Chapitre 27
Confrontation.
Un an plus tôt.
Scylla se réveilla une nouvelle fois avec cette sensation étrange. Celle qu'on lui avait arraché quelque chose d'important. Elle ouvrit doucement les yeux, perdant un moment la notion de temps et d'espace. Le rêve qu'elle venait de quitter s'échappait déjà de son esprit comme de l'eau sur du sable. Ne lui laissant qu'une vague impression de soulagement. Elle avait comprit depuis un moment déjà ce qui causait ces pertes de mémoires. Comme ci ses propres rêves ne lui appartenaient plus.
Il faisait encore nuit, le phare était plongé dans le silence. Raelle dormait profondément à ses cotés.
Scylla avait la bouche pâteuse et un étrange sifflement dans ses oreilles, tout son corps fourmillait de sommeil. Elle déglutie péniblement la gorge un peu sèche et tenta malgré tout de se rendormir. Fermant les yeux, allongée sur le dos elle se concentra sur le bruit étrangement lointain des vagues au pied du phare. Et malgré la fatigue, son esprit était comme parasité par ce son aigu sifflant à ses oreilles. C'était comme un appel, dans le sifflement elle pouvait entendre une voix, un souffle désincarné.
Elle savait ce que c'était et essaya de le repousser loin dans son esprit, mais plus elle essayait d'en faire abstraction plus le son s'intensifiait et l'appelait.
La matrice l'appelait, elle l'entendait et la ressentait dans toutes les fibres de son corps. Doucement elle posa la main sur le bras de Raelle pour tenter de la réveiller. Elle ne voulait plus l'entendre mais elle savait qu'elle n'arriverait pas à lutter seule contre cet appel.
Elle agita doucement Raelle plusieurs fois.
« Raelle ? Réveille toi ! S'il te plaît ne me laisse pas gérer ça toute seule !»
Mais sa femme resta endormis plongée dans un sommeil mystérieux, elle se leva, parcouru la pièce jusqu'à la chambre de Charlie. La petite fille aussi semblait être plongé dans un profond sommeil. Elle descendit les escaliers et frappa doucement à la porte de la chambre de Tiffany. La jeune femme semblait elle aussi plongé dans une sorte de torpeur.
Scylla se sentait de plus en plus mal à l'aise. Elle redoutait depuis plusieurs années maintenant cet appel que la matrice lui faisait.
Elle inspira doucement dans le silence du phare. Descendit les escaliers, se dirigea vers la cuisine, alluma le vieux poste de radio pour essayer de faire abstraction de ce son. Mais le vieux transistor n'émettait qu'un grésillement désagréable.
Déterminait à ne pas se laisser faire, Scylla alluma la cafetière. Le bruit rassurant du gargouillis de l'eau dans la machine détendit légèrement son esprit. Tant qu'à ne pas dormir autant commencer sa journée normalement. Elle n'avait aucune idée de l'heure mais il fallait qu'elle s'occupe.
Elle se rendit au salon, ramassa quelques jouets et peluches que Charlie avait laissé traîné sur le tapis devant le canapé, alla accrocher sa petites vestes et son sac d'école sur le porte manteau de l'entrée. Ramassa le sac de voyage de Tiffany laissé nonchalamment dans le salon pour le poser la table basse, là où personne ne risquait de s'y prendre les pieds. La jeune femme était revenue passer quelques jours dans sa famille pendant une permission. Elle avait passé une année éprouvante à Washington, là où les attaques de wendigo étaient plus pernicieuses. Petra lui avait plusieurs fois proposé de revenir à Fort-Salem pour se rapprocher de sa famille mais elle avait refusé. Scylla et Raelle avait tenté de la convaincre mais elle était têtue et personne n'auraient pu la faire changer d'avis.
Scylla repensa soudainement à Ana. Que penserai la mère de Tiffany à son sujet ? La considérait elle toujours comme une bonne mère ? Était elle au courant que sa fille avait choisit cette voie ?
Elle s'imagina Ana la sermonner de ne pas l'avoir dissuadé de s'engager dans l'armée. En tant que parent n'était est ce pas ce qu'elle était censé faire ? Protéger sa fille contre le monde extérieur et contre elle même parfois ?
Mais Scylla avait laisser sa fille faire son choix, ce choix qui l'emmenait aujourd'hui loin de la maison.
Perdue dans ses sombres pensées, elle avait réussit un moment à occulter l'appel de la matrice. L'odeur de café se rependait dans la maison et le son des vagues à l'extérieur avait reprit son intensité normale.
Machinalement Scylla prit une tasse dans un des placards, saisi la cafetière, se servi délicatement un peu de café encore brûlant, observant avec attention le liquide brun couler, elle se sentait comme hypnotisé, son corps était comme paralysé. Le café déborda de la tasse, s'écoulant sur la table, puis sur le sol. Scylla continuait à fixer immobile le café se déverser. Puis elle lâcha la cafetière qui vint se briser sur le sol dans la mare brunâtre qui s'était formé à ses pieds, lui brûlant la peau au passage.
