Ce mardi matin, à l'heure où la ville entrouvre à peine ses paupières, les étages du bâtiment au numéro 10, Broadway, City of Westminster, Londres, sont en pleine effervescence. Inspecteurs en costume, flics en civil ou en uniforme, suspects parés de menottes étincelantes encombrent chaque mètre-cube. Le brouhaha des conversations, les hurlements excédés d'une femme qui s'en prend à l'agent d'accueil, les rires étouffés entre collègues au détour d'un couloir s'entrelacent dans un vacarme harassant. Des documents traînent en piles immenses sur les bureaux, des papiers volent, des dossiers plus lourds que des haltères sont échangés à grand renfort de soupirs et de grimaces.

Scotland Yard ne dort jamais.

Au milieu de la fourmilière, dans une petite alcôve calme épargnée par la foule et le bruit, deux inspecteurs font la queue devant une machine à café délabrée, la plus vieille de tout le quartier général. Une antiquité qui impose le respect. Cette machine était déjà à bout de course quand les Beatles se sont dissous alors, quelques onze ans plus tard, glisser une pièce dans l'une des fentes de cette machine en priant pour un café est devenu aussi hasardeux qu'espérer toucher le jackpot sur une machine à sous de Las Vegas. Et lorsque le miracle se produit, le résultat au fond du gobelet n'est jamais fameux. Toutefois, cette machine a pour elle un avantage majeur : rare sont ceux qui osent s'y approcher, si bien que ce recoin est silencieux.

« Bon sang… »

L'inspecteur Alastor Maugrey presse le doigt sur le bouton de toutes ses forces. Avec un geignement mécanique lamentable, le petit écran rectangulaire s'illumine un instant, la commande apparaît en lettres capitales - DOUBLE EXPRESSO - puis la machine retombe dans sa torpeur.

Alastor Maugrey, qui vient de vivre sa troisième nuit de service consécutive, une nuit salement éprouvante, par ailleurs, et qui n'a, de toute façon, jamais été réputé pour sa patience, balance un coup de pied excédé dans le coffre métallique. Trop accoutumée à ce genre de violence gratuite, la machine reste drapée dans sa dignité. Éteinte.

« Bon sang ! tonne à nouveau Maugrey en remontant les manches de sa chemise sur ses avant-bras épais, prêt à en découdre comme s'il s'agissait d'une arrestation musclée.

— Vous permettez, Alastor ? » intervient, courtoise et profonde, une voix dans son dos.

Alastor se retourne, yeux plissés, sur le qui-vive. Voyant qu'il ne s'agit là que de l'inspecteur Shacklebolt, il abandonne sa posture de boxeur, désigne diligemment la coupable :

« Si vous pensez être capable de faire entendre raison à cette maudite machine, » ronchonne-t-il.

Il s'écarte d'un pas. Kingsley Shacklebolt prend sa place d'une enjambée. Il porte encore son long et élégant manteau bleu nuit, son chapeau, et son parapluie au manche de bois galbé repose, docile, au creux de son coude. Il vient seulement d'arriver, en déduit Maugrey, bougon. Probablement après une excellente nuit de sommeil. Shacklebolt peut bien se permettre le luxe de la patience.

Kingsley glisse quelques pence argentés dans la bouche de la capricieuse, lui tapote gentiment le dos pour l'éveiller, et appuie à son tour sur le bouton principal. Le monstre de métal s'exécute, obéissant, l'écran s'allume, les rouages s'enclenchent, et bientôt, le café coule à flots et remplit généreusement un gobelet que Kingsley tend à Maugrey.

« Vous savez y faire, avec celle-là, » grommelle ce dernier en s'en emparant d'un geste teinté de mauvaise grâce.

L'odeur qui s'en échappe n'augure rien de prometteur mais pourtant, le fumet de caféine qui pénètre ses narines adoucit son humeur et, tandis que Kingsley réitère l'opération délicate pour sa propre consommation, il reste près de la machine, enclin à discuter.

« J'ai croisé le commandant Scrimgeour sur le parking, en arrivant, lance Kingsley en se penchant pour récupérer son cappuccino - à l'écoeurante couleur gris pâle, signe que la machine a dégorgé tout le véritable café de ses entrailles dans le gobelet de Maugrey et qu'il faudra à présent attendre le mois prochain pour espérer obtenir une boisson convenable à nouveau. Il m'a dit que vous aviez eu une nuit mouvementée.

— Mouvementée ? éructe Maugrey, que l'euphémisme fait avaler de travers. C'est peu de le dire, oui !

On a été appelés en renfort pour un début de fusillade du côté de Battersea vers minuit. À peine remontés dans la voiture, voilà qu'on nous sigale une nouvelle victime du tueur de prostituées de Mile End. Pas beau à voir, mais heureusement, les gars de Robards sont sur le coup. Et puis, tout ça, c'est rien à côté de la visite surprise qu'on a eu sur les coups de quatre heures du matin… »

Maugrey, ménageant son effet, laisse plâner le suspens, mais, à sa grande déception, Kingsley a le sourcil impassable de celui qui sait déjà :

« Scrimgeour vient de m'en informer. Il n'a pas pu s'en empêcher, évidémment. Ce n'est pas tous les jours ce genre de témoin nous tombe tout cuit dans le bec, à vrai dire. Pile ce dont on avait besoin, on va enfin pouvoir avancer sur le dossier Bellatrix Black. Vous avez vérifié les informations ? Elles sont fiables ? Vous avez pu confirmer l'identité de la victime dont a parlé notre témoin ?

— J'ai appelé les gars de la brigade de Whitechapel. Ils ont bien retrouvés un clochard vers Ropewalk Gardens, il y a un mois. Un homme, blanc, un mètre quatre-vingt-dix environ, qui correspond à la description. Donc ouais, je dirais que, jusque là, les informations ont l'air d'être fiables. On va exhumer le corps, voir si c'est bien ce type, Amycus Carrow, et puis l'envoyer au légiste pour l'autopsie. Mais s'il est vraiment mort d'une overdose, l'intention criminelle sera difficile à établir. Ce témoignage, c'est tout ce qu'on a pour coincer Mrs Black, pour l'instant.

— Et notre témoin ? s'inquiète Shacklebolt en levant un sourcil interrogateur par-dessus son café.

— Ici. Coffré. Bien au chaud, le rassure Maugrey. Je n'allais quand même renvoyer notre seule preuve digne de ce nom dans la nature, Mrs Black l'aurait fait tuée dans l'heure. »

Kingsley renonce à achever son café, et abandonne son gobelet et son contenu grisâtre presque intact au fond d'une poubelle adjacente. Sans regrets.

« Scrimgeour m'a également dit que notre témoin avait balancé pas mal de noms, poursuit-il. Qu'est-ce que ça donne, de ce côté-là ?

— Rosier. Wilkes. Mulciber, énumère Maugrey. Et d'autres. Pas de sang neuf, que des noms connus qui figuraient sur chaque page de nos dossiers de surveillance, sans qu'on ait jamais trouvé une preuve tangible pour les coincer. Enfin, jusqu'à ce matin. On ira perquisitionner chez eux dès que le bureau du procureur m'aura signé les autorisations nécessaires. »

Maugrey a une oeillade courroucée en direction de la montre bosselée qui orne son poignet :

« Sept heures quarante-trois. Je parie qu'aucun de ces foutus fainéants de magistrats ne sera au bureau avant neuf heures et demi. Dieu seul sait quand on verra la couleur de ces autorisations. Si ça ne tenait qu'à moi, on ne s'embarrasserait pas de tous ces maudits papiers et on irait directement faire une petite descente chez cette vermine de Bellatrix Black et sa petite cour.

— Allons, allons, Alastor, le raisonne Kingsley d'un ton tranquille et indulgent. Vous connaissez les procédures. Vous devriez rentrer chez vous, ajoute-il après un instant de réflexion. Vous reposer. Vous avez eu une longue nuit et les prochains jours promettent d'être intenses. Rentrez donc, je vous ferai prévenir dès que le bureau du procureur aura signé les autorisations pour les perquisitions.

— Hors de question, tranche Maugrey, le ton plus bourru encore que d'ordinaire, l'oeil farouche. Ça fait presque dix ans que j'attends d'envoyer Bellatrix Black pourrir derrière les barreaux. Je ne vais sûrement pas rentrer faire la sieste le jour où on s'approche enfin du but ! »

Il termine d'une longue et bruyante gorgée son double expresso. Kingsley étouffe un soupir microscopique dans son noeud de cravate.

« Comme il vous plaira, Alastor… Et bien, si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je m'en vais de ce pas lire la retranscription du témoignage. »

Kingsley tourne les talons, s'éloigne de quelques pas, son parapluie se balançant tranquillement au bout de son bras. Au bout du couloir, toutefois, il fait volte-face, vers Maugrey, pris d'un doute.

« Et le témoin… Vous ne m'avez pas dit où il est, en ce moment. Vous êtes sûr que c'est un lieu assez sûr ? Combien d'agents sont assignés à sa protection ? Il ne faudrait surtout pas lésiner sur les moyens… Quand Bellatrix Black se saura trahie, elle deviendra enragée. Cette femme a l'art de la vengeance dans les veines. »

Maugrey a le regard vide, baissé sur son gobelet qu'il triture dans un bruit crispant de plastique froissé.

« Alastor ? insiste Shacklebolt.

— Mh… hésite ce dernier dans un raclement de gorge. Le témoin… est dans mon bureau, achève-t-il d'une traite. Sous la protection de l'agent Londubat.

— Dans votre bureau ? répète Shacklebolt, dont l'incrédulité imprègne la voix, encore plus lente et plus grave que d'habitude. Avec l'agent Londubat ? »

Les dernières syllabes sont prononcées avec un ahurissement palpable.

« Vous plaisantez, Alastor ? Dans ces circonstances, il y aura deux cadavres sur la moquette de votre bureau avant la fin de la matinée ! Il faut effectuer un transfert anonyme vers une autre brigade, le plus loin possible d'ici, décrète Kingsley, décidé à prendre les choses en main. Et au moins six agents pour assurer sa protection. Non, sept. Et armés !

— Vous exagérez, Shacklebolt, » tempère Maugrey en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule pour aviser les deux portes du couloir, afin de s'assurer qu'ils sont bien seuls.

En quelques pas, il rejoint son collègue.

« Écoutez, pour l'instant, le témoin reste dans mon bureau. Au moins quelques heures. Personne ne doit le voir. Absolument personne. C'est crucial.

— Et Londubat ?

— Franck est un bon garçon. Il ne posera pas problème, on peut compter sur lui.

— Bon sang, Londubat est un bleu à peine sorti de l'école de police ! s'exaspère Kingsley. Si Bellatrix Black nous envoie un de ses hommes de main… ou pire, s'il y a, dans ce bâtiment, un agent infiltré à sa botte, - allons, c'est une possibilité à ne pas négliger, Alastor, savez-vous seulement combien de personnes travaillent ici ? - bref, dans les deux cas, notre témoin est cuit, et Londubat avec !

— Dès que cette discussion sera close, je retourne dans mon bureau monter la garde ! aboie Maugrey, qui perd patience. Vous conviendrez que, moi, je suis de taille à lutter contre une taupe ou l'un des tueurs à gage de Mrs Black, tout de même ? »

Shacklebolt opte pour un silence qui en dit long.

« Soyez raisonnable, Kingsley. »

L'intéressé relève, en silence, que Maugrey a utilisé son prénom plutôt que son nom de famille. Ce qu'il ne fait que lorsqu'il a un coup dans le nez. Ou lorsqu'il tente d'emporter son adhésion à une cause. Et à moins que l'antique machine à café du couloir ne lui ait joué un tour, son instinct d'enquêteur privilégie la seconde option.

« Qu'est-ce que vous essayez de me cacher ? »

Avec un soupir, Maugrey rend les armes et s'explique, à voix très basse :

« Bon, bon. Ça reste entre nous. Le témoin… Regulus Black. Toxicomane pur et dur. Ce gosse est dans un sale état, Kingsley. Une loque humaine, à peine cohérente. Un taux d'alcoolémie à en effrayer l'éthylomètre. Quant au reste, je ne veux même pas savoir, je n'ai pas demandé de prise de sang.

— Notre témoin est un drogué notoire imbibé d'alcool ? résume, effaré, Shacklebolt.

— Mais il est dit la vérité, j'en suis certain. J'en suis absolument certain, assure Maugrey. Mon instinct ne me trompe jamais !

— Mais son témoignage ne sera jamais recevable ! Je… »

Kingsley s'interrompt brutalement. Écarquille d'immenses yeux réprobateurs en fixant son collègue de longue date.

« Vous n'avez quand même pas fait ça, Alastor ?

— Quoi donc ? » ose articuler l'intéressé.

Mais l'ingénuité a sur le visage d'Alastor Maugrey une apparence étrange, difforme, qui n'a rien de naturel ni d'authentique.

« Vous avez trafiqué le dossier. Vous n'avez pas mentionné l'état d'ivresse sur la transcription du témoignage. Vous avez menti sur le résultat de l'éthylomètre. Et vous avez confié Regulus Black à ce gamin de Londubat parce que vous savez qu'il ne mettra jamais votre parole en doute lorsque vous affirmerez au procureur, en le regardant droit dans les yeux, qu'au moment des aveux, Regulus Black était en pleine possessions de ses facultés et capacités.

— Nom de Dieu, Shacklebolt, maronne Maugrey, revenant sans effort à l'usage du patronyme, ce que vous avez l'art de dramatiser ! Regulus Black va encore cuver son vin une heure ou deux à l'abri des regards avant que je ne le fasse transférer dans un endroit plus sûr, et puis, d'ici le procès, il sera sobre et sevré et personne ne posera de questions gênantes. Vous l'avez dit vous-même, ce genre de témoin, ça ne nous tombe pas tous les jours dessus, on ne peut pas se permettre de jouer les difficiles ! Sans lui, sans son témoignage, on n'a pas de quoi demander la moindre perquisition. Donc aucune perspective de mettre la main sur des preuves et d'arrêter enfin Bellatrix Black et tout ce beau monde. Je n'ai fait que modifier quelques chiffres sur les rapports ! Quelques chiffres qui vont nous permettre d'arrêter une femme qu'on traque depuis dix ans, vous et moi. Une trafiquante de drogue, une arnaqueuse de haut-vol et, accessoirement, une meurtrière, je vous rappelle ! Vous tenez vraiment à discréditer notre témoin, tout ça pour un taux d'alcoolémie un peu élevé et une foutue ligne sur un bout de papier ? Vous tenez à tout risquer pour une si petite… broutille ? »

Kingsley Shacklebolt garde le silence tandis que les mots de Maugrey font leur chemin dans son esprit. Lui qui, de toute sa carrière, s'est bien gardé de toute manipulation, toute malversation, tout arrangement de dessous-de-table, de toute corruption. Mais sa conscience vaut-elle la liberté d'un démon ?

Il s'éloigne à nouveau, d'une cadence rapide que peine à suivre son parapluie qui tressaute sur son bras, bien décidé à faire comme si le dernier quart d'heure et cette discussion tout entière n'avait jamais eu lieu. Mais juste avant de passer la porte vers son bureau, il ne peut retenir une dernière remarque.

« Pour l'amour du Ciel, Alastor, ne restez pas planté là. Allez donc rejoindre ce pauvre Londubat avant qu'on n'en soit réduit à mandater une équipe de nettoyage de scène de crime pour votre bureau. »


« Alecto ? T'es là ? Je suis passé au resto vietnamien que tu aimes bien, je t'ai ramené un déjeuner. Et la serveuse, tu sais, ta copine Rita, elle m'a filé gratis des nems végétariens… et son numéro. Elle me l'a écrit sur cinq serviettes en papier… t'as entendu ? Cinq ! C'est du harcèlement sexuel, non ? Allez, Alecto, ouvre ! »

Aucune réponse. De l'appartement d'Alecto ne s'échappe aucun bruit. Dansant d'un pied sur l'autre, sur le paillasson, Remus Lupin commence à être légèrement inquiet.

« A-lec-to ! Si tu n'ouvres pas immédiatement cette porte, je vais en conclure que tu baignes dans ton propre sang sur le parquet, morte depuis des heures, et que tu es en train de te faire bouffer les yeux par ton chat ! »

À l'intérieur, le parquet grince sous les pas de quelqu'un. Remus retient son souffle, manque d'en lâcher par terre le sac en kraft qu'il tient à la main. Dans la serrure ancienne, une clé tourne. Et la porte s'ouvre.

« Je n'ai pas de chat, » grommelle d'une voix d'outre-tombe la forme féminine qui vient d'ouvrir.

