Ce fut un coup sourd contre la coque du navire qui réveilla Elsa. Écoutant un moment, elle n'entendit pas Sebastian jurer ou même parler et se retourna face au mur, mais le hublot qui donnait dehors était régulièrement submergé et elle décida de se lever.
Lorsque la jeune femme pointa sa tête par la porte de la cabine, elle remarqua qu'il faisait nuit noire et elle observa le ciel piqueté de milliers d'étoiles.
— Ça t'a réveillé ? chuchota-t-on.
Elsa baissa les yeux vers Bash, assis sur le pont, enroulé dans une couverture. Elle opina et regarda alors autour d'elle. Quand un frisson la secoua, Sebastian soupira et ouvrit sa couverture.
— Viens là...
Elsa hésita puis le rejoignit et s'appuya contre lui en rabattant la grande couverture sur elle.
— Ça fait quoi... Une semaine ?
— Huit jours quand le soleil se lèvera, exactement. On atteindra le brouillard dans la journée, répondit le jeune homme.
— Tu as peur ?
— De ce qu'on pourrait trouver de l'autre côté ? Oui. Parce que personne n'est jamais revenu pour en parler, donc oui, j'ai peur, mais je sais que si je ne reviens pas, je ne manquerai à personne.
Elsa pencha la tête.
— Ne dis pas ça... Anna et Hans...
— Se fichent de moi. Si j'ai atterri à Arendelle, c'est uniquement pour toi, Elsa. Je pensais que j'étais bien placé pour pouvoir t'aider avec tes pouvoirs comme j'avais réussi, tout seul, à les canaliser et à paraître ainsi aussi normal que les autres... Mais j'ai lamentablement échoué et je sais que ta sœur m'en veut.
Quittant la chaleur de la couverture, Elsa fit face à Sebastian qui la regarda avec étonnement.
— Elle ne t'en veut pas, elle est déçue, dit-elle alors. Et c'est moi qui la déçois, pas toi. Tu as fait tout ton possible pour briser ma carapace, pour que je reconnaisse avoir besoin d'aide, mais j'ai tout fait foirer. Mon arrogance t'a valu quelques bleus et m'a valu la destruction de mon château. Depuis, je suis incapable de faire de la magie, je me sens totalement vidée et je suis épuisée psychologiquement à cause de cette guéguerre que je t'oppose depuis des mois.
Elle serra les lèvres et chassa une larme du plat de la main.
— Je voudrais que nous fassions la paix, Sebastian... reprit-elle. Je suis désolée de t'avoir traité aussi mal, je sais que tu veux m'aider, mais ma fierté m'a poussée à me calfeutrer derrière ma colère... Pardonne-moi, s'il te plaît...
Le jeune homme serra les lèvres.
— Je ne demande pas mieux, répondit-il alors. Mais quelle assurance aurais-je après ça ? Qu'est-ce qui me dit que tu ne vas pas redevenir la prétentieuse et infecte Elsa d'Arendelle qui estime qu'elle vaut plus que le commun des mortels ?
— Je... Je n'ai jamais...
— Oh si ! Tu ne l'as pas dit explicitement, mais tu as fait des allusions concernant les enfants, notamment, que tu n'en aurais pas parce que ce n'est que des emmerdes... C'est presque inacceptable de telles paroles venant d'une jeune femme de vingt ans, Elsa. Si ta mère t'avait entendue, tu aurais sans doute pris une gifle.
— Sans doute, pour la forme... Écoute, Bash, je suis désolée, je ne peux rien de promettre pour le futur, mais ces derniers jours passés sur ce bateau, à ne pas pouvoir t'éviter ou me cacher de toi, c'est une torture. Je ne le supporte plus, je ne me supporte plus !
Sebastian l'observa un moment puis repoussa la couverture et l'enlaça. Elsa lui rendit son étreinte et ils demeurèrent une longue seconde sans bouger avant que la jeune femme ne se redresse. Soudain, elle poussa un cri et leva une main ; quelque chose rebondit contre un bouclier invisible et Bash saisit aussitôt son bâton et le cristal s'éclaira, illuminant les environs de rose violacé à la fois terrifiant et enchanteur.
— Qui va là ! s'exclama-t-il. Qui nous attaque, montrez-vous !
Il y eut des chuchotements autour d'eux puis, de nulle part, des têtes sortirent de l'eau.
