Holà ! Cet OS est écrit en une heure pour la Nuit du FoF, sur le thème Egoïste.

Egoïste

Il y a son nom sur un gobelet Starbucks, et c'est normal, parce que c'est la seule enseigne qui écrit le nom sur le gobelet, et il faut bien que quelqu'un dise son nom, Chloé, c'est important, Chloé, et peu importe qu'elle ait fait recommencer le barista quatre fois pas Kloé, pas Chloë, pas Cloée, Chloé, c'est pas si compliqué, c'est classique, comme prénom, et puis si elle a du mal à épeler en Anglais c'est pas sa faute, pourquoi ce serait à elle d'apprendre ?

Elle n'a jamais appris. Elle n'a pas besoin.

Elle n'a pas besoin d'écrire, parce que Sabrina le fait. Elle n'a pas besoin de parler parce que son père le fait. Elle n'a pas besoin de compter : elle a assez d'argent, plus qu'assez, compter les zéros après le deux c'est bon pour les sans-le-sou qui réfléchissent avant de dépenser.

Elle pense à elle, elle laisse le reste aux autres. Egoïste, ça s'appelle, et c'est très bien comme ça elle est très forte à penser à elle, elle croit. Elle se trompe.

Si elle pensait vraiment à elle, si elle pensait bien à elle alors elle se détruirait sûrement.

Si elle y réfléchissait vraiment, elle serait obligée de voir ce qu'elle veut. Il y a quelque chose d'interdit et de dangereux dans le désir d'une adolescente comme Chloé.

Chloé pense à … Chloé pense à Chloé Bourgeois. Chloé pense à une héritière parfaite d'une femme parfaite. Chloé pense à quelqu'un qui n'existe pas et qui se fait passer pour elle.

Si elle y pensait vraiment, peut-être Chloé verrait que ce serait la première fois.

Mais Chloé est égoïste, c'est son mot parfait, alors ça ne peut pas être vrai. D'ailleurs, personne ne dira jamais à Chloé :

« Tu n'es pas égoïste. Tu n'as jamais agi pour ton propre bien. Tout ce que tu fais, tu le fais pour les autres, pour qu'on adule le masque que tu couds avec ta peau, tu n'as jamais pensé à toi, tu n'as jamais pensé à ton bonheur, tu as laissé tout aux autres, tu as volé et copié et exposé le butin doré en attendant des applaudissements, mais tu n'as jamais été là.

« Un jour, tu as invoqué un démon et tu lui as donné ton âme, peut-être, tracé un seau dans le sang de tes premières règles, ou dans le sang de quelqu'un qui avait le malheur d'avoir une main quand tu avais un couteau. Et les démons, comme les dieux, ça mange. Et tu n'as jamais pensé à toi, tu n'as jamais pensé à ton âme qui hurle et qui brûle.

« Ce n'est pas que tu ne t'entends pas. Tu la sens, la colère, mais tu ne t'écoutes pas — tu t'écoutes parler, tu ne t'écoutes pas pleurer, tu ne t'écoutes pas hurler. C'est le travail des autres ça, non ? C'est le travail de ton père, quand tu hurles à la mort, de soigner, de voir le bout d'âme qui se nécrose et de regarder l'abomination dans les yeux, non ? Toi tu n'as pas à y penser. Toi tu penses à Chloé Bourgeois, et Chloé Bourgeois est parfaite, et si Chloé Bourgeois a mal, sa douleur est un problème pour les autres. »

Non, personne ne dira jamais à Chloé, pense à toi ou même prends soin de toi, surtout pas, qu'est-ce qu'elle ferait de ça ?

Alors Chloé Bourgeois fait écrire son prénom à un barista sans penser au boycott, et c'est monstrueux, on lui dirait Mais tu te rends compte des enfants qui sont tués à Gaza ? Comment tu peux fermer les yeux face à des appels à l'aide aussi déchirants ? Comment tu peux être aussi égoïste ? En vérité, c'est très facile pour elle de fermer les yeux. Elle a de l'entraînement. Tous les jours de toute sa vie elle entend son âme qui hurle à l'aide, tous les jours de toute sa vie elle regarde ailleurs. Elle laisse mourir. Elle tourne les yeux vers Starbucks qui écrit son nom, elle tourne les yeux vers sa mère, et ses mains pleines de sang elle les présente en trophée, dévote et sacrifice et bourreau tout à la fois.