Remus fronce les sourcils. Cette silhouette… ça ressemble à Alecto. Ça porte des vêtements qui appartiennent à Alecto; son pantalon trop grand, et le pull qu'il lui a offert à Noël dernier. Ça a aussi la voix d'Alecto, son allure. Ça a même son parfum de violette et de tubéreuse, cette flagrance entêtante qui a toujours poussé Remus à se réjouir secrètement de ne pas partager son bureau exigüe et sans fenêtre avec elle. Et pourtant. On ne dirait pas Alecto. On dirait un double d'elle, une jumelle semblable en tous points qui, elle, aurait séjourné sous terre, loin de toute lumière, pendant des siècles. Cette Alecto-là a la mine effroyable, des yeux qui accomplissent le miracle d'avoir l'air plein de larmes et tout secs d'avoir trop pleuré à la fois, des gestes lourds d'une lente irréalité.

« Pourquoi tu n'es pas venue bosser ce matin ? s'inquiète Remus en entrant dans l'appartement sans attendre d'y avoir été invité. Je me suis imaginé des trucs horribles, ça ne te ressemble pas du tout de louper une seule minute. Quand je pense que le gars des ressources humaines a dû te reprendre ton badge d'entrée de force, pendant ta semaine de vacances obligatoire du mois de mai, je me suis dit que ton immeuble avait explosé pendant la nuit ou quelque chose comme ça. Mais rassure-toi, je t'ai couverte auprès de McGo. »

Remus se laisse tomber sur le pouf, dans le coin salon, pour reprendre son souffle. Pour la première fois de sa vie, il découvre avec étonnement que l'inquiétude le rend volubile.

Alecto referme la porte d'entrée, l'air hébétée, avec plusieurs secondes de retard, et le rejoint. Elle s'assoit en tailleur, face à lui, sur l'extrémité de son canapé déplié en lit.

« C'est gentil de t'être fait du souci pour moi. Mais ça va, Remus. Je ne suis pas à l'article de la mort. »

Si elle était dans son état normal, Remus rirait de la situation, de lui surtout, qui s'est fait une montagne, qui s'est imaginé des dizaines de scénarios tour à tour horrifiques, tragiques, voire apocalyptiques à propos de la raison de son absence, de lui, déraisonnable et overdramatic alors qu'elle est si calme, apathique, totalement détachée, éteinte comme une bougie soufflée, à mille lieues de la réalité. Oui, ce curieux échange de leurs personnalités pourrait être comique. Mais une expression sur le visage d'Alecto, une expression qu'il ne lui a jamais vue, qu'il n'a jamais vu sur le visage de personne - dans la vraie vie, du moins - le contraint au silence, l'incite à taire son trait d'humour inapproprié.

Pendant les fractions secondes qui suivent, ces secondes de silence, une image improbable lui vient à l'esprit. La Femme qui Pleure, de 1937. Ce si beau et perturbant tableau que Picasso a peint pour Dora Maar. Il ne voit plus qu'elle, cette femme cubique, qui se superpose sur les traits du visage d'Alecto et les occulte pendant une seconde, cette femme, insondable et inconsolable. Magnifiquement humaine à contempler, dérangeante à n'a même pas besoin de pleurer pour être la Femme qui Pleure.

« Alors pourquoi tu n'es pas venue au travail ce matin, puisque tu es encore en vie ? » interroge Remus du bout des lèvres avec une délicatesse sourde.

Les paupières d'Alecto ploient d'épuisement. Elle voudrait lui expliquer qu'il a tort, qu'il y a erreur sur la personne et sur la situation, elle n'est pas encore en vie au sens où il l'entend. Elle a l'impression d'être morte. Non, correction, elle voudrait être morte. Ça n'a aucun sens, rigoureusement aucun sens, d'être en vie alors qu'Amycus est mort. Mais elle n'a pas la force d'expliquer tout ça, alors elle se contente de prononcer exactement les mêmes mots que ceux qu'elle a arraché de la bouche d'Evan, quelques heures plus tôt. Les mots qui auraient dû la tuer, les mots cruels qui l'ont laissée en vie.

« Mon frère est mort. »

Alecto passe l'heure suivante à parler. Parler, parler, parler. De tout son soûl. Et Remus à écouter, ce qu'il fait si bien. Et le récit tout décousu prend forme. Lentement, patiemment. Morceau après morceau, fil après fil, Alecto recoud son histoire, celle de son frère, raccommode à haute voix les déchirures restées trop longtemps ouvertes, sans réponses et sans explications.

L'enfance privilégiée à la campagne, la belle maison, les domestiques, les soirées dansantes au rez-de-chaussée qu'Amycus et Alecto observent depuis le haut des escaliers. Le couple de convenance de leurs parents, sans amour, sans affection, sans complicité, les larmes qui coulent dans les canalisations. Amycus qui grandit, l'esprit libre, de la peinture sous les ongles, qui dessine ses rêves et ses cauchemars sur les murs, qui ne croit jamais les mots que disent les grandes personnes. Amycus, l'esprit rebelle, l'incompris, le desdichado. Alecto, dans son ombre, le voit éclore et s'émanciper. Elle, elle ne sait pas qui elle est, elle ne sait qu'observer. Depuis la fenêtre de sa chambre, au dernier étage, elle le voit aussi partir, avec son gros sac-à-dos rempli de pinceaux et de couleurs, de livres sur Pollock, de liberté et, elle songe qu'elle, elle n'aura jamais la force d'aller briser ses chaînes, d'aller se briser toute entière contre le mur de pierre qu'elle nomme « père et mère ». Alors, elle reste. Et pour ne pas trop dévier du sillage de son aîné, elle décide qu'un jour, elle aussi s'entourera d'art, de beauté et de peinture.

Et puis, au milieu du chemin, elle tombe sans le faire exprès sur Gideon. Gideon et ses compliments maladroits, ses pieds qui écrasent les siens quand ils dansent, ses cadeaux démesurés, et ce sentiment terriblement réconfortant d'être aimée. Leurs dîners de silences et de sourires gênés et puis, oh, une bague en diamant au beau milieu d'une crème brûlée. Elle veut y croire, Père et mère semblent tellement fiers, et le chemin où elle s'est embourbé si profond qu'elle n'ose plus bouger, elle laisse la boue lui grignoter les doigts de pieds. Même lorsque Amycus lui hurle dessus au téléphone. Même lorsqu'elle renonce à ses études, à ses rêves de tenue de diplômée, d'art et de ventes aux enchères. Elle n'ose plus bouger : devant l'autel, le « oui » est si faible qu'on l'entend à peine. Dans le manoir où il l'installe, après les noces, elle a froid. Elle est seule. Et le mirage de l'amour est parti en fumée. Elle se demande comment elle est arrivée là, elle se réchauffe à coups de grands crus de la côté de Nuits. Elle laisse s'enfuir ses chagrins dans la bonde de la douche. Les dîners qu'elle partage avec Gideon sont faits de discussions plus tièdes que leurs draps et de rares sourires qui sonnent faux. Bientôt, la maison commence à sentir le rancis, alors, enfin, il est tant, elle ose bouger, elle va se fracasser contre le mur de pierre, elle ramasse les morceaux d'elle-mêmes qui lui restent, elle fait sa valise. Elle part. Mais pendant les années qui suivent, dans les ruelles labyrinthiques de tous les quartiers de Londres, dans les dédales souterrains du métro, elle ne fait rien d'autre qu'observer, encore. Elle cherche son frère. Elle croit le trouver tous les jours, mais ce n'est jamais lui. Elle est toujours seule, elle a toujours froid, et Amycus est un mystère qui joue à cache-cache, un fantôme incapable de pardonner et qui ne veut surtout pas être trouvé.

La vie est monotone. Elle n'a rien d'autre pour meubler ses semaines que le travail chez Christie's, quelques dîners vietnamiens, et les sarcasmes de Remus. Elle vit dans son cocon des beaux quartier qui finalement n'est que le duplica en couleurs de la maison de son enfance, et lors de ses insomnies, les moulures au plafond sont d'une bien triste compagnie. Et puis, pouf, un jour, un petit caillou se glisse dans les rouages bien huilés : McGonagall qui l'envoie dans l'East-End. Evan qui se planque sous sa capuche, la brûlure au troisième degré de son regard, le sentiment d'être vivante pour la première fois depuis si longtemps. La première fois tout court ? Les tableaux d'Amycus dans ce hangar, les questions qui enflent, qui prennent presque toute la place, et soudain cela ne suffit plus d'observer, elle veut être, elle veut vivre, toucher, se perdre tout entière dans l'incendie qu'il a allumé. Evan, Evan. Qui conduit une Triumph au coffre plein de toiles dans la nuit, qui zigzague entre tous ses points d'interrogation, qui fume cigarette sur cigarette, qui l'embrasse à l'instant précis où elle en meurt d'envie, qui sourit quand il la fait gémir dans la nuit. L'oeuvre d'art fascinante de sa peau piquée d'encre noir, de dessins et d'histoires. Le piano qui pleure sous ses doigts une mélodie envolée et mélancolique. Evan, l'amant des causes perdues.

Elle raconte aussi à Remus les peintures d'Amycus qui ornent désormais tous les murs du studio, les contrefaçons pour Bellatrix Black, la visite à Regulus, l'instinct de la catastrophe qui l'a étreinte lorsqu'il a prononcé ces mots… « Tout est de ma faute ». La mise en garde de Narcissa. Le récit d'Evan, sur le Tower Bridge qui surplombe le crépuscule, entrecoupés de non-dits. Et ses aveux, enfin, chuchotés au bout de la nuit.

Amycus est mort. Mort. Le mois dernier. Mort d'avoir voulu fuir, en découvrant les horreurs commises par celui qui l'aimait, au nom de Bellatrix. Mort d'avoir voulu convaincre Regulus de partir avec lui. Mort d'avoir osé défier l'autorité de celle à qui on ne dit jamais, celle devant qui tous s'inclinent.

Regulus n'a jamais réussi à garder le moindre secret, et le plan de leur évasion est remonté, inévitablement, aux oreilles de Bellatrix. Elle ne pouvait pas s'en prendre à lui, bien-sûr que non, pas à Regulus. Regulus qui a le sang des Black dans ses veines trouée par le dard des seringues, Regulus, presque son petit frère, le dernier semblant de famille qu'il lui reste, celui qu'elle a modelé, pris sous son aile, métamorphosé en l'être malléable dont les mains délicates lui servent à commettre les pires crimes. Il est plus dépendant d'elle que de toutes les drogues dans lesquelles il s'abîme. Non, pas Regulus. Amycus Carrow, en revanche, l'esprit libre, le rebelle, le fauteur de trouble, le traître, lui : oui, elle pouvait lui faire payer. Et elle l'a fait. Une simple dose de came létale glissée dans son approvisionnement hebdomadaire. Un jeu d'enfant : il n'y a pas un dealer de l'East End qui ne soit pas à son service ou, le cas échéant, ne rêve pas de lui en rendre un. Et à Evan et Wilkes, elle a confié la tâche ingrate de déplacer le cadavre quelque part où il sera retrouvé, dans un quartier où ce genre de chose arrive trop souvent pour que quiconque s'en émeuve encore. Et voilà. Clap de fin. Son frère adoré, retrouvé mort dans une ruelle comme un chien, enterré quelque part dans une fosse commune, sous une plaque anonyme.

Les mots se tarissent. Il n'y a plus rien à dire. Alecto se tait, affamée, soudain. Remus vide sur la table basse le contenu de son sac en kraft. Les nems ont refroidi depuis longtemps, mais ils s'en fichent. Et ce n'est qu'après qu'il ose enfin poser des questions.

« Qu'est-ce qu'il a fait, après t'avoir dit la vérité, Evan ?

— Il m'a dit qu'il me demanderait pardon, si c'était le genre de choses qui pouvait être pardonnée. Je lui ai dit de partir, et il est parti. »

Elle ne se souvient pas vraiment des détails. Elle revoit à peine le dos qui s'éloigne. Elle se souvient surtout du « oui » d'Evan.

« Mon frère est mort, c'est ça ?

Oui. »

Ce oui, c'est tout. Ce oui et le récit qui a suivi. Le reste est trouble et abruti de douleur : sa propre voix « Va t'en, maintenant », les yeux d'Evan sur elle, les tatouages de son torse qui disparaissent sous un pull, les mèches rousses éclipsées sous la capuche, le dos qui s'éloigne d'elle, cette silhouette toute noire dans l'ombre qui n'est déjà plus Evan, la porte qui se referme sans bruit.

« Qu'est-ce que tu comptes faire, maintenant ? »

Alecto lève sur Regulus un regard empreint de perplexité.

« Tu vas aller parler à la police, non ? s'explique-t-il, sur un ton d'évidence.

— Je ne sais pas encore. Peut-être.

— Peut-être ? » répète Remus.

Sa voix est toujours douce, comme s'il avait peur de la blesser d'un éclat de voix, mais elle perçoit malgré tout une incompréhension sous-jacente, une sidération. Il ne comprend pas qu'elle puisse envisager de ne pas aller voir la police.

« Je ne sais pas, Remus. À quoi bon ? Amycus est mort, de toute façon.

— Tu ne crois pas que ceux qui lui ont fait ça doivent payer ? interroge-t-il, un brin sarcastique. Aller en prison ? Répondre de leurs actes ? On parle d'un meurtre, quand même !

— Évidemment que si, soupire-t-elle. Mais si la police apprend ce qui s'est passé, c'est tout ce que le monde retiendra d'Amycus. Qu'il était un petit truand, un faussaire, un pauvre drogué mort d'une overdose. Volontaire ou accidentelle, les gens ne retiendront rien d'autre. Et c'est… si faux ! Amycus était un peintre incroyable. Un génie. Mon frère. Tellement plus que… sa fin. »

Remus garde le silence, la laisse poursuivre. Mais il braque tout de même sur elle un regard attentif, avec un soupçon de méfiance. Sauver la mémoire et l'honneur d'Amycus n'est pas la seule motivation d'Alecto : il le pressent aisément.

« Et si je parle, Bellatrix n'ira pas toute seule en prison. Regulus aussi, probablement. Tout son entourage. Et Evan. »

Il ferme douloureusement les yeux une seconde. Il en était sûr. La raison qu'il soupçonne est là, tapie derrière les deux syllabes de ce prénom.

« C'est ce qu'il mérite, Alecto. Tu le sais, non ? Tu connais ce type depuis, quoi… quatre jours ? T'as passé deux nuits avec lui et tu veux le protéger alors qu'il est impliqué dans le meurtre de ton frère ? »

Il ne peut pas s'en empêcher : sa voix déraille, son ironie est un peu trop mordante, incisive. Il voudrait avoir la patience d'essayer de comprendre Alecto et son raisonnement complètement dément, mais il ne l'a pas. Plus il l'observe, plus il a l'impression qu'elle a perdu l'esprit, qu'elle n'est plus elle-même. Il a envie de lui secouer les épaules, de lui faire entendre raison.

« Ce n'est pas comme s'il l'avait voulu.

— Il a été payé, Alecto, pour faire ça. Bellatrix Black le paye ! Pour déplacer des cadavres dans toute la ville et Dieu sait quoi encore ! Ce type est un monstre !

— Je ne crois pas. Vraiment, Remus, je ne crois pas. » murmure-t-elle d'un ton si paisible qu'il contraste avec l'emportement inhabituel de Remus.

Il secoue la tête en silence. Il ne peut pas croire que cette conversation est réelle, qu'elle envisage vraiment de se taire, de protéger un criminel qu'elle a mis dans son lit à peine deux fois. Un type qu'elle ne connait même pas, dans le fond. En silence, il attrape son manteau, balaye la pièce d'un coup d'oeil, se lève, incapable de rester là, à la regarder devenir folle et faire des mauvais choix. Alecto n'a pas l'air surprise, ni même blessée par son départ brutal. Contrairement à lui, elle semble accepter leur divergence d'opinion. Comme si elle s'était toujours douté que ce jour viendrait.

« Je dois y aller. Je vais avoir des ennuis si McGonagall s'aperçoit que j'ai pris une pause-déjeuner aussi longue. Je t'appelle demain, d'accord ? » lui lance-t-il depuis l'entrée, d'une voix plus calme mais froide.

Elle hoche la tête, lui sourit, pour la première fois depuis son arrivée, si bien qu'il l'imite sans pouvoir s'en empêcher, malgré la colère et l'incompréhension qui sèment leur trouble dans son humeur d'ordinaire égale. Dans l'encadrement de la porte, juste avant qu'il ne disparaisse, elle tend les lèvres, lui embrasse la joue, juste là où ses vieilles cicatrices d'enfance tracent leurs sillons dans la chair. Un baiser qui se traduit par merci.

« Remus… tu ne vas pas aller voir la police pour leur raconter ce que je t'ai dit… n'est-ce pas ?

— Non. Promis, jure-t-il même si ça lui en coûte de promettre une telle chose. J'irai pas voir la police. Mais… est-ce que je suis stupide d'espérer que toi, tu vas y aller ? »

Elle hausse une épaule, elle n'en sait rien. Il lui est impossible de répondre à ça.


Sur le trottoir recouvert d'une épaisse couche de neige encore intacte, les pas d'Evan laissent leurs entailles.