— Des sirènes ! souffla Elsa. Je ne savais pas qu'elles existaient pour de vrai !
— Des humains... gargouilla l'une des créatures marines.
— Non, nous sommes de Magikers, répondit Bash. Nous nous rendons de l'autre côté du brouillard, alors ne coulez pas mon navire, s'il vous plaît...
— Le brouillard est mauvais... répondit une autre créature. Mourir vous attend...
— Non, nous...
— Mourir, mourir, mourir...
Elsa eut un violent frisson comme des dizaines de voix reprenaient ce mot en chuchotant, presque scandé. Soudain, le cristal de Bash s'éteignit, les créatures se turent et disparurent dans l'eau noire. Un bruit caractéristique se fit alors entendre et un harpon se planta dans le pont du petit navire. Bash et Elsa bondirent et la jeune femme se serra contre son ami qui l'entoura de son bras par réflexe.
Bientôt, le petit navire se cogna contre un autre, beaucoup plus gros, et une échelle de corde dévala la coque. Quand une silhouette se laissa tomber sur le pont du petit bateau, Elsa poussa un petit cri de peur.
— Des pirates ! gémit-elle.
— Ou ça ? demanda le visiteur. Non, non, on n'est pas de pirates, on est des pêcheurs... Les sirènes vous ont attaqués ?
Bash se redressa en secouant la tête.
— Elles ont tenté de nous effrayer...
— Ah c'est bien leur style... Vous allez où comme ça ?
— De l'autre côté du brouillard...
Le pêcheur pencha la tête et sembla confus.
— Hm... Vous venez d'où ?
— D'Arendelle ? répéta Esla, étonnée.
—Oh... Dans ce cas, jeunes gens, vous êtes déjà de l'autre côté du brouillard !
Le couple s'écarta légèrement l'un de l'autre, étonné, et Elsa regarda alors à l'arrière de leur bateau.
— Par le Ciel... souffla-t-elle. Regarde... Le brouillard et derrière nous...
Bash jeta un rapide coup d'œil, ne lâchant pas le pêcheur des yeux. Sa main chercha alors celle d'Elsa et s'y cramponna.
— À trois, tu sautes dans l'eau ! dit-il alors.
— Quoi ? Bash, non, ce... Pourquoi, nous sommes presque arrivés, cet homme...
— Ce n'est pas un pêcheur, c'est une illusion... Un Magiker est à l'œuvre et tente de nous embrouiller... À trois, tu sautes dans l'eau.
— Mais elle est glaciale ! Et je ne sais pas nager...
Mais le jeune homme ne l'écoutait pas. Il recula alors d'un pas en fixant toujours le pêcheur étrangement immobile, et Elsa s'agrippa à son bras. Quand elle sentit le bastingage contre ses jambes, elle jeta un coup d'œil derrière elle et grimaça.
— Et nos affaires... tenta-t-elle.
— Fais-moi confiance...
La jeune femme passa sa langue contre ses lèvres. Elle remarqua alors le cristal du bâton de son ami. Il était noir, comme s'il était mort, et cela l'intrigua. Elle reporta son attention sur le pêcheur et comprit que Sebastian maintenait l'illusion immobile, comme s'il avait figé le temps, bien qu'il en soit incapable.
— Si j'ai raison, plonger dans l'eau brisera l'illusion, dit-il alors.
— Je ne sais pas nager...
— Alors accroche-toi à moi.
La jeune femme ne se fit pas prier, elle se plaqua contre le torse du magicien qui l'entoura de son bras. Il recula ensuite et se laissa tomber en arrière. Elsa ferma les yeux et poussa un cri, prête à rencontrer l'eau glaciale... Mais rien ne se produisit. Soudain, elle sentit quelque chose sous sa main et ouvrir les yeux. C'était le torse de Bash... Il inspira alors et se redressa en la repoussant. La jeune femme regarda autour d'elle et remarqua qu'ils étaient tous les deux dans l'allée entre les couchettes de leur petit navire.
— Mais qu'est-ce...?
— Les sirènes, répondit Sebastian en se relevant. Elles nous ont lancé un sort...
— Lancé... Le truc que j'ai empêché de nous toucher ?
— Ça ou autre chose, elles ont réussi à nous faire croire que nous étions de l'autre côté du brouillard déjà...
— Et ce n'est pas le cas ?
— On va aller voir ça tout de suite.
