as profité pour molester la princesse !

- Steiner ! » se récrie la première concernée, à la fois choquée et gênée.

Je me décale pour que le soldat me voie à mon tour, et je commence à expliquer :

« Ne vous inquiétez pas, il n'a rien fait. Ce ne serait pas son genre, de toute façon, vous savez.

- Vous ne devriez pas faire confiance à un tel individu, mademoiselle Claire, répond Steiner, les poings encore serrés. Qui sait quels crimes innommables il peut commettre lorsque personne ne le regard...

- J'étais avec lui tout du long, je vous le jure.

- Et les crimes que je commets sont parfaitement nommable : ça va du vol à l'étalage à l'arnaque caractérisée. Et il ne faut pas oublier qu'être aussi beau et séduisant que moi devrait être illégal. » commente le jeune homme avec insolence.

Je l'ignore et je continue d'expliquer à Steiner que Djidane m'a sauvé la vie et a vaincu un mage qui voulait enlever la princesse.

« Un mage ? » me demande Bibi en agrippant son chapeau d'un air inquiet.

Soudain, je ne sais plus comment réagir. J'étais si concernée par les accusations de Steiner que je n'avais pas réfléchi à la réaction de Bibi lorsqu'il apprendrait qu'un mage qui lui ressemble a tenté de tous nous tuer. Je ne peux pas exactement lui dire qu'ils n'ont rien à voir. Enfin, je pourrais, et ça pourrait même peut-être le réconforter, mais ce serait un mensonge, et l'idée me déplaît. Heureusement, Grenat me sauve la mise :

« Ne vous en faites pas, Bibi, personne ne songerait à vous accuser.

- Ouais, t'inquiète, ajoute Djidane en plaçant sa main sur l'épaule du petit mage. Tant que tu n'invoques pas un monstre de glace pour me buter, y a pas de lézard.

- Comment oses-tu... commence à rager Steiner avant d'être interrompu par Grenat.

- Il suffit, capitaine. Votre comportement ne vous porte pas honneur. Estimons-nous heureux que Djidane et Claire aient su faire face à la menace alors que nous étions tous inconscients et reprenons notre route. »

Elle repart alors d'un pas décidé sans attendre de réponse. Djidane lui emboîte le pas en discutant avec elle d'une manière qu'il juge peut-être galante et séductrice mais qui est probablement moins subtile qu'il ne le croit. Ce qui ne veut pas dire que c'est complètement inefficace, d'après le rose qui monte aux joues de la princesse. Steiner les suit de près pour surveiller le comportement du jeune voleur, mais Bibi semble un peu traîner des pieds. Je m'approche de lui et j'essaie de le rassurer :

« Tu sais, ce n'est pas parce que tu fais de la magie qu'on va avoir peur de toi pour autant.

- Je sais, répond-il d'une petite voix. Enfin, je vous crois, mam'zelle Claire. C'est juste... »

Il s'interrompt et semble chercher ses mots. Je voudrais tellement l'aider, d'autant que je sais qu'il va devoir faire face à des doutes existentiels immenses au cours de notre aventure. Mais je ne trouve pas les mots : je pourrais analyser toutes les interrogations qu'il aura, mais sans avoir vécu les événements qui y conduisent, je ne suis pas sûr que cela ait beaucoup d'effet, et cela n'entraînerait que plus de questions à mon propre sujet.

« Je ne ressemble à personne, explique-t-il lentement. Ni à mon grand-père, ni à Puck, ni à monsieur Djidane, ni à mademoiselle Grenat ou vous. Je suis le seul à pouvoir lancer des sorts. Si je suis un mage noir comme celui que vous avez combattu, est-ce que ça veut dire que je suis maléfique aussi ? »

Il me regarde avec ses grands yeux brillants, et je sais que s'il était humain, ils seraient remplis de larmes. Son histoire m'a toujours brisé le cœur, même dans le jeu. C'est sans doute la plus émouvante de tous les personnages, qui ont chacun leur part de tragique. Mais Bibi en particulier doit remettre en question toute sa vie et toute son existence, alors que c'est le plus jeune de tout le groupe. J'essaie de lui répondre en cherchant mes mots :