Dans le vitrage sans tain d'une fenêtre du rez-de-chaussée d'une maisonnette qu'il longe, il croise son reflet par inadvertance, détourne brusquement les yeux. Il n'a aucune envie de voir ça. Il ne sait que trop bien de quoi il a l'air : d'un pauvre type qui a erré dehors une bonne partie de la nuit et presque toute la matinée après s'être fait jeter dehors par une femme à qui il a fait du mal. D'un type qui a dépensé tout le fric qu'il a pu trouver dans ses poches dans un bar miteux, à boire du très mauvais whisky. D'un type aux cheveux constellés de flocons de neige qui traîne dans son sillage la gueule-de-bois du siècle, sans même avoir eu le privilège d'être ivre et insouciant quelques instants. Non, il est seulement passé de « sobre et désespéré » à « migraineux et pétri de remords et de regrets ». Sans aucun entre-deux.

Bref. Pour la faire courte, il a l'air d'un énième minable dépravé à l'haleine chargée qui vagabonde dans les rues de l'East End, comme Londres a tant l'habitude d'en voir.

Une lumière, étrange et familière, l'arrache toutefois à son apitoiement intérieur. Un flash de lumière bleue, au loin. Il étrécit les paupières, scrute l'horizon. À quelques centaines de mètres de lui, aux pieds de l'immeuble où il partage un appartement avec Wilkes, il distingue plusieurs voitures de police, gyrophares allumés, et des agents en tenues noire et jaune. Trop nombreux pour qu'il ne parvienne à les compter. Un vent de panique engourdit son cerveau déjà étourdi d'alcool : ça ne peut pas être une coïncidence, c'est pour lui et Wilkes que ces flics sont là. Heureusement, il est trop loin pour s'être fait remarquer. Il fait demi-tour immédiatement, rabat sa capuche, s'attache à mettre la plus grande distance entre lui et l'immeuble encerclé. Alecto. Elle a été voir les flics. Il est presque soulagé qu'elle l'ait fait.

Plusieurs black cab libres défilent sur l'avenue, mais il n'a pas les moyens d'en arrêter un. Il regrette amèrement d'avoir dépensé tout son argent d'une façon aussi stupide. Il a choisi le pire jour possible pour avoir l'esprit aussi embrumé et les poches vides.

Depuis quand la police est-elle là ? Quelle heure peut-il bien être ? Quand il est parti de chez Alecto, il faisait encore nuit noire, ce n'était même pas l'aube. Et désormais, la journée est largement entamée. L'enseigne clignotante d'une pharmacie le renseigne : il est treize heures passées. Quand l'image d'Alecto laisse du répit à son esprit, c'est à Wilkes qu'il pense. Pitié. Faites qu'il ait eu le temps de se tirer avant que la police ne l'attrape. Faites que Wilkes soit libre. Il ne sait même pas à qui sont adressées ces prières silencieuses, lui qui n'a jamais eu foi en la moindre divinité, ni en quoi que ce soit, finalement. Mais il se répète cette litanie rassurante en boucle, tout en marchant d'un pas rapide. Faites que Wilkes soit libre. Faites qu'il soit à notre lieu de rendez-vous. Pitié. Pitié. Pitié.

Une autre inquiétude l'étreint. Même si Wilkes a échappé aux flics, même s'il s'est rendu au lieu de rendez-vous qu'Evan et lui ont établi il y a des années, dans le cas précis où ce genre de situation se présenterait, l'a-t-il attendu ? Y est-il encore, ou s'est-il enfui sans laisser de traces après avoir poireauté dans le vide durant des heures, en espérant qu'Evan finisse par se pointer ?

La police est peut-être chez eux depuis le petit matin. Depuis des heures entières, donc. Alors, Wilkes s'est peut-être évaporé dans la nature depuis longtemps, là où personne ne le retrouvera, pas même Evan.

Après avoir marché un bon kilomètre, Evan finit par monter dans un bus. Pour une fois, et contrairement à son habitude, il paye le ticket, avec la petite monnaie repêchée par chance dans le double fond d'une poche trouée de sa vieille et fidèle Barbour. Pas la peine de tenter le diable et de se faire pincer pour une malheureuse fraude dans les transports, pas aujourd'hui. Il n'est pas téméraire à ce point-là.

Son ticket oblitéré, il se laisse choir sur une place au fond du bus. La mamie permanentée en tailleur pastel so Queen Elisabeth, assise dans la rangée face à lui, le scrute des pieds à la tête, avise son mauvais genre, les tatouages innombrables qu'on entrevoit sur les quelques centimètres de peau laissés nus par les vêtements d'hiver, le début de barbe dont il ne s'est pas soucié depuis plusieurs jours, et renifle avec un pincement de nez les relents d'alcool. Elle se tasse sur son siège, désapprobatrice et méfiante, et serre son petit sac-à-main de cuir contre son coeur. Evan esquisse un mince sourire dans sa direction, comme pour lui promettre qu'il n'a pas l'intention de commettre un braquage à main armée dans ce bus de quartier. Le sourire n'a pas l'effet escompté. La mamie profite d'un arrêt à un feu rouge pour se lever, l'air effrayé, comme si le geste d'Evan confirmait ses pires soupçons, et d'un pas bancal, elle remonte la rangée vers la cabine du chauffeur, pour se choisir une place plus sécuritaire. Evan roule des yeux, pose la tête contre la vitre, se laisse bercer par l'allure bringuebalante du bus et somnole jusqu'à sa destination finale : l'arrêt de Rothbury Road dans le quartier de Hackney Wick.

De là, il poursuit sa route vers l'est, à pieds. Ce quartier, pourtant géographiquement assez éloigné de son environnement habituel, près des Docks de Wapping, en bordure de Tamise, présente tout de même un air de famille. Des immeubles de briques rouges et marrons qui se ressemblent tous, dégage la même tristesse résolue. De vieilles usines aux vitres brisées qui laissent entrer les plaintes déchirantes du vent, hérissées de cheminées, leurs façades croulant sous des squelettes de lierre sauvage. Des friches qui succèdent aux terrains vagues, des terrains vagues qui succèdent aux friches. Une ou deux tavernes à la devanture peu avenante, des poubelles éventrées à même les trottoirs, des déchets qui ponctuent la neige de tâches éparses de plastique. Une uniformité toute grise. À l'angle d'une ruelle, un homme édenté réclame à Evan une pièce, ou bien une bière, s'il se sent d'humeur généreuse, mais Evan poursuit sa route sans s'arrêter et, dans son dos, les cris et les insultes dans le patois cockney crèvent le silence longtemps.

Il arrive enfin vers un bras de rivière artificiel. Ce cours d'eau, qui prend sa source dans la Tamise et serpente dans tout l'est londonien, est parfois connu sous le nom de River Lea mais dans ce quartier, on l'appelle Hackney Cut. Evan longe le chemin caillouteux qui borde la rivière. Sous le ventre des ponts, des graffitis fantasques chassent la morosité sinistre des lieux de leurs couleurs vives, leurs grossièretés décomplexées, leurs formes joyeuses, libres et chimériques. Qui devinerait que sous les ponts des bas-fonds l'East End se cache un monde si polychrome, si audacieux, si merveilleusement subversif ?

Enfin, Evan s'arrête devant une péniche parmi les dizaines qui, immobiles, flottent paisiblement, amarrées tant bien que mal par les moyens du bord au rivage. C'est une péniche qui ressemble à toutes les autres, si ce n'est qu'elle est encore plus délabrée que ses voisines, si toutefois une telle chose est possible. La peinture vert foncé qui orne ses flans est écaillées au point qu'on ne distingue plus le nom qu'elle a autrefois porté. L'encadré qui était une fenêtre, il y a longtemps, a été condamné par une épaisse planche de bois ornée de clous rouillés.

Evan se hisse sur la cale arrière. Sur l'unique porte qui permet d'entrer à l'intérieur de l'habitacle, le gros cadenas qui orne d'ordinaire les anneaux métalliques qui servent de poignées n'est plus là.

« Wilkes ? »

À l'intérieur de la péniche, un remue-ménage remonte à ses oreilles. Quelqu'un enlève les barricades intérieures. Puis la porte du bateau s'entrouvre prudemment.

« Oh, putain, s'étrangle Wilkes en l'apercevant, la voix cassée par une joie intense. J'ai cru que tu t'étais fait chopé ! »

Evan saute à l'intérieur, et les deux amis se tombent dans les bras.

« Putain, » répète Wilkes, le souffle court comme s'il venait de se prendre un coup de poing dans l'estomac.

Il n'a jamais été un grand démonstratif et les jurons sont bien l'une des seules manières qu'il s'autorise pour extérioriser ses émotions.

« J'allais partir, je te jure, encore une heure et j'allais partir. Je croyais que tu ne viendrais plus. Putain. »

Ils se lâchent enfin, s'écartent. Wilkes, encore un peu sous le choc, se laisse tomber sur une chaise en bois. Sur la table toute proche, le faisceau d'une lampe de poche projette encore sa lueur sur l'arc du plafond. Ils laissent la porte de la péniche entrouverte, et la lumière du jour, froide et pâle, hivernale, entre timidement. Ils ne craignent pas les flics. Personne ne risque de leur mettre la main dessus, ici. Cet endroit n'a rien à voir avec Bellatrix Black, ni avec aucune de leurs magouilles. Aucun moyen de remonter leurs traces jusqu'ici.

Cette péniche, Wilkes en a hérité, informellement, quand il avait dix-neuf ans. Legs dont personne d'autre n'a voulu, dans sa famille. Elle appartenait à un vieil oncle solitaire, éternel célibataire, dont il ne reste plus qu'une photographie en noir et blanc sous cadre, près de l'évier. L'endroit n'a jamais rien eu de follement reluisant, ce qui explique que personne d'autre que Wilkes n'ait voulu s'en embarrasser ou débourser quoi que ce soit pour les rénovations qui s'imposaient. Au moment où la péniche est entrée en sa possession, ce n'était rien d'autre qu'une tanière exigüe sur l'eau, avec un petit coin chambre et une salle de bain ridicule vers l'avant du bateau, un évier et un vénérable poêle dans la pièce principale comportant également un canapé défoncé, quelques meubles légers, des piles de bouquins en allemand - l'oncle Wilkes ayant été professeur d'allemand avant sa retraite - et, en guise de balcon, une table bistro et deux chaises rouillées sur la cale arrière. Le strict minimum : rien de bohème ni de romantique, juste la misère et la solitude.

Six ans plus tard, faute d'attention et de soins, plus rien de fonctionne : ni l'électricité, bien-sûr, ni l'eau courante, ni même le moteur de la péniche, en mort clinique depuis un bail. Ce bateau n'est plus qu'un refuge qui part en poussière, se laisse grignoter par l'eau et la vermine, et où personne ne met plus jamais les pieds, sauf un squatteur ou un ragondin aventureux, de temps en temps. Mais, il y a plusieurs années de ça, Evan et Wilkes ont fait un pacte. Le jour où ils auraient vraiment de sérieux ennuis, c'est ici qu'ils se retrouveraient pour mettre les voiles, ensemble.

L'hypothèse a toujours semblé bien lointaine. Improbable. Et puis ce jour est arrivé.

« J'étais sûr que tu serais déjà parti quand j'arriverai, s'exclame Evan. Je suis tellement heureux de te voir, tu ne peux pas savoir, j'ai eu peur que les flics te soient tombé dessus ! Je suis désolé pour tout ce bordel. C'est de ma faute… J'ai tout dit à Alecto cette nuit. Tout. Je lui ai raconté la vérité sur ce qui est arrivé à Amycus. Je ne pouvais plus garder ça. Mais je ne pensais pas qu'elle nous balancerait… Je suis désolé. »

Il prend place sur le canapé qui vomit ses entrailles de mousse-polyester de toutes parts et s'enfonce dans le dossier. Un ressort inconfortable mène la vie rude à son omoplate, mais il ne s'en soucie pas. Il est prêt à subir les foudres de Wilkes. Après tout, il l'a largement mérité, quand bien même ils s'en sont sortis tous les deux libres et sans plus de dommages. Il se fait la promesse intérieure de ne pas broncher, de ne pas répliquer, même si Wilkes lui répète jusqu'à la fin des temps qu'il avait raison depuis le début, qu'il l'avait bien prévenu que cette fille n'attirerait que des emmerdes, qu'il aurait dû l'écouter, qu'il s'est comporté comme le dernier des imbéciles, ect, ect, ect.

À sa grande surprise, les lèvres de Wilkes restent closes. Aucun « Je te l'avais bien dit ! » ne claironne, contrairement à ce qu'il a anticipé. Son ami affiche même une expression… perplexe.

« Mon vieux… ce n'est pas elle qui nous a balancé, lâche finalement Wilkes. Pour ce que j'en sais, elle n'a rien dit. C'est… Regulus. Il s'est rendu aux flics ce matin, de bonne heure. Il a tout avoué. Mais il m'avait appelé au milieu de la nuit pour me prévenir, pour que toi et moi, on ait le temps de se tirer avant que les flics ne débarquent chez nous. J'ai voulu venir te chercher mais j'avais aucune idée de l'endroit où habite cette fille, et je ne pouvais pas prendre trop de risques. Alors je suis venu directement ici. Je t'attends depuis quatre heures du matin. »

Evan, stupéfait, s'enferme dans un silence estomaqué. Tout le scénario qu'il a construit dans son esprit depuis qu'il a vu la police aux pieds de l'immeuble s'effondre comme un château de cartes. Ce n'est pas Alecto. Ce n'est pas elle. Elle ne l'a pas dénoncé, elle n'a rien dit.

« Et Bellatrix ? interroge-t-il. Elle aussi, Regulus l'a prévenue ?

— Putain, non, bien sûr que non, réplique Wilkes avec un vif mouvement de tête. Tu plaisantes ? C'est pour qu'elle tombe que Regulus est passé aux aveux. Il a essayé de nous protéger mais elle, il voulait lui faire payer ce qu'elle a fait à Amycus.

— Alors Bellatrix est chez les flics ? »

Wilkes hausse une épaule, serre les dents.

« Aucune idée, comment tu veux que je sache ? J'ai pas mis le nez dehors. Mais j'imagine qu'avec le témoignage de Regulus, ils ont du programmer une petite descente chez elle. Et dans ce cas, ils ont forcément trouvé de quoi l'inculper, pour Amycus ou pour autre chose. Enfin… sauf si l'un de ses sbires infiltrés à Scotland Yard a eu le temps de la prévenir. Pas impossible. »

Evan connaît trop bien Wilkes pour ne pas passer à côté de la note d'espoir qui perce sa voix dans ces deux dernières phrases. Ils n'en ont jamais parlé, mais il n'ignore rien du culte que voue Wilkes à Bellatrix. De la douleur que ce dernier ressentirait à la savoir en prison, dépossédée de ses pouvoirs, et loin de lui.

« Alors… reprend Evan. Qu'est-ce que tu comptes faire ? Tu pars ?

— Ouais, ouais, acquiesce Wilkes. Pas le choix, non ? Je vais aller prendre une voiture à la casse, chez Macnair. Prendre le ferry. Traverser la France, pousser jusqu'à l'Italie, peut-être. J'ai toujours eu envie d'y aller. Et là-bas, je me trouverai un coin sympa, au soleil, et j'attendrai que ça se tasse. Si Bellatrix n'a pas été attrapée, je la rejoindrai. En attendant, j'ai eu le temps de prendre des affaires, du pognon, mes faux-papiers. Et les tiens aussi. »

Wilkes se lève de sa chaise, disparaît, la nuque penchée pour ne pas se cogner au plafond trop bas, vers le coin chambre, dont il revient avec la valise roulante d'Evan qu'il laisse devant les orteils de ce dernier.

« Des fringues. Quelques affaires. Du cash, ton faux passeport. La photo de tes soeurs, tes partitions. Désolé que ton piano soit resté là-bas, vieux. Et j'ai aussi trouvé… »

Il se racle la gorge, détourne le regard, pudique.

« …il y avait le tableau, au fond de ta penderie. Le tableau d'elle. Je suis tombé dessus. Je l'ai mis dedans…»

Evan retient le sourire qui lui brûle les lèvres. Wilkes se comporte comme s'il avait trouvé une pile de magazines cochons sous son matelas, plutôt qu'un innocent portrait. Mais au-delà de ce soupçon de moquerie, un ras-de-marée de reconnaissance déferle en lui. Les partitions, la photo, le tableau… Tout ce qui compte pour lui de matériel dans ce monde, il ne l'a pas perdu. Grâce à lui. Son ami. Son frère. Son partenaire. Sa boussole morale. Wilkes. Il le prendrait volontiers dans ses bras à nouveau si cet étalage de sentiments ne risquait pas de faire fuir Wilkes en courant.

« Merci. Vraiment.

— T'aurais fait la même chose pour moi. »

Ils partagent un sourire. Le même sourire qu'ils avaient lorsqu'ils couvraient leurs conneries respectives auprès du directeur de l'internat, à Eton, il y a dix ans.

