Les Noces de Shindo Hikaru
Waya Yoshitaka était assis entre Isumi Shinichiro et Yashiro Kiyoharu, venu spécialement d'Osaka. Ils avaient scrupuleusement respecté les consignes données par Shindo Hikaru et enfilé leur meilleur costume, plus précisément celui qu'ils réservaient « aux matchs les plus importants ».
Les parents de Shindo, le futur marié, avaient eux aussi revêtu de beaux habits, même si sa mère avait choisi une robe occidentale plutôt que le kimono kurotomesode traditionnel. Ils suivaient la cérémonie silencieusement, avec l'œil sec et désabusé de deux parents qui avaient renoncé à comprendre les frasques de leur descendance, et se contentaient de manifester un soutien de façade, par solidarité familiale, puisque c'était sans doute le seul mariage qu'ils pouvaient espérer de leur fils. Cette solidarité familiale devait cependant peut-être plus, dans le cas présent, à la piété filiale, puisque c'était le grand-père de Shindo qui officiait dans le salon de sa maison traditionnelle, toutes portes coulissantes ouvertes pour accueillir le groupe des invités.
Il était certain que Shindo aurait préféré se marier à l'Institut de Go, dans une salle plus grande et en plus grande assemblée, et il était plus que probable qu'il en avait fait la demande. Il se disait que l'Institut avait même accepté, avant d'apprendre l'identité de son futur époux et de refuser. Il fallait croire que les temples les plus proches avaient réagi de même, et que Shindo n'avait pas trouvé les chapelles suffisamment traditionnelles, puisque les invités se retrouvaient ainsi chez son grand-père. Ce dernier avait d'ailleurs fière allure dans son costume de prêtre shintoïste, même s'il était à peu près sûr qu'il n'en était pas un, de même que Nase Asumi, en costume de miko, n'était pas réputée en être une.
Les yeux secs et l'attitude désabusée des parents du marié contrastaient fortement avec les effusions tapageuses de l'amie d'enfance de Shindo, Fujisaki Akari. Elle prenait grand soin en effet de se répandre en larmes factices, tout en se tamponnant rythmiquement les yeux avec un mouchoir rose orné de dentelles violettes ; ce dernier complimentait harmonieusement bien le kimono furisode aux longues manches qu'elle avait loué pour l'occasion. Elle avait déclaré juste avant la cérémonie, d'une voix forte qui annonçait à tous les autres invités le rôle qu'elle s'apprêtait à jouer, que Shindo avait bien de la chance qu'elle vienne assister à son mariage, après qu'il l'avait honteusement séduite, manipulée, trompée, et ignominieusement abandonnée. Le marié l'avait alors superbement ignorée, avec toute l'habitude procurée par leurs nombreuses années de voisinage. Ces affirmations infamantes auraient été plus dramatiques encore si le propre petit ami de Fujisaki n'assistait pas également à la cérémonie, dérouté mais de bonne volonté, prêtant galamment son épaule désormais tachée de maquillage aux effusions de sa petite amie.
Celui qui aurait dû jouer l'ex-fiancé trompé, songeait Waya, c'était plutôt Toya Akira, qui suivait le déroulement des rites, quelques factices qu'ils soient, avec attention et stoïcisme. Shindo n'avait en effet jamais officialisé sa relation avec lui, quelle qu'elle puisse être, et il aurait eu lieu de s'en plaindre. Ses parents étaient également présents, Toya Koyo dans son hakama et haori de compétition les plus formels, sa femme en kimono irotomesode rouge orné de grandes fleurs de chrysanthèmes, et ils demeuraient tout aussi concentrés et impassibles. Ils étaient visiblement venus soutenir leur fils.
Le grand-père de Shindo, à la tête de leur assemblée, demeurait imperturbable, mélangeant rites shintoïstes et influences occidentales sans doute observées dans des films ou séries télévisées. Tout aussi imperturbable se tenait Shindo, dans un hakama gris et montsuki noir, orné de numéros cinq blancs à la place des armoiries familiales. Il était assis auprès de son futur époux, à qui il glissait de temps à autres des regards appuyés et langoureux.
Avant de réciter les formules traditionnelles, le grand-père de Shindo avait pris le temps d'évoquer quelques souvenirs marquants, décrivant notamment comment son petit-fils avait d'abord été passionné de football dans son enfance, jusqu'au jour où il l'avait surpris en train d'essayer de voler un goban dans sa remise ; comment Shindo avait supplié son grand-père de lui donner ce même goban, et comment à partir de là sa passion pour le jeu de go s'était subitement développée, l'emmenant rapidement aux examens de professionnalisation et à son statut actuel de détenteur du titre de Honinbo.
Puis, après avoir psalmodié les textes sacrés, le grand-père avait présenté à Shindo et son époux les trois coupes de saké, qui avaient été cérémonieusement bues lors du san san ku do, de même qu'avaient été respectées les traditionnelles salutations. Shindo avait ensuite lu, de sa voix la plus mélodramatique, ses vœux de mariage, promettant respect, fidélité, soutien dans l'adversité, et surtout amour inconditionnel et absolu ; chacune de ses déclarations avait été ponctuée par une lamentation aiguë de Fujisaki Akari, résonnant dans le silence blasé du reste de l'assemblée.
Et enfin le grand-père de Shindo avait conclu la cérémonie en annonçant d'une voix forte, visiblement inspirée d'une série américaine non identifiée : « Et maintenant, je vous présente les nouveaux mariés : Shindo Hikaru et Shindo no Goban. »
Oui, songea Waya, seul Hikaru aurait pu songer à mettre en scène son mariage avec un goban, fou du jeu de go comme il l'était.
Mais Waya supposait aussi qu'il n'était pas le seul joueur dans l'assemblée à se dire qu'il aurait aimé avoir eu l'idée avant lui.
Ce texte a été rédigé dans le cadre de la cent soixante-septième nuit du FoF, le forum d'écriture francophone sur fanfiction. Le thème proposé était « noces ». Puisqu'un Japonais a pu officiellement épouser l'avatar dont il était amoureux, pourquoi Hikaru ne pourrait-il pas épouser le goban que Sai avait hanté ? Pour plus d'informations, vous pouvez m'envoyer un MP.