« Je ne vois pas comment tu serais maléfique, tu sais. Je ne crois pas que tu as jamais causé du tort à qui que ce soit, à part peut-être involontairement. Je veux dire, Grenat aussi fait de la magie, non ? Et je sais que les Amazones d'Alexandrie apprennent à lancer des sorts. Ce n'est pas tout à fait la même chose, mais ça veut bien dire que la magie n'est pas automatiquement mauvaise, tu ne crois pas ? »

Il hoche lentement la tête, visiblement perdu dans ses pensées, et il me vient une idée :

« En plus, tu as bien vu à Alexandrie : je ne suis pas sûr qu'il y ait deux personnes qui se ressemblent là-bas : il y a des hommes-souris, des hommes-hippopotames, des hommes-lions, des mogs, des gens de toutes les formes et de toutes les couleurs, et je ne parle pas de la reine Branet, quoi qu'elle soit. »

Il étouffe un petit rire, ce qui me rassure. Je poursuis :

« Alors oui, tu ressembles un peu au mage qu'on a vu avec Djidane, mais honnêtement, je ne pense pas que ça veuille dire quoi que ce soit.

- Alors qui est-ce que je suis ? me demande Bibi, à nouveau sérieux.

- Je... Je n'en sais rien, je réponds avec maladresse. Je dois t'avouer qu'à ce stade, je n'ai aucune idée de qui je suis non plus. Je veux dire, je suis juste une gamine qui passe son temps à jouer, qui n'a aucune qualité particulière, et je me retrouve là, au milieu d'une aventure extraordinaire, avec de la magie, des monstres, une princesse... J'imagine qu'on doit découvrir qui on est chacun de notre côté, non ?

- Vous avez peut-être raison, mam'zelle Claire, réplique-t-il après un long temps de réflexion. Mais parfois, c'est vraiment difficile.

- C'est à ça que servent les amis, je commente avant de corriger aussitôt. Enfin, j'imagine, c'est la première fois que j'en ai. Par contre, si tu veux être mon ami, il va falloir me tutoyer, et plus de 'mademoiselle', c'est compris ? »

Il hoche la tête d'un air rasséréné et nous poursuivons notre route jusqu'à la sortie de la grotte. Il faut sauter par-dessus le cours d'eau à moitié gelé qui débouche sur la cascade que j'avais vue dans la caverne du Valseur, mais nous nous en sortons avec les honneurs : Djidane n'a aucun problème à l'enjamber, et Steiner s'assure que la princesse et Bibi passent sans encombre, mais je me ramasse lamentablement en essayant à mon tour, malgré les efforts du soldat. Je tombe dans l'eau glacée, qui n'est heureusement pas très profonde, et je ressors en grelottant. Grenat s'empresse de lancer un sort de guérison qui n'aide hélas pas à me réchauffer, et Steiner conseille de hâter le pas pour sortir et trouver un endroit où allumer un feu. J'acquiesce en claquant des dents, et après quelques minutes qui me paraissent une éternité, nous débouchons à l'air libre. Maintenant que nous sommes sortis de la Brume, nous pouvons enfin voir le soleil, et c'est un soulagement incroyable.

Steiner se dirige en toute hâte vers le bois le plus proche pour y trouver quelques branches mortes, qu'il rapporte et que Bibi enflamme d'un geste des mains. Je le remercie et je m'approche en tremblant comme une feuille sous le regard inquiet de mes camarades. Pendant que je me réchauffe lentement, j'observe les alentours pour essayer de trouver des points de repère. La forêt où Steiner a trouvé de quoi faire un feu se trouve un peu au Nord, et vers l'Est, probablement à quelques heures de marche, j'arrive à distinguer ce qui est probablement Dali.

« C'est le village dont tu parlais, Claire ? Demande Djidane. Je crois que j'y suis déjà allé, mais c'était il y a un certain temps.

- Vous devez avoir beaucoup voyagé, soupire la princesse d'un air songeur. Quant à moi, tout ce que je sais du monde extérieur, je l'ai appris dans les livres.