« Tu viens avec moi ? En Italie. Macnair nous filera une bonne voiture. On se fera un road-trip, toi et moi, la radio à fond, et on se trouvera une petite baraque en Toscane pour trois fois rien. On aura les pieds dans l'eau et on picolera du Chianti. La belle vie, non ?

— On aurait dû faire ça depuis longtemps. »

Pourtant, malgré ses paroles, Evan baisse la tête. Il n'en pense pas un mot. Il sait qu'il ne peut pas faire ça, partir si loin d'Alecto sans lui avoir expliqué qu'il doit s'en aller, sans lui avoir dit au revoir. Sans lui avoir proposé de partir avec lui, surtout.

« Il faut que je la voie avant. »

Il n'a pas besoin de prononcer son prénom, Wilkes sait, et soupire.

« Rosier, connecte tes deux neurones, pour l'amour du ciel. Plus on traîne nos carcasses dans Londres, plus on a de chance de se faire chopper.

— Je sais. Et je te demande pas de m'attendre. Tu devrais partir le plus tôt possible. Mais moi, il faut que je la voie, au moins une dernière fois. »

Leurs regards prennent l'allure d'un duel.

« Alors ça, soupire Wilkes. Ça, je pèse mes mots quand je te dis que c'est la décision la plus stupide de toute ta vie. Je suis sérieux, cette fois. La plus stupide. C'est du suicide. La police va forcément la contacter, puisque c'est son frère qui est mort. Si tu vas chez elle, je te garantis qu'ils ne vont pas te louper. »

Evan se tait, résolu à ne pas changer d'avis.

« Viens avec moi. On fait profil bas quelques temps. Et quand les choses iront mieux, tu trouveras bien le moyen de la contacter, tente de l'amadouer Wilkes.

— Je ne peux partir d'ici comme ça, s'entête Evan.

— Putain… »

Wilkes se prend la tête entre les mains. Frappé d'un éclair de génie, il se redresse dans la précipitation :

« Tu vas lui écrire ! Il y a une presse, pas trop loin. Tu lui écris une petite carte, tu lui expliques qu'il faut que tu mettes les voiles, que t'as pas le choix, que t'es désolé, blablabla, et que tu vas revenir ! Comme ça, elle comprendra que t'avais pas le choix. »

Evan ne semble pas partager son enthousiasme.

« Je ne veux pas seulement la prévenir, je veux la convaincre de venir. Je veux qu'elle vienne avec moi.

— T'es complètement cinglé, souffle Wilkes en écarquillant des yeux ébahis. Putain, Rosier, mais tu la connais à peine, cette fille ! Et qu'est-ce qui te dit qu'elle aura envie de partir avec un type lié au meurtre de son frère, bon sang ? Ne viens pas me dire qu'elle a bien pris la chose quand t'es passé aux aveux, quand même ! »

Evan songe au visage d'Alecto, décomposé de douleur, lorsqu'il a répondu à sa terrible question, cette nuit. « Va t-en, maintenant. » Wilkes, comme toujours, a raison. Mais il refuse de se laisser convaincre, parce qu'il se hairait de ne pas essayer, parce qu'il ne serait pas lui même s'il ne croyait pas dans les causes les plus perdues.

« Je suis désolé, tranche-t-il, écourtant définitivement la discussion. Je te rejoindrai plus tard. Je te le jure.

— Putain, s'écrie Wilkes, qui cette fois, perd patience. Et comment tu feras pour me rejoindre ? Si on part pas ensemble, maintenant, comment tu feras pour me retrouver ?

— La Route du Chianti n'est pas si vaste, non ? réplique Evan, avec l'ombre d'un sourire en coin. Et toi et moi, on est plutôt du genre à se faire remarquer par là où on passe. Je ne me fais pas de souci. Le moment venu, on se retrouvera. »

Wilkes, la mine revêche, répond d'une sorte de grognement qui s'apparente plus ou moins à un « d'accord », conscient qu'il ne gagnera pas ce débat, et il s'abstint de poser une dernière question. Il ne demande pas à Evan ce que celui-ci fera, si Bellatrix renaît de ses cendres et les rappelle auprès d'elle. Il a déjà compris qu'Evan, contrairement à lui, a cessé d'être un soldat. Depuis l'instant où ses yeux se sont posé sur cette fille, depuis l'instant où il abandonné le cadavre d'Amycus dans une ruelle, ou peut-être même depuis plus longtemps encore, depuis le jour où Amycus a peint ce foutu portrait de sa soeur.

« Tu t'en vas ? » s'enquiert Evan en le voyant se mettre debout.

À présent que le moment est venu, il est un peu désemparé, les bras ballants, loin d'être de taille pour dire au revoir à Wilkes, alors qu'ils ont passé les dix dernières années coude contre coude, à ne compter que l'un sur l'autre. À partager mille fois plus qu'un appartement. Les cernes, la barbe, les tatouages s'effacent et, pendant une demie seconde, Evan Rosier a l'air de ce qu'il est, avec ses tâches de rousseur sur le nez. Un gamin. Un gamin qui devra se passer de sa surveillance attentive et de la protection bienveillante de Wilkes, à partir de maintenant.

« Tu peux encore venir avec moi. »

Evan secoue la tête :

« Non, je vais aller chez Alecto. »

Une toute dernière fois, Wilkes lui tire une grimace de père excédé. Puis, la gorge nouée, ils se prennent à nouveau dans leur bras, longtemps cette fois, y vont de leurs recommandations en guise d'adieux.

« Rejoins-moi vite, mon vieux. Lis le journal, je mettrais quelque chose dans les petites annonces.

— D'accord, le journal… sois prudent… et va-y doucement avec le Chianti.

— Tu me connais. »

Wilkes se détache, empoigne sa valise sans un regard de plus, franchit les trois pas qui le sépare de la cale arrière, tête baissée.

« Encore merci, pour mes affaires, pour tout, » lui lance Evan.

Mais Wilkes est déjà parti, et Evan n'est même pas sûr qu'il l'ait entendu.


Le taxi dépose Evan dans l'une des rues perpendiculaires à celle d'Alecto. Le col de son manteau remonté jusque sous son nez, visage incliné vers le sol au cas où des flics seraient postés en surveillance dans les parages - même si l'éventualité lui semble peu probable - il se glisse à la suite d'une mère de famille et de sa poussette dans l'un des jardins d'Eaton Square. Il s'assoit sur un banc qui redonne face aux fenêtres de l'immeuble d'Alecto. Autour de lui, les lieux grouillent de vie. Des bonhommes de neige aux faux-airs de yétis hantent joyeusement les recoins du parc. Des collégiennes emportées dans une bataille de boules de neiges poussent de hauts cris. Un tout petit, empêtré dans d'épaisses couches d'habits matelassés, effectue, émerveillé, ses premiers pas dans la neige. De son père, accroupi près de lui, Evan n'aperçoit qu'un oeil clos, la moitié de son visage étant éclipsée par un argentique pourvu d'un objectif plus long qu'un télescope.

Evan lève la tête vers le cinquième étage du numéro 25. Dans le ciel terne et ombrageux de cet après-midi qui augure les prémices de l'hiver, les habitants du quartier ont du se résoudre à allumer leurs lampes, en dépit du plein-jour. Le studio d'Alecto ne fait pas exception. Derrière les rideaux de ses deux fenêtres, perce une lumière jaune. Preuve qu'elle est ici, toute proche, chez elle. Il se demande ce qu'elle fait. À quoi elle pense. Si elle va bien.

Il ne sait pas combien de temps il reste là, assis sur ce banc encore humide de flocons fondus. Longtemps, probablement. L'une des fenêtres du cinquième étage finit par s'ouvrir. Apparaît le bras d'Alecto, couvert d'un gros pull. Sa main tenant une cigarette. Son visage, de trois quarts. Elle souffle sa fumée, tête renversée en arrière, comme si elle voulait ajouter un nouveau nuage cotonneux au gris du ciel. Au bout de deux minutes, elle écrase sa cigarette contre le rebord de pierre blanche de son appui de fenêtre. Ses yeux tombent alors sur les feuillages féériques d'Eaton Square Gardens soupoudrés de leur glaçage blanc, et derrière eux, sur l'endroit précis où se tient Evan.

Ce regard qu'ils partagent dure infiniment. Un infini qui est pourtant si bref, si éphémère. Un regard qui ne sera jamais assez. Alecto lui paraît inaccessible, perchée sur ses hauteurs, là où il ne peut ni l'atteindre ni la toucher. Et le regard qu'elle a pour lui est indicible, indéchiffrable. Les flocons qui tombent comme du grain sur la pellicule d'un argentique. Bientôt, et sans qu'il ne puisse rien y faire, la fenêtre est refermée. Alecto a rebroussé chemin vers l'intérieur du studio, a arraché ses yeux aux siens, le laisse terrassé.

Il pourrait attendre en bas de chez elle. Appuyer sur la sonnette. Retenir la porte lorsqu'un voisin sortira et s'engouffrer à l'intérieur. Patienter autant de temps que nécessaire sur son paillasson; qu'elle lui ouvre ou non, il faudra bien qu'elle sorte un jour, qu'elle se résigne à adresser la parole.

Mais il ne le fait pas, il rejete l'éventualité à la seconde même où elle lui traverse l'esprit. Pourquoi s'en sentirait-il le droit ? Il n'a jamais su ce qu'il y avait entre eux, il n'a jamais trouvé aucun mot qui convienne. Seules existent des émotions, des sentiments qu'il aurait bien du mal à définir. Et rien ne laisse à penser que ce lien insaisissable perdure encore après les révélations de la nuit. Non. Il n'ira pas s'imposer chez elle. Il n'est pas le genre d'homme à forcer le passage pour qu'elle accepte de le revoir et de le laisser s'expliquer. Il ne bouge pas de l'extrémité du banc, même si la brise polaire le transforme peu à peu en statue de glace.

Vaine tentative pour se réchauffer les doigts - qui, en réalité, produit plutôt l'effet inverse - il allume, lui aussi, une cigarette. Il fume trop vite, sans aucun plaisir, sans même la moindre conscience du geste. Derrière les rideaux du cinquième étage, les lumières s'éteignent. Il quitte son banc, allonge quelques pas jusqu'au cendrier placé près d'une poubelle, jette son mégot. Il se frotte les mains, expire dans l'air froid des arabesques vaporeuses. Déjà, il ne sent plus le bout de ses phalanges. Lorsqu'il lève enfin la tête, il l'aperçoit, incrédule : Alecto qui vient vers lui, qui passe le portail du parc, apparition colorée dans sa doudoune bariolée, son pantalon rose, son béret vert assorti à une écharpe de laine. Il sourit. Elle, non. D'un signe de tête, elle désigne le banc inoccupé, et ils s'y assoient tous deux.

« Tu m'espionnes, maintenant ? l'apostrophe-t-elle, d'une voix étouffée, l'oeil perçant. Tu te crois dans Fenêtre sur Cour ?

— Si on était dans Fenêtre sur Cour, c'est toi qui m'observerais depuis ta fenêtre, pas l'inverse, » fait valoir, à juste titre, Evan.

Elle a un regard noir à en effrayer n'importe qui. Mais pas lui.

« Je suis sérieuse. Pourquoi tu viens jouer au voyeur sous mes fenêtres ?

— Au voyeur ? répète-t-il, vaguement insulté. Tu sais que la seule chose qu'on peut voir, d'ici, c'est ton abat-jour au plafond ? Rien de follement excitant.

— Evan. »

Deux syllabes comme un rappel à l'ordre. Elle n'a pas l'air en colère, pourtant, seulement sur la défensive, parce qu'elle est surprise de le voir. Cette fois, il obtempère. Plus question de jouer sur les mots.

« Je suis venu pour te parler, avoue-t-il.

— Et tu t'es dit que la meilleure façon de t'y prendre, c'était de t'installer sur un banc, dans un parc… sans me prévenir ? résume-t-elle, sarcastique.

— Je ne voulais pas débarquer chez toi et t'obliger à me parler si t'en avais pas envie. Je dois être la dernière personne que tu as envie de voir. Mais j'espérais simplement… que tu me verrais là, par la fenêtre, et que tu finirais par me rejoindre. »

Elle arque un sourcil étonné, mais lui épargne un autre commentaire acide. D'un haussement d'épaules, elle se contente, adoucie - à peine -, de lui faire remarquer l'évidence :

« Bravo, ta prophétie s'est réalisée. De quoi veux-tu parler ?

— Je… »

Le moment est enfin venu de lui parler, mais il n'arrive pas à le saisir. Tout à coup, il ne sait plus quoi dire. Exactement comme lorsqu'est venu l'instant de dire au revoir à Wilkes pour de bon. Avoir une conscience aigüe du présent lui donne toujours le vertige.

« La police est au courant de ce qui est arrivé à Amycus, » parvient-il à articuler, finalement.

Un éclair d'incompréhension traverse le regard d'Alecto.

« Je n'ai rien dit, souffle-t-elle. Je te jure que je ne suis pas allée voir la police.

— Je sais, réagit-il immédiatement, surpris qu'elle puisse penser qu'il l'accuse. Je sais que ce n'est pas toi. Et je ne t'aurai rien reproché, de toute façon. »

Il pose la main sur son genou, geste rassurant qui ne dure qu'un quart de seconde. Elle tressaille, mais ne se dérobe pas.

« C'est peut-être… Oh, soupire-t-elle avec un froncement de sourcils. J'en ai parlé à quelqu'un… Remus. Il m'a conseillé de tout raconter à la police… Peut-être que c'est lui, peut-être qu'il est allé les voir. »

Evan secoue la tête pour lui chasser cette idée de l'esprit :

« Non, Alecto. C'est Regulus. C'est lui qui a avoué, ce matin. Wilkes me l'a dit. Et je pense qu'il n'a pas seulement parlé de ce qui est arrivé à ton frère. Je pense qu'il a tout balancé, toutes les magouilles de Bellatrix.

— Regulus ?

— Regulus, acquiesce Evan. Il a dit à Wilkes qu'il ne pouvait plus garder tous ces secrets, qu'il devait parler, que tout le monde sache ce qui s'est passé, et pourquoi Amycus est mort. Il ne pouvait pas savoir que je te l'avais dit. Et je crois qu'il voulait que tu connaisses la vérité. Que tout le monde sache ce que fait Bellatrix, qui elle est. Il aimait vraiment ton frère. Il n'a pas supporté ce qui est arrivé, il est parti complètement en vrille après ça. Et il a voulu faire tomber Bellatrix. Même si ça veut dire qu'il doit tomber avec elle. »

Autour d'eux, dans un déséquilibre étrange et dissonant, la vie suit son cours avec son insouciance de toujours. Les collégiennes de tout à l'heure reprennent leur souffle, les joues écarlates d'excitation. Le papa photographe s'est arrêté un instant pour changer la pellicule de son appareil-photo afin de continuer à mitrailler son petit garçon. À quelques pas du banc d'Evan et Alecto, deux dames qui promènent leurs chiens échangent les dernières nouvelles sans se soucier de la portée de leurs voix.

« Et toi ? lui demande-t-elle tout bas. Est-ce que Regulus t'a mentionné, dans ses aveux ?

— Quand je suis rentré, tout à l'heure, il y avait la police en bas de chez moi… Donc j'en déduis que oui. Ils sont à notre recherche, à Wilkes et moi. Ils ne m'ont pas vus, heureusement. Et Wilkes a eu le temps de réunir quelques affaires, des faux papiers, de l'argent… le genre de trucs utiles quand on veut quitter le pays sans se faire remarquer. Il est déjà parti. Il a l'intention d'aller en Italie.

— Tu n'es pas parti avec lui ? »

L'intensité du regard d'Alecto le transperce. Il n'a pas besoin de répondre. La question est rhétorique.

« Mais pourquoi ? » insiste-t-elle.

Il lit sur ses traits son incompréhension sincère. Comment peut-elle prétendre ignorer qu'il n'est resté que pour elle ?

« A ton avis, Alecto ?

— Tu as vraiment pris ce risque juste pour me dire au revoir ? »

L'incompréhension d'Alecto s'est mue en reproche :

« T'as envie de faciliter le travail de la police ? »

D'un regard circulaire et pressant, elle englobe le parc enneigé qui s'étale autour d'eux, s'arrête brusquement sur les deux dames les plus proches. Alecto les scrute, soupçonneuse. Puis, finalement, elle conclut que non, ces deux bavardes ne peuvent pas être des policières sous couverture. L'une d'elle, de toute façon, lui est familière, et son lévrier encore plus. Il s'agit d'Edward VIII et de sa maîtresse, la femme hautaine qu'elle a croisé dans ce même parc, le weekend passé.

« Pas pour te dire au revoir. Alecto… est-ce que tu me prendrais pour un fou, si je te demandais de venir avec moi ?

— Oui.

— Oui ?

