« Je m'attendais à vous revoir, Mademoiselle, mais pas ici. »

La voix traînante de Drago Malefoy était toujours surprenante. On aurait pu s'attendre, vu sa carrure, à une grosse voix de basse bien plantée dans le sol, grave et profonde qui raconte des histoires aux tout-petits aux émissions financées par les aides publiques. Mais non. Malefoy avait une voix un peu nasillarde, avec un accent snob parfaitement bien dosé qui faisait grincer des dents tant on avait envie de les lui péter à la française pour lui apprendre à respecter le petit peuple.

« Je ne savais pas où vous trouver. À visage découvert, je veux dire.

- Vous me cherchiez donc ? Étonnant. »

Malefoy entra dans le bureau des doctorants de Serpentard et referma la porte derrière lui. Hermione essaya tant bien que mal de cacher son appréhension. Rester seule dans une pièce avec lui ne lui semblait pas l'idée du siècle : après tout, elle ne le connaissait pas si bien que ça et, quand on se penchait sur la question, on entendait tous les jours des histoires sordides d'emprise psychologique et de professeurs un peu trop insistants auprès de leurs étudiantes…

« Café ? »

Il se tenait dos à elle, trifouillant une cafetière électrique. Elle était certaine qu'il n'y avait pas de cafetière dans la pièce la fois précédente.

Elle accepta d'un signe de tête et chassa ses idées. Elle était grande, elle pouvait se défendre. Et il ne lui arriverait rien, car elle ne laisserait rien lui arriver de nouveau.

Malefoy lui tendit une tasse ébréchée.

« Sucre ?

- Surtout pas. »

Il haussa un sourcil.

« Un café est deux fois plus efficace s'il est dégueulasse. »

Il ricana puis vint s'installer face à elle, laissant entre eux un peu d'espace, comme s'il avait senti qu'elle avait besoin d'espace.

Ou alors il était très bien éduqué et n'empiétait pas sur le terrain des autres.

« Alors ? Que me vaut le plaisir de votre présence ? »

Avec son ton guindé et son air impassible, Hermione le trouvait délicieusement rétro. Elle avait envie de l'insulter, de le frapper, juste pour voir s'il resterait stoïque avec une gifle.

Elle se morigéna : depuis quand avait-elle des idées aussi violentes vis à vis d'un inconnu ?

« Je suis allée à la manifestation que vous aviez pressentie. Merci de m'avoir conseillé d'y aller, j'ai pu avoir un scoop.

- Et votre papier était excellent, je dois le reconnaître.

- Vraiment ?

- Ne soyez pas coquette, ça ne vous va pas. »

Ainsi, il l'avait lue, et il la complimentait pour ça. Elle se sentit nigaude d'être toute fière. Elle sirota son café tout en l'observant.

Il paraissait trop détendu pour être honnête. Nonchalamment renversé sur sa chaise, il tenait entre ses mains une tasse de thé presque vide. Son regard perçant était posé sur elle et la détaillait. Elle se sentit rougir et décida de le fixer.

Ils se jaugèrent un long instant avant que Malefoy détourne le regard.

Hermione avait développé de bonnes techniques d'interview. L'effet de surprise en était une.

« J'ai besoin d'en savoir plus sur les Green Block. »

La question directe, une autre.

Mais Malefoy était doué. Il posa sa tasse vide sur le meuble à paperasse derrière lui.

« Je ne connais pas de Green Block.

- Menteur. »

C'était sorti si vite que cela la surprit aussi.

« Tu me traites de menteur ? »

Il la regardait, étonné, et une moue lui tordait la bouche comme s'il s'empêchait de sourire. Le tutoiement avait jailli avec naturel. Ce fut à Hermione de ricaner :

« J'ai pas mal de choses à faire aujourd'hui, et ça m'arrangerait que tu ne nous fasses pas perdre de temps. J'ai proposé à mon rédacteur en chef un article de fond sur l'écologie radicale. Je me suis dit que tu devais bien connaître des gens dans les milieux que tu étudies, car on n'étudie jamais mieux que ce qu'on connaît. C'est comme ça que je travaille. Et je pense que tu bosses de la même manière, vu les livres que tu écris. Tu maîtrises trop ton sujet pour lui être totalement extérieur. »

Malefoy plissa les yeux, pensif : oui, elle aussi l'avait lu. Elle ne cilla pas sous son regard. Hermione ne savait toujours pas mentir, c'est bien pour cela qu'elle disait l'exacte vérité.