- Après ces derniers jours, apprendre des trucs dans les livres me paraît vachement moins terrifiant que d'y être confrontés en vrai, je fais en claquant des dents, avant d'ajouter lorsque je vois que ça a jeté un froid : Je ne regrette pas du tout d'être venue avec vous ! C'est juste que je ne m'attendais pas à être si près de la mort comme ça il y a seulement quelques jours, et manquer de se faire boulotter par un monstre n'est pas exactement l'expérience la plus géniale de ma vie, en fait.

- Vous avez raison, mademoiselle Claire, répond Steiner avec un hochement de tête convaincu. La place d'une princesse n'est pas au milieu des dangers à risquer sa vie.

- Bah, lâche Djidane avec un geste méprisant. Si les gens au pouvoir savaient un peu plus ce que c'est de vivre dans le monde réel, tout irait peut-être mieux. Et de toute façon, tu n'as pas dit que tu protègerais Grenat au péril de ta propre vie, papi ?

- Je ne te permets pas, espèce de... ! s'emporte le soldat, le visage rouge de colère.

- Ouais, ouais, c'est ça. Mais ça me fait penser, Grenat... »

La princesse tourne de grands yeux pleins d'interrogation vers le voleur.

« Si les gens apprennent que t'es de sang royal, ça va être la panique. On est probablement poursuivis en ce moment, et on est encore sur un territoire contrôlé par Alexandrie, a priori.

- Qu'est-ce que tu dis ? S'écrie Steiner en s'interposant et en bousculant Djidane. La princesse n'a pas à se cacher ! Et sois plus poli avec elle, arrête de la tutoyer !

- De quoi je me mêle, t'es qui pour me parler comme ça ! » rétorque Djidane.

Les deux hommes ont l'air prêts à en découdre, quand Bibi et Grenat les interrompe simultanément :

« Arrêtez !

- Cessez immédiatement ! »

La tension retombe subitement, et Grenat poursuit :

« De toute évidence, mon prénom ne convient pas à la situation. Dites-moi, Djidane, les armes que vous portez s'appellent bien des dagues ?

- Ouais. Si elles étaient plus longues, ce seraient plutôt des épées courtes, avec une lame encore plus grande, on ira vers une éépe longue, voire une épée à deux mains, mais là, c'est plus du mastoc. Après, si tu veux du plus petit, ça va être plutôt un couteau, et...

- Merci, j'ai compris, l'interrompt la princesse. Dorénavant, je vous demanderai donc de m'appeler Dagga. Qu'en pensez-vous, Djidane ?

- C'est, euh, bizarre, mais au moins, c'est un genre d'anonymat.

- J'aime bien, je commente en adressant un sourire à la nouvellement nommée Dagga. Et toi, Bibi, t'as un avis ?

- Moi aussi, je trouve ça joli et original, répond le mage noir en se tenant le chapeau à deux mains.

- En ce qui me concerne, commence Steiner, mais je le coupe :

- J'imagine bien que vous pensez que c'est déshonorant de se déguiser comme ça et que vous préfèreriez retourner à Alexandrie, je le coupe, mais je croyais que votre rôle était d'obéir à la princesse, non ? Si elle veut que vous l'appeliez Dagga, n'est-ce pas votre devoir de le faire ? »

Il me regarde bouche bée sans trouver quoi répondre. J'imagine qu'il ne s'attendait pas à ce que ce soit moi qui le rembarre comme ça.

« Je suis désolée, Steiner, j'ajoute en adoucissant un peu ma voix. Je sais que ce n'est pas facile pour vous, mais à ce stade, on doit juste tirer le meilleur parti possible de la situation. Dagga veut aller à Lindblum, on a des mages dangereux aux trousses, et on a encore pas mal de route à faire, sans compter qu'on n'a presque plus de provisions. Alors si vous voulez bien, je finis de me sécher et de me réchauffer pour ne pas attraper la mort, et on va repartir rapidement pour atteindre le village avant la tombée de la nuit. »

Nous retombons alors dans un silence qui n'est pas franchement confortable, jusqu'à ce que Bibi prenne la parole et demande à Djidane de lui dire ce qu'il sait du village. Le voleur répond avec une assurance telle que je serais absolument convaincue qu'il se souvient du lieu à la perfection, si je ne savais pas que ce qu'il dit est largement faux. Enfin, je dis ça, mais cette réalité m'a déjà réservé quelques surprises par rapport à ce que j'ai pu voir dans le jeu.