— Oui, je te prendrais pour un fou. »

Le ton est à la fois espiègle et triste, amorti d'un sourire bancal. Un sourire infusé d'une douceur qui n'augure rien de bon, d'une douceur qui précède un refus.

« On n'est pas obligé d'aller en Italie. On pourrait aller où tu veux. N'importe où. Je sais que c'est dément. Je sais qu'on se connait à peine. Je sais que je ne suis pas un type bien, que j'ai fait des trucs affreux, que tu mérites une histoire bien moins tordue mais il y a… ce truc. »

Ce nous qu'il ne peut pas expliquer sans en rompre le charme. Il n'a besoin de rien dire, de toute façon, elle ne sait que trop bien où il veut en venir. Il la contemple en silence. Il y a, dans le sourire d'Alecto, une inconcevable tristesse qui s'écrase par vagues contre ses lèvres.

Il se penche vers elle, presque comme s'il allait l'embrasser. Mais il ne le fait pas. D'un geste irréfléchi, il pose sa main contre la joue froide d'Alecto, frôle sa bouche du pouce dans une caresse fugace. Le sourire s'estompe sous son doigt. Il sait à cet instant qu'elle ne viendra pas.

« C'est à cause de ce que j'ai fait, murmure-t-il, presque inaudible, et ce n'est pas une question.

— Non, Evan. Mon refus n'a pas à voir avec ce que tu as fait à mon frère même si… tu l'as fait, et même si je peux même pas réfléchir à ça tellement ça me… » Elle n'achève pas sa phrase, bifurque : « Non, ça n'a rien à voir avec toi. Ça a à voir avec moi. »

Pris de court, il garde le silence.

« J'ai déjà fait ça, poursuit-elle en détournant les yeux. Envoyer toute ma vie en l'air pour un homme. Abandonner ce que j'ai pour quelqu'un. Et ça s'est avéré être une erreur. Une terrible erreur. »

Il approche son visage du sien, ne lui laisse d'autre choix que celui d'ancrer ses pupilles aux siennes :

« Tu oses vraiment me comparer à ton vendeur de marmelade qui porte des noeuds-papillon, là ? » raille-t-il avec un sourire teinté de moquerie, en dépit de la large blessure muette qu'a ouverte son refus.

Elle éclate d'un rire bref, même s'il est toujours absolument triste.

« Non, je n'oserai pas. C'est bien ta qualité principale, ne pas porter de noeud-papillon.

— Merci de le reconnaître.

— Et tu ne lui ressembles pas le moins du monde. Tu ne ressembles à personne. »

Et cette fois, le ton n'est plus plaisantin. Il est honnête.

« Notre… truc… n'a rien de comparable.

— Alors viens avec moi, Alecto. »

Elle secoue la tête. Recule un peu pour mettre fin à leur proximité dangereusement tentatrice.

« Non. Je ne peux pas. J'ai presque rien, mais ce que j'ai… c'est ici. »

En même temps qu'elle prononce ces mots, un froid la transperce, un froid qui n'a rien à voir avec le vent, ou la température. Qu'est-ce qu'elle a, en fin de compte ? Ses amis ? Rien ne laisse à penser que les choses redeviendront comme elles l'étaient avec Remus. Quant aux autres, qui donc ? Rita ? Ses anciennes colocataires qui l'appellent une fois par an, pour son anniversaire ? Les perspectives sont navrantes. Tout ce qu'elle a, en réalité, c'est son travail. Le reste s'est envolé pour de bon. Amycus. Sa famille. Evan, désormais, même si ce qu'elle éprouve à son égard est encore trop confus, trop lancinant, trop contradictoire, pour l'instant.

Est-ce que l'erreur, ce ne serait pas celle-là ? S'accrocher à cette vie toute creuse ? Elle a toujours cru qu'elle réussirait à combler toutes les failles de son existence avec des oeuvres d'art, mais elle n'en est plus si sûre. Les tableaux d'Amycus, accrochés par dizaines sur ses murs, ne lui ont rendus qu'un fragment de son frère, rien de tangible, rien de suffisant. Des tableaux pour camoufler les brèches intérieures, des pansements qui n'empêchent pas sa peine de saigner.

« D'accord, » se résigne Evan, qui lâche prise.

Elle ne peut le masquer : elle est surprise de ne pas le voir insister et d'obtenir si tôt ce qu'elle veut, ou croit vouloir. Il saisit son trouble au vol, s'explique :

« Je ne vais pas te faire l'affront d'argumenter. C'est ta décision, Alecto, je n'ai aucun droit de m'y opposer, surtout que mon seul argument, c'est que j'ai envie que tu viennes avec moi. Et je doute que ce doit une raison suffisante. Ou convaincante. Mais, malgré tout… je n'ai pas l'intention de partir dans la seconde. »

Après tout, il faut encore qu'il retourne à la péniche pour récupérer la valise que lui a faite Wilkes et qu'il n'a pas emporté jusqu'à Belgravia, de peur de se faire arrêter en chemin. Il doit aussi passer chez Macnair pour lui prendre une voiture. Et il peut bien rester à Londres encore un peu. Jusqu'à la nuit tombée. Au cas où elle décide de venir.

Il la sent si hésitante, si incertaine, plongée dans ce silence. Mais si elle change d'avis, où la retrouver ? Il ne peut quand même pas lui donner rendez-vous dans le quartier malfamé de Hackney Wick, là où se trouve la péniche. Quand à son quartier à elle, il hésite. C'est le genre de quartier où les voitures de police passe régulièrement pour veiller sur le sommeil des illustres et riches habitants. Il a déjà pris un risque considérable en venant ici. S'il revient avec la voiture qu'il aura loué pour sa fuite et qu'il se fait pincer, alors la police aura sa plaque d'immatriculation - dans le meilleur des cas, puisque dans le pire, elle l'aura, lui -. Et une fois cette donnée acquise, sa fausse identité sera probablement dévoilée avec elle et il ne sera plus en sécurité nulle part.

Rejoignant sans le savoir le détour qu'ont pris les pensées d'Alecto, il songe, tout à coup, sans aucun lien à première vue, aux tableaux d'Amycus qui parsèment les moindres centimètres disponibles des murs de son studio… comme dans un musée. L'idée lui paraît appropriée. Un musée. Lieu anonyme par excellence où se bousculent touristes et visiteurs. Il n'aurait qu'à garer la voiture dans une rue adjacente. La police ne pensera pas à aller le chercher dans un endroit tel que celui-là. Du moins, il l'espère.

« Je serai à la National Gallery jusqu'à la fermeture. Si tu reviens sur ta décision, tu pourras m'y retrouver. Dans le coin des impressionnistes. Après… je m'en irai. Pour de bon. »

Elle acquiesce. Toujours sans prononcer le moindre mot. Dans les feuillages du parc et parmi les branches dénudées, le vent se lamente à gros sanglots. Le ciel, bas de plafond, partage sa peine, s'enténèbre de nuances de gris de plus en plus soutenues. Mais pourtant, même si le paysage se déroule comme une pellicule en négatif, l'atmosphère n'a rien de triste. Les enfants s'amusent, les adultes rient. La neige arrondit les contours acérés de la ville. Et au milieu de tout ça, une seule tâche de couleur vive : Alecto, irrésistible. Sa doudoune chamarrée à en provoquer des crises d'épilepsie. Sa tenue dont toutes les nuances jurent entre elles. Sa bouche, par-dessus tout. C'est elle qui se penche, elle qui l'embrasse. C'est un baiser qui n'a rien de semblable avec tous ceux qu'ils ont déjà échangé. Un baiser lent, où le désir s'impose sans urgence, un baiser qui murmure tous les mots qu'on ne dit pas. Un baiser dont Evan ne sait pas si c'est un au revoir, ou bien un adieu.


Échoué sur une méridienne centrale recouverte d'un simili-cuir rouge, Evan épie les portes de part et d'autre de la pièce, indifférent aux trésors retranchés dans leurs cadres dorés qui ornent les murs du second étage de la National Gallery.

Irrités de ce flagrant dédain, les nymphéas de Monet, flottant dans leur bassin, rehaussent avec orgueil leurs mille éclats, les Baigneuses languissantes de Cézanne, parées de leur lumière bleutée, lui offrent leur nudité sensuelle, et la Yole de Renoir en profite pour s'échapper au gré des eaux ondoyantes de la Seine. Toute cette beauté fait soupirer d'envie les étudiants en art venus s'imprégner des grands maîtres, arrache les larmes à certains visiteurs. Les yeux d'Evan, quant à eux, sont trop occupés ailleurs pour s'émouvoir.

Il lui semble reconnaître Alecto chaque minute. Une fille, de dos, qui arbore la même blondeur toute en mèches courtes. Une guide-touristique aperçue entre deux portes, dont la silhouette lui rappelle la sienne. Une visiteuse en béret et imperméable. Une femme dont il ne perçoit qu'une cavalcade de talons, derrière lui. Aucune d'elle n'est celle qu'il l'espère. La déception, chaque fois, l'étrangle. Mais il refuse de bouger, il refuse de cesser de croire qu'elle va venir, quand bien même l'évidence se fait plus criante de minute en minute. Elle ne viendra pas.

Aux murs, les Iris du jardin de Giverny éclatent d'un violet discret irisé de lumière. La rousse cambrée de Degas essuie sa nuque au sortir du bain. Les scènes de Seurat crépitent en pointillés. Les falaises de Belle-Île, sous le pinceau de Monet, enfilent leur robe de mariée d'écume; elles sont les seules à attirer l'attention d'Evan, qui les regarde sans les voir, puisque Belle-Île, par ricochets, ne lui évoque que l'absence d'Alecto.

Les heures défilent, tout comme les voisins d'Evan, sur l'autre extrémité de sa méridienne rouge, qui ne sont jamais celle dont il attend la venue. Puis, peu à peu, les salles se vident, les visiteurs se font plus rares alors qu'approche l'heure de fermeture de la galerie. Planté près des portes, le gardien des lieux, en costume noir, s'interroge de plus en plus sur ce curieux visiteur qui n'a pas bougé de l'après-midi, qui ne regarde même pas les tableaux - ou presque -, qui ne dessine pas, qui ne fait rien d'autre qu'attendre et guetter les allées-et-venues. Le gardien s'inquiète. Il n'est pas employé ici depuis longtemps, il manque d'expérience, et il craint d'avoir affaire à un individu louche. Un cambrioleur qui prépare un sale coup, peut-être. Et si l'homme était justement en train d'attendre des renforts pour l'aider dans son futur méfait ? Le temps d'un instant, le gardien s'éclipse dans le couloir et, penché sur son talkie-walkie, s'entretient avec son supérieur du rez-de-chaussée pour transmettre le signalement. De retour dans la salle des impressionnistes où ne demeure plus qu'Evan, toujours à la même place, il est rasséréné : on lui a assuré que la police ne tarderait pas pour cueillir l'individu à sa sortie, tout semble indiquer qu'il s'agit bien d'un criminel en fuite recherché par les services de l'ordre. Il jette de fréquents coups d'oeil à sa montre et, dès dix-sept heures pile, s'approche d'Evan pour lui signifier la fermeture des lieux et l'inviter à sortir. Sans un mot, Evan s'exécute, le visage défait, les pensées égarées bien loin, même s'il s'étonne, tout de même, de se voir talonner de si près par le gardien du deuxième étage, bientôt rejoint par deux autres collègues.

Au rez-de-chaussée, au beau milieu des marches qui surplombent le hall central, Evan prend enfin conscience de l'erreur grossière qu'il vient de commettre. Il s'est fait remarquer. Son instinct le saisit à la gorge : quelque chose va arriver. Les gardiens du musée ne vont pas se contenter de l'escorter jusqu'à la sortie. Non, tout laisse penser qu'il a peu de chances de s'en tirer si facilement. Il doit agir. Faire quelque chose, n'importe quoi, avant de se faire acculer au pied du mur. Il se retourne vers les trois hommes en costumes noirs.

« Excusez-moi, messieurs, s'enquiert-il, armé d'un sourire courtois qui ne lui ressemble pas du tout. Pourriez-vous m'indiquer les toilettes des hommes, s'il vous plaît ? »

Le plus jeune gardien, celui qui surveillait la salle des impressionnistes, échange avec son collègue un regard incertain avant de répondre, bredouillant :

« Et bien…Mh… En bas des escaliers, à votre gauche… À côté de la boutique.

— Je vais vous y conduire, intervient le troisième gardien, un moustachu bien plus âgé que les deux autres, dont le badge proclame qu'il est le responsable de la sécurité du musée. Ça tombe très bien, j'ai aussi besoin d'y faire un saut. »

Evan, derrière son sourire figé, grince des dents. Ce type-là, avec son air faussement aimable et son regard aiguisé, ne se laisse pas berner aussi facilement qu'il le souhaiterait. Il se fait donc accompagner jusqu'aux sanitaires du musée. Envolé, son plan d'évasion. Lui qui avait l'intention de se tirer de cette situation par l'une des fenêtres donnant sur l'extérieur, c'est fichu. Impossible, avec l'homme à moustache sur ses talons.

Evan s'arrête devant l'urinoir le plus proche de la porte de sortie, fait mine de déboutonner son pantalon. À deux mètres de distance, le chef gardien fait de même sans lui prêter attention et très vite, au bruit qui s'écoule contre l'émail blanc, il apparaît que son besoin de venir jusqu'ici était bien réel et pas seulement un prétexte pour suivre Evan à la trace. Ce dernier ne perd pas une seconde et saisit sa chance. D'un pas en arrière, il recule et s'élance vers la porte.

« Hé ! » s'écrie, furieux, le gardien en le voyant partir si précipitamment.

Toutefois, il ne peut arrêter son affaire en cours de route, et doit temporairement renoncer à suivre Evan dans son échappée.

Evan continue de courir, traverse le hall central, sprintent devant les deux autres gardiens qui en restent bouche bée. Des cris s'élèvent sur son passage, on lui court après, mais il poursuit sa route vers la sortie sans s'en soucier. Un couple de visiteurs retardataires manque de lui boucher la route, il se résout à les bousculer pour réussir à passer. Les hautes portes de la National Gallery, qui donnent sur l'extérieur, sont toutes proches.

« Fermez les portes ! Les portes ! crie une voix derrière lui. Barrez le passage ! »

Mais le personnel du rez-de-chaussée, pris de court, est complètement déboussolé et n'a pas le temps d'agir. Evan évite, de justesse, un gardien qui essaye de se jeter sur son passage pour l'arrêter. Paumes en avant, il se précipite de tout son poids sur les portes en verre qui s'ouvrent à la volée. Il est dehors, hors d'haleine, sous le frontispice de la galerie qui donne sur Trafalgar Square. Derrière les colonnes cannelées s'étale une volée de marches qu'il dévale à la hâte. Et ce n'est que quand il est trop tard tard qu'il aperçoit, en bas des marches, le piège : un flic. Un type entre deux âges, la crinière blonde qui grisonne, le visage couturé de deux longues cicatrices roses, les épaules massives et l'air hargneux.

« Arrête-toi tout de suite, Rosier, grogne Alastor Maugrey. J'ai posté mes gars sur toute la place. Si tu détales, je leur donne la permission de tirer. »

Tout se déroule trop vite. Evan n'a pas le temps d'y penser deux fois. La seule volonté qui résonne en lui et qui surpasse toutes les autres, c'est celle qui lui ordonne de continuer à courir, continuer à courir pour ne pas se laisser avoir. Tenter sa chance, tenter le diable. Tout plutôt que se rendre aussi facilement, car s'il renonce dès maintenant à sauver sa peau, il aura tout perdu. Alecto. Wilkes. Sa liberté. Alors, Evan bifurque au milieu des marches, continue de courir, dans le sens inverse cette fois, le plus loin possible de l'inspecteur Maugrey qui, comprenant que le suspect n'a pas l'intention d'obtempérer, se met à le poursuivre sur le champ.

Quelques mètres plus loin, Maugrey plonge sur Evan. Les deux hommes tombent violemment, roulent au sol, renversant au passage une poubelle dans un immense fracas. Le crâne d'Evan se fracasse sur les pavés de la place. Le choc est brutal, sa vision s'éparpille, papillonne, s'éclate en phosphènes aveuglants. Trafalgar Square, l'espace d'une seconde, a des allures d'oeuvre pointilliste que Seurat lui-même ne renierait pas. Les couleurs se stabilisent enfin. En contre-plongée, Alastor Maugrey, déjà redressé, arme à la main, le tient en joue, articule des mots qu'Evan n'entend pas car il ne pense plus à rien, sinon qu'à sauver sa peau. Il ne sait pas où il trouve la force du coup de pied assassin qu'il décoche dans les chevilles de l'inspecteur, cela le surprend lui-même. Maugrey, déséquilibré, bascule, tombe sur son côté gauche, mais sans lâcher son arme. Evan en profite pour se relever tant bien que mal, chancelant. Du sang chaud et poisseux lui coule dans la nuque, lézarde dans l'encolure de son pull. Des bouteilles de bières brisées, en verre ambré, échappées de la poubelle, ont roulé jusqu'à ses pieds. Il en ramasse une. Maugrey en profite pour se redresser sur ses coudes.