« Je n'y connais pas grand-chose en écologie radicale. Ce qui m'intéresse en tant que philosophe, c'est le principe de révolution et le fonctionnement de l'émeute. Je devrais dire le côté organique d'une émeute. »

Il mentait avec l'aplomb d'un politique. Hermione attaqua :

« Ne me fais pas croire que tu ne participes aux petites virées des Green Block que pour les étudier de plus près.

- Tu as ton dictaphone sur toi ? »

Elle fut étonnée de ne pas avoir eu la question plus tôt. Elle s'offusqua presque :

« Non ! Pour qui me prends-tu ? Je te l'aurais montré. Quelle journaliste je serais si je faisais une croix sur mon code déontologique ?

- Tu serais une bonne journaliste et tu serais déjà à la tête de ton quotidien.

- Mon ambition ne prend pas le pas sur la morale.

- Je vois ça. »

Il se redressa, décroisa les jambes et s'appuya sur ses genoux, son menton posé sur ses mains jointes. Il l'observait comme un entomologiste observe une espèce rare de sauterelle. Hermione pencha la tête sur le côté : elle n'avait rien à cacher.

« Pourquoi viens-tu me voir ? »

Elle soupira :

« Je veux que tu me fasses confiance. »

Encore la vérité.

« C'est mal barré. »

Il se pencha encore plus, plus près. Hermione retint son souffle.

« Je connais les filles dans ton genre. Attirées par le danger, les bad boys et l'adrénaline. Elles veulent être brillantes et courageuses, mais elles sont toujours rattrapées par la réalité.

- Qui est ?

- La prison n'a rien de sexy. »

Hermione soupira : son souffle altéra brièvement la coiffure parfaite de Malefoy. Elle eut un mouvement de tête pour reculer mais s'abstint, comme retenue par quelque chose qu'elle ne maîtrisait pas. Elle ne s'était pas aperçue qu'elle s'était penchée en avant. Elle était beaucoup trop près. Elle le voyait de près, ses dents blanches irrégulières, son menton impeccablement rasé et ses longs cils blonds.

« Je ne sais pas à quoi tu joues, Malefoy, mais ça ne marche pas.

- Tu es comme toutes les autres.

- Détrompe-toi. Il n'y a que l'adrénaline qui m'attire.

- Je t'attire. Ça te change de Weasley qui, avec toute sa bonne volonté, n'en reste pas moins un mec plan-plan. »

Comment osait-il parler de Ron ? Elle déglutit, perdant le contrôle :

« Tu ne m'attires pas.

- Menteuse. »

Ses yeux brillaient d'un éclat féroce. L'envie de le gifler la reprit, l'envie de poser sa main sur sa joue, de sentir sa peau sous sa paume de main, la douceur…

Merde.

Elle perdait les pédales. Elle recula, se renfonça dans son dossier de chaise. Il eut une petite moue, comme déçu :

« Tu ne veux plus jouer ? »

Ils étaient trop familiers, déjà. Elle le connaissait à peine et ils étaient déjà comme de vieux camarades. De l'esbroufe, c'était juste du bluff. L'un pour l'autre. Ils jouaient une partie de poker dont Hermione ignorait les règles.

Mais elle augmentait la mise sans qu'il s'en rende compte.

Du moins, elle l'espérait.

« J'ai besoin de faire cet article pour faire décoller ma carrière.

- Si j'me souviens bien, reprit Malefoy en se rencognant dans son dossier, on la dernière fois, t'as même pas été cap de te retrouver en gardàv'. Trop couillonne pour oser taper la flicaille. Ça m'étonnerait que tu sois foutue de tenir jusqu'à vraiment voir l'envers du décor. »

C'était étrange… drôle. Fascinant ? C'était fascinant de le voir passer d'un vocabulaire châtié, d'une prononciation digne de la BBC et d'une posture ultra guindée à un lexique de charretier, un accent de prolo des mines et une dégaine de barbouze en un claquement de doigt.