Enfin, quand j'ai l'impression que mes vêtements ne sont plus complètement trempés, je me relève et nous repartons enfin. Je regarde constamment aux alentours, et Steiner me félicite pour mon attention et mon souci d'éviter une embuscade, avant de me rassurer et de me dire qu'il me protègera aussi bien que la princesse. Je ne le détrompe pas, mais je dois avouer que mon intérêt ne vient pas d'une inquiétude concernant une attaque surprise. J'essaie de voir si je peux trouver l'Eskuriax amical qui rôde par ici dans le jeu. Je ne sais pas s'il existe, ni la récompense qu'il peut donner : dans le jeu, il offre 10 CP pour apprendre des compétences, mais je n'ai rien vu de similaire ici. Mais mon attention est récompensée : juste après avoir éliminé une paire de grosses tarentules bien moches qui avaient réussi à m'immobiliser en me crachant leur toile dessus (enfin, je dis « craché », mais les fils ne sortent pas de leur bouche), un écureuil brun jaillit d'un terrier que je n'avais pas vu et se met à pousser de petits cris excités. Enfin, je dis « écureuil », mais il fait quasiment ma taille, et si je ne savais pas qu'il est gentil, je pousserais probablement un nouveau cri de terreur en essayant de prendre mes jambes à mon cou. Comme dans le jeu, il nous demande de lui donner des gemmes en nous remerciant de l'avoir sauvé des méchantes araignées et en faisant des cabrioles autour de nous.

Je réalise alors que j'ai oublié un élément clef : je n'ai vu absolument aucune gemme dans le sac qui nous sert d'inventaire. Mais j'ai un éclair de génie et je me tourne vers Djidane : dans le jeu, on ne trouve pas vraiment de gemmes comme ça, il faut les voler aux monstres qu'on combat. Donc si quelqu'un en a récupéré, c'est forcément lui. Je ne l'ai pas vu dérober quoi que ce soit, mais pendant les combats, j'ai plutôt tendance à essayer de survivre qu'à surveiller mes compagnons, pour être honnête.

Le jeune voleur me regarde avec un air de défi qui m'indique que j'ai probablement raison. Je ne me laisse donc pas impressionner et je soutiens son regard sans rien dire.

« Qu'est-ce qu'il y a ? finit-il par me demander, excédé.

- Allez, ne fais pas ton radin, je réponds avec un sourire en coin. Combien est-ce que tu en as volé jusque-là ?

- Je ne vois absolument pas de quoi tu parles, insiste-t-il en croisant les bras sur son torse. Et puis même si j'avais des gemmes, je ne vois pas pourquoi je les donnerais à un monstre d'abord. Je veux dire, si on l'a sauvé, c'est plutôt à lui de nous récompenser, non ? »

Les autres regardent l'échange avec perplexité, et Bibi souffle à Dagga :

« De quoi ils parlent ?

- Claire semble penser que Djidane possède des gemmes qu'il pourrait offrir à cette adorable créature. Cependant, je dois reconnaître que je ne l'ai jamais vu dérober quoi que ce soit au cours de notre aventure.

- C'est pas une adorable créature, c'est un monstre qui essaie de nous arnaquer ! » répond l'adolescent en rougissant.

Nous nous tournons vers l'Eskuriax, qui est en train de rebondir sur place en s'asseyant sur sa propre queue. Clairement un maître de la manipulation, comme je ne manque pas de le faire remarquer, avant de conclure :

« De toute façon, qu'est-ce que tu en ferais d'autre ? Personne ne voudra acheter ça pour plus de 100 gils, même à Lindblum. Honnêtement, le seul intérêt qu'on peut en tirer, c'est d'améliorer les attaques des Chimères, et... »

Je réalise en voyant leurs regards interloqués que j'en ai probablement trop dit :

« Je veux dire, c'est ce que j'ai lu quelque part. C'est pas vrai, Dagga ?

- Si, bien entendu, certaines pierres précieuses permettent d'augmenter la puissance des invocations, mais c'est un talent que bien peu de personnes connaissent et maîtrisent. Êtes-vous vous-même une Invokeuse ? Si tel est le cas, j'aurais tant de questions à vous poser !