Il y a un instant de flottement. Evan voit venir la balle, tout droit sortie du flingue, qui vient se loger dans son ventre. Il abat la bouteille sur le visage de Maugrey à la seconde même où la douleur se répand, en ondes cuisantes, sous sa cage thoracique. Il laisse en plan Maugrey, définitivement assommé, les chairs sanguinolentes, le visage constellé d'éclats de verre, et se remet à courir, la main plaquée sur sa blessure, sur le point précis où la balle a troué sa peau. Il ne se soucie pas des silhouettes qui émergent des quatre coins de la place pour s'élancer à sa suite. Il poursuit sa route sans se retourner, à bout de souffle, entre les passants effrayés qui crient et s'écartent. Chaque pas lui donne l'impression de crever. Il faut qu'il tienne jusqu'à la voiture, se répète-t-il en boucle. S'il y arrive, alors il réussira à se débrouiller. Tenir jusqu'à la voiture. Tenir jusqu'à la voiture. Elle n'est même pas si loin. Il a réussi à la garer tout près de la National Gallery, sur Whitcomb Street.

Par un miracle qu'il ne cherche pas à comprendre, Evan atteint enfin, sans être rattrapé, la voiture que lui a refilé Walden Macnair un peu plus tôt dans l'après-midi. Il ouvre la portière, s'installe derrière le volant et démarre en trombe. Dans le rétroviseur, les silhouettes en uniforme sont lointaines, ralenties par le flux des passants affolés. Trop lointaines, il l'espère, pour avoir déchiffré sa plaque d'immatriculation. Il prend la route vers le nord, tâtonne ses blessures en conduisant. Au gré d'un feu rouge, il constate avec un infime soulagement que la balle qui l'a traversé est ressortie, mais il songe qu'elle a tout de même dû lui casser une ou deux côtes dans sa course. Douloureux mais pas mortel. Quant à la coupure sur le crâne, elle saigne beaucoup, comme n'importe quelle blessure de cette zone, mais lui semble superficielle. Toutefois, il ne pourra pas conduire longtemps dans cet état, avec le sang qu'il continue de perdre. Dès que la route le lui permet, profitant de ne pas être suivi, il reprend la direction de l'est. Retour à la case départ. Il faut qu'il récupère une nouvelle voiture puisque les flics ont aperçu celle-ci, et il faut également que Macnair s'improvise chirurgien et lui recouse le ventre, ce qui ne l'inquiète pas outre-mesure : ce ne sera pas la première tache inhabituelle confiée à Macnair.

Lorsque Evan reprend la route, moins de deux heures plus tard, la nuit est tombée pour de bon. La pénombre est brodée de rares étoiles. Une nuit parfaite pour décamper sans laisser de traces.

Macnair, sans question ni état d'âme, s'est chargé de ce qui était attendu de lui, moyennant une liasse de billets qui a considérablement allégé les poches d'Evan. La voiture de tout à l'heure, aux sièges éclaboussés de sang, a cédé place à une Ford Anglia bleue qui ne risque pas d'attirer l'attention et qu'Evan conduit à la limite de l'excès de vitesse, afin d'être à Douvres avant le dernier ferry.

Il évite soigneusement de regarder le siège passager, sur sa gauche. Là où aurait dû se trouver Alecto. Là où il n'y a, à sa place, que l'empreinte invisible des espoirs brisés.


Depuis son retour, le sentiment d'étrangeté qu'elle éprouve à être revenue dans cet endroit ne la quitte pas. Jamais Alecto n'avait imaginé remettre un jour les pieds dans la maison de son enfance, surtout pas dans de telles circonstances, et pourtant. Elle est revenue.

Le temps ne s'écoule jamais de la même manière qu'ailleurs dans les endroits où l'on a été enfant : ou bien il ravage tout, ou bien il se faufile sur la pointe des pieds sans rien n'effleurer. Ici, tout est aussi intact que dans les souvenirs d'Alecto. Les marches vermoulues des escaliers grincent aux endroits précis que lui indique, infaillible, sa mémoire. Les portes soupirent des courants d'air fantômes, comme autrefois. À table, les assiettes de porcelaine de sa mère, aussi belles que lorsque Alecto et Amycus, enfants, y recevaient une tranche de cake au citron pour le goûter, la plongent dans une mélancolie méditative. Dans un abîme de souvenirs non pas doux-amers mais sucrés-acides. Comme un cake au citron.

La seule raison de sa présence est l'enterrement de son frère dont le corps, après autopsie, a été rendu à leurs parents. Avec l'entremise de Remus, McGonagall a insisté pour qu'Alecto prenne trois semaines de congés et lui a interdit formellement de remettre un orteil chez Christie's avant janvier. Le délai imposé semble insurmontable à Alecto. Cela fait déjà une semaine qu'elle a cessé de travailler, et trois jours, depuis le dimanche soir, qu'elle est chez ses parents, à se sentir étrangère et intruse dans la maison qui l'a vue grandir. Elle se demande combien de temps encore elle va tenir sans devenir folle, mais une chose est certaine : dès que les funérailles d'Amycus seront achevées, elle sautera dans le premier train qui l'emmènera loin d'ici, qu'importe, dans le fond, sa destination. Tout, plutôt que cet endroit. Même le sapin de Noël qui scintille dans le grand hall lui refile le cafard. Cette demeure est poisseuse de désespoir.

En trois jours, les rares mots échangés avec ses parents n'ont été que des formules cordiales gravées dans le marbre sur l'autel de la bienséance. Le prénom d'Amycus, par-dessus tout, a été soigneusement évité, parmi tous les sujets dont il est préférable de ne pas parler. Le matin, la mère d'Alecto prend son petit-déjeuner au lit et son père se cache derrière son Daily Telegraph. Le midi, c'est le contraire : son père s'absente pour n'importe quel prétexte - une affaire urgente, une partie de pêche prévue de longue date, les rosiers sous serre nécessitant des soins - et sa mère invite des connaissances pour se soustraire à un tête-à-tête avec Alecto. Le soir, pour leur éviter d'avoir à renouveler leurs excuses, cette dernière s'invente une migraine ou du travail et dîne dans sa chambre d'un plateau composé de thé et de toasts que lui monte la bonne.

Il est évident que ses parents ne se sont pas remis de son divorce et de son émancipation brutale d'il y a trois ans. Le pardon n'est toujours pas à l'ordre du jour. Alecto songe avec ironie que la rancune doit être une tare familiale, leur unique point commun, leur malédiction, entre Amycus qui ne lui a jamais pardonné de s'être mariée, et ses parents l'exact opposé. Quant à elle, elle refuse d'étudier son cas de trop près, elle ne sait pas où se situer sur la ligne vertigineuse du pardon. Elle ignore jusqu'à quel point elle en veut à Evan, même si, à sa décharge, ce qu'il a fait est autrement plus condamnable qu'un divorce. De toute façon, elle ne voit pas l'intérêt de se torturer avec cette question, puisqu'elle l'a laissé partir. À quoi bon accorder son pardon dans le vide, à un homme qui s'est envolé et qu'elle ne reverra plus jamais ? Evan est à classer parmi les souvenirs, lui aussi. Ou parmi les secrets.

Alecto occupe ses journées à des vagabondages dans la vaste maison, lorsqu'elle est vide, ou à des promenades dans la campagne alentours, dans le jardin ou dans la serre, si elle est certaine que son père ne s'y trouve pas. Elle évite autant que possible sa chambre. Surtout en raison de la proximité de celle, voisine, d'Amycus. Ces deux pièces ne font pas exception à la règle : rien n'a changé depuis sa rupture familiale, d'il y a trois ans. La seule vue de la chambre d'Amycus, dont le départ remonte à bien plus longtemps encore, et qui est telle que son frère l'a laissée, avec ses croquis punaisés sur la pente du mur, son couvre-lit aux losanges pop seventies, son affiche des Pink Floyd délavée par le soleil au-dessus du bureau, sa lampe à lave en plastique orange qui prend la poussière, lui soulève le coeur. Elle n'y voit pas, de la part de ses parents, une preuve de leur amour intact pour leur fils unique perdu à jamais, mais seulement un faux-semblant de plus. Ces pièces intouchées ne sont qu'une façon de prétendre que rien n'est arrivé. Une façon de maintenir les apparences, d'enfouir les conflits désagréables derrière une façade, de ne surtout pas se salir les mains en essayant d'affronter les problèmes et de gratter la surface lisse de leurs non-dits.

C'est avec le même dessein qu'ils ont organisé les funérailles d'Amycus. Toutes les vérités sont tues. De tous les invités, proches, amis et voisins qui se pressent dans les allées du cimetière du village pour rendre un dernier hommage au défunt après la cérémonie religieuse, il n'y en a pas un seul qui sache la véritable raison de sa mort. Le mensonge officiel, établi par la mère d'Alecto, est celui de « la crise cardiaque ». Et personne n'ose poser la moindre question ou émettre le moindre doute. Afin d'expliquer l'absence de veillée funèbre, de cercueil ouvert et, surtout, la date de la mort inscrite sur la tombe et qui remonte à plus d'un mois, la mère d'Alecto raconte à qui veut l'entendre qu'il s'agit d'un concours de circonstances épouvantable, que son fils, trop pauvre pour assumer la dépense d'une sépulture décente, et sans ses papiers d'identité au moment du décès, s'est vu enterrer à Londres parmi les indigents avant que sa famille, enfin mise au courant après une enquête, ne fasse rapatrier le corps dans le Yorkshire au caveau familial. C'est ce mensonge en demi-teinte qui a été retenu pour sauver les apparences tant bien que mal, puisque même les plus ignorants de l'assemblée savent qu'Amycus avait coupé les ponts depuis longtemps et qu'il était parti vivre une vie d'artiste et de bohème à la capitale. Puisque les mots « meurtre », « drogue », « criminel » et « amant homosexuel » ne sont pas prononcés, les parents Carrow estiment tout de même l'honneur sain et sauf.

Ce qui étaye ce mensonge bien gardé et permet aux parents d'affabuler tant qu'ils le souhaitent, c'est que l'affaire Amycus Carrow n'a pas eu le moindre retentissement, la moindre ligne à la rubrique fait-divers d'un quelconque journal. L'arrestation de Bellatrix Black, en revanche, a été commentée sous tous les angles, sur toutes les unes, mais seulement pour ses coups d'éclats les plus retentissants : ses magouilles politiques avec certains membres de la chambre des Lords, ses financements douteux, ses blanchiments d'argent, ses extorsion de fonds, son royaume de la drogue dans l'East-End londonien, et autres assassinats commandités autrement plus passionnants pour le grand public que le meurtre ennuyeux d'un faussaire anonyme.

Ces derniers jours, Alecto a dépensé une fortune en journaux, pas seulement pour voir si le nom d'Amycus apparaissait quelque part, mais surtout dans l'espoir d'obtenir une quelconque nouvelle d'Evan. Cependant, le nom de Rosier, lui non plus, n'a été mentionné nulle part, ce qu'elle estime être une bonne nouvelle. C'est donc qu'il a réussi à s'enfuir et à échapper à la police qui, elle, n'a pas eu le courage de se vanter de cet échec dans la presse nationale. À contrario, Regulus Black, retrouvé pendu dans sa cellule après avoir signé tous ses aveux, a fait quelques gros titres. Alecto n'a pas cessé de penser à lui. Autant, presque, qu'à son frère. Elle se demande si lui aussi sera inhumé dans un caveau familial ou s'il lui faudra se contenter de la fosse publique. Elle a une pensée pour Narcissa, qui semblait avoir encore un lien avec lui, et éprouve un trouble patent en prenant conscience des similitudes de leurs situations respectives. Narcissa, qui avait tenté de la mettre en garde, pourtant…

Mais ses pensées s'égarent toujours du côté d'Evan. Est-il en France, en Italie ? Avec Wilkes ? Elle aime l'imaginer quelque part où le soleil coule à flots, sur un balcon en fer forgé. Avec une vue sur la mer, ou sur un joli village ancien, escarpé sur la pente d'une colline. Elle ferme les yeux et l'image lui réchauffe la peau. Mais lorsqu'elle rouvre les paupières, c'est la même grisaille du nord de l'Angleterre, les mêmes tombes surmontées de croix, à perte de vue, plantées dans les allées comme des pieds de salade. Le cimetière est bondé de silhouettes vêtues de noir qui piétinent les cailloux des allées. Ses parents sont des gens influents dans ce comté, et de nombreuses connaissances sont venues faire une apparition pour montrer leur soutien. Et peut-être, devine Alecto, d'humeur peu charitable, avec le souhait moins avouable d'épier le couple Carrow. Derrière les voilettes noires, par-dessous les larges bords des chapeaux, les oeillades indiscrètes n'ont rien à se mettre sous la dent. Les parents d'Alecto ont les yeux secs et le dos droit, imperturbables. Ils serrent les mains et embrassent chaque joue qui présente des condoléances avec un mot aimable et un sourire de circonstance plaqué sur le visage. Comme s'il s'agissait d'un gala de charité et non de l'enterrement de leur fils. Pas une seule fissure à déplorer sur le mur de pierre parental.

Amycus aurait détesté chaque seconde de sa cérémonie d'adieux, chaque visage de cette assemblée qui joue aux jeux des apparences. C'est une certitude qui donne à Alecto envie d'hurler.

Elle observe de loin, sans s'y mêler, tout ce beau monde qui s'éloigne afin d'assister au thé prévu dans le grand salon, chez ses parents. Elle aperçoit même Gideon Prewett, venu présenter ses hommages, accompagné par sa nouvelle épouse dont la grossesse avancée est soulignée par une robe noire ajustée. Alecto se dérobe à tous les regards en se cachant derrière un immense caveau voisin qui, par sa taille, ressemble même à une petite chapelle. Elle s'estime heureuse que Gideon ne l'ait pas remarquée. Elle n'aurait jamais eu la force d'échanger des nouvelles avec un sourire forcé. Ils n'ont déjà pas réussi à bredouiller plus de trois phrases dignes d'intérêt le soir de leurs noces alors, le jour de l'enterrement d'Amycus, vraiment, elle préfère éviter le calvaire d'une discussion mondaine avec son ex-mari.

Bientôt, tout le monde est reparti. Elle est seule, près de la tombe de son frère qui n'a pas encore été ensevellie ni recouverte de la plaque de marbre qui portera son nom. De part et d'autre du cercueil d'Amycus, deux emplacements restés libres sont destinés à recevoir leurs parents, quand l'heure sera venue. Alecto s'agenouille à même la terre meuble, sans considération pour sa robe et ses collants.

« Navrée que tu doives te taper la présence des parents pour l'éternité. Je suis sûre que tu aurais préféré rester tranquille dans ta petite tombe londonienne, loin d'eux. »

Elle plonge la main dans la poche de son manteau. En sort une photographie. L'argentique où Regulus regarde Amycus, de cette façon si belle, sans équivoque, qui a fait comprendre en une seconde à Alecto qu'ils s'aimaient lorsqu'elle l'a vue la première fois.

« J'aurai bien aimé que vous puissiez être ensemble, là-dedans. Mais comme ce n'est pas possible, je t'ai quand même apporté cette photo. Pour que tu l'aies avec toi. Que tu te sentes moins seul… si t'étais là, tu me dirais d'arrêter d'en faire des tonnes avec mon sentimentalisme, mais avoue que les circonstances s'y prêtent, quand même. »

Elle se penche au-dessus de la fosse. La photographique tombe à l'intérieur, dans l'obscurité, avec une danse lente de feuille morte. Alecto est certaine d'avoir fait au moins une chose de bien. Son retour chez ses parents a un peu de sens, puisqu'il lui a permis de faire à son frère ce dernier cadeau, à défaut de l'avoir emmené loin d'ici. Elle reste agenouillée là, les genoux enfoncés dans l'herbe humide, les petits cailloux qui lui rentrent dans la peau, un long moment. Toute cette scène lui semble vidée de toute substance, de toute réalité. Amycus enfermé dans une boîte. Amycus au fond d'un trou, dans le Yorkshire qu'il haïssait tant. Amycus qu'elle a enfin retrouvé mais qu'elle ne peut pas serrer dans ses bras. Elle agenouillée dans la boue froide, au-dessus des restes de son frère. Ses restes. Que reste-il d'Amycus ? Ses souvenirs qui s'effritent, des mystères fermés à clés et des tableaux. C'est si absurde qu'elle en rirait, tant c'est insupportable.

Alors elle ferme les yeux. Se berce d'un mirage qui réverbère le soleil et sa chaleur sur son visage.