Bash se releva et quitta la cabine sans même aider la jeune femme à en faire autant. Elle grommela puis le rejoignit et, en découvrant le brouillard à plusieurs kilomètres deux, elle sentit une pointe de désespoir lui prendre la poitrine.
— J'ai l'impression que plus on avance, plus il recule...
— Je crois que ce n'est pas qu'une impression, répondit Bash.
Son cristal s'illumina soudain et Elsa se réfugia derrière lui sur son signe. Soudain, à l'avant du bateau, une brume apparut.
— Encore un enchantement ? demanda la jeune femme.
— Non, cette fois, c'est bien réel... C'est un Magiker, tu ne le perçois pas ?
Elsa eut un frisson et observa la brume noire prendre la forme d'un être humain. Un homme apparut ensuite et le couple eut un mouvement de recul.
— Des Magikers ? s'étonna-t-il alors. Mais qui êtes-vous, tous les deux ? Qui dirige votre lignage ?
— Nous... Nous sommes des moitiés... souffla alors Bash. Enfin, nous croyons...
— Les demis n'existent pas chez les Magikers, répondit l'homme. Nous ne sommes pas compatibles avec les humains. Qui sont vos parents et d'où venez-vous ?
Bash fronça les sourcils et sentit la main d'Esla se serrer contre son dos. Il tourna les yeux vers elle et remarqua qu'elle pleurait. Elle venait de prendre de plein fouet que ses parents n'étaient pas les siens... et qu'Anna n'était pas sa sœur et qu'elle était la reine légitime d'Arendelle...
— Pourquoi ces larmes, ma fille ? demanda alors le visiteur. Tu ignorais donc qui tu étais ?
— Je...
Elle détourna la tête et posa son front contre l'épaule de Sebastian qui semblait encaisser lui aussi que sa mère n'était pas sa mère et que ceux qui l'avaient mis au monde l'avaient abandonné à la reine...
— Nous sommes orphelins... dit-il alors. Nous avons été élevés par des humains et nous voulons retrouver les nôtres... Nous voulons franchir le brouillard et...
— Il n'y a rien derrière, répondit alors le visiteur. Ce brouillard signifie la fin de notre monde. Les Magikers n'ont pas de pays caché aux yeux des humains, ce ne sont que des légendes...
— Où vivez-vous alors ? demanda Elsa.
— Une île. Non loin d'ici. Personne ne peut la voir sans être un Magiker. Tous les humains qui se sont aventurés jusqu'ici sont morts ou sont rentrés sans rien voir...
— Toutes ces histoires sont donc vraies ?
— J'ignore de quoi tu parles, mon garçon, mais vous êtes des Magikers, vous allez donc venir avec moi. Peut-être que vos parents sont sur notre île.
Sebastian déglutit.
— Ma mère... La femme qui m'a élevé jusqu'à mes onze ans, m'a toujours dit que mon père était mort.
— Mes parents sont morts en mer... répondit Elsa.
— Je ne peux pas vous répondre... Mais je sens que vous avez besoin de ces réponses, je pensais vous renvoyer chez vous, mais vous faites partie des miens alors je vais vous emmener chez moi.
L'homme se détourna alors et posa sa main contre le mât du navire. La voile se gonfla aussitôt quand bien même il n'y avait pas un souffle de vent, et la coque de noix se mit en marche.
— Allez à l'intérieur, dit-il ensuite. Le voyage va durer jusqu'au matin, vous avez le temps de vous remette de la sournoise attaque des sirènes.
— C'est vous qui avez brisé l'enchantement ? demanda alors Bash.
— Oui. Je pensais que vous étiez des pêcheurs humains. Mais allez vous reposer, je viendrai vous chercher quand nous serons arrivés.
Bash opina puis entraîna Elsa en bas, mais quand il grimpa sur sa couchette, il nota que la jeune femme restait plantée devant la sienne, immobile, le regard vide.
— Hé...
Elsa sursauta quand il lui toucha le bras. Quand elle le regarda, elle était livide et il se mordit la lèvre.
— Allez, viens, dit-il alors en poussant tout contre la paroi extérieure de sa couchette.
Elsa considéra l'offre un moment, songea à refuser, puis se hissa sur la couchette et s'allongea dos au jeune homme. Il l'observa un moment puis soupira et s'étendit dans son dos en repliant ses bras contre son torse.