- Euh ! Non, pas du tout ! Si je pouvais invoquer des créatures aussi puissantes que ça, je ne ferais pas dans mon froc en croisant un petit Meiden de rien du tout ! Non, je te dis, c'est juste que... j'ai... lu ça quelque part ? Dans un livre. »

Mais ma voix est plus interrogatrice qu'affirmative. De toute évidence, je ne suis pas du tout la meilleure des menteuses. Comme pour confirmer cette intuition, Steiner vient en remettre une couche :

« Et comment connaissez-vous si précisément le prix des pierres précieuses à travers le continent ? Avez-vous aussi lu cette information ?

- Bah, euh, je crois ? » je balbutie.

Mais honnêtement, à ce stade, fichue pour fichue, autant aller jusqu'au bout. Je commence à me lancer dans une diatribe pour expliquer pourquoi il est parfaitement logique qu'une rien du tout comme moi soit si au fait des réalités économiques mondiales et des secrets mystiques les mieux gardés, quand Djidane m'interrompt :

« Ouais, ouais, c'est bon, j'ai effectivement trouvé une dizaine de gemmes. Mais sérieux, ça me gave un peu de donner un butin acquis à la sueur de mon front comme ça.

- Oh, allons, Djidane, ne pouvez-vous faire preuve d'un peu de bon cœur pour cette pauvre créature ? l'interroge la princesse en posant délicatement une main sur le bras du jeune voleur. En voyant ce visage si plein de tendresse, n'êtes-vous pas saisi par le désir de faire montre de toute la générosité qui vous anime ? »

L'adolescent grommelle, mais obtempère sans plus d'hésitation. Vu le fard qu'il a piqué, je soupçonne que ce ne sont pas tellement les arguments de la princesse qui l'ont convaincu, mais plutôt le contact physique qui l'a perturbé. Et vu le regard malicieux de Dagga, je dirais qu'elle savait parfaitement ce qu'elle faisait. L'Eskuriax bondit de joie en nous remerciant, avant de s'éloigner toujours aussi gaiement. Je sens comme une vague de chaleur me parcourir et me redonner de l'énergie, et j'ai l'impression que les autres l'ont aussi ressenti. Il y a donc bien un système d'expérience et de compétences dans ce monde, même s'il n'y a pas de menus pour nous dire exactement combien de points on gagne. En tout cas, je n'ai aucune idée des capacités que je pourrais avoir apprises.

Steiner insiste pour que nous reprenions la route sans plus perdre de temps et nous nous remettons en chemin. Djidane continue de maugréer et de traîner des pieds, mais les regards dérobés et énamourés qu'il jette à Dagga révèlent que sa mauvaise humeur n'est qu'une façade et qu'il ne regrette pas tant que ça d'avoir échangé une Gemme pour voir la femme qu'il aime sourire.

Tandis que nous marchons, la princesse s'approche de moi et entame une conversation :

« Ainsi, vous aussi appréciez la lecture ? »

J'ai du mal à trouver quoi lui répondre : je préfère largement jouer à des jeux vidéo, mais je lis pas mal aussi. Je veux dire, au moins, c'est une activité qu'on peut faire quand on est toute seule, et je n'ai pas trop eu d'amis jusque-là. Et par « pas trop », je veux dire « pas du tout ». Et par « pas du tout », je veux dire que je passais le plus de temps possible cachée dans la bibliothèque du collège puis du lycée parce que c'est là que je risquais le moins de croiser les élèves qui me harcelaient. Du coup, j'ai effectivement pas mal lu, beaucoup de fantasy, quelques romans policiers ou amoureux aussi et tous les livres de vulgarisation scientifique que j'ai pu trouver. Mais comment est-ce que je suis censée expliquer ça à une princesse qui vit dans un univers si différent du mien ?

« Ouais. Il y a beaucoup de livres chez moi. Probablement pas autant qu'au château, bien sûr, j'ajoute en me rappelant de la bibliothèque d'Alexandrie, et en ayant des flashbacks du Lovecraft qui s'y cache.