Son réveillon du 24 décembre, Alecto le passe dans le train qui la ramène à Londres, plongée dans la lecture de Peter Pan, le dernier cadeau de Noël qu'elle a reçu de son frère, voilà plusieurs années. Sur le papier épais et velouté, qui a jauni au niveau de la tranche, elle effleure parfois, du bout des doigts, les illustrations ajoutées par Amycus à l'encre de Chine. Et d'autres fois, l'index coincé à la page où elle a interrompu sa lecture, elle referme le livre et contemple le paysage. Au-dehors, toutes les nuances de vert de la campagne glissent les unes sur les autres, ivres de vitesse. Jusqu'à ne plus savoir où commencent les champs, où s'arrêtent les sous-bois, où s'étendent les prairies.

Contrairement aux apparences, Alecto vit là, dans ce train vide, avec son livre posé sur ses cuisses, son meilleur Noël depuis longtemps. Parce qu'elle est seule. Parce qu'elle est apaisée. Parce que ses questions ont enfin trouvé des réponses. Elle commence doucement à faire son deuil d'Amycus, après avoir laissé son absence la grignoter, la ronger, la réduire comme une peau de chagrin pendant trois années.

Depuis la gare de Victoria, elle rentre chez elle à pieds, traînant derrière ses jambes sa valise légère. Les rues sont désertes à cette heure où, dans toute la ville en fête, les familles sont réunies autour de tables de salle à manger garnies d'un festin, où certains déballent leurs présents, où l'on échange les nouvelles de l'année avec une tante oubliée, devant un sapin dont le sourire a la forme d'une guirlande doré. L'atmosphère exhale une odeur de feu de cheminée. Par les fenêtres illuminées, dans les hauteurs des immeubles, des scènes familiales se dévoilent à la dérobée aux yeux indiscrets restés sur le trottoir. Au coin d'une rue, Alecto s'arrête, sans même en avoir vraiment conscience. Observent les chinoiseries qui s'agitent derrière les rideaux, deux étages plus hauts.

Elle se sent apaisée, oui. Mais ne plus avoir à attendre le retour d'Amycus la laisse vide, dépossédée, si seule. Elle est éreintée, courbaturée par toute cette attente qu'elle a maintenue en vie, mille fois ravivée à l'intérieur d'elle, et qu'elle a été contrainte de laisser s'éteindre, laisser mourir. Pour s'apercevoir, une fois dissoute l'espérance permanente de revoir son frère, que cet espoir avait pris en elle toute la place, s'était logé dans chaque veine, chaque muscle, chaque pensée; qu'une fois parti, il ne lui restait plus grand chose. Plus qu'un vide tellement grand. Un avenir entier à imaginer, sans Amycus, bien sûr, mais plus que tout, sans sa quête constante de réponses. Elle se sent apaisée mais perdue. Elle n'a eu en tête, depuis si longtemps, que la volonté de le retrouver, l'idée de se construire une vie qu'il aurait aimé pour elle - d'art et de liberté -. Chacun de ses choix, de ses gestes, a été dicté par la pensée de ce qu'aurait fait, pensé, souhaité Amycus et par cette attente sans fin. Une vie en suspens, où elle a confondu liberté et solitude, où son propre amour de l'art s'est fondu dans le moule de celui de son frère. Elle ne sait pas si elle a vraiment envie de retourner chez Christie's, si ce qu'elle fait là-bas lui importe tant, l'anime réellement. Elle n'a pas davantage envie de retrouver son studio sous les toits, dans ce quartier qu'elle observe comme si elle n'y habitait pas. Ce quartier, elle ne s'y est jamais sentie chez elle, elle n'a jamais eu l'impression d'y appartenir. Elle y est en visite, en étrangère, d'une manière finalement peu différente que chez ses parents. Elle est perdue, sans savoir où elle est chez elle, ce qu'elle aimerait faire, qui elle est sans son frère comme modèle, comme ancrage. Elle est toute seule, à présent, avec un abysse infini dans le coeur à remplir.

Dans le hall de son immeuble, Alecto s'arrête devant la rangée de boîtes aux lettres rutillantes, ouvre machinalement la sienne, certaine de ne rien y trouver.

Il y a quelque chose. Une carte postale, dont la photographie au recto représente des falaises aux contours déchiquetés, étendant en corolle autour d'elles leurs eaux bleues comme des robes de bal et la dentelle blanche des embruns. Belle-Île. Derrière, quelques lignes d'une écriture au stylo noir, en italique. Étroite, nonchalamment irrégulière. Comme si celui qui a tracé ces mots n'avait pas écrit à la main depuis longtemps, comme si les mots s'étaient bousculés trop vite.

Ce n'était absolument pas sur mon chemin pour aller en Toscane mais je m'y suis arrêté pour quelques temps, avant de reprendre la route.

Je crois que j'ai trouvé l'endroit dont tu m'as parlé. L'endroit où Sarah Bernardht venait s'assoir pour contempler la mer. Ça s'appelle la Grotte de l'Apothicairerie. On y descend grâce à un escalier taillé dans la roche et lorsque la marée monte, les vagues déferlent et prennent d'assaut la grotte. Assez effrayant. Et beau. Alors n'attends pas d'avoir un dentier et de l'arthrite pour venir voir ça, Alecto.

(Pas parce que j'ai envie de te voir, je le jure, c'est seulement qu'il faut de bons genoux pour descendre ces marches.)

(Si. J'ai envie de te voir.)

Et sur le côté, en pattes de mouches, l'adresse expéditeur.

Auberge du Pêcheur, Le Palais, Belle-Île.


5 janvier 1982

Sur le toit de Christie's, il n'y a qu'une silhouette seule. Immobile. Une main dans une poche. L'autre, aux jointures blanchies, est exposée à la morsure du vent, et allège une cigarette de sa ligne de cendre par-dessus le rebord du toit.

Une deuxième silhouette s'approche, vêtue d'un long pardessus. Une immense écharpe de laine tricotée à la main, aux mailles imparfaites, couleur moutarde et feuilles mortes, est embobinée autour de son cou. Le vent de janvier, jeune et facétieux, comme un esprit frappeur invisible, s'amuser à agacer l'une des extrémités de l'écharpe dans le dos de l'homme qui la porte.

Remus Lupin se mord la lèvre pour retenir la sempiternelle plaisanterie dont il gratifie Alecto chaque fois qu'il la trouve en train de fumer sur le toit. Sois mignonne, ne saute pas. Tu ne m'as pas remboursé… {Insérer ici la dette hebdomadaire d'Alecto}, qui lui doit éternellement de l'argent, que ce soit pour un chai latte acheté au coffee-shop d'en face, une course en taxi, la monnaie d'un ticket de bus, trois repas d'affilée au restaurant vietnamien, un bouquin qu'elle lui a réclamé lorsqu'il lui a dit qu'il passerait à la librairie en fin de journée, ou bien tout cela à la fois, comme c'est le cas cette semaine.

Mais cette blague, il n'ose plus la faire. Il n'arrive plus du tout à savoir ce qui se passe dans l'esprit d'Alecto, depuis le jour où elle lui a appris la mort d'Amycus, il y a déjà un mois. Pour ce qu'il en sait, elle pourrait bien être en train de débattre intérieurement des avantages et des inconvénients qu'il y aurait à sauter du haut d'un immeuble de trois étages. Et si c'est le cas, il ne tient pas à lui donner une raison supplémentaire de se suicider. Même si ça implique de devoir effacer une ardoise de presque trente livres.

« Tu es sûre ? » lance-t-il plutôt, sourcils froncés, en voyant Alecto allumer une nouvelle cigarette immédiatement après avoir achevée la précédente.

Elle se tourne vers lui dans un sursaut; elle ne l'avait pas entendu arriver. Elle a un regard tellement noir que le vent, pris d'effroi, décide de se tenir à carreaux. Le pan de l'écharpe de Remus retombe mollement dans son dos.

« Bon sang, Remus, tu ne vas pas t'y mettre ? plaide-t-elle dans un soupir. Chacun ses vices. Toi, c'est le chocolat. McGonagall, la liqueur italienne. Moi, la clope. Et si ça veut dire que tu vas crever du diabète, McGonagall d'une cirrhose, et moi d'un cancer des poumons, et bien, je crois qu'on doit accepter la fatalité du destin. »

À cette prédiction implacable, il n'oppose rien. Il s'assoit plutôt sur le rebord ouvragé du toit, près d'elle. Après tout, ce n'est pas pour lui faire une leçon sur sa consommation outrancière de tabac qu'il est monté jusqu'ici. Elle fume comme si c'était la seule chose capable de la maintenir en vie. Il peut bien lui laisser ça.

« En parlant de McGonagall, je viens de la croiser. Elle te cherchait. Apparemment, Slughorn lui a téléphoné, il voudrait savoir où en sont tes recherches pour lui trouver un tableau. Il dit que si tu as quelques difficultés à trouver quelque chose qui convienne, il se rendra à Londres vendredi pour assister à la vente du Alfred Munnings. Afin de parer à toute éventualité. Ce sont ses mots. McGo avait quasiment de la fumée qui lui sortait des oreilles en me racontant ça. Mais je lui ai dit de ne pas s'en faire. Que t'es sur le coup. Rassure-moi, c'est le cas ? Tu as un plan ?

— Slughorn n'a qu'à acheter la croûte de Munnings s'il tient tant que ça à avoir des poneys et des chiens dans son salon, soupire Alecto, indifférente, sans même le regarder. Je ne vois pas pourquoi McGonagall veut le forcer à acheter de l'expressionnisme abstrait alors qu'il n'aime pas ça. Aux dernières nouvelles, on vit dans une démocratie, non ? »

Remus a un sourire amusé :

« Ne répète jamais le mot démocratie devant McGonagall. Ça la tuerait. »

Le sourire d'Alecto est plein d'absence. De lointain.

« Et puis, reprend Remus, depuis quand tu oses émettre une critique sur ce que fait la Sainte Patronne de Christie's ? Enfin, ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, je trouve ça très bien que tu arrives à prononcer son nom sans hyperventiler. Je trouve ça même impressionnant. Je suis positivement choqué. »

Nouveau sourire. Tellement plein d'ailleurs qu'il pourrait croire à un mirage. Il délaisse le rebord du toit où il s'est installé.

«… Mais si McGo a décidé que Slughorn aura de l'expressionnisme abstrait chez lui, alors Slughorn aura de l'expressionnisme abstrait chez lui, tu peux me croire. Elle n'y renoncera pas, même si elle doit monter sur un tabouret et décrocher le Pollock qu'elle a chez elle dans son propre salon et l'obliger à le racheter à prix d'or pour ça. »

Alecto lève abruptement les yeux sur lui pour lui accorder, tout à coup, et sans raison apparente, sa pleine attention.

« Tout ça, c'est juste pour dire qu'elle est bien décidée à vendre un truc à Slughorn, qu'importe ce que ce sera. Donc tu ferais mieux de te pencher sur la question d'ici vendredi avant qu'elle ne te tombe dessus, l'avertit-il. Bon, je te laisse bousiller tes poumons en paix. Le diabétique en sursis que je suis retourne à son bureau, je ne voudrais pas ajouter le tabagisme passif à la liste de mes vices. »

Il plante là Alecto, qu'il laisse encore plus songeuse qu'il ne l'a trouvée. Avant que le vent téméraire ne lui rabatte son écharpe devant les yeux, il a pour la petite silhouette au coin du toit, aussi pétrifiée qu'une gargouille, un dernier regard perplexe : la Alecto qu'il connaissait, tellement expansive, volubile et excessive, est devenue en quelques semaines un mystère auquel il ne comprend rien. Ce n'est pas tant qu'elle a l'air déprimé; dans la mesure du possible, elle semble aller bien : elle mange, elle dort, elle fume, elle travaille, comme avant. Mais elle est simplement changée. Ailleurs et lointaine, le corps à Londres, l'esprit dans un autre monde. En proie à un dilemme dont il ne distingue même pas les contours, aussi abstrait que les tableaux qu'elle aime.


7 janvier 1982

Lily Evans a les joues brûlantes et, l'une après l'autre, ses boucles rousses déclarent leur indépendance du chignon entortillé à la va-vite au sommet de son crâne. Elle est en train de mettre sens dessus-dessous son bureau bien rangé, visiblement dans l'espoir de retrouver quelque chose, ne remarque même pas Alecto lorsque celle-ci fait son apparition dans le couloir, et ouvre un tiroir si violemment qu'il en sort de ses rails. Son contenu s'éparpille autour d'elle, sur le sol, en feuilles volantes. Elle pousse un gémissement plaintif, s'agenouille pour faire de l'ordre et, tout à coup, pousse une exclamation soulagée.

« Ah, voilà ! »

Elle émerge à nouveau de derrière son bureau, tenant des deux mains le document qu'elle cherchait comme le Saint Graal, et aperçoit d'abord les escarpins vernis d'Alecto avant de remonter le long de son tailleur-pantalon jusqu'à son visage qui exprime une patience courtoise.

« Oh… Bonjour, Alecto. Désolée pour tout ça… Ça fait trois fois que McGonagall me réclame ce papier, je crois qu'elle est en train de perdre patience. J'ai connu des jours meilleurs, » glisse Lily Evans avec une moue contrite.

Alecto saisit sans aucun mal toute l'ampleur de l'euphémisme. À quelques pas de là, malgré les murs épais et la porte close du bureau, on entend McGonagall hurler au téléphone.

« Ce n'est pas grave… C'est moi qui devrait m'excuser, en fait, j'ai peur que la journée ne s'arrange pas après ma visite, regrette Alecto avec un sourire de regret.

— Comment cela ? » s'alarme immédiatement Lily en ouvrant tout grands des yeux de biche piégée par la lueur des phares.

Alecto n'a pas le temps de lui fournir des explications. La porte du bureau de McGonagall s'ouvre à la volée sur leur patronne, dont le chignon, lui, est toujours impeccable, mais ses sourcils froncés par-dessus les lunettes oeil-de-chat et ses lèvres réduites à un pli très mince trahissent à eux seuls une humeur exécrable.

« J'attends toujours ce papier, Evans. La prochaine fois, à la place d'une secrétaire, faites-moi penser à embaucher un chien de piste. »

Écarlate, Lily se précipite pour lui tendre le document tant réclamé. McGonagall s'en empare sans y jeter un oeil, son regard est braqué sur sa secrétaire et son bureau désordonné, sur lequel elle s'emploie à déverser son courroux :

« Pour l'amour du Ciel, puis-je savoir ce qui s'est passé ici ? On se croirait dans l'atelier de Francis Bacon !

— Je vais ranger immédiatement, assure Lily en reculant pour se tasser à l'abri derrière son bureau.

— Et vous, Miss Carrow, que faites vous là ? lance sèchement McGonagall en pivotant vers cette dernière. Nous n'avions pas rendez-vous, et ma journée est chargée. »

Il faut à Alecto tout le courage dont elle est capable pour ne pas battre en retraite devant l'implacable regard de sa patronne.

« J'ai quelque chose à vous annoncer. Ça ne prendra qu'une minute. »

McGonagall la toise de haut en bas, avant de l'entraîner à l'intérieur de son bureau et de fermer la porte. L'indulgence adoucit soudain son expression acérée.

« Vous avez réussi à convaincre Slughorn, c'est ça ? Voilà une excellente nouvelle. Ce vieil imbécile n'a pas eu la moindre considération pour mes nerfs, cette semaine. Une vraie girouette ! Il y a quelques jours, il me disait qu'il pensait sérieusement à acheter ce fichu Munnings à la vente de demain puisque nous n'avions rien d'autre à lui proposer, et après quarante-huit heures à retourner ciel, terre et enfers pour lui dénicher quelque chose, il m'a téléphoné, voilà à peine deux minutes, pour me dire qu'il a trouvé un tableau grâce à un autre intermédiaire et que ce n'était plus la peine de lui en chercher un. Un autre intermédiaire, c'est ce qu'il a dit. J'ai exigé un nom, bien entendu, mais il n'a pas voulu crâcher le morceau. Je mettrai ma main au feu qu'il est allé fricoter chez Sotheby's, s'enrage McGonagall, et si c'est le cas, il peut bien aller au… Enfin. Dites-moi vite ce que vous lui avez trouvé, que je le rappelle tout de suite, avant qu'il ne signe un chèque à l'ordre de ces rapaces de Sotheby's. »

Alecto prend une grande inspiration. Puis elle tend le bras, et donne à McGonagall une enveloppe blanche. Celle-ci s'en empare d'un geste machinal, perplexe, sans l'ouvrir.

« Je suis navrée. Je n'ai rien trouvé pour Mr Slughorn, ce n'est pas pour ça que je suis venue. »

Elle baisse les yeux, incapable de supporter le regard perçant de sa patronne, et poursuit :

« Je suis venue vous présenter ma démission.

— Je vous demande pardon ?

— Je démissionne, répète Alecto en fixant le bout de ses chaussures et en se faisant violence pour articuler chaque syllabe sans faire un malaise vagal.

— Vous démissionnez ? répète McGonagall, sans comprendre.