Son corps tout entier était comme engourdit. Les yeux fixant dorénavant le vide. Elle sentit comme une vague glacée la parcourir de la tête au pied. Le sifflement aigu s'était subitement intensifié, devenant comme un cri strident et désagréable.
Comme un pantin manipulé par une main invisible, elle s'éloigna de la table, s'écorchant sur le verre de la cafetière, traversa la cuisine puis le salon et sortie du phare. Elle n'avait aucun contrôle sur elle même et subissait avec effroi l'invasion de son propre corps.
Et si la matrice avait décidé de la remplacer elle aussi ? Elle s'imagina Raelle découvrant avec frayeur et à grand cri qu'elle était devenue un wendigo. Est ce que Raelle réussirait à la tuer ? Peut être que Tiffany s'en chargerai ? Et Charlie ?
Enfermée dans son propre corps elle pensait à sa famille. Non, elle n'allait pas se laisser faire. La matrice l'appelait et elles avaient des choses à se dire.
Peu à peu elle reprit possession de son corps. Elle se laissa guider par le son dans ses oreilles, elle essaya un moment de s'élever au dessus du sol pour soulager ses pieds sanguinolent mais elle était incapable de se servir de ses dons quel qu'ils soient. Elle fit malgré tout abstraction la douleur de ses pieds nus meurtris et de la fraîcheur de la nuit qui passait à travers le fin tissu de son pyjama court.
Elle longeât un moment la plage puis s'en éloigna en s'enfonçant dans la petite foret de cèdres qui bordait la route.
Elle connaissait bien l'endroit, elle allait y courir souvent le matin avec Raelle, certain jour une petite brume lui donnait un aspect mystique. Les mousses couvrant les troncs d'arbres et une partie du sol formaient un confortable tapis pour les moments d'intimité. Mais cette nuit la foret avait quelques choses d'angoissant. Les arbres formaient des ombres effrayantes dansant à la lumière de la lune montante, les craquements des branches d'arbres étaient comme de sinistres percussions.
Elle arriva dans une petite clairière qu'elle ne connaissait pas. C'était un cercle parfait de terre comme ci aucune vie ne s'y était développée . Au centre de celui ci se trouvait juste un petit cercle de champignons. Ces mêmes petits champignons blanc qui lui avait causé d'atroces douleurs lors de sa mission en Inde. Elle inspira profondément et s'arma de courage pour s'y avancer.
Une fois à l'intérieur, elle sentit de long fils lui parcourir les jambes, remontant le long de ses cuisses, s'enroulant autour de sa taille, l'immobilisant totalement. Avec une boule au ventre elle se laissa transporter à travers le sol.
Scylla avait toujours trouvé ses passages dans l'autre monde particulièrement étrange, la sensation que son corps disparaissait et réapparaissait ailleurs ne lui plaisait pas beaucoup. Elle se sentait à la merci de la matrice sans qu'elle ne puisse rien faire.
Après avoir reprit forme de l'autre coté, ce qu'elle y trouva ne la rassura pas davantage. Elle était au cœur même de la matrice. Sans passer par l'entre deux monde.
C'était une sorte de caverne terreuse parcouru de mycélium. Les fins fils mycélien zébraient entièrement les parois d'une lumière bleuté phosphorescente. Partout des sortes d'alvéoles ou de cocons étaient suspendus et généraient des variations de luminosité.
Devant elle se trouvait une sorte de promontoire où une femme était assise en tailleur à même le sol. La silhouette lui paru familière. De long cheveux noir ondulés sur un visage blanc laiteux, des yeux d'un bleu irréel. Elle dessinait à l'aide d'une brindille de bois des symboles sur le sol.
« Tu t'es enfin décidé à venir ? »
La voix que Scylla entendait n'était plus la voix désincarnée qu'elle avait l'habitude d'entendre. C'était celle de Sarah Alder.
« Approche ! Nous devons parler. »
Scylla resta immobile. Elle était effrayée mais bouillonnait de colère.
« Qu'y a t'il ma fille, le cadre ne te plais pas ? Tu préférerai quelques choses de plus humain ? »
« Venez en au faite. Je ne compte pas m'attarder ici. »
Scylla était déterminée à retourner le plus rapidement vers sa famille.
« Toujours cette détermination à vouloir des choses futiles. Tu pense toujours te battre pour le bien ? »
Scylla ne répondit pas à la question.