- Quel est votre ouvrage préféré ? S'enthousiasme Dagga. Mon auteur favori est sans nul doute le dramaturge Lord Hayvon, mais j'aime par-dessus tout lire de la poésie. Quand j'étais encore au château, j'en déclamais des pages dans les couloirs du château, à en rendre ma mère folle ! »

Elle est absolument adorable dans son rôle d'intello, je dois avouer. Je me force à répondre, même si je ne peux pas afficher le même bonheur enfantin qu'elle :

« Je n'ai jamais beaucoup lu de théâtre, j'ai toujours plus apprécié les romans. Je ne sais pas, j'ai toujours trouvé que sans les descriptions et sans un narrateur pour guider le récit, les dialogues tombaient à plat. »

J'essaie de m'en tenir à des généralités, car je pars du principe qu'aucun des auteurs que j'ai lus n'existe dans ce monde, et qu'inversement, je ne reconnaîtrai aucun des livres qu'elle pourra mentionner, car seuls quelques titres sont mentionnés dans le jeu, et je n'ai retenu que Je veux être son oisillon, l'espèce de patchwork de Shakespeare qui est joué au début.

« Oh, mais c'est que la lecture du théâtre demande une attitude tout à fait particulière ! Si personne ne vous l'a expliquée, il n'est guère surprenant que vous n'ayez pas pu vous laisser séduire par les charmes de cet art. J'ai eu un excellent précepteur qui a su me montrer comment faire surgrir dans mon esprit le jeu des acteurs à la seule lecture de leurs répliques, et cela devient un plaisir sans pareil, je vous le garantis ! Si vous le souhaitez, je pourrai vous le montrer, lorsque nous en aurons le temps et la possibilité. »

Enfin, nous arrivons aux abords de Dali. Sur la droite, on peut apercevoir la haute tour du belvédère, qui permet de surveiller l'arrivée des aéronefs. J'essaierai probablement de passer si je trouve le temps. À proximité se trouvent des champs, ou du moins ce qu'il en reste. De toute évidence, ça fait un certain temps que plus rien n'y est cultivé, et Steiner fronce les sourcils en remarquant les étranges formes qui sont dessinées sur le sol. Mais le soir est en train de tomber, et nous avons tous hâte de nous reposer.

Les maisons à colombage et la rusticité des lieux devraient créer une atmosphère charmante, mais il s'en dégage plutôt un sentiment d'oppression. Si je n'en savais pas d'avance la raison, je n'identifierais probablement pas l'origine de mon malaise, mais les rues paraissent trop vides et trop silencieuses : il y a bien quelques enfants qui courent et qui rient de temps à autre, mais aucun adulte n'est présent. Au bout de la rue principale, les bras du moulin sont anormalement immobiles malgré la brise qui adoucit la soirée. En regardant bien, on peut même voir des engrenages et autres débris de mécanismes abandonnés ici et là, qui évoquent un univers industriel tout à fait hors de propos à la campagne.

Cependant, je semble être la seule à avoir conscience du prolème, et Djidane nous guide vers un bâtiment sur notre droite. C'est l'auberge de Dali, et comme tous les autres commerces, elle est tenue par un enfant qui ne doit pas avoir plus d'une douzaine d'années. Quand nous entrons dans le bâtiment, il est assoupi à son bureau, mais Djidane le réveille sans trop de ménagement pour demander une chambre.

Comme dans le jeu, il n'y a qu'une pièce avec quatre lits de disponible. J'aurais probablement dû m'y attendre, mais je pense qu'après toutes les émotions récentes, j'ai le droit d'oublier ce genre de détails. Bien entendu, Steiner propose de s'en passer et de rester debout à monter la garde, mais Dagga et moi parvenons à le dissuader d'être plus obstiné (le terme que choisit la princesse) et stupide (le mot que moi, j'emploie) que nécessaire. L'arrangement que l'on finit par trouver est que les deux filles du groupe vont partager un des quatre lits. Après avoir essayé, ça ne va pas être excessivement confortable, mais ni elle ni moi ne sommes particulièrement grosses, donc ça devrait aller, et ça nous permet d'avoir un peu d'intimité une fois que Steiner a déplacé différents meubles pour créer une sorte de paravent afin d'éviter que « ce sale vaurien n'essaie d'espionner de gentes dames ». Je ne suis pas pleinement convaincue de la nécessité de la chose, mais je suis trop épuisée pour protester, et il ne me faut que quelques secondes pour m'endormir.