— Tout est dans la lettre. »

L'enveloppe est violemment décachetée. McGonagall balaye d'un rapide coup d'oeil les quelques lignes inscrites à l'encre noire. Alecto relève un peu la tête et s'efforce de respirer, même si disparaître est la seule chose qu'elle désire.

« Sans préavis ? Enfin, Miss Carrow, tout cela est ridicule, même venant de vous ! Si c'est à cause de cette histoire avec Slughorn, oubliez-donc cela. Voyons le positif : ça me donne une excuse parfaite pour lui en vouloir pendant les quinze prochaines années. Écoutez… »

Le ton chute d'une octave, force une inflexion qui se veut compatissante.

« Je sais que vous traversez une période difficile. Trois semaines de congés, ce n'était sans doute pas suffisant pour ce que vous vivez en ce moment. Dites-moi de combien de temps vous avez besoin.

— C'est vraiment très généreux de votre part, répond Alecto. Mais… ce n'est pas à cause de ça. Disons que j'ai décidé de quitter Londres. De changer de vie. »

McGonagall affiche une expression mi-courroucée, mi-suspicieuse. Plus courroucée que suspicieuse, par ailleurs.

« Vous ne partez pas pour vous marier, au moins, cette fois ? s'inquiète-t-elle, d'un ton plein de mordant.

— Je… Non. Non, certainement pas. »

Le silence s'étire. Le pli aux coins des lèvres de McGonagall s'accentue, mais celui entre ses sourcils s'atténue au fil des secondes.

« Bien, acquiesce-t-elle finalement, avec une résilience teintée de soulagement. Je n'aurai pu me résoudre à vous voir subir un si triste sort. »

Elle a un infime sourire, semble sur le point de dire quelque chose mais elle se reprend à la dernière seconde, prend une grande inspiration qui soulève ses épaulettes jusqu'à ses oreilles pour ravaler tout sentimentalisme malvenu, puis elle effleure du regard sa montre.

« Eh bien… Si votre ancienne vie vient à vous manquer, vous me contacterez, n'est-ce pas ? »

En se dirigeant vers la porte, Alecto a un sourire sincère. Mais toujours lourd de culpabilité.

« Bien sûr. Je vous suis très reconnaissante de m'avoir donné ma chance ici. »

McGonagall hoche simplement la tête avec raideur.

« Quoi que vous cherchiez, Miss Carrow… J'espère que vous le trouverez. »


De retour dans les profondeurs du sous-sol, Alecto s'arrête sur le seuil de son bureau avec un mouvement de surprise. Remus est assis là, sur sa chaise de bureau, et il est en train de fouiller dans ses papiers. Il relève la tête pour la dévisager. Il est livide, bien plus encore que d'ordinaire, et Alecto devine que si on lui tendait un miroir, elle se rendrait compte qu'elle l'est tout autant.

Des lèvres de Remus ne sort qu'un filet de voix sidéré :

« Tu m'expliques ?

— C'est plutôt à moi de te poser la question, non ? rétorque-t-elle, sur la défensive. Qu'est-ce que tu fais dans mon bureau ? Avec mes papiers ? »

Elle traverse la pièce en quelques enjambées, rassemble à grands gestes frénétiques toutes les feuilles volantes sur le bureau pour les dérober au regard de Remus. Ce dernier se relève de la chaise, recule; il a toujours quelques papiers dans les mains.

« Alors c'est vrai ? l'ignore-t-il. Tu as démissionné ? »

Elle n'ose même pas le regarder, s'emploie à entasser des piles de dossier dans un carton, toute pâle, fuyante et coupable, sous l'ampoule nue et l'éclairage cru de son bureau.

« J'allais t'en parler. Évidemment, que j'allais t'en parler.

— Tu sais comment je l'ai appris ? Par Lily Evans. Dans la salle des photocopieuses.

— Je suis désolée, vraiment désolée, Remus. Mais tout s'est décidé vite. J'ai réfléchi, ces derniers jours, et je n'ai plus envie de travailler ici, finalement. Je vais partir quelques temps. Je suis désolée que tu l'aies appris comme ça, répète-t-elle. J'aurai dû t'en informer le premier, mais c'était encore plus dur de devoir te le dire à toi que de l'annoncer à McGonagall. »

Remus demeure muet quelques secondes, visiblement parfaitement étanche à ces médiocres excuses, avant de briser le silence, tranchant.

« Dis-moi que ce départ soudain n'a rien à voir avec ce foutu criminel en cavale.

— Remus… »

Un soupir désolé hâche sa phrase :

« … est-ce qu'on peut éviter le cours magistral sur l'éthique et la morale ?

— Bien sûr, rétorque-t-il, sarcastique. À la place, que penses-tu d'une piqûre de rappel de tes cours de droit sur la possession et la commercialisation de contrefaçons ? »

Alecto reste silencieuse, mais ses joues prennent une teinte soutenue. Elle a au moins la décence de ne pas jouer les innocentes.

« Qu'est-ce que tu sais ? demande-t-elle plutôt.

— À peu près tout. »

Il recule encore d'un pas, loin d'elle, incline le menton vers les papiers qu'il a gardé dans les mains.

« Quand Lily a dit que tu venais de démissionner, j'ai pensé à ton comportement et à nos conversations de ces derniers jours. À ce que tu m'as dit sur les contrefaçons de ton frère et sur le faux tableau de Pollock qui est planqué sous ton canapé. J'ai pensé que ce type, Evan, t'avais contactée pour te demander de le revendre. Après tout, t'es bien placée pour faire ça, avec ce job. Et puis, autant d'argent facile, ça explique la démission. Mais je ne te croyais pas capable de faire un truc pareil en réalité, je me disais que j'étais fou… jusqu'à ce que je tombe sur ces photocopies. »

Remus lâche le tas de documents au sommet de la pile, dans le carton d'Alecto, comme si cela lui brûlait les doigts.

« Une attestation de provenance trafiquée, commente-t-il. Concernant la fameuse contrefaçon peinte par ton frère. Rapports d'expertise et de traçabilité, le tout avec le sceau de Christie's pour officialiser tout ça. Je dois dire que c'est du grand art, la contrefaçon est parfaite, le dossier est inattaquable, et ta petite invention pour expliquer l'historique des propriétaires, vraiment, c'est très bien trouvé, » lâche-t-il, avec une fausse approbation teintée de mépris.

L'histoire mise au point par Alecto pour expliquer les origines de la contrefaçon peinte par son frère est simple et efficace, l'arnaque est quasimment indiscernable. Elle a décidé que ce tableau a été ramené des États-Unis jusqu'en Angleterre par un certain Orion Black, à la fin des années 1940, après avoir été acheté à Pollock lui-même, ainsi que cela se faisait beaucoup à l'époque lorsque le peintre vivement dans un dénuement, n'était connu de presque personne, et vendait ses tableaux à tours de bras pour survivre. Puis, à la mort d'Orion, c'est son fils, Regulus Black, qui a hérité de l'oeuvre, comme du reste. Regulus lui-même étant mort en prison récemment, c'est Alecto qui a été chargé par les nouveaux héritiers - de lointains cousins français - de la vente des oeuvres d'art, ce afin de se débarrasser de tous souvenirs trop douloureux. L'affabulation étant dûment appuyée par tous les documents d'expertise certifiant l'authenticité de l'oeuvre estampillés Christie's, Horace Slughorn, son acheteur, n'a pas cherché à en savoir davantage, même lorsqu'Alecto lui a demandé d'être discret sur le sujet en mettant en avant que c'est en tant qu'experte indépendante - et donc dans le dos de McGonagall - qu'elle a réalisé cette vente, en dehors du circuit officiel de mise en enchères qui est d'ordinaire la procédure classique d'un achat via Christie's, et ce afin de lui garantir un prix plus avantageux. Alecto songe que le nom de famille des Black, auréolé de sa gloire aristocratique et de ses ancêtres illustres, a permis d'assoir une crédibilité bien supérieure à tous les faux certificats d'authenticité du monde. Béni soit le snobisme d'Horace Slughorn.

« Si je ne te connaissais pas, conclut Remus, tandis qu'elle demeure murée dans son silence, je pourrais presque penser que ce n'est pas la première fois que tu fais ça. »

Mais soudain, sans signe avant-coureur, il perd son calme :

« Je peux savoir à quoi tu joues, Alecto ? C'est lui qui t'a demandé de faire tout ça ? Ton petit-ami, le faussaire en fuite ? Tu crois qu'il en vaut la peine ? gronde-t-il, préférant attaquer par un autre angle en espérant l'atteindre enfin, la ramener à la raison. Ce type que tu connais à peine, tu crois vraiment qu'il vaut la peine que tu foutes ta carrière et toute ta vie en l'air ? La peine d'aller en prison ? »

Il la scrute sous tous les angles. Elle n'a jamais été douée pour cacher ses états d'âme et ses véritables émotions, et cette fois ne fait pas exception. Toutefois, ce n'est pas le doute, comme il l'espérait, qui lézarde son expression. C'est une colère sourde, calme, et froide qui, et c'est le plus étonnant, ne semble pas être dirigée contre lui mais contre elle-même. Les mots qu'elle prononce semblent avoir été répétés mille fois dans sa tête.

« Evan ne m'a rien demandé. Il n'est même pas au courant que ce tableau est en ma possession, et ça fait des semaines que je ne lui ai pas parlé, réplique-t-elle. Quant à ma carrière… un bureau sans fenêtre dans un sous-sol, de la paperasse et une patronne tyrannique, t'appelles ça une carrière ? Et ma vie… de quelle vie tu parles, exactement ? Je n'ai qu'un studio dont je peux à peine payer le loyer, des vacances que je ne prends jamais, des parents qui ne m'adressent plus la parole et un frère mort. Je m'assomme de boulot pour ne pas avoir à réfléchir. J'appelle pas ça vivre, Remus. En tout cas, je refuse de vivre comme ça plus longtemps. »

Il secoue la tête, bouche crispée par un rictus :

« Alors c'est quoi, ton plan ? Vendre cette putain de contrefaçon et te la couler douce dans les Caraïbes pendant les cinquante prochaines années ? Tu crois que ça va être aussi facile ? T'en connais beaucoup, des gens qui peuvent s'offrir un Pollock ? Personne ne va ache… — J'ai déjà un acheteur, coupe Alecto. Slughorn. Je lui livre le tableau demain, après, je disparais.

— Slughorn ? répète Remus, incrédule. J'aurais dû y penser, après tout ! Dans la catégorie millionnaire facile à manipuler, tu pouvais pas mieux tomber. Mais tu crois vraiment que McGonagall ne va pas finir par lui sortir les vers du nez et par apprendre que c'est toi, la marchande d'art anonyme ? Et encore, ça, c'est dans le meilleur des cas, dans le pire : elle se rend compte que le tableau est une contrefaçon et elle t'envoie en prison avec un aller-simple.

— Même si McGonagall finit par apprendre quoi que ce soit, ce qui ne devrait pas arriver puisque j'ai une clause de confidentialité dans mon contrat de vente avec Slughorn, elle ne dira rien. Personne n'a intérêt à découvrir la vérité. McGonagall a déjà de la chance d'être passée entre les mailles du filet avec l'affaire des faux tableaux de Bellatrix Black, tout le monde sait qu'on a fait du business avec elle. La réputation de Christie's ne survivrait pas à un autre scandale, alors même si McGonagall finit par l'apprendre, elle ne dira rien. Elle n'a pas envie de finir en liquidation judiciaire. Et la liquidation judiciaire, c'est ce qui arrivera inévitablement si quelqu'un découvre que tous les documents d'authenticité du faux Pollock viennent d'ici. »

Ils restent tous les deux, face à face et silencieux, comme des chiens de faïence, durant de longues secondes. Lorsque s'élève la voix de Remus, le ton n'a plus rien d'accusateur. Il n'y a plus de trace de colère. Seulement une distance, immense. Infranchissable, désormais.

« Si tu disparais, Alecto, que tu ne remets plus les pieds ici après aujourd'hui, je la fermerai sur ce que t'as fait. Non pas par respect pour notre amitié, ou quoi que ce soit dans ce goût-là; ne va rien t'imaginer surtout, parce que tu n'es plus personne pour moi. Si je me tais, c'est simplement pour préserver la réputation de Christie's. Par contre, si tu reviens, si je te revois, si tu continues tes magouilles, alors là, je te jure que j'irai voir la police et que je leur dirai tout, je me fous des conséquences. Toi, tu finiras en taule. Et avec un peu de chance, le mec qui a participé au meurtre de ton frère et qui a réussi à te retourner complètement le cerveau croupira là-bas avec toi. »

Chacun d'un bord du précipice où s'est écrasée leur amitié, Remus et Alecto se regardent.

« Il n'y a que toi que je regretterai quand je serai partie, Remus. Ton amitié.

— N'essaye pas de me tirer les larmes, proteste l'intéressé avec un rictus emmuré de froideur. Tu n'y arriveras pas. Bon sang, je… »

Il a la voix qui se brise, tandis qu'il tourne les talons en la plantant là, les bras ballants.

« …je n'aurais jamais pensé que tu puisses faire un truc pareil. »

À dix-huit heures, ce soir là, lorsque Remus passe dans le couloir avant de sortir du bâtiment, il trouve la porte du bureau d'Alecto ouverte. Il la pousse de quelques centimètres, incapable de mettre des mots sur ce qu'il espère y trouver. Devant le bureau vide, les effets personnels disparus, il a au coeur un pincement de tristesse qu'il chasse aussitôt. Ne demeure qu'une copie de la lettre de démission qu'Alecto a déjà remis à McGonagall quelques heures plus tôt et une enveloppe blanche, Pour Remus, dans laquelle il trouve les trente livres qu'elle lui devait et un post-it rose sur lequel sont inscrits, en tout et pour tout, quatre mots. Merci pour tout. Pardon.


9 janvier 1982

17:42

À l'approche du port, le bateau ralentit. Alecto contemple les vagues qui s'écrasent contre la coque du bateau. L'écume mousseuse laisse dans le sillage un long voile de mariée. Le soleil couchant perce l'épais rideau de nuage et s'enfonce paresseusement dans la ligne d'horizon, ses derniers rayons dorés ricochent sur les façades pastel des petites maisons de pêcheurs, toutes accôtées les unes aux autres, jetées au pied de l'eau, face aux innombrables petits bateaux à coque bleue qui profitent de la marée, encore haute, pour flotter paisiblement.

Ce matin encore, elle était en Angleterre, et derrière les rideaux de la salle à manger de Slughorn, la campagne brumeuse du Staffordshire laissait timidement deviner ses charmes tandis qu'Alecto empochait un chèque extravagant avec culpabilité, buvant des litres de thé au lait, admirant sur le mur l'oeuvre de son frère signée sous le nom de Pollock.

Ce soir, elle est ici, dans ce petit morceau du monde qui, transposé sur les toiles des maîtres, lui a toujours semblé être ce qui s'approche le plus d'un paradis. Le vent est salé. Elle ferme les yeux. Le bruit des vagues, celui de son propre coeur, et rien d'autre, elle ne veut penser à rien d'autre.

Les passagers débarquent sur le ponton. Ils sont peu nombreux : principalement des résidents de Belle-île de retour après une journée de travail sur le continent, un petit groupe de touristes canadiens à la retraite en imperméables assortis, un couple de jeunes mariés parisiens qui explique à qui veut bien les écouter qu'ils sont en voyage de noces, et, au milieu d'eux, avec sa valise pour seule compagne, Alecto. Personne ne la remarque, comme si elle faisait déjà partie des lieux. En contrebas, sur la plage, les mouettes discutent encore entre elles, laissent leurs empreintes palmées sur le sable humide. La semaine prochaine, sur un autre bateau, arriveront les tableaux d'Amycus, et elle n'aura plus qu'à trouver un endroit où les exposer. Elle imagine déjà une petite maison en pierre, des fenêtres qui s'ouvrent sur les falaises abruptes, les landes fleuries de bruyère vagabonde et de tamaris rose et les dunes couvertes de chardons bleues, le vent d'ouest qui s'engouffre et fait claquer les portes, les tableaux d'Amycus accrochés aux murs, visibles pour tous ceux qui voudront les voir. Voilà ce qui reste de son frère, son talent immortel, et elle en sera la gardienne.

L'Auberge du Pêcheur n'est pas difficile à trouver. Elle est face au port, juste là, sous les yeux d'Alecto, avec ses volets bleus et sa façade blanchie à la chaux qui se découpe contre le ciel qui violace. Au dernier étage, une lumière s'allume, s'écoule par delà les rideaux de dentelle. L'air est frais. Plein d'odeurs nouvelles, du parfum de la mer. Alecto ferme les yeux. Elle sent qu'ici, elle pourra être heureuse. Que d'une certaine façon, elle l'est déjà. Qu'au dernier étage, derrière les rideaux de dentelle, elle va retrouver Evan.

Et le sel qui se dépose sur sa peau, sur ses lèvres, a le goût des recommencements.