« Vois tu, ce que tu ne comprend pas c'est que je suis partout, je te vois, je vois ce que vous faite, mais ça ne fonctionnera pas cette fois. Votre petite armée ne suffira pas pour ce qui va arriver. »
« Pourquoi nous remplacer et pas simplement nous rappelez à vous ? Pourquoi vouloir recréer une vie qui existe déjà ? »
« Alors tu ne comprend toujours pas ? Je vous ai offert un don à tous sans distinction et qu'en faite vous ? »
« Que voulez vous qu'on en fasse ? »
« Ezra n'avait pas tord dans sa façon de pensée, ces dons devaient vous servir à créer une humanité unis et forte. »
« Vous vous attendiez à quoi ? A ce que le monde vive en paix et en harmonie ? C'est ça que vous voulez recréer ? Une utopie avec des copies de vous même ? Quel ennui au repas de famille ! »
« Tu n'as donc aucune reconnaissance pour ce que je t'ai donné ? »
« Soyez plus précise. De quoi parler vous ? Du fait que vous n'avez pas voulu que je revois mes parents ? De se sursis que vous m'avez donné en me redonnant la vie pour ensuite vouloir me la reprendre ? Ou du fait que vous m'ayez menti en me disant que si je faisais ce que vous vouliez vous accéderiez à mon vœux le plus cher ? Oui je sais que vous n'aviez aucune intention de le faire. »
Sarah Alder ou du moins ce qui lui ressemblait, se leva, se déplaça avec grâce jusqu'à Scylla.
« Tu te laisse encore influencer par Willa Collar. Crois tu que ses intentions sont meilleurs que les miennes ? »
« Au moins elle ne veux pas transformer la terre en vaste champignonnière. Elle veux nous protéger. »
« Non, elle ne veux que Raelle, tu crois que tu l'intéresse ? »
« Alors elle et moi voulons la même chose. Ça tombe bien. »
« Tu sais que je pourrais te reprendre ce que je t'ai donné ? »
« Alors faite le au lieu de jouer avec moi de cette façon, reprenez ma vie mais laisser Raelle en dehors de tous ça. »
Alder se mit à rire. Elle tourna autour de Scylla qui n'avait pas bouger d'un pouce depuis son arrivé. Puis s'arrêta derrière elle, posa ses mains délicatement sur ses épaules. Le contact contre sa peau lui donna un frisson désagréable comme un frisson de fiévreux. Puis elle lui murmura à l'oreille.
« Je pourrais tout te reprendre, ta belle petite famille, ta merveilleuse Raelle et ta fille chérie Tiffany ! Et pourquoi pas tes chers cousins. Et ensuite je te laisserai là haut toute seule et tu me suppliera de te prendre. »
Scylla fronça les sourcils. La menace était glaçante et étrange.
« Qu'attendez vous exactement de moi ? Dans votre toute puissance vous semblez être capable de tous nous tuer et de nous remplacer. »
Alder se déplaça à nouveau d'un pas nonchalant.
« Je sais que tu as conclu un marché avec Willa et d'autres rebelles, ils t'ont donné quelques chose, une chose que je ne peux ni voir ni toucher. »
« Je... »
Scylla resta silencieuse.
« En quoi cette chose vous importe ? »
« Donne la moi et ni toi ni ta famille n'aurez à vous soucier de moi. »
Cette conversation était de plus en plus étrange. De quoi pouvait bien parler la matrice. Charlie ! C'était tout ce que Willa lui avait donné. Mais cela n'avait pas de sens. Elle chercha à en savoir plus.
« C'est une arme c'est ça ? »
« Tu n'a pas idée de ce que cette chose peut faire au monde. »
« A votre monde vous voulez dire. »
« Donne la moi ! »
« Non, plutôt mourir ! »
Si Charlie était la seule chose qui pouvait encore sauver le monde alors il était encore plus important de la protéger. Le rire qu'Alder émit à cette réponse était sombre et colérique, la voix désincarné de la matrice avait refait surface. Les yeux de la femme avait prit une teinte ambré puis rouge de furie.
« Alors je viendrai la trouverai moi même, je vous ferez souffrir. Tout aurai été beaucoup plus facile, a coté de ça la mort vous semblera douce. »
Scylla senti le sol trembler sous ses pieds. Ce n'était plus de long filament de mycélium qui sortirent du sol mais d'énormes racines qui vinrent la saisir et l'emporter à travers la terre sans ménagement.
Elle avait l'impression qu'elle allait mourir que son corps n'allait pas résister à la pression. Mais elle fût rejeté de la terre et retomba lourdement sur le sol. Elle entendit les os de ses cotes se briser dans un crac abominable. Sa tête heurta une pierre lui ouvrant l'arcade sourcilière. Elle peinait à rester éveillé. Immobile à plat ventre dans la foret elle repensait à ce que la matrice lui avait dit.
Charlie ! La matrice n'était pas au courant de l'existence de l'enfant et elle était en danger.
Elle hurla à la fois de douleur et de colère. Elle essaya de toucher l'esprit de Raelle par transmission. Le soleil était déjà bien haut, si la matrice avait levé sort alors elle viendrait la retrouver. Mais à peine avait t'elle envoyé son message qu'elle entendit la voix de sa femme derrière les arbres.
Raelle était là, accompagnée de ses cousins. Sa femme se pencha sur elle et Scylla remarqua perché sur son épaule, un oiseau familier.
Elle ressentit la chaleur des soins de Raelle à travers son corps et se laissa sombrer dans l'inconscience.