« Je risque gros. J'ai… »

Avouer ses fragilités. Passer pour une faible. Jouer sur son instinct chevaleresque, car tout homme adore sauver des demoiselles en détresse.

Le faire passer pour un héros.

« J'ai déjà un casier. Pour un article un peu… un peu agressif sur Tom Jedusor. »

Il plissa les yeux, à peine surpris. Il avait déjà fait ses recherches.

« J'ai été carrément étonné qu'ils te gardent. Je pensais pas qu'à la Gazette ils gardaient de l'opposant politique. »

Hermione fit une moue :

« J'ai rapporté gros. Et c'est toujours mieux de me garder que de faire de moi une martyre du système. »

Là, elle jouait son va-tout.

Elle ferait une super figure pour l'opposition, Malefoy le savait. Jedusor aussi. Une journaliste intello reconnue, fiancée à un rouquin qui faisait la une des journaux télévisés, amie de longue date d'un haut commissaire à la brigade des stups… ça aurait fait tache de s'en débarrasser pour un article. Et ç'aurait été donner de l'importance à une journaleuse imbue d'elle-même. Mieux valait pour Jedusor faire comme s'il n'avait rien vu, tout en resserrant la vis à La Gazette pour bien lui faire sentir qu'il ne fallait pas dépasser les bornes de nouveau.

Si Hermione n'était pas protégée par sa carte de presse dans les manifestations, c'était aussi parce qu'elle donnait l'occasion aux flics de lui taper dessus en toute légalité.

« Tu te donnes beaucoup d'importance.

- J'ai raison et tu le sais. Si t'es si doué en analyse politique, tu es forcé de reconnaître que ça te ferait une belle image de m'avoir dans ton camp. »

Il grimaça. Elle sentit qu'il commençait à hésiter.

Elle le laissa poireauter un peu tout en finissant le reste de café froid qu'elle avait au fond de sa tasse.

Amer et râpeux. Dégueu.

« Faudrait voir si t'es capable de faire tes preuves.

- J'en suis. »

Il réfléchissait toujours.

Elle avait été honnête tout le long. À aucun moment elle n'avait menti. Elle avait montré sa vulnérabilité, mais pas trop, elle lui avait tenu tête, mais pas trop, elle avait montré le trouble qu'il faisait naître chez elle.

Mais pas trop.

« Y a une manif officieuse mardi prochain. Un peu plus hard que les autres.

- Hard…

- Vandalisme. Ils vont péter des vitrines, taguer des banques, faire peur au petit bourgeois planqué derrière son portefeuille et son bulletin de vote. »

Ils. Malefoy faisait toujours comme s'il n'appartenait pas aux Green Block.

« Ok. Tu me diras où je les retrouverai. »

Elle sortit son téléphone.

« Tu comptes déjà péter des vitrines avec ton Nokia ?

- Ce téléphone a fait ses preuves. Ton numéro ?, demanda-t-elle, agacée.

- Tout ça pour ça, Granger ? Pour choper mon num ? »

Elle haussa les yeux au ciel et il ricana. Il lui dicta les chiffres, la dévisageant toujours alors qu'elle pianotait pour l'enregistrer.

Il finit par lui tendre une carte de visite. Elle le remercia, lut le nom : Me Théodore Nott – avocat de droit pénal.

« Si tu termines au poste, voilà le gars que tu devras appeler. »

Malefoy se leva. Elle l'imita, rassembla ses affaires, les fourra dans son sac. Il avait retrouvé sa haute stature, son dos droit et sa moue guindée. Il lui ouvrit la porte, galant.

« Merci.

- C'est sûr qu'ils se montrent moins galants en cellule. »

Ses yeux gris se plantèrent dans les siens et elle trébucha à moitié, troublée. Il eut un sourire goguenard :

« Tu prends pas la fuite assez rapidement, Granger. Méfie-toi. Tu risquerais la prison la prochaine fois. »

Exactement ce qu'elle escomptait.

Merci à Drou, Fliva et Ivy pour leurs commentaires ! n'hésitez pas à me dire si vous passez et que ça vous plaît (ou pas).